‹ Œuvres choissiesChapitre 79 sur 232 · BOSSVET PRÉCEPTEUR DU DAUPHIN SA VIE A LA COUR · texte numérisé non relu

BOSSVET PRÉCEPTEUR DU DAUPHIN SA VIE A LA COUR

Attitude de Bossuet. — La situation de précepteur du Dauphin donnait à Bossuet un rôle très important : un ambitieux en aurait profité pour connaître les secrets d'État, se mêler aux affaires et faire sa fortune. Bossuet n'y vit qu'un devoir à remplir et s'enferma strictement dans sa charge de précepteur, la jugeant assez noble et assez difficile pour absorber toute l'activité d'un prêtre.

Il adopta une attitude réservée comme un homme qui ne sait pas la cour, qui n'a pas le goût de la flatterie ni de l'intrigue, qui n'attend rien et ne demande rien. Aussi il ne fut jamais en faveur: les jeunes solliciteurs n'allaient pas à lui et les courtisans avisés le laissaient dans son allée des Philosophes où il se promenait avec des sages qui n'étaient pas plus disposés que lui à mendier des faveurs. Son traitement de précepteur ne lui était pas régulièrement payé : comme dédommagement il recevait le prieuré du Plessis^Crimoult et l'abbaye de Saint- Lucien de Beauvais, dont les revenus modestes lui permettaient tout juste de tenir son rang.

Cette réserve et cette dignité lui gagnaient l'estime des hommes de cœur. Ceux qui l'abordaient le trouvaient doux, humain, facile à intéresser et à émouvoir, prêt à se rendre utile, par-dessus tout ouvert, gai avec candeur, bonhomme. Voilà le vrai Bossuet, le Bossuet intime. L'autre, celui que nous connaissons par les Oraisons funèbres et par le portrait de Rigaud, est l'évêque qui parle au nom de Dieu et qui est revêtu de toute la majesté de son rôle.

Bossuet et Louis XIV. — Bossuet est profondément attaché au roi et il a pour Louis XIV une admiration passionnée. Les compliments qu'il lui adres^se quand il parle devant lui partent

d'un cœur sincère. Pas plus que Boileau, il n'adresse jamais au roi de flatteries intéressées.

Il a même le courage de lui dire des vérités amères. Nous avons vu, en étudiant ses sermons, qu'il avait osé faire allusion en chaire à la liaison du roi et de Mlle de La Vallière et qu'il avait plaidé la cause des pauvres « qui meurent à la porte du Louvre». Précepteur du Dauphin et donc personnage officiel, il remplit avec la même simplicité ce périlleux devoir. Dans une lettre que Ton va lire, il déclare au roi qu'il n'a pas le droit d'accabler ses sujets d'impôts ; dans une autre lettre il lui rappelle qu'il doit éloigner Mme de Montespan s'il veut faire ses Pàqués. Il est ferme et pressant; il est chaleureux comme un homme qui a confiance. Les courtisans se moquèrent de cette confiance. Éloignée pour un temps, et à peu de distance, Mme de Montespan revint bientôt après les Pâques, et les impôts restèrent tout aussi vexatoires. On ne voit pas en quoi cet insuccès enlè^ve quelque chose au noble courage de Bossuet.

En somme, Louis XIV estimait Bossuet dont il savait la droiture et le dévouement ; mais il avait senti en lui un caractère sans souplesse et il n'était pas tenté d'en faire son conseiller intime ou son confesseur. Il le respectait, il ne Taimait pas.

BOSSUET A LOUIS XiV

Sire, le jour de Pentecôte approche où Votre Majesté a résolu de communier. Quoique je ne doute pas qu'elle ne songe sérieusement à ce qu'elle a promis à Dieu, comme elle m'a commandé de l'en faire souvenir, voici le temps que je me sens le plus obligé de le faire. Songez, Sire, que vous ne pouvez être véritablement converti, si vous ne travaillez à ôter de votre cœur non seulement le péché, mais la cause qui vous y porte. La conversion véritable ne se contente pas seulement d'abattre les fruits de mort, comme parle l'Ecriture, c'est-à-dire les péchés ; mais elle va jusqu'à la racine, qui les ferait repousser infailliblement, si elle n'était arrachée. Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour, je le confesse ; mais plus cet ouvrage est long et difficile, plus il y faut travailler. Votre Majesté ne croirait pas s'être assurée d'une place rebelle, tant que l'auteur des mouvements y demeurerait en crédit. Ainsi jamais votre cœur ne sera paisiblement à Dieu, tant que cet amour violent, qui vous a si longtemps séparé de lui, y régnera.

Cependant, Sire, c'est ce cœur que Dieu demande.

Votre Majesté a vu les termes avec lesquels il nous commande de le lui donner tout entier; elle m'a promis de les lire et de les relire souvent. Je vous envoie encore, Sire, d'autres paroles de ce même Dieu, qui ne sont pas moins pressantes, et que je supplie Votre Majesté de mettre avec les premières. Qu'il est malaisé de se retirer d'un si funeste engagement! Mais cependant, Sire, il le faut, ou il n'y a point de salut à espérer. Jésus-Christ, que vous recevrez, vous en donnera la force, comme il vous en a donné le désir.

Je ne demande pas, Sire, que vous éteigniez en un instant une flamme si violente ; ce serait vous demander l'impossible; mais, Sire, tâchez peu à peu de la diminuer, craignez de l'entretenir. Tournez votre cœur à Dieu ; pensez souvent à l'obligation que vous avez de l'aimer de toutes vos forces, et au malheureux état d'un cœur qui, en s'attachant à la créature, par là se rend incapable de se donner tout à fait à Dieu, à qui il se doit.

Méditez, Sire, cette parole du Fils de Dieu ; elle semble être prononcée pour les grands rois et pour les conquérants : « Que sert à l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son âme ?et quel gain pourra le récompenser d'une perte si considérable?» Que vous servirait, Sire, d'être redouté et victorieux au dehors, si vous êtes au dedans vaincu et captif?

A Saint-Germain; ce 10 juillet 1675.

Votre Majesté m'a fait une grande grâce d'avoir bien voulu m'expliquer ce qu'elle souhaite de moi, afin que je puisse ensuite me conformer à ses ordres avec toute la fidélité et l'exactitude possibles. C'est avec beaucoup de raison qu'elle s'applique si sérieusement à régler toute sa conduite : car après vous être fait à vous-même une si grande violence dans une chose qui vous touche si tort au cœur^, vous n'avez garde de négliger vos autres devoirs, où il ne s'agit plus que de suivre vos inclinations.

Vous êtes né, Sire, avec un amour extrême pour la jus

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