‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 1 sur 75 · Oeuvres · texte numérisé non relu

Oeuvres

Nommé à l'Académie française, à la place de M. l'abbé DE Boismont, prononcé le lundi £ juin 1787.

Messieurs ,

Chacun de vous , avant son adoption dans ce corps illustre, avait acquis, par d'éclatants succès, une gloire personnelle, la plus belle récompense de tous les travaux des hommes. Les applaudissements publics sollicitaient pour vous les suffrages de l'Académie ; et vous vîntes occuper cette même place que vos bontés m'accordent aujourd'hui, appelés par la voix de la renommée , et le front déjà ceint des couronnes littéraires.

Pietracer ainsi quelques images de votre gloire, messieurs, ce n'est pas acquitter ma reconnaissance par un tribut d'éloges ; c'est avouer, sans fausse modestie, l'exception que vous daignez faire en ma faveur.

Et comment pourrais-je me dissimuler qu'ici tout est consacré à la publicité des talents, à l'authenticité des succès ? A-t-on vu, en aucun

lieu du monde , une plus nombreuse succession d'hommes célèbres se renouveler d'un siècle à l'autre ? Vos assemblées, devenues l'objet d'un empressement général , reçoivent de cette émulation , de ce concours , une heureuse ressemblance avec les plus belles fêtes de l'antiquité. A l'instant même, pendant que vous avez pris place dans cette noble confusion de rangs , de talents et de dignités, ce nombreux auditoire , que le charme des plaisirs de l'esprit intéresse à toutes vos occupations, ne s'est-il pas attaché à reconnaître, à nommer, à désigner chacun de vous par tous les titres de votre renommée?

On a cherché, des yeux , ces deux poètes enchanteurs qui ont ramené parmi nous le goût de la campagne (i) , dont les vers harmonieux , élégants et purs, ont vaincu nos mépris pour les détails rustiques , et par qui les vergers, les hameaux , les humbles solitudes ne sont plus étrangers au luxe même et à notre dédaigneuse urbanité : l'un d'eux , disait-on , revient tout récemment des rivages de la Grèce ; et, après tant de siècles écoulés, Athènes s'est enorgueillie d'avoir attiré une seconde fois la curiosité de Virgile.

L'autre est le premier en France qui , dans ses riants tableaux de la vie champêtre , ait

(i) Delille , Saint-Lambert.

abandonné les peintures surannées de la vie pastorale , et qui ait offert ce nouveau genre de poésie aux méditations du sage et à la sensi^ bilité de l'homme du monde.

Tous les regards se partageaient entre ces auteurs applaudis dans une carrière plus tumultueuse, et dont les noms ont retenti souvent sur la scène, au milieu des acclamations et de l'ivresse générale (j).

Etait-ce donc le même auteur que l'on désignait, en même temps, pour avoir fait répandre de nouvelles larmes sur les malheurs de Didoji ; soutenu la gloire de deux théâtres lyriques ; prêté l'intérêt des plus ingénieuses narrations aux préceptes de la morale, anx conseils même de la politique ; répandu sur les discussions littéraires la plus élégante érudition, el développé enfin ce qui caractérise le goût universel et de tous les temps, en nous retraçant Thistoire du goût particulier des nations et des siècles.

Cet autre, passant à son gré de l'école de Sophocle dans celle de Quinlilien , se j lait à nous rappeler, dans les leçons de la plus belle littérature, le souvenir des modèles antiques ; et lui-même, dans plus d'un genre, nous a donné plus d'un modèle.

i) Marmontel et Laharpe.

6 DISCOtTRS

Un sentiment d'admiration , et même de reconnaissance, a saisi tous les cœurs à l'aspect du savant défenseur de l'humanité souffrante dans les asiles de la pauvreté (i). Jamais la philosophie et l'éloquence réunies ont-elles obtenu un plus beau triomphe ? Sur les ruines de ces asiles qui trompaient, à-la- fois, et la bienfaisance , et la misère , vont s'élever les monuments d'une véritable bienfaisance , qui suffiraient seuls, dans les âges suivants, pour faire bénir, dirai-je, les sages qui les proposent , le ministre qui les protège, le souverain qui les adopte, ou la nation qui, toute entière, s'empresse d'y concourir : éloquence d'autant plus persuasive, qu'en laissant apercevoir une sensibilité profonde , elle se défend de ses propres émotions ; abandonne tous les artifices oratoires ; ennoblit les plus révoltantes images et les mots les plus repoussants, par l'indispensable nécessité de les employer; émeut toujours , mais semble se maintenir impassible , pour conserver la force d'examiner, de peindre, de discuter , et fait ainsi parler à la sagesse et aux sciences le langage le plus digne d'elles.

Mais par quelle imprudence me suis-je rendu l'organe de cette assemblée ? Est-ce à moi d'exprimer le sentiment qu'elle éprouve en voyant

(i) M. de Malesberbes»

DE RECEPTION. y

réunis tant d'hommes distingués dans tous les genres de littérature, d'érudition, de science ; et celui qui, si jeune encore, est déjà, dans Fart de la guerre, au rang des auteurs classiques( i); et ces hommes illustres, revêtus des plus éclatants honneurs de l'église, de la cour, de la magistrature et des armées (2), venant ici s'associer, avec égalité, à l'homme de lettres, et dignes de cette égalité par leurs talents et par leurs génies ?

Faut-il regarder comme un simple jeu du hasard , ou comme le dessein et le choix d'une politique éclairée , que deux seuls académiciens étant aujourd'hui retenus, par l'intérêt de l'état, dans les cours étrangères, l'un réside dans la capitale dumondechrétien (3), l'autre dans la capitale du monde mahométan (4).? Celui-ci s'efforce de rappeler dans la Grèce, redevenue barbare , le souvenir de tous les arts de Périclès ; l'autre , sous la pourpre romaine , conserve tout ce qui a distingué les courtisans d'Auguste, d'Àntonin et de Léon X. Ainsi, Constantinople et Piome, qui autrefois nous ont tout enseigné, reçoivent, du sein de cette académie, des modèles dignes de leurs plus beaux âges.

(1) Guîbcrt.

(2) LomrniedcBrienne, Roquclaure, Bissy, Montesquiou.

(3) llfTiiis.

(4) Clioiscul-Gouffier.

Cette gloire des lettres françaises est le véritable but de votre institution. Je sais, messieurs, et je l'aurais appris chez plus d'un peuple, quelle est Futilité des travaux qui vous occupent en commun, de ces travaux assidus qui ont donné à notre langue une supériorité reconnue de l'Europe entière, et qui l'ont rendue l'interprète général des nations. Mais d'autres desseins encore ont animé votre fondateur, et il suffit, pour s'en convaincre , de jeter les yeux sur l'époque singulière où il créa l'académie.

