CONCLUSION DU TRAITÉ
Et nous avons quelque expérience de cette vie ^, lorsque quelque vérité illustre nous apparaît, et que, contemplant la nature, nous admirons la sagesse qui a tout fait dans un si bel ordre.
Là nous goûtons un plaisir si pur, que tout autre plaisir ne nous paraît rien en comparaison. C'est ce plaisir qui a transporté les philosophes, et qui leur a fait souhaiter que la nature n'eût donné auXvhommes aucunes voluptés sensuelles, parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de goûter la vérité toute .pure.
Qui voit Pythagore ravi d'avoir trouvé les carrés des côtés d'un certain triangle, avec le carré de sa base, sacrifier une hécatombe en action de grâces ; qui voit Archimède attentif à quelque nouvelle découverte, en oublier le boire et le manger ; qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, premièrement dans les arts, secondement dans la nature, et
1. //. Grammaire : Pronom. — 8. Suivre. Lex. — 3. Cf. Montaigne, EssaiSy III, 12. — 4. C'est-à-dire les actions qui se répètent uniformément. — 5. La vie divine qui nous est réservée.
enfin dans leur source et dans leur principe qui est Dieu : qui voit Aristote louer ces heureux moments où l'âme n*est possédée que de l'intelligence de la vérité, et juger une telle vie seule digne d'être éternelle, et d'être la vie de Dieu ; mais qui voit les saints tellement ravis de ce divin exercice de connaître, d'aimer et de louer Dieu, qu'ils ne le quittent jamais, et qu'ils éteignent, pour le continuer durant tout le cours de leur vie, tous les désirs sensuels ; qui voit, dis-je, toutes ces choses, reconnaît dans les opérations intellectuelles un principe et un exercice de la vie éternellement heureuse.
Et le désir d'un telle vie s'élève et se fortifie d'autant plus en nous, que nous méprisons davantage la vie sensuelle et que nous cultivons avec plus de soin la vie de l'intelligence.
Et l'âme qui entend cette vie, et qui la désire, ne peut comprendre que Dieu, qui lui a donné cette idée et lui a inspiré ce désir. Fait faite pour une autre fin.
Et il ne faut pas s'imaginer qu'elle perde cette vie en perdant son corps ; car nous avons vu que les opérations intellectuelles ne sont pas, à la manière des sensations, attachées à des organes corporels. Et encore que, par la correspondance qui se doit trouver entre toutes les opérations de l'âme, l'entendement se serve des sens et des images sensibles, ce n'est pas en se tournant de ce côtélà qu'il se remplit de la vérité, mais en se tournant vers la vérité éternelle.
Les sens n'apportent pas à l'âme la connaissance de la vérité ; ils l'excitent, ils la réveillent, ils l'avertissent de certains effets : elle est sollicitée à chercher les causes ; mais elle ne les découvre, elle n'en voit les liaisons, ni les principes qui font tout mouvoir, que dans une lumière supérieure qui vient de Dieu, ou qui est Dieu même.
Dieu donc est la vérité, d'elle-même toujours présente à tous les esprits, et la vraie source de l'intelligence. C'est de ce côté qu'elle voit le jour ; c'est par là qu'elle respire et qu'elle vit.
Ainsi, autant que Dieu restera à l'âme (et de lui-même jamais il ne manque à ceux qu'il a faits pour lui, et sa lumière bienfaisante ne se retire jamais que de ceux qui
LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOl-MI^ME 356
s'en détournent volontairement), autant, dis-je, que Dieu restera à l'âme, autant vivra notre intelligence; et quoi qu'il arrive de nos sens et de notre corps, la vie de notre raison est en sûreté.
Que s'il faut un corps à notre âme, qui est née pour lui être unie, la loi de la Providence veut que le plus digne l'emporte ; et Dieu rendra à Pâme son corps immortel, plutôt que de laisser l'âme, faute de corps, dans un état imparfait.
Mais réduisons ces raisonnements en peu de paroles. L'âme, née pour considérer ces vérités immuables, et Dieu où se réunit toute vérité, par là se trouve conforme à ce qui est éternel. ^.
En connaissant et en aimant Dieu, elle exerce les opérations qui méritent le mieux de durer toujours.
Dans ces opérations elle a l'idée d'une vie éternellement bienheureuse, et elle en conçoit le désir. Elle s'unit à Dieu, qui est le vrai principe de l'intelligence, et ne craint point de le perdre en perdant le corps ; d'autant plus que sa sagesse éternelle, qui fait servir le moindre au plus digne, si l'âme a besoin d'un corps pour vivre dans sa naturelle perfection, lui rendra plutôt le sien que de laisser défaillir son intelligence par ce manquement.
C'est ainsi que l'âme connaît qu'elle est née pour être heureuse à jamais, et aussi que renonçant à ce bonheur éternel, un malheur éternel sera son supplice.
Il n'y a donc plus de néant pour elle, depuis que son auteur l'a une fois tirée du^néant pour jouir de sa vérité et de sa bonté.Car, comme qui s'attache à cette vérité et à cette bonté, mérite plus que jamais de vivre dans cet exercice et de le voir durer éternellement, celui aussi qui s'en prive et qui s'en éloigne mérite de voir durer dans l'éternité la peine de sa défection.
Ces raisons sont solides et inébranlables à qui les sait pénétrer ; mais le chrétien a d'autres raisons qui sont le vrai fondement de son espérance : c'est la parole de Dieu, et ses promesses immuables. 11 promet la vie éternelle à ceux qui le servent, et condamne les rebelles à un supplice éternel. Il est fidèle à sa parole, et ne change point, et comme il a accompli aux yeux de toute la terre ce qu'il
a promis de son Fils et de son Église, Taccomplissement de ses promesses nous assure la vérité de celles de la vie future.
Vivons donc dans cette attente ; passons dans le monde sans nous y attacher. Ne regardons pas ce qui se voit^ mais ce qui ne se voit pas, parce que, comme dit TApôtre, ce qui se voit est passager, et ce qui ne se voit pas dure toujours.