BOSSUET PRÉCEPTEUR ET SON ÉLÈVE
« Son arrangement était extrême pour ses affaires particulières ; il écrivait lui-même toutes ses dépenses prises sur lui. Il savait ce que lui coûtaient les moindres choses, quoiqu'il dépensât infiniment en bâtiments, en meubles, en joyaux de toute espèce, en voyages de Meudon et à l'équipage du loup, dont il s'était laissé accroire qu'il aimait la chasse. Il avait fort aimé toute sorte de gros jeux, mais depuis qu'il s'était mis à bâtir il s'était réduit à des jeux médiocres. Du reste, avare au delà de toute bienséance, excepté de très rares occasions qui se bornaient à quelques pensions à des valets, ou à quelques médiocres domestiques; mais assez d'aumônes au curé et aux capucins de Meudon.
« ...Monseigneur, tel pour l'esprit qu'il vient d'être représenté, n'avait pu profiter de l'excellente culture qu'il reçut du duc de Montausier, et de Bossuet et de Fléchier, évêques de Meaux et de Nîmes. Son peu de lumières, s'il en eut jamais, s'éteignit au contraire sous la rigueur d'une éducation dure et austère qui, donna le dernier ooids à sa timidité naturelle, et \(^ dernier degré d'aversion pour toute espèce, non pas de travail et d'étude, mais d'amusement d'esprit, en sorte que, de son aveu, depuis qu'il avait été affranchi des maîtres, il n'avait de sa vie lu que l'article de Paris de la Gazette de France, pour y voir les morts et les mariages.
« Tout contribua donc en lui, timidité naturelle, dur joug d'éducation, ignorance parfaite et défaut de lumière, à le faire trembler devant le roi, qui, de son côté, n'omit rien pour entretenir et prolonger cette terreur toute sa vie. Toujours roi, presque jamais père avec lui, ou s'il lui en échappa bien rare* ment quelques traits, ils ne furent jamais purs et sans mélange de royauté, non pas même dans les moments les plus particuliers et les plus intérieurs.
« ...La part entière que Monseigneur avait à tous les secrets d'État, depuis bien des années, n'avait jamais eu aucune inlluence aux affaires, il les savait et c'était tout. Cette sécheresse, peut-être aussi son peu d'intelligence, l'en faisait retirer tant qu'il pouvait. Il était cependant assidu aux Conseils d'État ; mais quoiqu'il eût la même entrée en ceux de finance et de dépêches, il n'y allait presque jamais. Pour au travail particulier du roi, il n'en fut pas question pour lui et hors de grandes nouvelles, pas un ministre n'allait jamais lui rendre compte de rien ; beaucoup moins les généraux d'armée, ni ceux qui revenaient d'être employés au dehors.
« Ce peu d'onction et de considération, cette dépendance, jusqu'à la mort, de n'oser faire un pas hors de la cour sans le dire au roi équivalent de permission, y mettait Monseigneur en malaise...
« ...Quelque dure qu'ait été son éducation, il avait conservé de l'amitié et de la considération pour le célèbre évêque de Meaux, et un vrai respect pour la mémoire du duc de Montausier, tant il est vrai que la vertu se fait honorer des hommes malgré leur goût et leur amour de l'indépendance et de la liberté. Monseigneur n'était pas même insensible au plaisir de la marquer à tout ce qui était de sa famille, et jusqu'aux anciens domestiques qu'il lui avait connus. »
Le portrait de Saint-Simon est une charge. Monseigneur était mou, indifférent ^ aux idées, mais pas inintelligent. Comme les princes de sa famille, il avait une intelligence pratique et un grand sens des affaires. Mais il n'aimait pas les livres qu'il dut subir, et il fut éloigné des affaires qu'il aimait. Il n'est pas étonnant qu'il se soit jeté dans les plaisirs et qu'il ait tâché d'oublier tout ce qu'on lui avait appris. En somme, on ne peut pas savoir si Bossuet a échoué dans son entreprise : il avait voulu former un roi, et son élève n'a pas régné.
La méthode et le programme. — Si l'éducation du Dauphin échoua en partie, ce n'est pas le précepteur qu'il faut accuser. . Sa méthode nous paraît excellente.