Les plus dangereuses factions agitaient alors le royaume ; il avait abattu , mais avec une prudente modération, celle que long-temps on avait crainte. Un édit mémorable, et dont enfin nous pouvons dire qu'on oublia trop tôt la profonde sagesse, V édit de grâce , accordé aux calvinistes vaincus et presque désarmés , achevait d'éteindre nos guerres de religion : et Richelieu, si souvent inexorable, avait terminé ces longues et sanglantes dissensions par la victoire et par la clémence. Mais l'ambition des grands; et sur-tout cette jalousie de faveur, la plus terrible passion des cours, excitaient autour de lui de fréquents orages ; tout le forçait d'affermir, et par là même d'accroître sans cesse sa propre autorité, qu'il avait su confondre avec l'autorité royale. Un code de nou-

velles lois destinées , par leur effrayante sévérité, à prévenir ou à dissiper tous les complots , venait d'être promulgué ; et parmi ces lois , il y en avait une qui proscrivait rigoureusement toutes les assemblées. Cependant il apprit que le charme d'une société studieuse, le mutuel intérêt de s'instruire, l'ardeur de se perfectionner réciproquement par de généreuses critiques , rassemblaient encore fréquemment, et en secret , des hommes dont les talents étaient avoués, dont les ouvrages jouissaient de l'estime publique. Quelques-uns étaient liés avec les grands dont il redoutait les desseins ; d'autres suivaient cette religion vaincue , dont il laissait subsister les temples, et dont il ruinait les asiles fortifiés. Il vit, sans crainte et sans ombrage, cette innocente infraction de ses lois : il voulut seulement que leurs études ne fussent plus solitaires ; que leurs conférences ne fussent plus mystérieuses; que la protection dont les grands devaient les honorer fût un honneur public pour les grands eux-mêmes ; et qu'enfin la société des hommes de lettres, entre eux, devînt, après la célébrité de leurs ouvrages, leur plus célèbre récompense.

Qu'il est beau de pouvoir observer , dans le temple du génie, combien la grandeur d'âme l'emporte sur le génie même ! Ce ministre dont

le souvenir laisse dans nos esprits tant de terreur, mêlée à tant d'admiration , doit la prospérité de son gouvernement et la perpétuité de sa gloire à deux actions également sages et magnanimes. Ledit de grâce facilita toutes ses entreprises , et les progrès des lettres ont éternisé sa mémoire.

Développer toute retendue d'un bienfait est un premier mouvement de la reconnaissance. Vos succès, votre renommée personnelle, messieurs, et cette gloire qui fut toujours attachée au nom même de l'académie , semblaient défendre à un homme de lettres, sans renommée, d'oser aspirer jusqu'à vous. Dévoué, depuis vingt ans, à des travaux, non pas mystérieux et cachés , mais qui ne pourront être jugés publiquement que quand je ne serai plus ; renonçant à toute ambition d'une célébrité présente , je m'efforçais d'éteindre dans mon cœur tout espoir de ces récompenses éclatantes, qui ne s'obtiennent que par la publicité des talents. Je contemplais ces fameux modèles qui, au temps même de la plus heureuse liberté , n'ont écrit l'histoire que dans le silence, dans la retraite , dans l'exil : non que j'osasse me comparer à de tels hommes ; mais le spectacle des grands sacrifices n'élève pas moins les âmes , que la vue des grands succès. Vivre loin

de vous, messieurs, est, pour un homme de lettres, un véritable exil ; et la seule consolation qui puisse lui rester, est cette faible et douteuse espérance de quelque nom dans l'avenir.

C'est par-là, il est vrai , que, toujours indépendant et libre dans mes opinions, j'ai pu jouir tout ensemble, et du bonheur que donne un travail assidu, et de ce calme devenu si rare dans les travaux littéraires. C'est par-là que dans mes écrits, et la louange et le blâme se sont toujours affranchis de tous les intérêts que le temps fait évanouir; et si j'ai dû fuir la publicité, les ténèbres n'ont pas été mon asile: d'illustres suffrages (et sans doute, messieurs, vous y avez eu égard dans votre choix ) ont été le prix de mes veilles ; vous n'avez pas dédaigné d'en être confidents. Peut-être avez-vous reconnu, dans cette longue réserve, un mérite particulier à ce genre de littérature que j'ai embrassé. Lié, dès mon enfance, avec l'un de vous, messieurs , qui joint les plus sérieuses études de l'érudition aux talents de presque tous les arts agréables (i),et dont la constanteamitié justifierait, s'il en était besoin, toute la durée de ma vie, il m'a laissé entrevoir que vos suffrages, incertains encore, pouvaient se rassembler sur

(1) Chabanon.

moi. Le premier rayon d'espérance a ranimé des vœux mal éteints ; et vous avez accordé le plus noble des encouragements à celui qui long-temps s'était senti capable du plus pénible des sacrifices.

Les talents dont vous regrettez la perte étaient, d'avance, remplacés dans cette compagnie ; et mon ambition avait encore cette nouvelle excuse : la mort de M. l'abbé de Boismont vous enlevait un orateur justement célèbre ; mais vous possédiez parmi vous son émule en éloquence, le rival de ses succès, que cette rivalité même lui a fait chérir et véritablement adopter (i) : sentiment rare, et qu'on croirait presque étranger au cœur humain ; dernière action de sa vie , mais qui l'honore toute entière.

J'ai cru, messieurs, trouver dans l'éloge que je dois à sa mémoire, le sujet d'une des plus importantes discussions littéraires qui puisse être mise sous vos yeux : elle tient à tout ce que j'ai à dire de cet orateur; et elle aura pour objet de comparer ses ouvrages avec les circonstances publiques qui ont contribué à former son goût et ses talents.

Destiné à une fortune agréable, qu'il devait acquérir et mériter, il n'avait pas eu le malheur d'être riche en naissant: j'avouerai , sans

(i) L'abbé Maury.

DE RÉCEPTION. l3

détour, que cet écueil aurait eu pour lui tous ses dangers. Né près de Ptouen, d'une famille noble et ancienne , cette ville féconde en grands hommes, qui a donné Corneille au théâtre, et Fontenelle aux trois académies , s'affligeait de le voir perdre , dans une vaine dissipation, les plus florissantes années de sa jeunesse. Une modeste prébende y suffisait à son ambition, et alors l'accueil général lui tenait lieu de fortune. 11 était loin d'appliquer son génie à ces profondes études de l'antiquité sacrée et profane , qui ont formé pour l'Eglise les Chrysostôme et les Bossuet. Tous les agréments qui plaisent dans la société, un seul essai qui fit admirer en lui ce don de l'éloquence que luimême n'y soupçonnait pas encore; de jolis vers, talent qu'il tenait de la nature, et qu'il se garda bien de négliger dans aucun temps de sa vie ; des lettres ingénieuses, dans lesquelles il exerçait sans cesse son coup-d'œil à l'observation des mœurs ; voilà , pendant ses plus belles années , ses uniques occupations.

On pourra s'étonner que ce talent des vers agréables et celui des observations malignes sur les ridicules du jour, tous deux si accueillis parmi nous , tous deux également avides de succès et d'applaudissements, soient demeurés peu connus dans un homme célèbre , dont ils

l4 DISCOURS

ont toujours amusé les loisirs. Mais aucune célébrité ne lui était nécessaire ; les seuls ouvrages qu'il ait rendus publics ne Font été que par le vœu de l'académie , quand il en fut devenu l'orateur. La reconnaissance et le goût, occupés à recueillir toutes ses œuvres , et qui en préparent une édition complète , le feront bientôt connaître sous ces nouveaux aspects. Ce n'est point à de tels éditeurs qu'il faut rappeler cet ancien tableau, ou plutôt, cet ancien emblème dans lequel on voyait Minerve , faisant battre de verges le satyre Marsias , pour avoir ramassé une flûte que la déesse avait jetée.

