NOTICE
Le sujet. — Henriette-Anne Stiiart, fille de Charles I" et de Henriette de France, naquit le 16 juin IGW, à Exeter où sa mère s'était réfugiée pour échapper aux révolutionnaires. Après la fuite de sa mère, elle fut recueillie par la comtesse Morton et, deux ans après, ramenée en France. Elevée au Louvre dabord, à Chaillot ensuite, nar une mère attentive, dans l'isolement du malheur, elle prit, comme (lit Mme de La Fayette « toutes les lumières, toute la civilité et toute l'humanité des conditions ordint.«es ».
Lorsque, à seize ans, elle apparut pour la première fois à la cour, elle frappa tout le monde par sa beauté, par son esprit et par cette grâce engageante qui lui était particulière. L'avènement de son frère sur le troue d'Angleterre avait relevé sa famille et lui donnait encore plus d'éclat. Six mois après le mariage de Louis XIV, elle épousait le duc d'Orléans, frère du roi
Dans cette cour jeune et frivole, peu protégée par un mari fantasque et par une mère qui vivait très retirée, elle connut l'ivresse que donnent les flatteries ; elle fut mêlée à des aventures où cependant elle ne laissa pas sa réputation : ses ennemis même s'accordent à rendre hommage a sa vertu. Elle avait des distractions moins frivoles : d'esprit cultivé et de goût très sûr, elle se plaisait à exciter et à encourager les écrivains; Molière et Racine ont témoigné qu'ils devaient beaucoup à ses conseils et à sa protection. Molière dans la dédicace de FEcole des femmes (1662), Racine dans la dédicace d'Andromaqae (1()67).
L'année 1670, la dernière de sa vie, fut occupée par une importante négociation diplomatique. La duchesse d'Orléans fut chargée par Louis XIV d'obtenir de Charles II un traité d'alliance avec la France : elle partit pour Douvres, passa par dessus toutes les difficultés, qui étaient considérables, et revint en triomphatrice. C'est à Saint-Cloud, où elle était allée se reposer de son voyage, qu'elle fut prise du mal qui l'emporta brusquement. Le 29 juin 1670, vers 5 heures du soir, elle demanda un verre d'eau de chicorée glacée ; l'instant d'après elle éprouva de violentes douleurs d entrailles, et le lendemain elle mourut i.
Cette femme frivole, qui mourait en pleine jeunesse, fit preuve à ses derniers moments d un courage, d'une douceur et d'une présence d'esprit admirable. Hossuet, qui était présent, en a témoiané avec émotion.
Voici un passage de la très belle étude que Sainte-Beuve a écrite sur Madame * : « Morte à vingt-six ans et ayant été pendant neuf ans le centre de l'agrément et des plaisirs, Madame marque le plus beau ou du moins le plus gracieux moment de la cour de Louis XIV. Il y eut après elle, dans cette cour, plus de splendeur et de grandeur imposante peut-être, mais moins de distinction et de finesse. Madame aimait l'esprit, le distinguait en lui-même, rall^U chercher, le réveillait chez les vieux poètes comme Corneille ^ le favorisait et l'enhardissait chez les jeunes comme Racine ; elle avait pleuré à Andromaque, dès la première lecture que le jeune auteur lui en fit ; « Pardonnez-moi, Madame, disait Racine en tête de sa tragédie, si j'ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. » Dans toutes les cours qui avaient précédé celle de Madame, à Chantilly, à l'hôtel de Rambouillet et à l'entour, il y avait un mélange d'un goût déjà ancien et qui allait devenir
1. On la crut d'abord empoisonnée ; elle-même dit avant de mourir qu'elle s'était crue empoisonnée par méprise. L'autopsie prouva qu'il n'en était rien.— 2. Causeries du lundi, t. VI. — 3. C'est Madame qui indiqua le sujet de Bérénice à la fois à Corneille et à Racine.
