CHAPITRE II BOI^SUET PRÉCEPTEUR. LE MAITRE ET L'ÉLÈVE
L'élève. — Le fils de Louis XIV, le Grand Dauphin, naquit le !•' novembre 1661. « Quand il vint au monde, dit Mme de Motteville dans ses Mémoires, il était liéritier présomptif des deux grands royaumes de France et d'Espagne... Il est difficile que tous les siècles ensemble nous puissent montrer un prince dont la naissance ait été accompagnée de tant de gloire, vu l'ancienne grandeur des roi» ses aïeux paternels, et la nouvelle splendeur des empereurs et des rois ses aïeux maternels. »
Cet enfant, illustre en naissant, mourut en 1711, sans avoir régné. Au moment de sa mort, Saint-Simon qui ne l'aimait pas trace de lui le portrait suivant.
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« ...Monseigneur était sans vice ni vertu, sans Jumières ni connaissances quelconques, radicalement incapable d'en acquérir, très paresseux, sans imagination ni production, sans goût, sans choix, sans discernement, né pour l'ennui qu'il communiquait aux autres, et pour être une boule roulante au hasard par l'impulsion d'autrui, opiniâtre et petit en tout à l'excès, de l'incroyable facilité à se prévenir et à tout croire qu'on a vue; livré aux plus pernicieuses mains, incapable d'en sortir ni de s'en apercevoir, absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres, et sans avoir aucune volonté de mal faire, il eût été un roi pernicieux. « ...Monseigneur était plutôt grand que petit, fort gros, mais sans être trop entassé, l'air fort haut et fort noble, sans rien de rude, et il aurait eu le visage fort agréable si le prince de Gonti, le dernier mort, ne lui avait pas cassé le nez par malheur en jouant, étant tous deux enfants. Il était d'un fort beau blond, il avait le visage fort rouge de hâle partout et fort plein, mais sans aucune physionomie ; les plus belles jambes du monde, les pieds singulièrement petits, et maigres. Il tâtonnait toujours en marchant, et mettait le pied à deux fois; il avait toujours peur de tomber, et il se faisait aider pour peu •que le chemin ne fût pas parfaitement droit et uni. Il était fort bien à cheval et y avait grande mine, mais il n'y était pas hardi. Casau courait devant lui à la chasse ; s'il le perdait de vue, il croyait tout perdu, et n'allait guère qu'au petit galop, et attendait souvent sous un arbre ce que devenait la chasse, la clierchait lentement et s'en revenait. Il avait fort ainftéla table, mais toujours sans indécence.
« De caractère, il n'en avait aucun : de sens asse2,.sans aucune sorte d'esprit, comme il parut dans l'affaire dutestamort du roi d'Espagne ; de la hauteur, de la dignité par nature, par prestance, par. imitation du roi; de l'opiniâtreté sans mesure, et un tissu de petitesses arrangées qui formaient tout le tissu de sa vie ; doux par paresse et par une sorte de stupidité ; dur au fond, avec un extérieur de bonté qui ne portait que sur des subalternes et sur des valets, et qui ne s'exprimait que par des questions basses. Il était avec eux d'une familiarité prodigieuse, d'ailleurs insensible à la misère et à la douleur des autres, en cela peut-être plutôt en proie à l'incurie et à limitaUon qu'à un mauvais naturel; silencieux jusqu'à l'incroyable, conséquemment fort secret.
« L'épaisseur d'une part, la crainte de l'autre, formaient en ce prince une retenue qui a peu d'exemples; en même temps glorieux à l'excès, ce qui est plaisant à dire d'un Dauphin, jaloux du respect, et presque uniquement attentif et sensible à ce qui lui était dû.