Le jeune orateur vivait ainsi dans l'oubli de ses plus beaux talents , dans l'insouciance de toute gloire ; il vivait heureux cependant : et que faut-il pour le bonheur ? L'accord de nos facultés avec nos besoins , et de nos opinions avec nos mœurs. Si on médite cette pensée , on doit en inférer que le plus sûr parti serait d'unir à la modération dans les besoins la sévérité dans les principes ; mais on doit en inférer aussi qu'il n'est pas impossible de trouver un bonheur passager dans une grande indulgence pour soi-même.

Enfin , la sagesse de quelques amis le détermina à quitter la province , lui promettant à

DE RECEPTION. l5

Paris tous les succès qu'un âge plus mûr , et sur-tout leurs conseils, étaient parvenus à lui faire ambitionner.

Ce fut Tannée même où commençait une révolution générale dans les lettres et dans les mœurs; et jamais, par le concours des circonstances , la littérature et la société n'ont eu dans cette capitale une époque plus singulière. L'esprit du siècle de Louis XIV allait céder à un nouvel esprit ; ses dernières nuances n'étaient pas entièrement effacées ; elles se mêlaient alors et se confondaient avec d'autres nuances qui , devenant chaque jour plus sensibles , n'ont pas tardé à les faire disparaître.

Il faut tracer d'abord une esquisse de cette révolution , et ensuite il me sera plus aisé de faire sentir comment un habile orateur, maître du ton qu'il voulait prendre , et dont le talent souple et flexible s'est toujours plu à céder et à obéir aux différentes impressions de son siècle , nous offre dans ses ouvrages ce contraste d'esprits divers et de goûts opposés qu'il a vu régner pendant sa vie. Vous approuverez, sans doute , messieurs, que je présente cette esquisse dans sa juste étendue. Les événements qui ont le plus d'éclat dans l'histoire ont eu souvent moins d'influence que ce changement général dont je vais retracer

l6 DISCOURS

le souvenir. On a vu quelques-uns de vous y prendre part ; et en lisant en votre présence , et devant une pareille assemblée , l'histoire de cette révolution dans les lettres françaises, j'oserai , pour un moment , me comparer à Hérodote , lisant dans les jeux olympiques les événements célèbres de la Grèce.

La première époque dont je parle, et qu'il faut indiquer avec précision, est l'année 1 749*

Fontenelie, près de finir sa longue carrière , faisait encore les délices des plus spirituelles sociétés , l'ornement de tous les corps littéraires, et semblait rapprocher et unir les deux siècles. Je ne dois pas rappeler ici qu'associé , dès son plus jeune âge , aux travaux des Corneille , il avait pris , dans la culture des lettres, le charme qu'il avait répandu sur les plus hautes sciences ; qu'il avait fait tomber les voiles mystérieux dont elles s'étaient si longtemps enveloppées ; et les avait familiarisées avec les femmes , en écartant tout l'appareil du pédantisme; mais je rappellerai qu'il jouissait , dans son extrême vieillesse , de cette première révolution due à lui seul , qu'il voyait les savants , ses disciples , par-tout recherchés ou accueillis , à son exemple et à sa suite. On dit que ce n'était pas dans les sciences un génie créateur : disons du moins qu'il em-

pruntale feu du génie, comme Prométhée avait dérobé le feu du ciel pour en faire présent aux hommes, et qu'il s'en servit, comme lui, pour donner une nouvelle âme au sexe aimable qu'il éclaira , et dont la beauté est le symbole.

Voltaire n'avait pas encore pris sur son siècle cet empire suprême dont nous l'avons vu s'emparer lorsque , dans sa vieillesse , les suffrages unanimes de l'Europe lui eurent déféré le sceptre littéraire ; mais , du fond de sa retraite de Cirey , revenant à Paris nous instruire , nous émouvoir et nous charmer : heureux rival de tous les génies de son temps et de tous les génies des siècles passés ; toujours avide de succès, de gloire et de conquêtes, il régnait sur la scène, sans régner sur nos opinions. Déjà cependant, il avertissait les Français de tous leurs travers , en même temps qu'il chantait encore tous leurs triomphes ; il nous inspirait l'horreur du fanatisme , naturalisait parmi nous les découvertes et les beautés hardies des philosophes et des poètes anglais ; composait, pour la compagne de sa retraite, un essai sur le caractère et le génie des nations; poursuivait les détracteurs des lettres et les critiques infidèles ; suffisait presque seul aux lecteurs les plus assidus , et était l'éternel sujet de tous nos entretiens.

Œuvres diverses. 0

l8 DISCOURS

Montesquieu, déjà sûr de sa gloire par ses premiers travaux , partageant ses jours entre les délices de Paris et le sauvage désert de la Brède , où, le premier en France et seul encore , il avait rapporté d'Angleterre le goût des jardins agrestes , Montesquieu achevait l'ouvrage des méditations de sa vie entière. 11 publiait l'Esprit des lois : la profondeur de son génie et la richesse de son imagination versaient sur ces matières sublimes autant et plus de charmes que Fontenelle n'en avait répandu sur les hautes sciences ; et désormais les plus secrètes intentions des législateurs, leurs fautes et leurs devoirs furent , pour jamais , révélés au genre humain.

Un ouvrage non moins vaste , et dont Aristote et Pline n'avaient laissé que d'imparfaits modèles, l'histoire de l'homme et de la nature, parut cette même année. Cette grande partie de la philosophie fut exposée dans toute sa magnificence. Notre langue même parut s'embellir dans un style dont la majesté se maintient toujours sans orgueil et sans faste. Il avait fallu au travail d'Aristote les conquêtes d'Alexandre ; il avait fallu , pour le travail de Piine , que Rome fût maîtresse du monde : et de nos jours, c'est au seul génie du naturaliste français que tous les souverains et tous les peu-

pies s'empressent d'offrir , en tributs volontaires j tout ce que la nature , sur la surface entière du globe, produit encore de nouveau, de rare , ou d'inconnu.

A. cette même époque , Rousseau , encouragé par sa réputation naissante , allait essayer de nouveau, et fortifier dans les solitudes, cette voix éloquente qui devait bientôt faire revivre tous les devoirs maternels , et ramener le bonheur sur le premier âge de la vie. C'est encore à cette même époque qu'une nombreuse société se rassemblait sous deux chefs renommés , et véritablement dignes d'elle , pour former l'immense collection de toutes les connaissances acquises par les travaux des siècles.

Un mouvement général se fit alors dans l'esprit humain. Ces profondes études , sortant toutes à-la-fois , des retraites solitaires où elles s'étaient mûries , répandirent tout-à-coup de nouvelles idées , de nouvelles lumières , des espérances nouvelles. La vigilance du gouvernement , toujours attentive parmi nous au choix des connaissances qu'il laisse s'étendre dans la nation , n'était point , dans ce temps , inquiète , soupçonneuse et craintive. Ce soin était confié à un magistrat illustre , d'un nom cher aux Muses, capable lui-même d'éclairer son siècle , et dont les vertus nobles , simples

et familières , s'accordent avec l'étonnante facilité de son génie , assis maintenant au milieu de vous , messieurs , et surpris d'entendre un éloge qui ne peut étonner que lui seul.

