‹ Œuvres choissiesChapitre 38 sur 232 · ORAISON FUNÈBRE DE HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE DUCHESSE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE DE HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE DUCHESSE D'ORLÉANS

Prononcée à Saint-Denis le vingt-unième jour d'août 1670.

Vanilas vanilatum, dixit Ecclesiastes^ vanilas vanitatum, et omnia vanilas.

Vanité des vanités, a ditPEcclésiaste vanité des vanités, et tout est vanité. {EccL, I, 2.)

Monseigneur ^

J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très-haute et très-puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléaas. Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être sitôt après le sujet d'un discours semblable, et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. 0 vanité ! ô néant ! ô mortels ignorants 2 de leurs destinées ! L'eût-elle cru il y a dix mois ? Et vous, messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu 3, qu'elle dût sitôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes, n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort? et la France, qui vous revit avec tant de joie environnée d'un nouvel éclat, n'avait-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux ^ d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances ?« Vanité des vanités, et tout est vanité.» C'est la seule parole qui me reste, c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés pour y trouver quelque texte que je pusse

1. Le grand Condé» {)remier prince du sang, représentant la famille royale. Assistaient aussi à l'oraison funèbre, la reine — mais incognito. — Jean Casimir, ancien roi de Pologne, maintenant abbé de Saint- Germain-des-Prés, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Montaigu et deux envoyés extraordinaires de Charles II. — 9. Ignorants de. Grammaire : Préposition. — 3. Aux funérailles, non à l'oraison funèbre de sa mère. — 4. Voyage diplomatique entrepris pour rapprocher la France de l'Angle-

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appliquer à cette princesse; j'ai pris sans étude et sans choix les premières paroles quç me présente J'Ecclésiaste, où, quoique la vanité^ ait été si souvent nommée, elle ne Test pas encore assez à mon gré pour le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte, qui convient à tous les états et à tous les événements de notre vie, par une raison particulière devient propre à mon lamentable sujet, puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes ni si hautement confondues. Non, après ce que nous venons de voir, la sarité m'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement 2, tout est vain en npjjs, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, e^ le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes.

Mais dis-je la vérité ? l'homme que Dieu a fait à son Ipiage, ïi'est-il qu'ume ombre ? ce que Jésus-Christ est venu chercher du ciel en la terre 3, ce qu'il a cru pouvoir, sans se ravilir^, acheter de tout son sang, n'est-ce qu'un rien ? Reconnaissons notre erreur. Sans doute, ce triste spectacle des vanités humaines nous imposait^; et l'espér^ance publique frustrée tout à coup par Ja mort de cette princesse nous poussait trop loiii^. Il ^e faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que croyant avec les impies que notre vje n'est qu'un jeu où règae le hasard, i^ ne marche sans règle et sans conduite ^ au gré de ses aveugles désirs. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, après avoir commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées^, après en avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut enfin moHitrer ^ ^'homme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours en lui disant : « Crains Dieu, et

terre et qui réussit pleinement. — 1. L'Ecclésiasle est une revue des conditions el occupaUons des hommes; l'auteur, qu'on croit êUe Salomon, ajoute après ciiaque tableau que tout n est qqe vanité. — i. Amusement. Lex. — 3. En la terre. Grarpmaire : Préposiliqn, — 4. Se ravilir. Lex. — 6. Imposer. iLex. — 6. L espérance frustrée nous poussait. Grammaire ; Construction. — 7. Conduite. Lex. — 8. Récitées. Lex.

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garde ses commandements : car c'est là tout Thomme ; et sache que le Seigneur examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien ou de mal ^ » Ainsi tout est vain en l'homme, si nous regardons ce qu'il donne au monde ; mais au contraire, tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à t)ieu ^. Encore une fois tout est vain en l'homme si nous regardons le cours de sa vie mortelle ; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où elle aboutit et le compte qu'il en faut rendre. Méditons donc aujourd'hui à la vue de cet autel et de ce tombeau la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste, l'une aui montre le néant de l'homme, l'autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de notre néant, pourvu que cet autel où l'on offre tous les jours pour nous une victime d'un si grand prix nous apprenne en même temps notre dignité : )a princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre ^. Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi, voyons ce qu'une sainte mort lui a donné. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine, afin d'attacher toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque son âme, épurée de toi's les sentiments de la terre, et pleine du ciel, où elle touchait, a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai à traiter, et que j'ai crues dignes d'être proposées à un si grand prince et à la plus illustre assemblée de l'univers.

« Nous mourons tous », disait cette femme * dont rÉcriture a loué la prudence au second livre des Rois, « et nous allons sans cesse aii tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour ^ ». En effet, nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque suf)erbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine; et cette origine est petite. Leurs années se pous-

1. EccL, XII, 13, 14. — 2. C'est la division du Sermon sur la Mort

2u'il faut sans cesse comparer à cette oraison funèbre. — 3. De l'an et e l autre. Grammaire Pronom. — 4. Celte femme est la femme du pay^ de Thécua qui fut envoyée à David par Joab pour obtenir la grâce d'A»ialoD et qui l'obtint par son ingénieuse éloquence. — 5. II, Reg., XIV, 14.

sent successivement comme des flots: ils ne cessent de s'écouler ^ tant qu'enfin, après avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemblese confondre dans un abîme où Ton ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de mêmeque ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus inconnues.

Et certainement, messieurs, si quelque chose pouvait élever les hommes au-dessus de leur infirmité ^ naturelle; si Torigine qui nous est commune soufl*rait quelque distinction solide- et durable entre ceux que Dieu a formés de la même terre, qu'y aurait-il dans l'univers de plus distingué que la princesse dont je parle? Tout ce que peuvent faire non seulement la naissance et la fortune, mais encore les grandes qualités de Tesprit, pour l'élévation d'une princesse, se trouve rassemblé et puis anéanti dans la nôtre. De quelque côté que je suive les traces de sa glorieuse origine, je ne découvre que des rois, et partout je suis ébloui de l'éclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France, la plus [grande sans comparaison de tout l'univers, et à qui les plus puissantes maisons peuvent bien céder sans envie, puisqu'elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois les rois d'Ecosse, les rois d'Angleterre, qui ont régné depuis tant de siècles sur une des plus belliqueuses nations de l'univers, •plus encore par leur courage ^ que par l'autorité de leur sceptre. Mais cette princesse, née sur le trône, avait l'esprit et le cœur plus hauts que sa naissance. Les malheurs de sa maison n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse ; et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous disions avec joie que le Ciel l'avait arrachée comme par miracle des mains des ennemis du roi son père pour la donner à la France: don précieux, inestimable présent si seulement la possession en avait été plus durable I Mais pourquoi ce souvenir vient-il

1. Bossuet applique à Tun des termes de la comparaison les hommes, ce qui ne se peut appliquer qu'à l'autre, les flots. Pour sa vive imagination, la comparaison rend les objets identiques. — 2. Infîrmilé. Lex. — 3 Courage. Lez.

