Thucydide, I, 38. — 2. DeaL, XV
maison pour prendre des gages, mais demeurez dehors^ et recevez ce qu'il vous apportera. Et s'il est si pauvre qu'il soit contraint de vous donner sa couverture, qu'elle ne passe pas la nuit chez vous ; mais rendez-la à votre frère, afin que, dormant dans sa couverture, il vous bénisse: et vous serez juste devant le Seigneur ^ »
La loi s'étudie en toutes choses à entretenir dans les citoyens cet esprit de secours mutuel. « Quand vous verrez s'égarer, dit-elle ^le bœuf ou la brebis de votre frère, ne passez pas outre sans les retirer. Quand vous ne connaîtriez pas celui à qui elle est, ou qu'il ne vous toucherait en rien, menez son animal en votre maison, jusqu'à ce que votre frère le vienne requérir. Faites-en de même de son âne, et de son habit, et de toutes les autres choses qu'il pourrait avoir perdues. Si vous les trouvez, ne les négligez pas comme choses appartenantes à autrui » ; c'est-à-dire, prenez-en soin comme si elle était à vous, pour la rendre soigneusement à celui qui Ta perdue.
Par ces lois, il n'y a point de partage qui empêche que je n'aie soin de ce qui est à autrui, comme s'il ^ était à :noi-même ; et que je fasse part à autrui; de ce que j'ai comme s'il était véritablement à lui.
C'est ainsi que la loi remet en quelque sorte en communauté les biens qui ont été partagés pour la commodité publique et particulière.
Elle laisse même dans les terres si justement partagées quelque marque de l'ancienne communauté, mais réduite à certaines bornes pour Tordre public. « Vous pouvez, dit-elle ^, entrer dans la vigne de votre prochain, et y manger du raisin tant que vous voudrez, mais non pas l'emporter dehors. Si vous entrez dans les blés de votre ami, vous en pourrez cueillir les épis, et les froisser avec la main, mais non pas les couper avec la faucille. »
< Quand vous ferez votre moisson, si vous oubliez quelque gerbe, ne retournez pas sur vos pas pour l'enlever; mais laissez-la enlever à l'étranger, au pupille et à
1. Deul., XXIV, 6-13, —2. Deul., XXII, 1-3. — 3. II. Grammaire : Pronom — 4. Deut., XXIII, 24-Î6.
le veuve, afin que le Seigneur vous bénisse dans tous les travaux de vos mains * ». 11 ordonne la même chose des ' olives, et des raisins dans la vendange.
Moïse rappelle, par ce moyen, dans la mémoire des possesseurs, qu'ils doivent toujours regarder la terre ' comme la mère commune et la nourrice de tous les hommes; et ne veut pas que le partage qu'on en a fait leur fasse oublier le droit primitif de la nature.
Il comprend les étrangers dans ce droit. « Laissez, dit-il ^, ces olives, ces raisins et ces gerbes oubliées, à l'étranger, au pupille et à la veuve. »
Il recommande particulièrement, dans les jugements, rétranger et le pupille, honorant en tout la société du genre humain. « Ne pervertis point, dit-il 3, le jugement de l'étranger et du pupille : souviens-toi que tu as été étranger et esclave en Egypte. »
Il est si loin de vouloir qu'on manque d'humanité aux étrangers qu'il étend même en quelque façon cette humanité jusqu'aux animaux. Quand on trouve un oiseau qui couve, le législateur défend de prendre ensemble la mère et les petits. « Laisse-la aller, dit-il ^, si tu lui ôtes les petits. » Comme s'il disait : « Elle perd assez en les perdant, sans perdre encore sa liberté. »
Dans le même esprit de douceur, la loi défend de « cuire le chevreau dans le lait de sa mère ^ » ; et de « lier la bouche, c'est-à-dire de refuser la nourriture au bœuf, qui travaille à battre le blé ».
« Est-ce que Dieu a soin des bœufs ? » comme dit saint Paul ^ : a-t-il fait la loi pour eux, et pour les chevreaux, et pour les bêtes, et ne paraît-il pas qu'il a voulu inspirer aux hommes la douceur et l'humanité en toutes choses ; afin qu'étant doux aux animaux, ils sentent mieux ce qu'ils doivent à leurs semblables ?
Il ne faut donc pas penser que les bornes qui séparent les terres des particuliers et les États soient faites pour mettre la division dans le genre humain ; mais pour faire seulement qu'on n'attente rien les uns sur les autres, et
1. Deut., XXIV, 19, 20, 21. — 2. Deul., XXIV, 19, 21. — 3. Ibid,, 17, 22. — 4. Deut., XXII, 6, 7. — 5. Ibid., XIV, 21. — 6. 1 Cor,, IX, 9.
que chacun respecte le repos d'autrui. C'est pour cela qu'il est dit : « Ne transporte point les bornes qu'ont mises les anciens dans la terre que t'a donnée le Seigneur ton Dieu*. » Et encore : « Maudit celui qui remue les bornes de son voisin 2. »
Il faut encore plus respecter les bornes qui séparent les États que celles qui séparent les particuliers ; et on doit garder la société que Dieu a établie entre tous les hommes.
Il n'y a que certains peuples maudits et abominables, avec qui toute société est interdite, à cause de leur effroyable corruption, qui se répandrait sur leurs alliés. « N aie point, dit la loi ^, de société avec ces peuples, ne leur donne point ta fille, ne prends pas la leur pour ton fils, parce qu'ils le séduiront ou le feront servir aux dieux étrangers. »
Hors de là Dieu défend ces aversions qu'ont les peuples les uns pour les autres ; et au contraire, il fait valoir tous les liens de la société qui sont entre eux. « N'ayez point en exécration l'iduméen, parce que vous venez de même sang; ni l'Égyptien, parce que vous avez été étrangers dans sa terre *. »
Aussi est-il demeuré, parmi tous les peuples, certains principes communs de société et de concorde. Les peuples les plus éloignés s'unissent par le commerce, et conviennent qu'il faut garder la foi et les traités. Il y a, dans tous les peuples civilisés, certaines personnes à qui tout le genre humain semble avoir donné une sûreté pour entretenir le commerce entre les nations. La guerre même n'empêche pas ce commerce ; les ambassadeurs sont regardés comme des personnes sacrées : qui viole leur caractère est en horreur ; et David prit avec raison une vengeance terrible des Ammonites,et de leur roi qui avait maltraité ses ambassadeurs ^.
Les peuples qui ne connaissent pas ces lois de société sont peuples inhumains, barbares, ennemis de toute justice, et du genre humain, que l'Écriture appelle du nom odieux de « gens sans foi et sans alliance * ».
1. Deul., XIV, 14. - 2. Ibid., XXVll, 17. — 3. Ibid., VU, 2-4. — 4. Deul- XXII, 7. — 5. II, Beg., X, 3, 4. —6. Rom., 1, 31.
Voici une belle règle de saint Augustin pour Tapplication de la charité: « Où la raison est égale, il faut que le sort décide. L'obligation de s'entr'aimer est égale dans tous les hommes, et pour tous les hommes. Mais, comme on ne peut pas également les servir tous, on doit s'attacher principalement à servir ceux que les lieux, les temps et les autres rencontres semblables nous unissent d'une façon particulière comme par une espèce de sort ^ >