Cependant, presque tous les genres de littérature étaient cultivés avec un égal applaudissement; et cette autre impulsion donnée sous le précédent règne ne paraissait pas s'être ralentie. Le terrible Crébillon qui exprima si bien le délire des passions les plus atroces , la joie de la haine, et les pleurs de la rage, s'était seul approprié cette partie du domaine tragique, et, dans un long silence, méditait un dernier succès. La scène se soutenait dans ce point de perfection qui a rendu ses jeux les plus comiques un des plus nobles plaisirs de l'esprit. On allait chaque jour applaudir au théâtre la vraie peinture des ridicules de ce temps-là, si vivement tracée dans le Méchant, le Glorieux, le Métromane ; dans la Coquette corrigée et les Dehors trompeurs , ouvrages de plusieurs hommes célèbres , qui , sur les traces de Molière , achevaient de rendre la comédie une école de mœurs. Que si d'autres abandonnaient ces traces trop difficiles à suivre ; s'ils commençaient à quitter la touche du ridicule pour celle du pathétique, c'était pour nous présenter le tableau simple et louchant, mais tou-

jours élégant et embelli , de nos erreurs et de nos fautes. L'éloquence de la chaire conservait, non toute la supériorité qu'elle avait acquise, mais, si j'ose m'exprimer ainsi, toute la vogue qu'elle avait précédemment obtenue. Souvent la multitude venait attendre , dès le point du jour, l'orateur qui ne devait paraître qu'à la chute du soleil. Cette fameuse société qui, alors répandue sur toute la surface de la terre, prenait de nation à nation, comme parmi nous d'homme à homme, le caractère qui convenait le mieux aux conjectures, qui enseignait les sciences aux Chinois, les arts aux Sauvages, les belles-lettres aux Européens; cette société remplissait avec éclat presque toutes les chaires. Ce fut elle qui, la première, perfectionna parmi nous l'art de la prédication; et, dans un temps moins favorable, elle en soutenait encore la gloire. Le talent de ses orateurs, mûri par de longues études et long - temps exercé dans les provinces, sous la censure de leurs vieillards, revenait étonner la capitale , et quelquefois faire trembler la cour. Si , dans la foule des auditeurs, quelques-uns étaient plus attirés par la curiosité que par la persuasion; s'ils venaient uniquement chercher dans ce concours le spectacle qu'offrait ce concours même; du moins, le goût dune solide occupation, le plaisir de

'2rl » Dl SCOUT» S

juger un talent nouveau, de comparer entre eux ceux qui faisaient hésiter la renommée , tout entretenait dans cette capitale l'amour de l'esprit, l'occupation des belles - lettres , le charme des conversations ingénieuses.

Il semble dans la destinée de l'esprit humain , et l'expérience de tous les siècles peut nous le faire croire, que la philosophie doive toujours succéder aux belles-lettres, les Aristote aux Euripide, les Sénèque aux Térence , les Galilée aux Tasse , les Locke aux Milton. Mais le temps où une nation est éclairée par cette brillante aurore des sciences, avant que les lettres soient penchées vers leur déclin , n'est-il pas un de ses plus beaux âges ? Est-il dans l'univers un spectacle plus digne d'admiration , que cette ravissante saison des pays septentrionaux qui , pendant sa longue durée , laisse voir tout ensemble, et les feux du couchant conservant long-temps encore leur éclatante lumière , et les rayons naissants du jour éclairant déjà tout l'espace du monde ?

La prospérité du gouvernement paraissant alors affermie , aucune impression chagrine ne se faisait sentir dans les esprits ; et cette heureuse capitale , où les délices de la société sont mieux connues qu'en aucun lieu du monde, ne parut, dans aucun temps, les connaître mieux

elle-même. Des vieillards , formés dans la politesse du précédent règne , possédaient l'art , devenu si rare , de converser avec agrément et avec égalité. La fatuité même , ce défaut français , qui prend toujours la couleur de son siècle , ou, pour mieux dire , la couleur du moment , était polie , ingénieuse et brillante. Les hommes de lettres , par-tout accueillis , cherchaient par-tout à plaire.

Mais, comme dans les sociétés politiques, les avantages d'une extrême opulence sont toujours accompagnés de tous les maux , ou du moins de tous les dangers du luxe , on dirait aussi qu'il y a des dangers inséparables d'une extrême richesse littéraire: la profusion, les raffinements , le faux éclat , le désir de briller , l'amour de la nouveauté, en un mot , un vain luxe d'esprit commençaient à se faire craindre. La frivole vanité du bel esprit était devenue, dans Paris , une vanité dominante , une prétention générale , une sorte d'épidémie occasionée par la durée même d'une saison si belle. Les moindres amateurs des lettres , suivant la médiocrité ou l'aisance de leur fortune , s'érigeaient, les uns en Aristarques, capables d'égarer le goût par leurs conseils; les autres en Mécènes , capables d'avilir les talents par leur protection,

Le mal et le bien , tout changea dans le court espace de quelques années; mais les causes qui influent sur le génie des peuples et sur l'état général de la société ne sont pas aussi simples que souvent elles le paraissent, et elles se compliquent de beaucoup de manières. Cette année même, où se produisirent , tous ensemble, ces grands ouvrages philosophiques, nous vîmes commencer une suite d'événements malheureux qui, peu à-peu , et de jour en jour, ôtèrent au gouvernement cette approbation , cette estime publique dont il avait joui jusque-là; et, pendant que nous passions de l'amour des belles-lettres à Famour de la philosophie , la nation , par un autre changement qui tenait à des causes bien différentes , passa de l'applaudissement aux plaintes , des chants de triomphe au bruit des perpétuelles remontrances, de la prospérité aux craintes d'une ruine générale, et d'un respectueux silence sur la religion, à des querelles importunes et déplorables.

