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C'est pourquoi, dès que Dieu lui eut donné ce prince, pour ne le pas abandonner à la mollesse, où tombe comme nécessairement un enfant qui n'entend parler que de jeux, et qu'on laisse trop longtemps languir parmi les caresses des femmes et les amusements du premier âge, il résolut de le former de bonne heure au travail et à la vertu. Il voulut que dès sa plus tendre jeunesse, et pour ainsi dire dès le berceau, il apprît premièrement la crainte de Dieu, qui est 1 appui de la vie humaine, et qui assure aux rois mêmes leur puissance et leur majesté ; et ensuite toutes les sciences convenables à un si grand Prince, c'est-à-dire celles qui peuvent servir au gouvernement, et à maintenir un royaume; et même celles qui peuvent, de quelque manière que ce soit, perfectionner l'esprit, donner de la politesse, attirer à un prince l'estime des hommes savants : en sorte que monseigneur le Dauphin pût servir d'exemple pour les mœurs, de modèle à la jeunesse, de protecteur aux gens d'esprit : et en un mot, se montrer digne fils d'un si grand Roi...
2. — L'étude de chaque jour commençait soir et matin par les choses saintes: et le Prince^ qui demeurait découvertpendant que durait cette leçon, les écoutait avec beaucoup de respect.
Lorsque nous expliquions le catéchisme qu'il savait par cœur, nous l'avertissions souvent, qu'outre les obligations communes de la vie chrétienne, il y en avait de particulières pour chaque profession; et que les princes, comme les autres, avaient de certaine devoirs propres, auxquels ils ne pouvaient manquer sans commettre de grandes fautes. Nous nous contentions alors de lui en montrer les plus essentiels selon sa portée, et nous réservions à un âge plus mûr, ce qui nous semblait ou trop profond, ou trop difficile pour un enfant.
Mais dès lors, à force de répéter, nous fîmes que cefs troi;!i mots. Piété, Bonté, Justice, demeurèrent dans sa mémoire avec toute la liaison qui est entre eux. Et pour lui faire voir que toute la vie chrétienne et tous les devoirs des rois étaient contenus dans ces trois mots, nous disions que celui qui était pieux envers Dieu, était bon aussi envers le? hommes, que Dieu a créés son image et qu'il regarde
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comme ses enfants; ensuite nous remarquions que qui voulait du bien à tout le monde, rendait à chacun ce qui lui appartenait, empêchait les méchants d'opprimer les gens de bien, punissait les mauvaises actions, réprimait les violences, pour entretenir la tranquillité publique. D'où nous tirions cette conséquence, qu'un bon prince était pieux, bienfaisant envers tous par son inclination, et jamais fâcheux à personne, s'il n'y était contraint par le crime et par la rébellion. C'est à ces principes que nous avons rapporté tous les préceptes que nous lui avons donnés depuis plus amplement : il a vu que tout venait ie cette source, que tout aboutissait là, et que ses études n'avaient point d'autre objet que de le rendre capable de s'acquitter aisément de tous ces devoirs...
3. — Nous ne nous arrêterons pas à parler de l'étude de la grammaire. Notre principal soin a été de lui faire connaître premièrement la propriété, et ensuite l'élégance de la langue latine, et de la française. Pour adoucir l'ennui de cette étude, nous lui en faisions voir l'utilité; et autant que son âge le permettait, nous joignions à l'étude des mots la connaissance des choses.
Par ce moyen il est arrivé que, tout jeune, il entendait fort aisément les meilleurs auteurs latins : il en cherchait même les sens les plus cachés, et à peine y hésitait-il, dès qu'il y voulait un peu penser. Il apprenait par cœur les plus agréables et les plus utiles endroits de ces auteurs, et surtout des poètes : il les récitait souvent, et dans les occasions il les appliquait à propos aux sujets qui se présentaient.
En lisant ces autieurs, nous ne nous sommes jamais écartés de notre principal dessein, qui était de faire servir toutes ses études à lui acquérir tout ensemble la piété, la connaissance des mœurs, et celle de la politique. Nous lui faisions connaître par les mystères abominables des Gentils, et par les fables de leur théologie, les profondes ténèbres où les hommes demeuraient plongés, en suivant leurs propres lumières. Il voyait que les nations les plus polies et les plus habiles en tout ce qui regarde la vie civile, comme les Égyptiens, les Grecs et les Romains, étaient dans une si profonde ignorance des choses divines,
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qu'ils adoraient les plus monstrueuses créatures de la nature : et qu'elle'^ ne se sont retirées de cet abîuie, que depuis que Jésus-Christ a commencé de les conduire. D'où il lui était aisé de conclure, que la véritable religion était un don de la grâce.