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suranné : avec Madame, commence proprement le poût moderne de Louis XIV ; elle contribua à le fixer dans sa pureté. »
L'Oraison funèbre. — Ce que Bossuet a vu dans cette d-Hitinée de Madame, qui fut si brillante et si courte, c'est une leçon de tristesse et d'humilité : tout n'est que vanité, puisque la jeunesse, la grandeur, l'esprit et la grâce, passent ainsi en un instant. Cette grande idée mélancolique domine l'oraison funèbre et en fait déjà une œuvre à part parmi les discours de Bossuet.
Mais cette oraison funèbre a, de plus, quelque chose de profondément touchant, une fraîcheur poétique qui pénètre. C'est que Bossuet avait connu, apprécié et aimé celle dont il parlait et plus d'une fois leslarmes étouffèrent sa voix. Depuis la mort de sa mère, depuis cette oraison funèbre où elle avait été « si attentive >», Madame avait compris qu'elle devait réformer sa conduite et faire'' dans sa vie une place à la piété. Elle avait choisi pour guide le prédicateur dont la parole l'avait touchée ; et toutes les semaines Bossuet se rendait chez elle pour l'instruire et la conseiller. Quand elle se sentit mourir, elle demandai le voir. Bossuet arriva alors qu'elle n'avait plus que quelques instants a vivre. « 11 se prosterna contre terre, dit le docteur Feuillet qui avait assisté Madame, et fit une prière qui me charma ; il entremêlait des actes de foi, de confiance et d'amour. »
Il faut citer ici Sainte-Beuve : « Prière de Bossuet prosterné à genoux au pied du lit de mort de Madame, épanchement naturel et prompt de ce grand cœur attendri, vous fûtes le trésor secret où il puisa ensuite les grandeurs touchantes de son oraison funèbre, et ce que le monde admire n'est que l'écho retrouvé de ces accents qui jaillirent alors à la fois et se perdirent au sein de Dieu avec gémissement et plénitude. »
ANALYSE DE l'ORAISON FUNÈBRE
ExoRDE. — La princesse sera une preuve du néant et de la grandeur de l'homme : nous verrons ce qu'une mort soudaine lui a ravi et ce qu une sainte mort lui a donné.
Première partie. — Rien n'a paru de plus grand que la princesse : fille de rois, digne de sa naissance par son cœur, épouse du duc d'Orléans, digne de la cour et de la confiance du roi par son intelligence et son sens des affaires, et avec c^^la modeste, pénétrée de l'idée de ses devoirs, capable de secret, pleine/\e bonté. — Or, tout cela n'est rien, puisque tout cela finit et que rien ne peut nous protéger contre cette destruction. Nous le voyons en Madame. Récit ému de sa mort. Cette mort a été l'anéantissement d'espérances magnifiques. Ce qu'elle aurait pu être et ce qu'elle est : elle est un cadavre ; non, pas même un cadavre, un je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue.
Deuxième partie. — Grandeur de l'homme en général : elle vient de ce que nous connaissons Dieu — noas allons à Dieu comme à notre fin — nous avons l'idée et le nom de grandeur — Dieu nous donne la grâce qui est une participation à sa grandeur. Application à Madame : elle a reçu de Dieu les deux grâces essentielles, la grâce de la prédestination et la grâce de la persévérance finale. Prédestination : son éducation; sa foi; ses aumônes; ses prières. Persévérance finale : cette grâce s'est montrée dans les circonstances de sa mort qui a été terrible, prompte et cruelle et dans la manière dont elle les a reçues; elle n'a rien regretté de ce qu'elle perdait, et elle est morte avec piété, avec simplicité et avec courage.
Il faut remercier Dieu de l'avoir enlevée: sa vie était un péril, sa mort a été une grâce. Il faut profiter de la leçon qa'elle nous donne en mourant : tout est vain eo aoua • seule une sainte mort nous assure la vraie grandeur.