Ne craignez pas, messieurs, que je veuille imprudemment franchir les limites d une discussion littéraire; mais enfin un nouvel horizon, et souvent obscurci de nuages, se formait autour de nous. Il était difficile que les hommes de lettres conservassent le ton de la louange , sans se dégrader ; que des esprits qui se tour-

lièrent rapidement vers Jes grands objets de l'administration publique , de la morale , des lois, de l'éducation, de 1- étude générale de la nature, eussent encore cette souplesse, cette adresse ingénieuse qui se plaît à cacher une partie de ses pensées, pour faire mieux ressortir celles des autres; et, comme dans nos prospérités, ils avaient été les plus flatteurs, ou du moins , comme leurs flatteries avaient eu plus d'éclat, dans cette espèce de chagrin général leurs plaintes acquirent aussi plus de célébrité. On craignit leurs opinions ; on craignit leur société ; on calomnia les lettres auprès du gouvernement ; on chercha à les rendre odieuses et suspectes. Ces deux époques si diverses se trouvent marquées dans deux ouvrages bien différents en effets, et composés, à peu d'années de distance, par deux académiciens célèbres, et tous deux secrétaires de cette académie. Duclos s'écrie : « Les gens de la cour » sont ceux dont les lettres ont le plus à se louer. » Formez des liaisons à la cour ; un homme de » lettres estimable n'y essuiera point de faste » offensant. » Et quelques années s'étaient à peine écoulées, que d'Alembert se plaint qu'ils soient persécutés par ceux même qui ont le plus d'intérêt à les défendre ; il les exhorte à la poble pauvreté, et il s'écrie: « Le moyen le

l6 DISCOURS

» plus sûr pour vous faire respecter, est de ?> vivre unis, s'il vous est possible, et presque » renfermés entre vous. » On croirait voir la plus étonnante contrariété entre ces deux auteurs contemporains, et vainement voudrait-on l'expliquer par la différence de leurs caractères : ce n'est point une opinion différente qu'ils énoncent , c'est un fait contraire dont ils déposent ; et leur apparente contradiction ne tient qu'au changement général et rapide , survenu dans un si court intervalle.

Cependant la capitale, si long-temps prompte et docile imitatrice des sentiments , des goûts , des opinions de la cour, cessa , dans le même temps, d'avoir pour elle cette antique déférence. Ce fut alors que s'éleva parmi nous ce que nous avons nommé V empire de V opinion publique. Les hommes de lettres eurent aussitôt l'ambition d'en être les organes et presque les arbitres. Un goût plus sérieux se répandit dans les ouvrages d'esprit ; le désir d'instruire s'y montra plus que le désir de plaire. La dignité d hommes de lettres, expression juste et nouvelle, ne tarda pas à devenir une expression avouée , et d'un usage reçu.

Mais si, dans le période précédent , l'abus inévitable du bel esprit avait été ce luxe stérile, cette vaine subtilité de pensées et d'expressions,

quelquefois une servile complaisance et d'avilissantes flatteries ; l'abus , dans ce nouveau période, fut une espèce d'emphase magistrale, une audace imprudente , une sorte de fanatisme dans les opinions, et sur-tout un ton affirmatif et dogmatique, qui faisait dire à Fontenelle , alors dans sa centième année, et témoin encore de cette révolution : « Je suis effrayé de l'hor- » rible certitude que je rencontre à présent » par-tout. »

Qu'un nouvel orateur, doué d'un génie élevé, mais d'un esprit facile, sans études profondes , dominé par la passion de réussir et de plaire , paraissant dans la chaire à l'instant où commença cette révolution , soit parvenu aussitôt à se faire un nom éclatant; et, pendant près de quarante années, y reparaissant à de longs intervalles, ait eu le même succès à des époques si diverses : ne doit-on pas retrouver dans ses ouvrages ce mélange de goûts opposés, et en apparence incompatibles, qui ont caractérisé les temps où il a vécu ? L'éloquence est le plus populaire de tous les arts ; et dès qu'un orateur a constamment attiré la foule, regardons ses discours comme une image de son siècle.

L'académicien que vous regrettez, messieurs, conduit dans sa jeunesse par le seul instinct «l'un beau naturel , avait annoncé un goût pur

et sage , peut-être même sérieux et austère. Le dessein de le comparer à lui-même, d7opposer ce qu'il était naturellement et ce qu'il était volontairement devenu, le jeune orateur de Piouen, et l'orateur à la mode dans Paris, m'a fait différer d'arrêter un moment vos regards sur ce premier essai , qui , dans sa patrie , avait commencé sa réputation : l'occasion en était noble et touchante. Un infortuné gentilhomme, après avoir été irréprochable toute sa vie , cédant à l'impétuosité d'une colère, et qui du moins ne fut pas accusé d'être injuste , s'était battu en duel contre son propre frère , et en avait été le meurtrier. Le chapitre de Rouen, par une prérogative dont la cause se perd dans l'origine de la monarchie, avait enfin, après dix ans d'expatriation , de ruine entière et de remords, accordé grâce à cet infortuné. L'abbé de Boismont, choisi pour la lui annoncer publiquement dans la plus solennelle assemblée de la province , sut mêler dans ce discours les plus sévères leçons à la plus touchante indulgence : tout y respirait une sainte austérité , tempérée par une joie sainte ; chaque mot était dicté par l'effroi d'un tel crime et par une religieuse sensibilité à de si longs malheurs ; c'était, dans chaque expression , la dignité , le caractère vénérable d'un ministre de la religion , exer-

DE RECEPTION. :>.q

çant, au nom d'un corps illustre , l'un des plus beaux droits de la souveraineté , celui de la clémence.

Quel eût donc été cet orateur , s'il fût venu dans le siècle des Bossuet et des Bourdaloue , dans un siècle où le goût général exigeait que le talent dominât toujours sur l'esprit, et non dans un moment où les suffrages étaient presque unanimes , quand c'était au contraire l'esprit qui dominait sur le talent?

Inconnu dans cette capitale, il paraît d'abord dans nos temples les moins fréquentés ; mais bientôt ces temples, qu'on avait vus presque déserts, ne suffisent plus à contenir les flots des auditeurs. Une imagination brillante, une connaissance fine et réfléchie des caractères , des passions et des mœurs, l'éclat des pensées, l'élégance , et quelquefois le jeu des expressions ; un soin perpétuel de plaire , qui lui permet rarement le pathétique et l'abandon , lui acquièrent la célébrité qu'alors il ambitionnait. Les chaires rivales de la sienne sont presque abandonnées. Jamais personne n'éprouva plus que lui cette faveur publique, qui se plaît à seconder parmi nous le premier essor des talents , et qui souvent accorde plus de louanges aux seules espérances qu'ils donnent, que n'en obtiendronl un jour leurs productions les plus

3o DISCOURS

achevées et leurs fruits les plus murs. On distinguait sur- tout , dans la foule assidue autour de lui , ces arbitres des réputations apostoliques , ces personnes renommées elles-mêmes , qui, échappées enfin , el peut-être un peu tard, aux passions tumultueuses de leur jeunesse, ayant joui, dans les délices du monde, de tous les plaisirs de l'esprit, veulent les retrouver jusque dans la dévotion, et y cherchent, au lieu du calme qu'elle promet , les émotions vives et presque le trouble des autres passions. L'austérité de la pénitence n'attiédit point l'ardeur de leurs sentiments, et n'en émousse point la délicatesse. Accoutumées à céder aux plus douces persuasions, l'autorité de la parole divine ajoute un pouvoir inconnu à ces sages discours que désormais elles préfèrent ; et la religion épure , sanctifie l'intérêt vif, le goût personnel qui les attache à l'homme habile qu'elles ont choisi pour guide et pour appui.