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m'interrompre? Hélas I nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire delà princesse, sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer ^ de son ombre. 0 mort I éloigne-toi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur par le souvenir de notre joie. Souvenez-vous donc, Messieurs, de Tadmiration que la princesse d'Angleterre^ donnait à toute la cour : votre mémoire vous la peindra mieux, avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples, et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. Aussi la reine sa mère, dont elle a-ioujours été la consolation, ne Taimaitpas plus tendrement que faisait ^ Anne d'Espagne^. Anne, vous, le savez, Messieurs, ne trouvait rien au-dessus de cette princesse. Après nous avoir donné une reine seule capable, par sa piété et par ses autres vertus royales, de soutenir la réputation d'une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa famille ce que l'univers avait de plus grand, que Philippe de France, son second fils, épousât la princesse Henriette; et quoique le roi d'Angleterre, dont le cœur ^ égale la sagesse, sût que la princesse sa sœur, recherchée de tant de rois, pouvait honorer un trône ^, il lui vit remplir avec joie la seconde place de France, que la dignitéd'un si grand royaume peut mettre en comparaison avec les premières du reste du monde.

Que si son rang la distinguait, j'ai eu raison de vous dire qu'elle était encore plus distinguée par son mérite. Je pourrais vous faire renaarquer qu'elle connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit ^, que l'on croyait avoir atteint la perfection quand on avait su plaire à Ma-

1. Offusquer. Lex. — 2. Anne d'Espagne, Anne d'Autriche, femme de Louis Xlil. — 3. Que faisait. Grammaire : Verbe. — 4. Marie-Thérèse, sa nièce, femme de Louis XIV. — 5. Cœur. Lex. — 6. Il avait été un moment question en 1658 de marier Henriette à Louis XIV, puis à l'empereur d'Autriche Lcopold I•^ au roi de Portugal Alphonse VL et à Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. Cf. La Fontaine, Ode pour Madame (1661): « Que de princes amoureux | Ont brigué son hyménée. | Elle a refusé leurs vœux I Pour Philippe elle était née | Pour lui seul elle a quitté [ Le Portugais indompte | Roi des terres inconnues | Le voisin du fier Croissant | Et de nos Alpes chenues | Le monarque florissant. — 7. Voir la notice.

dame : je pourrais encore ajouter que les plus sages et les plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant qui embrassait sans peine les plus grandes affaires et pénétrait avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts. Mais pourquoi m'étendre sur une matière où je puis tout dire en un mot ? Le roi, dont le jugement est une règle toujours sûre, a estimé la capacité de cette princesse et Ta mise par son estime au-dessus de tous nos éloges. Cependant, ni cette estime, ni tous ces grands avantages, n'ont pu donner atteinte à sa modestie. Tout éclairée qu'elle était, elle n'a point présumé de ses connaissances, et jamais ses lumières ue Pont éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis, vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé ? mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile^? Plusieurs, dans la crainte d'être trop faciles, se rendent inflexibles à la raison et s'affermissent ^ contre elle. Madame s'éloignait toujours autant de la présomption que de la faiblesse, également estimable, et de ce qu'elle savait trouver les sages conseils ^ et de ce qu'elle était capable de les recevoir. On les sait bien connaître, quand on fait sérieusement l'étude qui plaisait tant à cette princesse : nouveau genre d'étude, et presque inconnu aux personnes de son âge et de son rang; ajoutons, si vous voulez, de son sexe. Elle étudiait ses défauts ; elle aimait qu'on lui en "^ fît des leçons sincères : marque assurée d'une âme forte que ses fautes ne dominent pas, et qui ne craint point de les envisager de près par une secrète confiance des ressources^ qu'elle sent pour les surmonter. C'était le dessein d'avancer dans cette étude de sa^-esse^ qui la tenait si attachée à la lecture de l'histoire, qu'on appelle avec raison la sage conseillère des princes. C'est là que les plus grands rois n'ont plus de rang que par leurs vertus, et que, dégradés '^ à jamais par les mains de la mort, ils viennent subir sans cour et sans suite le jugement de tous les peuples et de tous les siècles ; c'est

1 Docile Lex. — 2. Inflexibles à. Grammaire : Préposition, -—d.Çonseiig. Lex —4. En, sur ses défauts. Grammaire: Préposition. -^ b.Gon fiance dès ressources. Grammaire : Nom. — 6. De sage.'<se. Grammaire : Article. — 7. Dégradés. Lex.

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là qu'on découvre que le lustre qui vient de la llatterie est superficiel, et que les fausses couleurs, quelque industrieusement qu'on les applique, ne tiennent pas ^ Là notre admirable princesse étudiait les devoirs de ceux dont la vie compose l'histoire : elle y perdait insensiblement le goût des romans ^ et de leurs fades héros ; et, soigneuse de se former sur le vrai, elle méprisait ces froides ^ et dangereuses fictions. Ainsi, sous un visage riant, sous cet air de jeunesse qui semblait ne promettre que des jeux, elle cachait un sens et un sérieux dont ceux qui traitaient avec elle étaient surpris.

Aussi pouvait-on sans crainte lui confier les plus grands §ecrets. Loin du commerce des affaires et de la société des hommes, ces âmes sans force, aussi bien que sans foi, qui ne savent pas retenir leur langue indiscrète ! « Ils ressemblent, dit le Sage ^, à une ville sans murailles, qui est ouverte de toutes parts », et qui devient la proie du premier venu. Que Madame était au-dessus de cette faiblesse ! Ni la surprise, ni l'intérêt, ni la vanité, ni l'appât d'une flatterie délicate, ou d'une douce conversation, qui souvent épanchant^ le cœur, en fait échapper le secret, n'était capable de lui faire découvrir le sien; et la sûreté^ qu'on trouvait en cette princesse, que son esprit rendait si propre aux grandes affaires, lui faisait confier les plus importantes.

Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets d'Etat, discourir sur le voyage d'Angleterre, ui que j'imite ces politiques spéculatifs^ qui arrangent suivant leurs idées les conseils des rois et composent sans instruction les annales de leur siècle. Je ne parlerai de ce voyage glorieux que pour dire que Madame y fut admirée plus que jamais. On ne parlait qu'avec transport de la bonté de cette princesse, qui, malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son incroyable dextérité

1. Métaphore presque technique, empruntée à la peinture. — 2. VAstrée, la Cléopdtre^ la C/e/ze, le Polexandre.le Grand Cyrus avaient encore en 1660 beaucoup de vogue. Bossuet est de l'avis de Boileau : il trouve que les héros en sont fades, et les fictions Iroides; il n'y a là rien de vrai ni de solide. — 3. Froides. Lex. — 4. Prou., XXV, 28. — 5, Epanchant. Lex. — 6. Sùreli. Lex. — 7. Spéculatifs. Lex

à traiter les affaires les plus délicates, à guérir ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens, et à terminer tous les différends d'une manière qui conciliait les intérêts les plus opposés. Mais qui pourrait penser, sans verser des larmes, aux marques, d'estime et de tendresse que lui donna le roi son frère ? Ce grand roi, plus capable encore d'être touché par le mérite que par le sang, ne se lassait point d'admirer les excellentes qualités de Madame. 0 plaie irrémédiable ! ce qui fut en ce voyage le sujet d'une si juste admiration est devenu pour ce prince le sujet d'une douleur qui n'a point de bornes. Princesse, le digne lien des deux plus grands rois du monde, pourquoi leur avez-vous été sitôt ravie ? Ces deux grands rois se connaissent, c'est l'effet des soins de Madame: ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs esprits, et la vertu sera entre eux une immortelle médiatrice. Mais si leur union ne perd rien de sa fermeté, nous déplorerons éternellement qu'elle ait perdu son agrément le plus doux et qu'une princesse si chérie de tout l'univers ait été précipitée dans le tombeau, pendant que la confiance de deux si grands rois l'élevait au comble de la grandeur et de la gloire.

