Oppressés. Lex. —2. Avares. Lex
déserts afireux et impénétrables, la Grèce, la Thrace, la Syrie, l'Egypte, tous les royaumes de l'Asie Mineure et ceux qui sont enfermés entre le Pont-Euxin et la mer Caspie, et les autres que j'oublie peut-être, ou que je ne veux pas rapporter, n'ont été, duraiït plusieurs siècles, que des provinces romaines. Tous les peuples de notre monde, jusqu'aux plus barbares, ont respecté leur puissance : et les Romains y* ont établi presque partout, avec leur empire, les lois et la politesse.
C'est une espèce de prodige que, dans un si vaste empire, qui embrassait tant de uçitions et tant de royaumes, les peuples aient été si obéissants et les révoltes si rares...
Malgré cette grandeur du nom romain, malgré la politique profonde et toutes les belles institutions de cette fameuse république, elle portait en son sein la cause de sa ruine, dans la jalousie perpétuelle du peuple contre le Sénat, ou plutôt des plébéiens contre les patriciens. Romulus avait établi cette distinction. Il fallait bien que les rois eussent des gens distingués qu'ils attachassent à leur personne par des liens particuliers, et par lesquels ils gouvernassent le reste du peuple. C'est pour cela que Romulus choisit les Pères, dont il forma le corps du Sénat. On les appelait ainsi à cause de leur dignité et de leur âge, et c'est d'eux que sont sorties les familles patriciennes. Au reste, quelque autorité que Romulus eût réservée au peuple, il avait mis les plébéiens en plusieurs manières dans la dépendance des patriciens; et cette subordination, nécessaire à la royauté, avait été conservée non seulement sous les rois, mais encore dans la république. C'était parmi les patriciens qu'on prenait toujours les sénateurs. Aux patriciens appartenaient les emplois, les commandements, les dignités, même celle du sacerdoce ; et les Pères, qui avaient été les auteurs de la liberté, n'abandonnèrent pas leurs prérogatives. Mais la jalousie se mit bientôt entre les deux ordres. Car je n'ai pas besoin de parler ici des chevaliers romains, troisième ordre comme mitoyen • entre les patriciens et le simple
1. Y ont établi, chez ces peuples. Grammaire : Pronom. — 2. Mitoyen. Lez
DISCOURS SUR L HISTOIRf: UNIVERSELLE 325
peuple, qui prenait tantôt un parti et tantôt l'autre. Ce fut donc entre ces deux ordres que se mit la jalousie : elle se réveillait en diverses occasions ; mais la cause qui Tentretenait était l'amour de la liberté.
La maxime fondamentale de la république était de regarder la liberté comme une chose inséparable du nom romain. Un peuple nourri dans cet esprit, disons plus, un peuple qui se croyait né pour commander aux autres peuples, et que Virgile pour cette raison appelle si noblement un peuple-roi *, ne voulait recevoir de loi que de lui-même. :
L'autorité du Sénat était jv-gée nécessaire pour modérer les conseils publics, qui, saViS ce tempérament 2, eussent été trop tumultueux. Mais au fond, c'était au peuple à donner les commandements, à établir les lois, à décider de la paix et de la guerre. Un peuple qui jouissait des droits les plus essentiels de la royauté entrait en quelque sorte dans Thumeur des rois. Il voulait bien être conseillé, mais non pas forcé par le Sénat. Tout ce qui paraissait trop impérieux, tout ce qui s'élevait au-dessus des autres, en un mot, tout ce qui blessait ou semblait blesser l'égalité que demande un État libre, devenait suspect à ce peuple délicat. L'amour de la liberté, celui de la gloire et des conquêtes rendait de tels esprits difficiles à manier; et cette audace qui leur faisait tout entreprendre au dehors, ne pouvait manquer de porter la division au dedans.
Ainsi Rome, si jalouse de sa liberté, par cet amour de la liberté qui était le fondement de son État, a vu la division se jeter entre tous les ordres dont^ elle était composée. De là ces jalousies furieuses entre le Sénat et le peuple, entre les patriciens et les plébéiens ; les uns alléguant toujours que la liberté excessive se détruit enfin elle-même ; et les autres craignant, au contraire, que l'autorité, qui de sa nature croît toujours, ne dégénérât enfin en tyrannie.
1. Tu regere imperio populos, Romane, mémento.,. (Virg., En., VI, 85). — Hinc populum laie regem... (Id,, ibid., I, 21). « Toi, Romain, ta fonctioo est de gouverner les peuples sous ton empire. — De là, ce peuple roi de l'univers. » — 2. Tempérament, Iax.
Entre ces deux extrémités, un peuple, d'ailleurs si sage, ne put trouver le milieu. L'intérêt particulier, qui fait que de part ou d'autre on pousse plus loin qu'il ne faut même ce qu'on a commencé pour le bien public, ne permettait pas qu'on demeurât dans des conseils modérés. Les esprits ambitieux et remuants excitaient les jalousies pour s'en prévaloir; et ces jalousies, tantôt plus couvertes et tantôt plus déclarées, selon les temps, mais toujours vivantes dans le fond des cœurs, ont enfin 'causé ce grand changement qui arriva du temps de César, et les autres qui ont suivi...
Conclusion de tout le discours précédent, où on montre (fu'il faut tout rapporter à une Providence.
Mais souvenez-vous. Monseigneur, que ce long enchaînement des causes particulières, qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions; tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants? Il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs ? il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les États et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit; ^il l'éclairé, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances : il l'aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même : elle s'enveloppe, elles'embarrasse dans ses propressubtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L'Egypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Seigneur a
répandu l'esprit de vertige dans ses conseils; elle ne sait plus ce qu'elle fait, elle est perdue. Mais que les hommes no s'y trompent pas : Dieu redresse quand il lui plaît ie sens égaré ; et celui qui insultait à l'aveuglement des autres tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses^ sans qu'il faille souvent autre chose, pour lui renverser le sens S que ses longues prospérités.
C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons 'plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin; et c'est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières.
Par là se vérifie ce que dit l'apôtre % que « Dieu est heureux, et le seul puissant, roi des rois, et Seigneur des seigneurs ». Heureux, dont le repos est inaltérable, qui voit tout changer sans changerjlui-même, et qui faittousles changements par un conseil immuable; qui donne et qui ôte la puissance ; qui la transporte d'un homme à un autre, d'une maison à une autre, d'un peuple à un autre, pour montrer qu'ils ne l'ont tous que par emprunt, et qu'il est le seul en qui elle réside naturellement.
C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont inises dans les affaires, ni ils ne peu vent prévoir le cours que prendra l'avenir loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps, et prévient tous les conseils.
Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines, ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Brutus ins-