Et qu'on ne m'accuse point d'une vaine subtilité dans la recherche des motifs qui l'engageaient alors à préférer ce genre d'éloquence si ingénieuse et si brillante. Je pourrais , en quelque sorte, l'évoquer ici sous vos yeux, et le faire entendre dans cette assemblée. L'académie ayant été ouverte à ses premiers succès , assis à cette place même : « J'ai cru, vous disait-il, mes-

DE RECEPTION. 3l

» sieurs , qu'il fallait étudier les goûts des » hommes pour les ramener plus sûrement à » leurs devoirs; que les grâces de l'imagination, » les richesses du coloris , la délicatesse et la » variété des portraits, beautés du domaine des » lettres , pouvaient être transportées dans l'é- » cole des mœurs. J'ai cru qu'une religion , » faite sur-tout pour le cœur, devait remuer » par les images, puisque, jalouse du mérite » de la foi, elle ne se permet pas d'entraîner » par de rigoureuses démonstrations. Pour- » quoi, lorsqu'il s'agit de commander aux pas- » sions des hommes , dédaigner le charme le » plus puissant qui les captive, l'imagination ? » Tel ne cherchait que les fleurs et les grâces , » qui devient, par cet innocent artifice , la con- » quête de la vérité. Nous regrettons, à tort, » la majestueuse simplicité des premiers défen- » seurs de la religion; ils avaient pris la tein- » turc de l'esprit dominant de leur siècle , de » l'impulsion générale des mœurs. Le vice étant » devenu plus ingénieux , il a fallu le devenir » avec lui, pour le combattre. »

Ainsi, jusque dans son triomphe , il sentait le besoin d'une apologie ; et dans ce moment encore , où de sages considérations ne me permettaient ni sa critique , ni sa défense , c'est de sa bouche que vous avez entendu l'une et l'autre

Une seule anecdote relative à son adoption parmi vous , messieurs , achèvera de le faire bien connaître dans ce premier période de sa célébrité; elle peint des plus vives couleurs, non-seulement tout ce qu'il était alors , mais ce mouvement universel que la littérature donnait à la société; et j'aurais trop de regret à la passer sous silence.

Le temps de vos élections offre une image fidèle de ce qui arrive quelquefois dans les plus florissantes républiques : les brigues que les puissances étrangères entreprennent d'y former servent elles-mêmes de preuves à la liberté dont jouit la constitution. Le hasard avait donné pour concurrent au nouvel orateur, un vieillard , connu alors par le succès de quelques pièces de théâtre , succès récent, quelle que fût la vieillesse de l'auteur, parce que long-temps il en avait fait le sacrifice à la piété d'un prince auquel il était attaché. Ainsi , pour disputer la place vacante, on voyait, d'un côté , un prédicateur que Ton accusait d'être mondain ; de l'autre côté, un poète de théâtre , à qui l'on reprochait trop de scrupules dans sa dévotion. Les plus brillantes sociétés de Paris s'étaient divisées pour Tune ou pour l'autre brigue; les dévotes, mécontentes de cette espèce de désertion du poëte tragique, allèrent au théâtre pour

l'y juger avec sévérité ; et ses nouvelles protectrices, célèbres par Féclat de leur rang, de leur jeunesse et de leur beauté , vinrent à 1 église pour juger, non moins sévèrement, le prédicateur.

L'abbé de Boismont , précipitamment averti du jugement qu'il allait subir , change le sermon qifil avait préparé, et, par un soudain effort de mémoire , appropriant son discours à de tels juges, et voulant qu'il leur devînt personnel , leur prêche la conversion de Madeleine.

Pourquoi craindrais-je d'ajouter ce dont on se souvient encore ? Madeleine , peinte dans toutes les illusions de sa beauté , dans toutes les séductions de la jeunesse, parut digne du plus grand orateur, et lui conquit son auditoire. Mais, lorsqu'à la vue d'une pareille assemblée, il eut à peindre le remords, la renonciation au monde, la fuite de soi-même , en un mot, Madeleine pénitente, la mémoire, la voix, peut être le courage, lui manquèrent; et ses adversaires si dangereuses, satisfaites, à leur tour, du triomphe quYilcs avaient obtenu, également vaincues par son succès et flattées par son malheur, devinrent ses plus ardentes protectrices.

Sonadoption parmi vous, messieurs, ouvrit à ses talents une carrière plus vaste; et il fut

Œuvre* ouTenc* "X

aise de reconnaître en lui les progrès de son génie et le changement de son siècle.

Dès le premier âge de l'éloquence chez les anciens peuples , le discours funèhre eut aussi ses grands orateurs. Cette éloquence de la douleur est en même temps celle de l'admiration. Trop souvent , il est vrai, le héros ne sera plus aux yeux de l'historien ce qu'il fut aux yeux du panégyriste ; mais, dans les exagérations d'une perte récente, il est un vrai langage de la nature , une vérité de passion. La joie embellit tout ce qu'on possède ; l'espérance , tout ce qu'on attend , le regret exagère tout ce qu'on a perdu. Ce genre d'éloquence s'est par-tout diversifié , suivant la variété des gouvernements. Chez les anciens, il eut pour objet d'enflammer l'amour de la patrie et la passion de la gloire ; chez les chrétiens, il a plus de difficultés. 11 faut y mêler la louange, au mépris de la louange ; faire sentir le néant de la gloire, sans ôter aux âmes élevées le noble enthousiasme qu'elle leur inspire ; humilier les grandeurs , sans éteindre l'émulation pour les grandes actions : et, tandis que l'orateur renverse et anéantit tout cequi est beau au regard des hommes, une sorte de convenance locale le force d'employer une magnificence de paroles , un style voisin de la poésie , et qui s'accorde avec un pompeux appareil de

trophées, d'emblèmes, de statues symboliques , et de chants lugubres. Toutefois aucune des oraisons funèbres prononcées par mon prédécesseur ne le fut dans ces antiques cathédrales, où l'orateur , environné du deuil public , au milieu des différents ordres de la nation , qui rendent ce triste et dernier hommage à un prince qui n'est plus, à une tombe qui ellemême va disparaître , parle , pour ainsi dire , en présence de la mort et sur les bords de l'éternel abîme. Il les prononça toutes dans un lieu plus tranquille, dans la chapelle du Louvre, dans ce palais des arts , des sciences et de l'immortalité, en votre nom, messieurs, et en votre présence : institution qui honore les lettres françaises , et qui n'est imitée en aucun lieu du monde. C'était prononcer le jugement dessages; et en effet , quand votre choix lui confia ces honorables fonctions , déjà le temps était passé où la louange qui n'était point méritée ne paraissait qu'une adresse ingénieuse et l'heureux effort du talent : le temps était venu où l'esprit général repoussait la flatterie comme une coupable lâcheté , et la dénonçait au nouveau tribunal de l'opinion publique ; l'ombre d'une adulation, dans le panégyrique même, eût avili l'orateur, révolté l'auditoire , offensé la mémoire du héros.

Mon sujet me conduit à des souvenirs douloureux ; il me force à rappeler la perte d'un prince dont les vertus, acquises dans le silence et au pied du trône , revivent aujourd'hui dans toute la gloire qui leur était due, et sur le trône même : mais quand nous perdîmes le dauphin , père du prince qui nous gouverne , nous tremblions pour un avenir incertain , et tout semblait aggraver ce malheur. La nation, aigrie par de longues infortunes, imputait les désastres aux fautes : l'espérance et la crainte fixaient également tous les regards sur le jeune héritier du pouvoir suprême. Ses vertus , long-temps enveloppées d'une sage réserve, sortaient enfin de cette espèce de nuage , et commençaient à se montrer dans tout leur éclat. On se flattait que , parvenu à l'âge de tout voir, de tout observer, de tout retenir, la cour aurait du moins à redouter en lui un censeur muet , mais dont les secrètes observations deviendraient , pour l'avenir, des arrêts de faveur ou de disgrâce; et la perte d'un prince qui ne régnait pas encore , parut presque un changement de règne.

