PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE XVI
CE QUE c'est que BIEN JUGER; QUELS EN SONT LES MOYENS ET QUELS LES EMPÊCHEMENTS
La vraie perfection de rentendement est de bien juger. Juger, c'est prononcer au-dedans de soi sur le vrai et sur le faux; et bien juger, c'est y prononcer avec raison et connaissance.
C'est une partie de bien juger que de douter quand il faut. Celui qui juge certain ce qui est certain, et douteux ce qui est douteux, est un bon juge.
Par le bon jugement, on se peut exempter de toute erreur; car on évite Terreur non seulement en embrassant la vérité quand elle est claire, mais encore en se retenant quand elle ne Test pas.
Ainsi la vraie règle de bien juger est de ne juger que quand on voit clair ^ ; et le moyen de le faire, est de juger après une grande considération.
Considérer une chose, c'estf arrêter son esprit à la regarder en elle-même, en peser toutes les raisons, toutes les difficultés et tous les inconvénients.
C'est ce qui s'appelle attention. C'est elle qui rend les hommes graves, sérieux, prudents, capables de grandes affaires et des hautes spéculations.
Être attentif à un objet, c'est l'envisager de tous côtés; et celui qui ne le regarde que du côté qui le flatte, quelque long que soit le temps qu'il emploie à le considérer, n'est nas vraiment attentif.
1 On voit ici l'influence de Descartes et du Discours de la Méthode
C'est autre chose d'être attaché à un objet, autre chose d y être attentif. Y être attaché, c'est vouloir, à quelque prix que ce soit, lui donner ses pensées et ses désirs; ce qui fait qu'on ne le regarde que du côté agréable : mais y être attentif, c'est vouloir le considérer pour en bien juger, et pour cela connaître le pour et le contre.
Il y a une sorte d'attention après que la vérité est connue; et c'est plutôt une attention d'amour et de complaisance, que d'examen et de recherche.
La cause de mal juger est Tinconsidération, qu'on appelle autrement précipitation.
Précipiter son jugement, c'est croire ou juger avant que d'avoir connu. '^
Cela nous arrive, ou par orgueil, ou par impatience, ou par prévention, qu'on appelle autrement préoccupation.
Par orgueil, parce que l'orgueil nous fait présumer que nous connaissons aisément les choses les plus difficiles, et presque sans examen. Ainsi nous jugeons trop vite, et nous nous attachons à notre sens, sans vouloir jamais revenir, de peur d'être forcés à reconnaître que nous nous sommes trompés.
Par impatience, lorsqu'étant las de considérer, nous jugeons avant que d'avoir tout vu.
Par prévention en deux manières, ou par le dehors, ou par le dedans.
Par le dehors, quand nous croyons trop facilement sur le rapport d'autrui, sans songer qu'il oeut nous tromper, ou être trompé lui-même. '.
Par le dedans, quand nous nous trouvons portés, sans raison, à croire une chose plutôt qu'une autre.
Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet.
C'est la faute où nos passions nous font tomber. Nous sommes portés à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons, soit qu'il soit vrai, soit qu'il ne le soit pas^
Quand nous craignons quelque chose, souvent nous ne