La grandeur et la gloire ! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort? Non, messieurs, je ne puis plus soutenir^ ces grandes paroles, par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir ellemême, pour ne pas apercevoir son néant. Il est temps de faire voir que tout ce qui est mortel, quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paraître grand, est par son fond incapable d'élévation. Écoutez à ce propos le profond raisonnement, non d'un philosophe qui dispute dans une école ou d'un religieux qui médite dans un cloître; je veux confondre le monde par ceux que le monde môme révère le plus, par ceux qui le connaissent le mieux, et ne lui veux donner pour le convaincre que des docteurs assis sur le trône. « 0 Dieu, dit le roi-prophète, vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant vous 2. » Il est ainsi 3, chrétiens : tout

1. Soutenir. Lex. — 2. Psalm., XXXVIII, 6. — Cf. V parUe du Sermon sur la Mort. — 3. // est ainsi. Grammaire : Pronom.

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ce qui se mesure finit ; et tout ce qui est né pour linir n'est pas tout à fait sorti du néant où il est sitôt replon.ii^é. Si notre être, si notre substance n'est rien, tout ce que nous bâtissons dessus que peut-il être? Ni 1 édifice n'est plus solide que le l'ondëment, ni Taccident ^ attaché à l'être plus réel que l'être même. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut l'aire la fortune pour nous élever? Cherchez, imaginez parmi les hommes les dilïérences les plus remarquables, vous n'en trouverez point de mieux marquée, ni qui vous paraisse plus effective que celle qui relève le victorieux au-dessus des vaincus qu'il voit étendus à ses pieds. Cependant ce Vainqueur, enflé de ses titres, tombera lui-môme à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur compagnie ^ leur superbe triomphateur; et du creux ^ de leur tombeau sortira cette voix qui foudroie toutes les grandeurs: «Vous voilà blessé comme nous; vous êtes devenu semblable à nous^. » Que la fortune ne tente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer ^ la bassesse de notre nature.

Mais peut-être, au défaut de la fortune, les qualités de l'esprit, les grands desseins, les vastes pensées, pourront nous distinguer du reste des hommes ? Gardezvous bien de le croire, parce que toutes nos pensées qui n'ont pas Dieu pour objet sont du domaine de la mort « Ils mourront, dit le roi-prophète, et en ce jour périront toutes leurs pensées ^ » : c'est-à-dire les pensées des conquérants, les pensées des politiques qui auront imaginé dans leurs cabinets des desseins où le monde entier sera compris. Ils se seront munis de tous côtés par des précautions infinies; enfin ils auront tout prévu, excepté leur mort, qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, le roi Salomon, fils du roi David (car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même trône); c'est, dis-je, pour cela que l'Ecclésiaste, faisant le dénombrement des illusions qui travaillent '^

1. Accident. Lex. — 2. Rappelleront à leur compagnie, au milieu d'eux. Grammaire : Préposition. — 3. Du creux. Lex. — 4. Is., XIV, 10. — 5. Forcer : Lex. —6. Psalm. CXLV, 4. — 7. Travaillent Lex.

les enfants des hommes, y comprend la sagesse même. « Je me suis, dit-il, appliqué à la sagesse, et j'ai vu que c'était encore une vanité* », parce qu'il y a une fausse sagesse qui, se renfermant dans l'enceinte des cho'-es mortelles, s'ensevelit aVec elle dans le néant. Ainsi je n'ai rien fait pour Madame, quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins où une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commence à vous raconter ce qui l'unit à Dieu, une si illustre princesse ne paraîtra dans ce discours que comme un exemple le plus grand qu'on se puisse proposer, et le plus capable de persuader aux ambitieux qu'ils n'ont aucun moyen de se distinguer, ni par leur naissance, ni par leur grandeur, ni par leur esprit, puisque la mort, qui égale ^ tout, les domine^ de tous côtés avec tant d'empire, et que d'une main si prompte et si souveraine elle renverse les têtes les plus respectées.

Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas ; pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en'* est la cause; et il les épargne si peu qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction • il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Die?? la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés ^ de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. 0 nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante ^ nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte ^ ! Oui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d'un mal si étrange,

1. EccL, 11, 12, 15. — 2-3. Egale, domine. Lex. — - 4. En, de ce fait que Dieu les frappe pour nous avertir. —.5. Enchuntés. Lex. — 0. Efonnanie. Lex. — 7. jiossuet fut oblige de s'arrêter après ces mots. « L'audiloiie éclata en sanglots et la voix de l'orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs. »> (Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. XXXIlj.

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on accourut à Saint-Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse ; partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir, et Timage de la mort ^. Le roi, la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré; et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophète : « Le roi pleu-^ rera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement ^. »

Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain; en vain Monsieur, en vain le* roi môme tenait Madame serrée par de si étroits embra^siiements. Alors ils pouvaient direl'un et l'autre avecsaint Atnbroise : Siringebam brachlOy sed jam amiseram quam ienebam ^ : € Je serrais les bras, mais j'avais déjà perdu ce que je tenais. » La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royautés mains. Quoi donc ! elle devait péiûr sitôt ! Dans la plupart des hommes les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé ^ du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs ; le matin elle fleurissait ; avec quelles grâces, vous le savez : le soir nous la vîmes séchée, et ces fortes expressions par lesquelles l'Écriture Sainte ^ exagère rinconstance des choses humaines devaient être pour cette princesse si précises et si littérales ^ I Hélas ! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux : le passé et le présent nous garantissaient l'avenir, et on pouvait tout attendre de tant d'excellentes qualités. Elle allait s'acquérir '^ deux puissants royaumes par des moyens agréables : toujours douce, toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante, son crédit ^ n'y aurait jamais été odieux ; on ne l'eût point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète et préci-

1. C'est le plurima morlis imago de Virgile racontant la chute dllion [mn., II, 369). — 2. Ezech., VII, 27. — 3. Oratio de obita Satyri [ratris, l, 19. Dans le texte de saint Ambroise, il y a quem Ienebam. — ik. A passé. Lex.. — 5. Homo sicut fenum dies ejus, tanquam fias agri sic efflorebit. {Psalm., CII, 15). —6. Littérales. Madame, en quelques heures passades grâces de la santé à la mort. — 7. Moralement. — 8, Toujùtirs douce... son crédit. Grammaire : Construction.