J'espère, messieurs , que vous me saurez gré de publier ici une anecdote que n'ont encore révélée ni les panégyristes, ni l'histoire. On a su, de la bouche même de ce prince, qu'il

avait reconnu le vice de son éducation, en lisant dans un nouvel historien, et pour la première fois, un fait rapporté dans toutes nos annales , que la maison de Charlemagne n'était pas encore éteinte quand la maison

de Hugues Capet monta sur le trône. Etonné que ce fait historique lui eût été dissimulé, même après huit cents ans , une triste réflexion le conduisit à regarder comme suspecte de flatterie l'éducation qu'on lui avait donnée. Il résolut dès ce moment de soumettre toutes ses idées à son propre examen , et à celui des hommes les plus instruits. Ce fut alors qu'il commença de rapprendre seul ce qu'on lui avait enseigné, de se créer une seconde fois tout entier. Ce fut alors que sa vertueuse modestie et sa généreuse émulation s'accrurent par le progrès même de ses lumières, et qu'un fameux artiste dont le ciseau a immortalisé les traits de plusieurs grands hommes, lui ayant demandé de faire son buste, il répondit : « Un jour, peut-être ! »

L'orateur que vous aviez choisi, messieurs, pour exprimer la douleur publique , eut la gloire de l'éterniser. 11 fera passer d'âge en âge le souvenir et l'exemple de cette seconde éducation que se donnait volontairement le jeune héritier d'un trône. Mais sur- tout quand il re-

présente , au milieu des lentes horreurs d'une mort depuis longtemps prévue , le dauphin développant avec simplicité toute la grandeur de son âme, il s'élève lui-même à toute la grandeur de son sujet. Il tire des lugubres spectacles que la lenteur de cette mort venait d'offrir à la désolation universelle, des effets aussi pathétiques que le génie de Bossuet en avait produit, en renouvelant d'un seul trait et par un mouvement inattendu, l'impression récente et terrible d'une mort soudaine. C'est là qu'enfin il abandonne ce luxe de parure , cette recherche d'ornements qui avaient gêné jusque-là l'usage de ses forces. C'est un tableau tracé de la main d'un grand maître, dont le coloris est vrai, l'expression touchante et simple, et où la hardiesse du pinceau n'altérant jamais la correction et la pureté du dessin, annonce l'heureux accord du génie toujours libre, et de l'étude toujours attentive , ce qui est dans tous les arts le point de la perfection.

Hâtons-nous, messieurs, d'abandonner le séjour des tombeaux, dussions-nous négliger quelque beau monument de sa gloire. Il en est un cependant qui appelle encore vos regards ; je m'exposerais à vos justes reproches, si je n'y arrêtais un moment votre attention.

Depuis près d'un siècle et demi que l'élo-

quence française fit tout-à-coup les plus rapides progrès , deux fois , dans un si long intervalle , elle eut à déplorer la mort de nos rois; et, il faut le dire à la gloire de nos orateurs , elle a osé , chaque fois , exercer le droit redoutable de la postérité. Massillon , à la mort de Louis XIV, ne craignit pas de balancer, avec un mélange d'admiration et de sévérité, les succès et les revers de ce règne , l'éclat de ses triomphes et leur danger, la prospérité apparente et la misère publique. A la mort de Louis XV , l'abbé de Boismont imita ce noble exemple ; et peut-être eut-il besoin d'une main plus prudente et plus sûre pour tenir cette même balance. Il s'écriait : « Heureuse la France, s'il eût osé se juger, s'il eût appris de son expérience à se défier moins de sa raison ! » Ainsi , sans jamais altérer la vérité des faits historiques , il laissa toujours dominer le caractère aimable du prince, sa modération, son âme juste et bienfaisante ; et la nation applaudit à l'orateur qui, dans une peinture fidèle, lui faisait retrouver les qualités d'un roi qu'elle avait si long temps adoré.

Mais je crois entendre la voix des censeurs ; leur sévérité m'avertit que, dans les plus parlait e> même de ses oraisons funèbres, on aperçoit encore quelques traces de ces défauts se-

4o DISCOURS

duisants qui avaient charmé ses premiers auditeurs. Il semble , diront les critiques inflexibles , que l'orateur , trop souvent occupé de plaire , ne sache pas disparaître pour ne laisser voir que ses héros , et attendre son succès , moins de chaque pensée en elle-même, que du succès entier de son discours. S'il doit peindre les vertus douces et modestes, il s'étudie à les couvrir de fleurs. A-t-il pour objet de ses tableaux l'Allemagne envahie , l'aigle des Césars incertaine , égarée, et cherchant sur quel trône elle doit arrêter son vol ? Il ne sait pas , comme Bossuet , se jeter sans précaution , mais sans embarras , au milieu du choc des empires ; et s'il a excellé souvent à représenter un beau personnage , il n'avait pas, au même degré , le talent des vastes compositions. Critiques sévères, pour désarmer votre censure, regardez en effet de quels traits il a su peindre Marie- Thérèse : « Simple à-la-fois et magnanime , sen- » sible et juste , élevée et populaire , éteignant » V éclat de son rang pour en augmenter le pou- » voir. » La beauté de ce caractère vous étonne et vous fait craindre d'ajouter foi à l'orateur; mais regardez sur le trône de France, et la vivante image de Marie-Thérèse vous garantira la fidélité du peintre et la ressemblance du modèle. Ce qui doit également désarmer la plus se-

vère critique , c'est la dernière palme qu'il obtint près de finir sa carrière oratoire. On crut voir l'éloquence ramenée aux beaux jours des anciennes républiques , quand elle déterminait les résolutions des peuples, quand elle méritait ce nom de reine du monde , que lui donnèrent ces villes fameuses , si long-temps gouvernées par leurs orateurs. Une de ces fondations qui honorent la génération présente , fut l'occasion de ce dernier triomphe. Ici, messieurs, nous pourrons admirer avec quelle habileté il s'empara des opinions qui dominent aujourd'hui parmi nous, et sut les animer, les diriger, leur donner d'heureux appuis, et les attacher aux principes les plus analogues à nos mœurs. On établissait dans Paris un hospice pour les militaires et les prêtres délaissés dans leurs maladies, au milieu de ce désert d'une ville immense où tout leur est étranger et inconnu. L'orateur sentit, avec une juste délicatesse, combien ilavait à ménager ce même sentiment dans ceux pour qui il invoquait la bienfaisance générale ; il évita de les confondre avec cette classe de citoyens indigents, qui n'ont de recommandation que leur misère, et n'attendent que de l'humanité ou de la religion les secours qu'ils implorent. Il osa donc invoquer, non la charité chrétienne, mais ce qu'il nomme la charité politique. Ce

