‹ Œuvres choissiesChapitre 4 sur 232 · EXORDE D UN SERMON SUR LE JUGEMENT DERNIER · texte numérisé non relu

EXORDE D UN SERMON SUR LE JUGEMENT DERNIER

gloire accidentelle et comme empruntée, aussi l'élévation est-elle suivie d'une chute inévitable et qui n'a plus de retour ; et au contraire en la personne du Fils de Dieu, comme la grandeur est essentielle et la bassesse étrangère, ses chutes qui sont volontaires sont suivies d'un état de gloire certain et d'une élévation toujours permanente. Écoutez comme ^ parle l'Écriture Sainte de ce grand roi de Macédoine, dont le nom même semble ne respirerquedes victoires et des triomphes. « En ce temps, Alexandre, fils de Philippus, surmonta des armées presque invincibles, prit des forteresses imprenables, triompha des rois, subjugua les peuples, fit trembler tout l'univers au bruit de son nom. » Que ce commencement est pompeux ! Mais voyez la conclusion : « Et après cela il tomba malade, et se sentit défaillir, et il vit sa mort assurée, et il partagea ses États que la mort lui allait ravir ^, et, ayant régné douze ans, il mourut ! » C'est à quoi aboutit cette gloire : là se termine l'histoire du grand Alexandre. L'histoire de Jésus-Christ ne commence pas, à la vérité, si pompeusement ; mais elle ne finit pas aussi par cette nécessaire décadence. Il est vrai qu'il y a des chutes : il est comme tombé du sein de son Père dans celui d'une femme mortelle, ensuite dans une étable, et de là, par divers degrés de bassesse, jusqu'à l'infamie de la croix, jusqu'à l'obscurité du tombeau. Mais c'est là qu'il commence à se relever : il ressuscite, il monte auxcieux, il y entre en possession de sa gloire ; et afin que cette gloire qu'il y possède se déclare à tout l'univers, il en descendra un jour en grande pompe et majesté ^ pour juger les vivants et les morts.

C'est ce mystère, messieurs, que l'Église a dessein de nous faire aujourd'hui remarquer, lorsque dans ce temps consacré à la première venue de Notre-Seigneur dans la faiblesse de notre chair, elle nous fait lire d'abord l'Évangile de sa gloire et de son avènement magnifique, afin que nous contemplions d'une même vue ces états dissemblables dans lesquels il lui a plu de paraître au monde,

1. Comme, Grammaire : Conjonction, — S* Lui allait ravir» Grammaire . Conêtruction, — 3. En grande pompe et maieelé Grammaire : Construction

4 BO0ST7BT

premièrement le jouet, et ensuite la terreur de ses ennemis ; là jugé comme un criminel, ici juge souverain de ses juges mêmes. Suivons, mesâieurâ, ses intentions; avant que de contempler combien Jésus-Christ est venu faible, considérons aujourd'hui combien il apparaîtra redoutable ; et prions la divine Vierge dans laquelle il s'est revêtu de nos bassesses, de vouloir nou^ obtenir la con-

aissance du mystère de m gloire, en lui disant avec

ange : Ave gralia plena ^

Bossuet au collège de Navarre. —-3. Premiers essaie.-^ Bossuet fut ordonné sousdiacre à Langres, le 21 septembre 1648» Pendant la retraite qui précéda cet acte définitif, Bossuet, se reprochant le partage qu'il avait fait de lui-même entre Dieu et le monde, brise avec son passé et s'attache désormais à sa voca-* lion. C'est dans ces sentiments qu'il écrit cette méditation sur la brièveté de la vie, où « il s'est surpassé lui*méme, en agitant au fond de sa conscience, dans le recueillement et Téffusion de la prière, cette grande pensée de la mort et de Tétertiité qui devait remplir les Oraisons funèbres 2 ».

C'est bien peu de chose que Thomme, et tout ce qui a fin est bien peu de chose. Le temps viendra où cet homme qui nous semblait si grand ne sera plus^ où il sera comme Tenfant qui est encore à naître, où il ne $era rien. Si longtemps qu'on soit âu monde, y serait-on mille ans, il en faut venir là. 11 n'y â que le temps de ma vie qui me fait différent de ce qui ne fut jamais : cette différence est bien petite, puisqu'à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point; ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j'aie été, et où peu m'importera combien de temps j'ai été, puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres ; après il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres

1. Ce morceftu est déjà d'une éloquence très pleine. Un certain goût de rantilhèse brillante et de la subliiilé montre Tinfluence sur Bossuet de Tesprit des salons. Voir en particulier les dernières lignes et la phrase : « Il eet vrai qu'il y a des chut«g.,. » *- «. GANDAft, Choix de sermons de Bossuet, p. 3.

me verront passer ; ceux-là même donneront à leurs successeurs le même spectacle; et tous enfin se viendront confondre dans le néant.

Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent : qu'il y a eu de temps où je n'étais pas ! qu'il y en a où je ne serai point ! et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans I Je ne suis rien ; ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre ; encore n'avait-on que faire de moi, et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable, que, quand je regarde de près, il me semble que c'est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois ne tjont que de vain3 simulacres : Prœlerit figura hujus mundi.