Au lieu de suivre l'exemple de son prédécesseur de Vérigny,
qui se tua à enseigner les étymologies à son élève, Bossuet
• exclut toute préoccupation encyclopédique : il veut former un
roi; et il laisse de côté tout ce qui ne paraît pas nécessaire à
ce but
Il adapte a.sof léiève, qu'il connaît bien, les notions qu'il doit lui enseigner au lieu de se servir des livres qui, étant faits pour tous, pourraient ne pas lui convenir, il compo^^e pour son élève seul des traités spéciaux sur toutes les maueies.
Il cherche à rendre l'étude inléressanie et vivante. Les leçons n'ont rien de dogmatique; ce sont des causeries où l'élève a la joie de deviner ce qu il doit apprendre. Constamment le maître lait appel à l'imagination; sans cesse il revient à la pratique et il montre au Dauphin quelle utilité un roi peut retirer des disciplines qu'il lui enseigne.
Pour assurer riZA2//é de cette éducation, Bossuet enseigne tout par lui-même, sauf les mathémati'Uics. Il enseigne la religion, le latin, la géographie, l'histoire, la philosophie, les sciences naturelles; ie'tout est couronné par une sorte de cours de philosophie de l'histoire.
La formation intellectuelle et morale du Dauphin est conduite avec une hauteur de vues incomparable. Prêtre, Bossuet
1, Indifférent, exempt de toute ambition.
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ne donne pas à son élève une piété ecclésiastique : il veut en faire un roi, non un moine. Il ne lui cache rien des fautes des catholiques et de TEi^lise; il ne lui cache rien d(is fautes des rois de France. Il lui propose comme idéal Louis IX, non pas parce qu'il fut saint, mais parce qu'il conquit la sainteté en remplissant exactement tous les devoirs d'un bon roi.
Quelques renseignements sur cette éducation. — Bossuet écrivant à un ami, le maréchal de Bellefonds, lui donne quelques renseignements sur son élève qui nous montrent quelles espérances il avait conçues d'abord, et quelle tristesse fut la sienne quand il vit le résultat. En 1679, le pape Innocent XI voulut connaître les principes qui avaient guidé Bossuet dans la formation du Dauphin : Bossuet lu^' écrivit une lettre latine pleine de détails précis. Nous avons conservé une exhortation que Bossuet adressa au Dauphin et qu'il lui fit traduire en latin : elle prouve par sa vivacité que l'élève n'était pas réveillé par des conseils ordinaires, donnés d'un ton modéré. Nous citons ici quelques fragments de ces trois pièces, qui nous donnent sur l'éducation du Dauphin des renseignements directs.
BOSSUET A M. DE BELLEFONDS 9 septembre 1672.
Il faut que je vous dise un mot de monseigneur le Dauphin. Je vois, ce me semble, en lui des commencements de grandes grâces, une simplicité, une droiture et un principe de bonté ; parmi ses rapidités, une attention aux mystères, je ne sais quoi qui se jette au milieu des distractions, pour le rappeler à Dieu. Vous seriez ravi si je vous disais les question^4ju'il me fait, et le désir qu'il me fait paraître de bien servir Dieu. Mais le monde, le monde, le monde, les plaisirs, les mauvais conseils, les mauvais exemples! Sauvez-nous, Seigneur, sauvez-nous; j'espère en votre bonté et en votre grâce ; vous avez bien préservé les enfants de la fournaise ; mais vous envoyâtes votre ange; et moi, hélas ! qui suis-je 1 Humilité, tremblement, enfoncement dans son néant propre, confiance, persévérance, travail assidu, patience. Abandonnons-iiO'js à Dieu sans réserve, et tâchons de vivre selon l'Evangilv . Écoutons sans cesse cette parole: « Or il n'y a qu'!;i.e chose qui soit nécessaire » : Porro unum est necessarium.
f8S BOSSUET
BOSSUET A M. DE BELLEFONDS 6 juillet 1677.
Me voilà quasi à la fin de mon travail. Monseigneur le Dauphin est si grand qu'il ne peut pas être longtemps sous notre conduite. Il y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué : on n'a nulle consolation sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en espérance contre Tespérance. Car encore qu'il se commence d'assez bonnes choses, tout est encore si peu affermi que le moindre effort du monde peut tout renverser. Je voudrais bien voir quelque chose de plus fondé; mais Dieu le fera peut-être sans nous. Priez Dieu que, sur la fin de la course, où il semble qu'il doit arriver quelque changement dans mon état, je sois en effet aussi indifférent * que je m'imagine l'être.