pitée, elle l'eût attendue sans impatience, comme sûre de la posséder. Cet attachement qu'elle a montré si fidèle pour le roi jusques à la mort lui en donnait les moyens ; et certes c'est le bonheur de nos jours que l'estime se puisse joindre avec le devoir et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du prince qu'on en révère la puissance et la majesté. Les inclinations de Madame *ne l'attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs : la passion qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur n'avait point de bornes; pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de son invincible frère, secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans laxampagne de Flandre S la joie de cette princesse était incroyable. C'est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quelque chose manquait encore à son bonheur ^, elle eût tout gagné pm* sa douceur et par sa conduite ^. Telle était Tagréable histoire que nous faisions pour Madame; et pour achever ces nobles projets il n'y avait que la durée de sa vie dont nousnecroyions pas devoir être en peine : car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquera une jeunesse qui semblait si vive ^? Toutefois c'est par cet endroit ^ que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l'histoire d'une belle vie, nous sommes réduits à faire l'histoire d'une admirable mais triste mort. A la vérité. Messieurs, rien n'a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé par sa naturelle situation ^ audessus des accidents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort comme elle l'était envers tout le monde ; son grand cœur ni ne s'aigrit ni ne s'emporta contre elle : elle ne la brave non plus avec fierté, contente de l'envisager sans émotion et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque, malgré ce grand courage, nous l'avons perdue I C'est la grande vanité des

1. Cet homme frivole et vicieux avait montré là une grande bravoure. — 2. C'est la seule allusion que Bossuet se permet à la mésintelligence des deux époux. — 3. Conduite. Lex. — 4. Vive, Lex. —5. Par cet endroit Grammaire: Préposition. — 6. Situation. Lex.

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choses humaines. Après que, par le dernier effet de notre courage, nous avons pour ainsi dire surmonté * la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier. La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie I la voilà telle que la mort nous Ta faite; encore ce reste tel quel va-t-il disparaître, cette ombre de gloire ^ va s'évanouir, et nous Talions voir dépouillée môme de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job ^, avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places ^ ! Mais ici notre imagination nous abuse encore ; la mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure : notre chair change bientôt de nature, notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, dit Tertuîlien, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps; il devient un je ne sais quoi qui n'a pins de nom dans aucune langue; tant il est vrai que k meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesque.o on exprimait ses malheureux restes ^ !

C'est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre notre orgueil, le pousse jusqu'au néant, et que, pour égaler^ à jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu'une même cendre. Peut-on bâtir sur ces ruines? peut-on appuyer quelque grand dessein sur ce débris"^ inévitable des choses humaines? Mais quoi, Messieurs, tout est-il donc désespéré pour nous ? Dieu, qui foudroie toutes nos grandeurs jusqu'à les réduire en poudre^, ne nous laisse-t-il aucune espérance? lui aux yeux de qui rien ne se perd, et qui suit toutes les parcelles de nos corps en quelque endroit écarté du monde que la cor-

.1. Surmonté. Lex. —2. L'apparat de la cérémonie.— 3. Job., XXI, 26 — Simul in puluere dormient et vermes operienl eos. Bossuet a laissé de côté la seconde partie de son texte, d'un réalisme trop bratal. — 4. D'après Floquet {Etudes sur ta vie de Bossuet, 111, 420), c'était vrai à la lettre. — 6. De Resurrectione carnis, IV. Cf. Sermop ^ur ia Mort. — 6. Egaler, Lex. — 7. Débris. Lex. — 5 Poudre. Lex

ruptioh ou le hasard les jette, verra-t-il périr sans ressources ce qu'il a fait capable de le connaître et de Taimer ? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi ; les ombres de la mort se dissipent : « Les voies me sont ouvertes à la véritable vie ^ » Madame n'est plus dans le tombeau ; la mort qui semblait tout détruire, a tout établi ^r voici le secret de l'Ecclésiaste, que je vous ai marqué dès le commencement de ce discours, et dont il faut maintenant découvrir le fond.

Il faut donc penser, Chrétiens, qu'outre le rapport que nous avons du côté du corps avec la nature changeante et mortelle, nous avons d'un autre côté un rapport intime et une secrète affinité avec Dieu, parce que Dieu même a mis quelque chose en nous qui peut confesser la vérité de son être, en adorer la perfection, en admirer la plénitude ; quelque chose qui peut se soumettre à sa souveraine puissance, s'abandonner à sa haute et incompréhensible sagesse, se confier en sa bonté, craindre sa justice, espérer son éternité. De ce côté. Messieurs, si l'homme croit avoir en lui de l'élévation, il ne se trompera pas ; car comme il est nécessaire que chaque chose soit réunie à son principe, et que c'est pour cette raison, dit l'Ecclésiaste 3, « que le corps retourne à la terre dont il a été tiré », il faut, par la suite du même raisonnement, que ce qui porte en nous la marque divine, ce qui est capable de s'unir à Dieu, y soit aussi rappelé^. Or ce qui doit retourner à Dieu, qui est la grandeur primitive et essentielle, n'est-il pas grand et élevé? C'est pourquoi, quand je vous ai dit que la grandeur et la gloire n'étaient parmi nous quô des noms pompeux, vides de sens et de choses, je regardais le mauvais usage que nous faisons de ces termes ; mais, pour dire la vérité dans toute son étendue, ce n'est ni l'erreur ni la vanité qui ont inventé ces noms magnifiques ; au contraire, nous

1. Psalm., XV, 10. — 2. Etabli, Lex. — 3. Ecci, XII, 7.-4. Y soit rappelé. Grammaire : Pronom.

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ne les aurions jamais trouvés si nous n'en avions porté le fonds en nous-mêmes : car où prendre ces nobles idées dans le néant?

La faute que nous faisons n'est donc pas de nous être servis de ces noms : c'est de les avoir appliqués à des objets trop indignes. Saint Chrysostome a bien compris cette vérité, quand il a dit : <c Gloire, richesses, noblesse, puissance, pour les hommes du monde ne sont que des noms ; pour nous, si nous servons Dieu, ce sont des choses. Au contraire, la pauvreté, la honte, la mort sont des choses trop effectives et trop réelles pour eux ; pour nous ce sont seulement des noms ^ », parce que celui qui s'attache à Dieu ne perd ni ses ^iens, ni son honneur, ni sa vie. Ne vous étonnez donc pas si l'Ecclésiaste dit si souvent : « Tout est vanité. » Il s'explique, « tout est vanité sous le soleil 2 », c'est-à-dire tout ce qui est mesuré par les années, tout ce qui est emporté par la rapidité du temps. Sortez du temps et du changement, aspirez à l'éternité : la vanité ne vous tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si le même Ecclésiaste ^ méprise tout en nous jusqu'à la sagesse, et ne trouve rien de meilleur que de goûter en repos le fruit de son travail. La sagesse dont il parle en ce lieu est cette sagesse insensée, ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt^ dans le présent, qui s'égare dans l'avenir ; qui, par beaucoup de raisonnements et de grands efforts, ne fait que se consumer inutilement en amassant des choses que le vent emporte. « Eh ! s'écrie ce sage roi ^, y a-t-il rien de si vain^? » Et n'a-t-il pas raison de préférer la simplicité d'une vie particulière'^ qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens que la nature nous donne, aux soucis et aux chagrins des avares ^, aux songes inquiets des ambitieux? Mais « cela môme, dit-il, ce repos, cette douceur de la vie, est encore une vanité ^ », parce que la mort trouble et eniportë tout. Laissons-lui donc mépriser tous les états de cette vie, puisque enfin de

