FRAGMENTS
Chrislas resurgens ex morluis jam
non moritur : mors illi ullra non domi-
> nabitur : quod enim morlaas est peccalo,
morlaiis est semel; quod aulem viult^
vivit Deo. (Hom., VI,9 et 10.)
Quand je vois ces riches tombeaux sous lesquels les grands de la terre semblent vouloir cacher la honte de leur pourriture, je ne puis assez m'étonner de l'extrême folie des hommes qui érige de si magnifiques trophées à un peu de cendre et à quelques vieux ossements. En vain enrichit-on leurs cercueils de marbre et de bronze ; en vain déguise-on ^ la funèbre idée qu'ils jettent dans nos esprits par ces noms superbes de monuments et de mausolées ; ce ne sont, après tout, que les écueils où se vont briser toutes les grandeurs humaines. Cette pompe ne produit autre chose sinon que les vers en sont servis plus honorablement, et que les marques de corruption en sont plus illustres.
11 n'en est pas ainsi du sépulcre de mon Sauveur. La mort a déjà eu assez de pouvoir sur son corps : elle lui a ôté la vie, elle ne pourra pas le corrompre, et nous lui pouvons adresser 2 cette parole de Job: Tu iras jusques- 4à et ne passeras pas plus outre; cette pierre donnera des bornes à ta furie, et à ce tombeau, comme à un rempart invincible, seront rompus tes efforts : Usque hue ventes, el non procèdes amplius, et hic confringes tumenies fluctus tuos^.
C'est pourquoi le Sauveur Jésus, qui a subi volontairement une mort infâme, veut après cela que son sépulcre soit honorable : Erit sepulchrum ejus gloriosum ^. Il veut qu'il soit situé au milieu d'un jardin, taillé tout nouvellement dans le roc. Il désire qu'il soit vierge comme le ventre de sa mère, et que personne n'y ait été posé devant lui ^. De plus il faut à son corps cent livres d'onguents précieux, et un linge très fin et très blanc pour l'envelopper. Après qu'il s'est saoulé de douleurs et d'opprobres
1. Dégaisé-on. Grammaire : Verbe. — 2. Nous lui pouvons adresser, Grammaire : Construction.-- 3. Job., XXXVIII.ll. -4. Isaîe, XI, 10. — b. Devant lui. Grammaire ; Préposition.
SERMOiN POUR LE SAM1:D1 SAINT H
durant le cours de sa vie, vous diriez qu'il soit * devenu délicat dans sa sépulture. N'est-ce pas pour nous faire entendre qu'il se prépare un lit plutôt qu^un sépulcre ? Il faut qu'il y dorme et qu'il y repose encore quelque temps, jusques à ce que l'heure de se lever soit venue. Nous aurons jusques à la nuit quelque reste de tristesse r^c/ vesperum demorabitur flelus; mais demain, dès le matin, sa résurrection nous comblera d'une sainte réjouissance : Ad malulinum lœîilia ^. Que ferons-nous donc ainsi partagés entre la tristesse et la joie ? Si nous ne parlons que de sa résurrection, notre douleur sans doute s'en trouvera offensée ; que si nous nous contentons de nous entretenir de sa mort, notre espérarce n'en sera pas satisfaite. Joignons-les toutes deux, Chrétiens, et voyons les obligations que l'une et l'autre nous impose ^...
DEUXIÈME POINT
... Attendez- vous après cela, Chrétiens, que je vous apporte des'raisons pour vous faire voir que cette vie doit être immortelle ? N'est-ce pas assez de vous en avoir montré la beauté et les espérances, pour y porter vos désirs ? Certes, quand je vois des chrétiens qui viennent dans le temps de Pâques puiser cette vie dans les sources des sacrements, et retournent après à leurs premières ordures S je ne saurais assez déplorer leur calamité. Ils mangent la vie, et retournent à la mort; ils se lavent dans les eaux de la pénitence, et puis après au bourbier s, • ils reçoivent l'Esprit de Dieu, et vivent comme des brutes. Fols ^ ! insensés I Hé ! ne comprenez-vous pas la perte que vous allez faire? Que de belles espérances vous allez tout à coup ruiner! Conservez chèrement cette vie : peut-être que, si vous la perdez cette fois, elle ne vous sera jamais rendue. Dans la première intention de Dieu, elle ne se devait donner ni se perdre qu'une seule fois. Considérez cette doctrine. Adam l'avait perdue, c'en était fait pour
1. Vous diriez 'qu'il soil. Grammaire : Verbe. — 2. Psalm., XXIX, 6.
— 3. L'une et iaulre nous impose. Grammaire : Verbe. — 4 Ordures. Lez.
— 5. lisse lavent... et puis après au bourbier. Grammaire: Construction,
— 6. Fols. Grammaire -.Adjectif
12 iiOSSUET
jamais ; si le Fils de Dieu ne fui; intervenu, il n'y avait plus de ressource. Enfin il nous la rend par le saint baptême. Et si même nous venons à violer Tinnocence baptismale, il se laisse aller, à la considération de son Fils, à nous rendre «ncore la grâce par la pénitence. Mais il ne se relâche pas tout à fait de son premier dessein. Plus nous la perdons de fois, et plus il se rend difficile. Dans le baptêma il aous la donne aisément : à peine y pensonsûous. Venons-nous à la perdre? il faut avoir recours aux larmes et aux travaux de la pénitence. Que s'il est vrai qu'il sa rende toujours plus difficile, ô Dieu ! où en sommes-nous, Chrétiens, nous qui l'avons tant de fois reçue et tant de fiois méprisée ? Combien s'en faut-il que notre §a.nlé ne soit ontièrement désespérée ? TertuUien dit que ceux qui craignent d'offenser Dieu après avoir vécu la rémission de leur faute, appréhendent ^ d'être à charge à la miséricorde divine, Nolunt ilerum divinœ misericordiœ oneri esse^. Donc ceux qui ne le craignent pas sont à chéirg^ è la naiséricorde divine.
Tu crois, pécheur endurci, que Dieu sera toujours bien ^i^e de te recevoir : sache que tu es à charge à sa miséricorde; qu'il ne te fait, pour ainsi dire, du bien qu'à regret; et que, si tu continues, il se défera de toi et ne te permettra pas de te jouer ainsi de ses dons.
C'est une parole effroyable des Pères du concile fa'Elvire : Ceux, disent-ils, qui après la pénitence retourneront à leur fauta, qu'on ne leur rende pas la communion même à l'extrémité de la vie, de peur quils ne semblent se jouer de nos saints mystères^ ne lusisse de dominica communione videantur^.CQlie raison est bien effroyable, et encore plus si nous venons à considérer que cette communion dont ils parlent était une chose, en ce temps, dont on ne pouvait abuser que deux fois. On la donnait par le baplc^me : la perdait-on par quelque crime, encore une seconde ressource dans la pénitence; après, en violer la sainteté par deux fois, ils appelaient cela s'en jouer.
0 Dieu I si nous avions à rendre raison de nos actions
1, Appréhendent, jl^i, "- 2. Zk Pœnileniia, 7. — 3. Le Concile d'Elvire, tenu en Espagne au début du quatrième siècle.