ARTICLE PREMIER
Que Tautorité royale est soumise à la raison.
V*^ Proposition. — Le gouvernement est un ouvrage de raison et d'intelligence. — « Maintenant, ô rois, entendez ; soyez instruits, juges de la terre *. »
Tous les hommes sont faits pour entendre ; mais vous principalement sur qui tout un grand peuple repose, qui devez être Tâme et l'intelligence d'un État, en qui se doit trouver la raison première de tous ses mouvements : moins vous avez à rendre de raison aux autres, plus vous devez avoir de raison et d'intelligence en vous-mêmes.
Le contraire d'agir par raison, c'est agir par passion ou par humeur. Agir par humeur, ainsi qu'agissait Saiil contre David, ou poussé par sa jalousie, ou possédé par sa mélancolie noire, entraîne toute t5orte d'irrégularité, d'inconstance, d'inégalité, de bizarrerie, d'injustice, d'étourdissement dans la conduite.
N'eût-on qu'un cheval à gouverner et des troupeaux à conduire, on ne peut le faire sans raison : combien plus en a-t-on besoin pour mener les hommes et un troupeau raisonnable ?
« Le Seigneur a pris David comme il menait les brebis, pour lui donner à conduire Jacob son serviteur et Israël son héritage; et il les a conduits dans l'innocence de son cœur, d'une main habile et intelligente^. »
1. AuG., De Doct. christ. X I, c. XXVIIL—2. Psalm., Il, 10. —3. Psalm., I.XXV1], 70-75.
Tout se fait parmi les hommes par rintelligence et p le conseil. « Les maisons se bâtissent par la sagesse, s'affermissent par la prudence. L'habileté remplit les greniers et amasse les richesses; Thomme sage est courageux; l'homme habile est robuste et fort, parce que la guerre se fait par conduite et par industrie; et le salut se trouve où il y a beaucoup de conseils ^. »
La sagesse dit elle-même : « C'est par moi que les roig régnent, par moi les législateurs prescrivent ce qui est juste 2. »
Elle est tellement née pour commander, qu'elle donne l'empire à qui est né dans la servitude. « Le sage serviteur commandera aux enfants de la maison qui ne sont pas sages, et il fera leurs partages 3. > Et encore : « Les personnes libres s'assujettiront à un serviteur sensé ^. »
Dieu, en installant Josué, lui ordonne d'étudier la loi de Moïse, qui était la loi du royaume : « afin, dit-il, que vous entendiez tout ce que vous faites ^. »
David en dit autant à Salomon dans les dernières instructions qu'il lui donna en mourant: « Prenez garde à observer la loi de Dieu, afin que vous entendiez tout ce que vous faites, et de quel côté vous aurez à vous tourner ^. »
Qu'on ne vous tourne point ; tournez-vous vous-même avec connaissance : que la raison dirige tous vos mouvements; sachez ce que vous faites et pourquoi vous le faites.
Salomon avait appris de Dieu même combien la sagesse était nécessaire pour gouverner un grand peuple. « Dieu lui apparuten songe durantla nuit, et lui dit : « Demandez- « moi ce que vous voudrez. « Salomon répondit : « 0 Sei- « gneur, vous avez usé d'une grande miséricorde envers mon « père David ; comme il a marché devant vous en justice et « en vérité et d'un cœur droit, vous lui avez aussi gardé vos € grandes miséricordes, et vous lui avez donné un fils assis « sur son trône : et maintenant, ô Seigneur Dieu, vous avez € fait régner votre serviteur à la place de David son père :
1. Prov., XXIV, 3-6. —i. Ibid., VIII, 15. — 3. Prov., XVII, 2. - 4. Eccl. X, 28. - 5. Jos., I, 7, 8. — 6. III Reg., II, 3.
€ et moi je suis un jeune homme, qui ne sais pas entrer ni « sortir (c'est-à-dire, qui ne sais pas me conduire : qui ne 4c sais par où commencer, ni par où finir les affaires). Et je « me trouve au milieu du peuple que vous avez choisi, « peuple infini et innombrable. Donnez donc à votre servi- « teur la sagesse et l'intelligence, et un cœur docile afin « qu'il puisse juger et gouverner votre peuple, et discerner « entre le bien et le mal. Car qui pourra gouverner et juger « ce peuple immense ?» La demande de Salomon plut au Seigneur. Et il lui dit : «Parce que vous avez demandé cette « chose, et que vous n'avez point demandé une longue vie, « ni de grandes richesses, o\i de vous venger de vos enne- < mis ;mais que vous avez demandé la sagesse pour juger « avec discernement, j'ai fait selon vos paroles, et je vous € ai donné un cœur sage et intelligent, en sorte qu'il n'y € eut jamais, ni jamais il n'y aura un homme si sage que « vous. Mais je vous ai encore donné ce que vous ne m'avez € pas demandé, c'est-à-dire les richesses et la gloire ; et « jamais il n'y a eu roi qui en eut tant que vous en aurez^ »
Ce songe de Salomon était une extase, où l'esprit de ce grand roi, séparé des sens et uni à Dieu, jouissait de la véritable intelligence. Il vit en cet état que la sagesse est la seule grâce qu'un prince devait demander à Dieu.
Il vit le poids des affaires et la multitude immense du peuple qu'il avait à conduire. Tant d'humeurs, tant d'intérêts, tant d'artifices, tant de passions, tant de surprises à craindre, tant de choses à considérer, tant de monde de tous côtés à écouter et à connaître : quel esprit y peut /Suffire ?
Je suis jeune, dit-il, et je ne sais pas encore me conduire. L'esprit ne lui manquait pas, non plus que la résolution. Car il avait déjà parlé d'un ton de maître à son frère Adonias ; et dès le commencement de son règne il avait pris son parti dans une conjoncture décisive, avec autant de prudence qu'on en pouvait désirer ; et toutefois il tremble encore, quand il voit celte suite immense de soins et d'affaires qui accompagnent la royauté; et il voit bien qu'il n'en peut sortir que par une sagesse conson>mée.