1. Homil. LXIU, in Mallh., n. 5. — 2. Eccl, I, 2-14; III, M. — 3. Eccl I, 17; 11, 14. 24. —4. Se corrompt. Lex. —5. Salomon. — 6. Eccl., Il, 19' — 7. Particulière. Lex. — 8. Avares. Lex. — 9. Eccl.^ II, 1

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quelque côté qu'on s'y tourne on voit toujours la mort en face, qui couvre de ténèbres tous nos plus beaux jours ; laissons-lui égaler le fou et le sage ^, et même je ne craindrai pas de le dire hautement en cette chaire, laissons-lui confondre l'homme avec la bête. Uniis inl évitas esl hominis, et jumeniorum 2.

En effet, jusqu'à ce que nous ayons trouvé la véritable sagesse, tant que nous regarderons l'homme par les yeux du corps, sans y démêler ^ par Tintelligence ce secret principe de toutes nos actions, qui, étant capable de s'unir à Dieu, doit nécessairement y retourner, que verrons-nous autre chose dans notre vie que de folles inquiétudes ? et que verrons-nous dans notre mort qu'une vapeur qui s'exhale, que des esprits'* qui s'épuisent, que des ressorts qui se démontent et se déconcertent^, enfin qu'une machine qui se dissout et qui se met en pièces? Ennuyés^ de ces vanités, cherchons ce qu'il y a de grand et de solide en nous. Le sage nous Fa montré dans les dernières paroles de TEcclésiaste ; et bientôt Madame nous le fera paraître dans les dernières actions de sa vie.. « Crains Dieu, et observe ses commandements ; car c'est là tout homme » ; comme s'il disait : Ce n'est pas l'homme que j'ai méprisé, ne le croyez pas ; ce sont les opinions, ce sont les erreurs par lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous savoir en un mot ce que c'est que l'homme? Tout son devoir, tout son objet, toute sa nature, c'est de craindre Dieu ; tout le reste est vain, je le déclare ; mais aussi tout le reste n'est pas l'homme. Voici ^ ce qui est réel et solide, et ce que la mort ne peut enlever ; car, ajoute l'Ecclésiaste, « Dieu examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de maP ». Il est donc maintenant aisé de concilier toutes choses. Le psalmiste dit « qu'à la mort périront toutes nos pensées ^ » ; oui, celles que nous aurons laissé emporter au monde *^, dont la figure passe et s'évanouit.

1. Egaler. Lex. — 2. EccL, III, 19. — 3. Sans^y démêler. Grammaire : Pro nom. — 4. Souvenir de Descartes: les esprits, d'après ce philosophe, sont des atomes subtils qui portent la vie dans toutes les parties du corps. — 5. Se déconcertent. Lex.— 6. Ennui/cs. Lex. — 7. Vo/c/. Grammaire lAdrerbe. — 8. EccL, XII, 14. — 9.P.sa/m., CXLV, 4. I. Cor., VII, 31. —10. Emporter au monde. Grammaire : Préposition.

ORAISON FUNÈBRE d'iIENRIETTE-ANNE d'aNGLETERRE 24?

Car encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort tout ce qu'il consacre aux choses mortelles : de sorte que nos pensées, qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe, deviennent périssables du côté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris^ si universel, si inévitable? donnez à Dieu vos affections ; nulle force ne vous ravira ce que vous aurez déposé en ses mains divines : vous pourrez hardiment mépriser la mort à l'exemple de notre héroïne chrétienne. Mais, afin de tirer d'un si bel exemple toute l'instruction qu'il nous peut donner, entrons dans une profonde considération des conduites*^ de Dieu sur elle, et adorons en cette princesse le mystère de la prédestination ^ et de la grâce.

Vous savez que toute la vie chrétienne, que tout l'ouvrage de notre saliiÊ, est une suite continuelle de miséricorde ; mais le fidèle interprète du mystère de la grâce, je veux dire le grand Augustin, m'apprend cette véritable et solide théologie ^, que c'est dans la première grâce et dans la dernière que la grâce se montre grâce ; c'est-àdire que c'est dans la vocation qui nous prévient •'^, et dans la persévérance finale qui nous couronne, que la bonté qui nous sauve paraît toute gratuite et toute pure. En effet comme nous changeons deux fois d'état, en passant premièrement des ténèbres à la lumière, et ensuite de la lumière imparfaite de la foi à la lumière consommée ® de la gloire^; comme c'est la vocation qui nous inspire la foi, et que c'est la persévérance qui nous transmet à la gloire, il a plu à la divine Bonté de se marquer elle-même au commencement de ces deux états par une impression illustre^ et particulière, afin que nous confessions que toute la vie du chrétien, et dans le temps qu'il espère et dans le temps qu'il jouit, est un miracle de grâce. Que ces deux principaux moments de la grâce ont été bien marqués par les merveilles que Dieu a faites pour le salut éternel de Henriette d'Angleterre ! Pour 1»

1. Débris. Lex. — 2. Conduites. Lex. — 8. Ce mot signifie en langage llîéolo^nque l'action de Dieu qui destine une âme à la grâce et au salut. — 4. 1/iéoloaie. Lex. — 5. Prévient. Lex. — 6. Consommée, Lex. — 7. La gloire est Tetat des élus. ~ 8. Illustre. Lex.

donner à l'Église, il a fallu renverser tout un grahd royaume ^ La grandeur de la maison d'où elle est sortie n'était pour elle qu'un engagement ^ plus étroit dans le schisme de ses ancêtres, disons des derniers de ses ancêtres 3, puisque tout ce qui les précède, à remonter jusqu'aux premiers temps, est si pieux et si catholique. Mais si les lois de l'État s'opposent à son salut éternel, Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois: il met les âmes à ce prix: il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus, et comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dilection ^ éternelle, que ces membres inséparables de sori Fils bien-aimé, rien ne lui coûte pourvu qu'il les sauve. Notre princesse est persécutée avant que de naître, délaissée aussitôt que mise au monde, arrachée en naissant à la piété d'une mère catholique ; captive, dès le berceau, des ennemis implacables de sa maison, et, ce qui était plus déplorable, captive des ennemis de l'Église, par conséquent destinée, premièrement par sa glorieuse naissance, et ensuite par sa malheureuse captivité, à l'erreur et à l'hérésie. Mais le sceau de Dieu était sur elle ; elle pouvait dire avec le prophète : « Mon père et ma mère m'ont abandonnée, mais le Seigneur m'a reçue en sa protection ^ » ; délaissée de toute la terre dès ma naissance, « je fus comme jetée entre les bras de sa providence paternelle, et dès le ventre de ma mère il se déclara mon Dieu ^ ». Ce fut à cette garde fidèle que la reine sa mère commit ce précieux dépôt. Elle ne fut point trompée dans sa confiance ; deux ans après, un coup imprévu, et qui tenait du miracle, délivra la princesse des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de rOcéan, et les agitations encore plus violentes de la terre, Dieu, la prenant sur ses ailes comme l'aigle prend ses petits'^, la porta lui-même dans ce royaume; luimême la posa dans le sein de la reine sa mère ou plutôt dans le sein de TÉglise cathoii(iue. Là elle apprit les maiimes de la piété véritable, moins par les instructions

