‹ Œuvres choissiesChapitre 86 sur 232 · SERMON POUR MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE · texte numérisé non relu

SERMON POUR MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE

Madame, voici un objet digne de la présence et des yeux d'une si pieuse reine. Vôtre Majesté ne vient pas ici pour apporter les pompes mondaines dans la solitude : son humilité la sollicite à venir prendre part aux abaissements de la vie religieuse ; et il est juste que, faisant par votre état * une partie si considérable des grandeurs du monde, vous assistiez quelquefois aux cérémonies où on apprend aies mépriser. Admirez donc avec nous ces grands changements de la main de Dieu 2. II n*y a plus rien ici de Tancienne forme, tout est changé au dehors. Ce qui se fait au dedans est encore plus nouveau, et moi, pour célébrer ces nouveautés saintes, 3e romps un silence de tant d'années 3, je fais entendre une voix que les chaires ne connaissent plus.

Afin donc que tout soit nouveau dans cette pieuse cérémonie, ô Dieu, donnez-moi encore ce style nouveau du Saint-Esprit, qui commencée faire sentir sa force toute-puissante dans la bouche des apôtres*. Que je prêche comme un saint Pierre la gloire de Jésus-Christ crucifié ; que je fasse voir au monde ingrat avec quelle impiété il le crucifie encore tous les jours. Que je crucifie le monde à son tour ; que j'en efface tous les traits et toute la gloire ; que je l'ensevelisse, que je l'enterre avec Jésus-Christ; enfin que je fasse voir que tout est mort, et qu'il n'y a que Jésus-Christ qui vive.

Mes Sœurs, demandez pour moi cette grâce : ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs, et Dieu donne par ses ministres des enseignements convenables ^ aux saintes dispositions de ceux qui écoutent. Faites donc, par vos prières, le discours qui doit vous instruire ; et obtenez moi les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de la sainte. Vierge [Ave, Maria]...

PREMIER POINT

L'âme humaine qui était faite pour Dieu Ta quitté pour se chercher elle-même ; mais, dans cet état, elle ne peut plus

1. Etat. Lex. — 2. De la main de Dieu. Grammaire : Nom. — 3. Depuis

3u1l avait été nommé précepteur du Dauphin, Bossuet n'avait pour ainsi ire plus paru dans la chaire. — 4. Allusion à la fête : Bossuet prêchait le mardi de la Pentecôte. — 5. Convenables. Lex.

se supporter. Aussitôt qu'elle est seule avec elle-même, sa solitude lui fait horreur; elle trouve en elle-même un vide infini que Dieu seul pouvait remplir : si bien qu'étant séparée de Dieu que son fonds réclame sans cesse, tourmentée par son indigence, l'ennui la dévore, le chagrin la tue ; il faut qu'elle cherche des amusements ^ au dehors, et jamais elle n'aura de repos si elle ne trouve de quoi s'étourdir. Tant il est vrai que Dieu la punit par son propre dérèglement ; et que, pour s'être cherchée elle-même, elle devient elle-même son supplice I Mais elle ne peut pas demeurer en cet état, tout triste qu'il est; il faut qu'elle tombe encore plus bas ; et voici comment.

Représentez-vous un homme qui est né dans les richesses et qui les a dissipées par ses profusions : il ne peut souffrir sa pauvreté. Ces murailles nues, cette table dégarnie, cette maison abandonnée, où on ne voit plus cette foule de domestiques, lui fait peur ; pour se cacher à lui-même sa misère, il emprunte de tous côtés ; il remplit par ce moyen, en quelque façon, le vide de sa maison et soutient l'éclat de son ancienne abondance. Aveugle et malheureux, qui ne songe pas que tout ce qui l'éblouit menace sa liberté et son repos ! Ainsi l'âme raisonnable, née riche par les biens que lui avait donnés son auteur et appauvrie volontairement pour s'être cherchée elle-même, réduite ' à ce fonds étroit et stérile, tâche de tromper le chagrin que lui cause son indigence, et de réparer ses ruines en em^ pruntant de tous côtés de quoi se remplir.

Elle commence par son corps et par ses sens, parce qu'elle ne trouve rien qui lui soit plus proche. Ce corps qui lui est uni si étroitement, mais qui toutefois est d'une nature si inférieure à la sienne, devient le plus cher objet de ses complaisances. Elle tourne tous ses soins de ce côté-là ; le moindre rayon de beauté qu'elle y aperçoit suffit pour l'arrêter : elle se mire, pour ainsi parler, et se considère elle-même dans ce corps ; elle croit voir dans la douceur de ces regards et de ce visage la douceur d'une humeur paisible ; dans la délicatesse des traits, la délicatesse de l'esprit ; dans ce port et cette mine relevée, la

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