n'est plus dans la chaire, c'est dans la tribune qu'il parle : ce n'est point la pieté qui le touche J c'est le patriotisme qui l'inspire. Il s'adresse à une nation guerrière ; il respecte le courage, enflamme la gloire, ménage l'honneur le plus susceptible. Il exalte toutes les passions nobles, et presse l'orgueil même de s'ennoblir par la bienfaisance. Quand ilsollicite ensuite les mêmes faveurs pour les ministres de la religion ; ce n'est point encore la charité chrétienne qu'il invoque, c'est toujours la reconnaissance nationale. Il représente la religion comme utile au monde ; ses ministres , comme les vrais consolateurs des infortunés ; ses pasteurs, comme les seuls pères du malheureux peuple des campagnes. Il prouve aux philosophes incrédules la prééminence de la religion sur leur doctrine , par son influence sur le bonheur public ; et si, dans ses derniers mouvements, il n'avait pas sanctifié par la piété cette bienfaisance politique et purement humaine, on aurait cru entendre et voir un orateur athénien ouvrant le Prytanée à tous les vieillards qui ont bien mérité de la patrie.

Ainsi, les grands talents que la nature lui avait prodigués, long-temps négligés dans sa jeunesse, s'étaient chaque jour enrichis, embellis, perfectionnés, en adoptant avec choix

DE RÉCEPTION. Ifi

ces idées toujours plus sérieuses , et ce goût d'utilité publique que nous devons à des lumières nouvelles.

Laissons donc murmurer contre les progrès de notre siècle ces éternels détracteurs que tout succès offense , que toute lumière blesse , dont les cris sinistres et décourageants commencèrent dès les premiers beaux jours de notre littérature, et qui se sont transmis, depuis la renaissance des lettres, la manie héréditaire d'en présager toujours également la prochaine décadence.

Loin de nous cependant , messieurs , le fol enthousiasme non moins que la délraction injurieuse. Loin de nous les dangereuses illusions des fanatiques admirateurs de nos progrès : leurs yeux éblouis ne savent plus discerner nos pertes. On croirait , à les entendre, que tout s'est perfectionné sur la terre, que le jour vient d'être séparé des ténèbres, que les vertus sociales sont de modernes découvertes.

Mais quelles mains assez sûres oseront balancer nos acquisitions et nos pertes, nos espérances et nos craintes? Cherchons plutôt et plus utilement sans doute, dans les exemples fameux du progrès et de la décadence des nations, qfoellefi sont les véritables causes qui peuvent accélérer ou ralentir ces favorables ou

funestes alternatives. Reconnaissons par quelle heureuse liberté, sagement conservée sous l'autorité même de ses vainqueurs , Athènes demeura , pendant six cents ans , le séjour des lettres et l'école du monde : voyons après les beaux jours de ses triomphes, Rome qui déjà commençait à pressentir sa chute, recouvrant les sciences, les arts et les mœurs, sous les Titus, les Trajan et les Antonin.

Animé par de si grands exemples et par une comparaison si favorable , dois-je rappeler ici, messieurs, tous ces immortels événements du règne que nous bénissons, la liberté vengée ou protégée dans les deux hémisphères ; nos flottes créées par un prodige de lapuissance souveraine, et sortant, tout-à-coup, du sein des mers ; les écueils autrefois fameux par nos désastres , changés en abris salutaires ou en arsenaux formidables. Laissons des merveilles tant de fois célébrées. 11 est plus doux de contempler les vertus protectrices assises sur le trône, donnant une nouvelle direction aux sciences, aux lettres, à l'émulation nationale ; l'agriculture perfectionnée ; notre sol enrichi de productions étrangères ; le commerce réunissant les peuples rivaux ; la navigation cherchant des routes inconnues ; tous les trésors de l'érudition ouverts au travail ; les sages consultés par-tout où la

science est nécessaire ; tous les beaux-arts employés à l'encouragement de toutes les vertus; et la sculpture même, qui se jouait dans nos palais et dans nos jardins sur des dieux imaginaires , ennoblissant son ciseau, et l'employant à déifier la véritable gloire ; l'industrie suppléant la nature , faisant revivre pour la société ceux que de parfaits organes en tenaient séparés, et par ces étonnants prodiges, les sourds appelés à l'usage familier des langues ; les aveugles à la pratique de presque tous les arts.

Il est plus beau de contempler un souverain consultant le vœu des peuples sur les besoins de la monarchie, appelant, de toutes les provinces, autour de son trône, une nombreuse élite de ses sujets : événement que la France n'avait point reçu depuis que la culture des lettres commença de polir les esprits, d'adoucir les mœurs , et de favoriser le progrès des utiles connaissances. Aussi, dans quel autre siècle la nation française , convoquée pour ces importants conseils, a-t-elle montré, tout ensemble , plus de lumières et plus de dignité, un désir plus unanime du bonheur général , et plus d'égards pour les vraies prérogatives des différents ordres ; un sentiment plus juste de l'honneur personnel, et une déférence plus attentive à l'opinion publique ; un respect plus soumis

pour l'autorité souveraine, joint à une connaissance plus réfléchie des droits de l'homme et du citoyen ? Heureuse et singulière époque, où l'aspect d'un désastre imprévu a produit cet avantage inappréciable de resserrer les liens d'une estime mutuelle entre les différents ordres de l'état; époque honorable pour la France qui retrouve dans son sein , et depuis le chef de sa noblesse , le prince auguste qui présida cette assemblée, et y donna de si beaux exemples, jusqu'aux citoyens représentants du peuple, tant d'hommes éclairés, vertueux, et qui , appelés par le choix du roi , ont paru l'être par les suffrages de la nation !

Vous, messieurs, qui revenez au sein des lettres, après avoir acquis de si justes droits à la reconnaissance publique, recevez-en ce premier hommage par ma faible voix ; c'est sur l'un de vous que va reposer l'exécution de ces grandes promesses, et la nation s'y confie avec sécurité. Est-il rien qu'elle ne doive attendre d'un nom que chérissait Henri IV, des vastes connaissances qui ont contribué à l'éclairer elle-même , et de vertus héréditaires, souvent éprouvées dans les temps les plus difficiles de la monarchie ?

Et vous, sages interprètes des provinces, dont la présence est aujourd'hui, dans cette as-

DE RÉCEPTION. 4y

semblée, un ornement nouveau, retournez dans vos villes , au milieu des bénédictions des peuples. L'histoire conservera vos noms chers à la France , et vous offrira pour modèles aux générations suivantes. Redites à vos concitoyens que vous avez vu sur le trône un roi magnanime dans ses desseins , et simple dans ses mœurs , s'occupant , avec une vigilance paternelle , de toutes les parties de ce bel empire ; embrassant dans ses soins cette portion de son peuple si intelligente, si délaissée dans les souffrances, le premier monarque français qui ait mérité cet éloge, un roi qui n'a montré du jeune âge que l'ardeur pour le bien , qui ne cherche dans le pouvoir suprême que le bonheur public, et qui n'envisage dans ces nouvelles institutions accordées à nos vœux pour régénérer nos provinces, que la perpétuité même de sa bienfaisance.

REPONSE

DE M. DE RULHIERE,

Page 1