1. Ce n'est pas à dire que le salut d'Henriette ait été l'unicpie cause de la Révolution d'Angleterre. — 2. Engagement. Lex. — 3. Henri Vlll, l'auteur du schisme. — 4. Dilection. Lex. — 5. Psalm., XXVI, 10 — Q. Psalm., XXI, n. — 7. Expression biblique (Exode, XIX}.

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qu'elle y recevait que par les exemples vivants de celte grande et religieuse reine. Elle a imité ses pieuses libéralités; ses aumônes, toujours abondantes, se sont répandues principalement sur les catholiques d'Angleterre, dont elle a été la fidèle protectrice. Digne fille de saint Edouard * et de saint Louis, elle s'attacha du fond de son cœur à la foi de ces deux grands rois. Qui pourrait assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rétablissement de cette foi dans le royaume d'Angleterre, où l'on en conserve encore tant de précieux monuments? Nous savons qu'elle n'eût pas craint d'exposer sa vie pour un si pieux dessein ; et le Ciel nous l'a ravie ! 0 Dieu ! que prépare ici votre éternelle, ^i^^vidence ? me permettrezvous, ô Seigneur, d'envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils 2? Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis ? Est-ce que le crime qui fit céder vos vérités saintes à des passions malheureuses ^ est encore devant vos yeux, et que vous ne l'avez pas assez puni par un aveuglement de plus d'un siècle ? Nous ravissez-vous Henriette par un effet du même jugement qui abrégea les jours de la reine Marie ^, et son règne si favorable à l'Église? ou bien voulez-vous triompher seul? et, en nous ôtant les moyens ^ dont nos désirs se flattaient^, réservez-vous, dans les temps marqués par votre prédestination éternelle, de secrets retours à l'Etat et à la maison d'Angleterre? Quoi qu'il en soit, ô grand Dieu, recevez-en aujourd'hui les bienheureuses prémices en la personne de cette princesse; puisse toute sa maison et tout le royaume suivre l'exemple de sa foi ! Ce grand roqui remplit de tant de vertus ^ le trône de ses ancêtres» et fait louer tous les jours la divine main qui l'y a rétabli comme par miracle, n'improuvera pas notre zèle si nous souhaitons devant Dieu que lui et tous ses peuples soient comme nous. Opto apud Deum,., nanlanlum te^ sed

1. Edouard le Confesseur, le dernier roi de la dynastie saxonne au onzième siècle. — 2. Conseils. Lex. -— 3. Ce sont les passions qui aêterminèrent Henri Vlll à rompre avec le Saint-Siège. — 4. La reine Marie qui ne régna que cinçi ans, rétablit le catholicisme par des moyens violents et précipités qui provoquèrent une réaction (1553-1558). — 5. L'influence d'Henriette.— 6. Se flattaient. Lex. —7. On sait combien cet éloge est excessif; mais le roi d'Angleterre était l'allié de la France.

liJO BOSSUET

eliam omnes.,, fieri taies, qualis et ego sum ^ Ce souhait est fait pour les rois, et saint Paul, étant dans les fers, le fit la première fois en faveur du roi Agrippa; mais saint Paul en exceptait ses liens, exceptis vinculis his : et nous, nous souhaitons principalement que l'Angleterre, trop libre dans sa croyance, trop licencieuse ^ dans ses sentiments, soit enchaînée comme nous de ces bienheureux liens qui empêchent Torgueil humain de s'égarer dans ses pensées, en le captivant ^ sous l'autorité du Saint-Esprit et de l'Église.

Après vous avoir exposé le premier effet de la grâce de Jésus-Christ en notre princesse, il me reste, messieurs, de vous faire considérer le dernier, qui couronnera tous les autres. C'est par cette dernière grâce que la mort change de nature pour les chrétiens, puisque au lieu qu'elle semblait être faite pour nous dépouiller de tout, elle commence, comme dit TApôtre *, à nous revêtir ^ et nous assurer éternellement la possession des biens véritables. Tant que nous sommes détenus dans cette demeure mortelle, nous vivons assujettis aux changements, parce que, si vous permettez de parler ainsi, c'est la loi du pays que nous habitons ; et nous ne possédons aucun bien, même dans Tordre de la grâce, que nous ne puissions perdre un moment après par la mutabilité ^ naturelle de nos désirs: mais aussiôt qu'on cesse pour nous décompter les heures et de mesurer notre vie par les jours et par les années, sortis des figi^^es quî passent et des ombres qui disparaissent, nous Crrrivons au règne de la vérité, où nous sommes affranchis de la loi des changements. Ainsi notre âme n'est plus en péril, nos résolutions ne vacillent plus ; la mort, ou plutôt la grâce de la persévérance finale, a la force de les fixer ; et de même que le testament de Jésus- Christ, par lequel il se donne à nous, est confirmé à jamais, suivant le droit des testaments et la doctrine de ^Apôtre^ par la mort de ce divin testateur, ainsi la mort du fidèle fait que ce bienheureux testament par lequel de notre côté nous nous donnons au Sauveur devient irré-

1. Act. XXVI, 29. — 2. Lictnciease. Lex. — 3. Captivant. Lex. — 4. Il Cor., V, 3. — 6. Revêtir. Lex. — 6. Mulabilité. Lex. — 7. Hebr., IX, 15.