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus; et, pour aller là, par combien de périls faut-il passer? par combien de maladies, etc. ? à quoi tient-il que le cours ne s'en arrête à chaque moment ? ne Tai-je pas reconnu quantité de fois? J'ai échappé la mort * à telle et telle rencontre ^ : c'est mal parler, « j'ai échappé la mort ». J'ai évité ce péril, mais non pas la mort : la mort nous dresse diverses embûches ; si nous échappons l'une, nous tombons en une autre ; à la fin, il faut venir entre ses mains. Il me semble queje vois un arbre battu des vents 3; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les unes résistent plus, les autres moins : que s'il y en a qui échappent de l'orage, toujours l'hiver viendra qui les flétrira et les fera tomber. Ou, comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues, et lorsqu'il croit ''avoir évité tous les périls, après avoir duré longtemps, un flot le pousse contre un écueil, et le brise; il en est de même ; h grand nombre d'hommes qui courent la même carrière fait que quelques-uns passent jusques au

1 . Échappé la mort. Grammaire : Verbe. — 2. A telle rencontre. Grammaire ! Préposition. — 3. Battu des vents. Grammaire : Verbe. —4. Changement de coQstructioQ : Us un$, les autres... -il croit. Grammaire : Gonstraction»

bout; mais après avoir évité les attaques diverses de la mort, arrivant au bout de la carrière où ils tendaient parmi tant de périls, ils la vont trouver eux-mêmes, et tombent à la fin de leur course : leur vie s'éteint d'ellemême comme une chandelle qui a consumé sa matière.

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus, et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie ? le sommeil est plus semblable à la mort; l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence? et quand je serai plus âgé, combien encore ? Voyons à quoi tout cela se réduit : qu'est-ce que je compterai donc? car tout cela n'en est déjà pas^ Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai acquis quelque honneur? mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie ? c'est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelque distance ^ vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les, il n'y en pas pour emplir la main. Si j'ôte le sommeil, les maladies, les inquiétudes, etc., de ma vie, que je prenne maintenant tout le temps où j'ai eu quelque contentement ou quelque honneur, à quoi cela va-t-il ? Mais ces contentements, les ai-je eus tous ensemble? les ai-je eus autrement que par parcelles ? mais les ai-je eus sans inquiétude? et, s'il y a de l'inquiétude, les donneraije au temps que j'estime 3, ou à celui que je ne compte pas? et ne l'ayant pas eu à la fois, Tai-je du moins eu tout de suite ? l'inquiétude n'a-t-elle pas toujours divisé^ deux contentements? ne s'est-elle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher? Mais que m'en reste-t-il ? des plaisirs licites : un souvenir inutile ; des illicites : un regret, une obligation à l'enfer ou à pénitence ^, etc. Ah I que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps ! nous le passons véritablement, et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment; voilà ce qui me sépare du rien : celui-là s'écoule, j'en prends un autre; ils se passent les uns après \ei autres; les uns après les autres, je les joins, tâchant de

1. De ma carrière. — 2. Dans quelque dislance. Grammaire : Préposition — 3. J'estime. Lex. — A. Divisé. Lex. — 5. A pénilence. Grammaire : Article.

m'assurer*; et je ne m'aperçois pas qu'ils m'entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps et non pas le temps à moi.

Voilà ce que c'est que de ma vie ; et ce qui est épouvantable, c'est que cela se passe à mon égard; devant Dieu cela demeure, ces choses me regardent. Ce qui est à moi, la possession en dépend du temps, parce que j'en dépends moi-même ; mais elles sont à Dieu devant moi 2, elles dépendent de Dieu devant que du temps ; le temps ne les peut retirer de son empire, il est au-dessus du temps ; à son égard cela demeure, cela entre dans ses trésors : ce que j'y aurai mis, je le trouverai. Ce que je fais dans le temps passe par le temps à l'éternité; d'autant que le temps est compris et est sous l'éternité, et aboutit à l'éternité. Je ne jouis des moments de ce plaisir que durant le passage ; quand ils passent, il faut que j'en réponde, comme s'ils demeuraient. Ce n'est pas assez dire : « Ils sont passés, je n'y songerai plus » ; ils sont passés, oui pour moi, mais à Dieu, non ; il m'en demandera compte.

Eh bien ! mon âme, est-ce donc si grand'chose^ que cette vie? et si cette vie est si peu de chose, parce qu'elle passe, qu'est-ce que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie, et qui passent en un moment? cela vaut-il bien la peine de se damner ? cela vaut-il bien la peine de se donner tant de peine, d'avoir tant de vanité? Mon Dieu, je me résous de tout mon cœur en votre présence, de penser tous les jours au moins en me couchant et en me levante la mort. En cette pensée : « J'ai peu de temps, j'ai beaucoup de chemin à faire, peut-être en ai-je moins encore que je ne pense », je louerai Dieu de m'avoir retiré ici pour songer à la pénitence. Je mettrai ordre à mes affaires, à ma confession, à mes exercices, avec grande exactitude,* grand courage, grande diligence; pensant non pas à ce qui passe, mais à ce qui demeure^.

1. M'assurer, Lex. — 2. Devant moi: Avant d'être à moi. Grammaire: Préposition. -- 3. Est-ce donc si grand'chose. Grammaire : Adjectif, —4. Si le ton de cette méditation est si différent de celui des premiers sermons de Bossuet, c'est que la méditation est écrite sans étude, sous l'inspiration d'un sentiment naïf et puissant. Cf. Pascal, Pensées, éd. Brunschwig, n» 194, un passage d'inspiration analogue. Vers cette époque, Pascal écrivait la Prière pour demander à Dieu le bon usage de la maladie^ U première de aea œuvres qui n'appartienne pas aux sciences.

s BOSSUET

« Revenu à Paris, dit Ledieu dans ses Mémoires sur Bossuet i, il fut admis par M. Cornet dans la Confrérie du Rosaire, établie à Navarre, et y récita une docte et tendre exhortation, dont on voit encore aujourd'hui l'éloge dans les registres de cette maison, le 24 octobre 1648. >» Voici un extrait de cette exhortation, qui nous montre que Bossuetest déjà maître de ses principales idées sur le rôle de la Providence.

Page 1