Nous lui faisions aussi remarquer que les Gentils, bien qu'ils se trompassent dans la leur, avaient néanmoins un profond respect pour les choses qu'ils estimaient sacrées, persuadés qu'ils étaient que la religion était le soutien des États. Les exemples de modération et de justice que nous trouvions dans leurs histoires, nous servaient à confondre tout chrétien qui n'aurai t pas le courage de pratiquer la vertu après que Dieu même nous l'a apprise. Au reste, nous faisions le plus souvent ces observations, non comme des leçons, mais comme des entretiens familiers; et cela les faisait entrer plus agréablement dans son esprit : de sorte qu'il faisait souvent de lui-même de semblables réflexions. Et je me souviens qu'ayant un jour loué Alexandre d'avoir entrepris avec tant de courage la défense de toute la Grèce contre les Perses; le Prince ne manqua pas de remarquer qu'il serait bien plus glorieux à un prince chrétien de repousser et d'abattre l'ennemi commun de la chrétienté, qui la menace et la presse de toutes parts.
Nous n'avons pas jugé à propos de lui faire lire les ouvrages des auteurs par parcelles ; c'est-à-dire, de prendre un livre de YÉnéide, par exemple, ou de César, séparé des autres. Nous lui avons fait lire chaque ouvrage entier, de suite, et comme tout d'une haleine; afin qu'il s'accoutumât peu à peu, non à considérer chaque chose en particulier, mais à découvrir tout d'une vue le but principal d'un ouvrage, et renchaînement de toutes ses parties : étant certain que chaque endroit ne s'entend jamais clairement, et ne paraît avec toute sa beauté, qu'à celui qui ft regardé tout l'ouvrage comme on regarde un édifice, et en a pris tout le dessein et toute l'idée.
Entre les poètes, ceux qui ont plu davantage à monseigneur le Dauphin sont Virgile et Térence; et entre les historiens, c'a été Salluste et César. Il admirait le dernier, comme un excellent maître pour faire des grandes choses, et pour les écrire. Il le regardait comme un homme de
qui il fallait apprendre à faire la guerre. Nous suivions ce grand capitaine dans toutes ses marches, nous lui voyions faire ses campements, mettre ses troupes en bataille, former et exécuter ses desseins; louer et châtier à propos les soldats, les exercer au travail, leur élever le cœur par Tespérance, les tenir toujours en haleine; conduire une puissante armée sans endommager le pays, retenir dans le devoir ses troupes par la discipline, et ses alliés par la foi et la protection; changer sa manière selon les lieux où il faisait la guerre, et selon les ennemis qu'il avait en tête; aller quelquefois lentement, mais user le plus souvent d'une si grande diligence, que Tennemi, surpris et serré de près, n'ait ni le temps de délibérer, ni celui de fuir; pardonner aux vaincus, abattre les rebelles, gouverner avec adresse les peuples subjugués, et leur faire ainsi trouver sa victoire douce pour la mieux assurer.
On ne peut dire combien il s'est diverti agréablement et utilement dans Térence ^, et combien de vives images de la vie humaine lui ont passé devant les yeux en le lisant. Il a vu les trompeuses amorces de la volupté et des femmes; les aveugles emportements d'une jeunesse, que la flatterie et les intrigues d'un valet ont engagés dans un pas difficile et glissant; qui ne sait que devenir, que l'amour tourmente, qui ne sort de peine que par une espèce de miracle, et qui ne trouve le repos qu'en retournant à son devoir. Là, le prince remarquait les mœurs et le caractère de chaque âge et de chaque passion exprimé par cet admirable ouvrier, avec tous les traits convenables à chaque personnage, des sentiments naturels, et enfin avec cette grâce et cette bienséance que demandent ces sortes d'ouvrages. Nous ne pardonnions pourtant rien à ce poète si divertissant, et nous reprenions les endroits où il a écrit trop licencieusement. Mais en même temps nous nous étonnions, que plusieurs de nos auteurs eussent écrit pour le théâtre avec beaucoup moins de retenue ; et
1. Térence était à la mode au dix-septième siècle, et les plus sévères, même les solitaires de Port-Royal, se divertissaient à ses gentillesses. Racine, dans ses lettres à Nicole, reproche aux solitaires de se montrer impiloyables pour des écrivains beaucoup plus réservés que Térence.