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vocable. Donc, messieurs, si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort, n'appréhendez rien pour elle ; quelque cruelle que la mort vous paraisse, elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir l'œuvre de la grâce et sceller en cette princesse le conseil ^ de son éternelle prédestination. Voyons donc ce dernier combat * : mais encore un coup alîermissons-nous ; ne mêlons point de faiblesse à une si forte action, et ne déshonorons point par nos larmes une si belle victoire. Voulez-vous voir combien la grâce qui a fait triompher Madame a été puissante? Voyez combien la mort a été terrible. Premièrement elle a plus de prise sur une princesse qui a tant à perdre : que d'années elle va ravir à cette jeunesse I que de joie elle enlève à cette fortune ! que de gloire elle ôte à ce mérite ! d'ailleurs peut-elle venir ou plus prompte ou plus cruelle? c'est ramasser toutes ses forces, c'est unir tout ce qu'elle a de plus redoutable, que de joindre, comme elle fait, aux plus vives douleurs l'attaque la plus imprévue: mais, quoique sans menacer et sans avertir elle se fasse sentir tout entière dès le premier coup, elle trouve la princesse prête. La grâce, plus active encore, l'a déjà mise en défense, ni la gloire ni la jeunesse n'auront un soupir 3 : un regret immense de ses péchés ne lui permet pas de regretter autre chose. Elle demande le crucifix sur lequel elle avait vu expirer la reine sa belle-mère, comme pour y recueillir les impressions * de constance et de piété que cette âme vraiment chrétienne y avait laissées avec les derniers soupirs. A la vue d'un si grand objet n'attendez pas de cette princesse des discours étudiés et magnifiques ; une sainte simplicité fait ici toute la grandeur. Elle s'écrie : « 0 mon Dieu, pourquoi n'ai-je pas toujours mis en vous ma confiance? » Elle s'afflige, elle se rassure, elle confesse humblement et avec tous les sentiments d'une profonde douleur que de ce jour seulement elle commence à connaître Dieu, n'appelant pas le connaître que de regarder ^ encore tant soit peu le monde. Qu'elle

1. Conseil. Lex. — 2. Nouveau récit de la mort de Madame, mais cette fois c'est le récit de l'espérance chrétienne. — 3. On croirait à une exagération oratoire; mais les historiens parlent comme le panégyriste — 4. Impressions. Lex. — 5. Regarder, hex.

nous parut au-dessus de ces lâches chrétiens qui s'imaginent avancer leur mort quand ils préparent leur confession ; qui ne reçoivent les saints sacrements que par force, dignes certes de recevoir pour leur jugement * ce mystère de piété qu'ils ne reçoivent qu'avec répugnance! Madame appelle les prêtres plutôt que les médecins ; elle demande d'elle-même les sacrements de l'Église : la pénitence avec componction ; l'Eucharistie avec crainte, et puis avec confiance ; la sainte onction des mourants avec un pieux empressement. Bien loin d'en être effrayée, elle veut la recevoir avec connaissance : elle écoute l'explication de ces saintes cérémoAies, de ces prières apostoliques qui, par une espèce dé charme ^ divin, suspendent les douleurs les plus violentes, qui font oublier la mort (je Tai vu souvent) à qui les écoute avec foi ; elle les suit, elle s'y conforme ; on lui voit paisiblement présenter son corps a cette huile sacrée, ou plutôt au sang de Jésus qui coule si abondamment avec cette précieuse liqueur. Ne croyez pas que ses excessives et insupportables douleurs aient tant soit peu troublé sa grande âme. Ah ! je ne veux plus tant admirer les braves ni les conquérants : Madame m*a fait connaître la vérité de cette parole du Sage : « Le patient vaut mieux que le brave ; et celui qui dompte son cœur vaut mieux que celui qui prend des villes. ^ » Combien a-t-elle été maîtresse du sien ! Avec quelle tranquillité a-t-elle satisfait à tous ses devoirs ! Rappelez en votre pensée ce qu'elle a dit à Monsieur: quelle force! quelle tendresse! 0 paroles^ qu'oii^voyait sortir de l'abondance d'un cœur qui se sent au-dessus de tout ; paroles que la mort présente, et Dieu plus présent encore, ont consacrées ; sincère production ^ d'une âme qui, tenant au ciel, ne doit plus rien à la terre que la vérité, vous vivrez éternellement dans la mémoire des hommes, mais surtout vous vivrez éternellement dans le cœur de ce grand prince.

1. Jugement, au sens biblique de condamnation (I Cor., XI, 29). — 2. Charme. Lex. — 3. Prov.. XVI, 32. — 4. Madame, avant de mourir, dit Mme de la Fayette, adressa ces paroles à son mari: a Hélas ! monsieur, vous ne m aimez plus, il y a longtemps ; mais cela est injuste, je ne vous ai jamais manqué. » C'était détruire d'un mot toutes les calomoies qui avaient couru sur son compte. — 5. Production Lex.

Madame ne peut plus résister aux larmes qu'elle lui voit répandre : invincible par tout autre endroit, ici elle est contrainte de céder; elle prie Monsieur de se retirer, parce qu'elle ne veut plus sentir de tendresse que pour ce Dieu crucifié qui lui tend les bras. Alors qu'avons-nous vu? qu'avons-nous ouï? Elle se conformait aux ordres de Dieu; elle lui offrait ses souffrances en expiation de ses fautes : elle professait hautement la foi catholique, et la résurrection des morts, cette précieuse consolation des fidèles mourants; elle excitait le zèle de ceux qu'elle avait appelés pour l'exciter elle-même, et ne voulait point qu'ils cessassent un moment de l'entretenir des vérités chrétiennes : elle souhaita mille fois d'être plongée au sang de l'Agneau ; c'était un nouveau langage que la grâce lui apprenait. Nous ne voyions en elle ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les autres, ni ces émotions d'une âme alarmée par lesquelles on se trompe soi-même ; tout était simple, tout était solide, tout était tranquille, tout partait d'une âme soumise et d'une source sanctifiée par le Saint-Esprit.

En cet état, messieurs, qu'avions-nous à demander à Dieu pour cette princesse sinon qu il l'affermît dans le bien et qu'il conservât en elle les dons de sa grâce? Ce grand Dieu nous exauçait; mais souvent, dit saint Augustin ^, en nous exauçant il trompe heureusement notre prévoyance. La princesse est affermie dans le bien d une manière plus haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions du monde les sentiments d'une piété si sincère, il a fait ce que dit le Sage, « il s'est hâté * ». En effet, quelle diligence ! en neuf heures l'ouvrage est accompli: « il s'est hâté de la tirer du milieu des iniquités ». Voilà, dit le grand saint Ambroise ^, la merveille de la mort dans les chrétiens : elle ne finit pas leur vie, elle ne finit que leurs péchés et les périls où ils sont exposés '*. Nous nous sommes plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la princesse, les a ravagés dans la fleur; qu'elle a effacé, pour

1. In Epist. Joann. tract., VI, 7, 8—2. Sap., IV, 14. —3. De bono morfis, IX, 38. — 4. Oii ils sont exposée. Grammaire : Pronom.

ainsi dire, sous le pinceau même un tableau qui s'avançait à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul dessin montraient déjà tant de grandeur: changeons maintenant de langage; ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde, et de l'histoire qui se commençait ^ le plus noblement; disons qu'elle a mis fin aux plus grands périls dont une âme chrétienne peut être assaillie; et pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent à chaque pas la faiblesse humaine, quel péril n'eût point trouvé cette princesse dans sa propre gloire ? La gloire ! qu'y-a-t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus mortel? quel appât ^ plus dangereux? quelle fumée plus capable de faire tourner les meilleures têtes ? Considérez la princesse ; représentez-vous cet esprit qui, répandu par tout son extérieur, en rendait les grâces si vives. Tout était esprit, tout était bonté. Affable à tous avec dignité, elle savait estimer les uns sans fâcher les autres; et, quoique le mérite fût distingué, la faiblesse ne se sentait pas dédaignée : quand quelqu'un traitait avec elle, il semblait qu'elle eût oublié son rang pour ne se soutenir que par sa raison; on ne s'apercevait presque pas qu'on parlât à une personne si élevée; on sentait seulement au fond de son cœur qu'on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se dépouillait si obligeamment. Fidèle en ses paroles ^, incapable de déguisement, sûre à ses amis *, par la lumière et la droiture de son esprit elle les mettait à couvert des vains ombrages ^ et ne leur laissait à craindre que leurs propres fautes. Très reconnaissante des services, elle aimait à prévenir Jes injures ^ par sa bonté; vive à les sentir, facile à les pardonner'''. Q*e dirai-je de sa libéralité? elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d'âme qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne : tantôt par des paroles touchantes, tantôt même par son silence, elle

1. Se commençait. Grammaire : Verbe. — 2. Appât. Lex. — 3. Fidèh en ses paroles. Grammaire : Préposition. — 4. Sàre à ses amis. Grammaire : Préposition. — 5. Elle était si droite et si claire qu'on n'avait jamais à craindre qu'elle interprétât en mal les paroles ou les actions de ceux qui la fréquentaient : elle n'était pas ombrageuse. — 6. Injures Ley — 7 Facile à. Grammaire : Préposition.

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relevait ses présents; et cet art de donner agréablement, qu'elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l'a suivie, je le sais^ jusqu'entre les bras de la mort. Avec tant de grandes et d'aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration ? mais avec son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'attacher à elle? N'allait-elle pas gagner tous les cœurs? c'est-à-dire la seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner; et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens 2, « qu'elle allait être précipitée dans la gloire ? » car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde ? Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées? La gloire, il est vrai, les défend de quelques faiblesses, mais la gloire les défend-elle de la gloire même ? ne s'adorent-elles pas secrètement? ne veulent-elles pas être adorées? que n'ont-elles pas à craindre de leur amourpropre ? et que se peut refuser la faiblesse humaine pendant que le monde lui accorde tout ? n'est-ce pas là ^ qu'on apprend à faire servir à l'ambition, à la grandeur, à la politique, et la vertu et la religion et le nom de Dieu ? La modération que le monde affecte n'étouffe pas les mouvements de la vanité; elle ne sert qu'à les cacher; et plus elle ménage* le dehors, plus elle livre le cœur aux sentiments les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire : on ne compte plus que soi-même, et on dit au fond de son cœur: «Je suis, et il n'y a que moi sur laterre^.» En cet état, messieurs, la vie n'est-elle pas un péril ? la mort n'est-elle pas une grâce ? Que ne doit-on pas craindre de ses vices, si les bonnes qualités sont si dangereuses ? N'est-ce donc pas un bienfait de Dieu d'avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame ; de l'avoir arrachée à sa propre gloire avant que cette gloire par son excès eût mis en hasard^ sa modération ? Qu'importe que sa

1. Madame remit à sa première femme de chambre un anneau qui devait être donné à Bossuel après sa mort. Bossuet fut profondément touché de ce souvenir offert avec délicatesse. —2. Tacite, Agricola^ 12. — 3. Là, Grammaire -.Adverbe. — 4. Ménage. Lex. — 5. /s., XLVII. 10. — 6. Mis en hasard. Grammaire : Préposition.

vie ait été si courte? jamais ce qui doit finir ne peut être long. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes, ses entretiens de dévotion plus fréquents, son application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie; ce peu d'heures saintement passées parmi les plus rudes épreuves et dans les sentiments les plus purs du christianisme tiennent lieu toutes seules d'un âge accompli ^ Le temps a été court, je l'avoue, mais l'opération de la grâce a été forte., mais la fidélité de Tâme a été parfaite. C'est Teffet d'un art consommé de réduire en petit tout un grand ouvrage; et la grâce, cette excellente ouvrière, se plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d'une longue vie. Je sais que Dieu ne veut pas qu'on s'attende à de tels miracles ; mais si la témérité insensée des hommes abuse de ses bontés, son bras pour cela n'est pas raccourci et sa main n'est pas affaiblie. Je me confie pour Madame en cette miséricorde, qu'elle a si sincèrement et si humblement réclamée. Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusqu'au dernier soupir qu'afin de faire durer les témoignages de sa foi. Elle a aimé en mourant le Sauveur Jésus; les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix; j'ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre rédemption : n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur ? Ah ! nous pouvons achever ce saint sacrifice pour le repos de Madame avec une pieuse confiance; ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles, lui donnera encore son sang dont elle est déjà toute teinte, toute pénétrée, par la participation à ses sacrements et par la communion 2 avec ses souffrances.

Mais en priant pour son âme, chrétiens, songeons à nous-mêmes. Qu'attendons-nous pour nous convertir ? et quelle dureté ^ est semblable à la nôtre, si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer jusqu'au fond de l'âme, ne teit que nous étourdir pour quelques moments ! AHen-

1. Accompli. Lex. — 2. Participation et communion sont compléments 4e teinte et pénétrée. — 3. Dureté. Lex.

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dons-nous que Dier ressuscite des morts pour nous instruire? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu'un sorte du tombeau ; ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir : car, si nous savons nous connaître, nous confesserons, chrétiens, que les vérités de l'éternité sont assez bien établies; nous n'avons rien que de faible à leur opposer; c'est par passion et non par raison que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c'est que le monde nous occupe S c'est r/.up les sens nous enchantent^, c'est que le présent nous entraîne. Faut-il un autre spectacle pour nous détromper et des sens, et du présent, et du monde ? La providence divine pouvait-elle nous mettre en vue ni de plus près ni plus fortement la vanité des choses humaines? et si nos cœurs s'endurcissent après un avertissement si sensible, que lui reste-t-il autre chose que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde ? Prévenons un coup si funeste, et n'attendons pas toujours des miracles de la grâce. Il n'est rien de plus odieux à la souveraine puissance que de la vouloir forcer par des exemples 3, et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu'y-a-t-il donc, Chrétiens, qui puisse nous empêcher de recevoir sans différer ses inspirations? Quoi ! le charme de sentir * est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir? les adorateurs des i^randeurs humaines serontils satisfaits de leur fortune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à leurs envieux? Que si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser 5 toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force? et quel est notre aveuglement si, toujours avançants ^ vers notre fin, et plutôt mourants que vivants, nous attendons les derniers soupirs pour prendre les

1-2. Occupe, enchantent. Lex. — 3. La vouloir forcer. Grammaire : Construction.-^ Forcer par des exemples, c'est la forcera faire des exemples, — 4. L'enchautement des sens. — b. Nous forcera de confesser. Grammaire : Préposition. —6. Avançants. Grammaire : Participe.

sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de notre vie ? Commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde, et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent encore; toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle remplissait si bien, vous sentirez qu'elle y manque, songez que cette gloire que vous admiriez faisait son péril en cette vie, et que dans l'autre elle est devenue le sujet d'un examen rigoureux, où rien n'a été capable de la rassurerirîiè cette sincère résignation qu'elle a eue aux ordres de Dieu et les saintes humiliations de la pénitence.

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