‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 2 sur 75 · DIRECTEUR DE L ACADEMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DIRECTEUR DE L ACADEMIE FRANÇAISE

An discours de M. de Nicolaï, premier président de la chambre des comptes , élu à la place du marquis de Chastellux , et qui vint prendre séance le jeudi 12 mars 1789.

Monsieur ,

Vous voyez un exemple remarquable de l'égalité qui fait la base de notre institution. Le temps n'est pas loin où je fus adopté dans cette république littéraire ; et déjà le sort , qui dispose seul parmi nous des rangs et des dignités, me donne ici, pour quelques moments, les fonctions les plus honorables. Je devrais m'en féliciter ; mais puis-je , sans la plus vive douleur , occuper cette même place où fut assis pour me répondre M. le marquis de Chastellux , auquel vous succédez? Il élevait en ma faveur une voix plus éloquente que la mienne ; il employai une ingénieuse adresse à détourner

Sô RÉPONSE DE M. DE RULHIERE

vers moi quelques mouvements de cette bienveillance publique , que tout servait à lui concilier. Mes fonctions sont aujourd'hui moins difficiles.

A votre nom, monsieur, tous les esprits sont frappés de cette longue succession héréditaire d'une même dignité , une des plus belles de ce royaume , transmise de génération en génération , et sans aucun intervalle, de vos ancêtres jusqu'à vous ; toujours obtenue de la constante faveur de nos rois ; toujours sans concurrence ; et dont les suffrages publics, unanimes pendant plusieurs siècles , semblent prédire la perpétuité dans votre famille.

Comment et par quel art, dans une nation si mobile, au milieu de tant de cours orageuses , et quelquefois au milieu des plus sanglantes dissensions , sous tant de règnes , tantôt défiants et sévères , tantôt fermes et superbes , tantôt faibles et agités , s'est maintenue dans ce calme toujours égal cette élévation toujours la même , que rien jamais n'a pu ébranler? Dans quelles annales trouvera-t-on un second exemple de cette nombreuse dynastie de magistrats du même sang, du même nom, se ressemblant tous entre eux par des vertus qui forment un caractère de famille, par leur attachement aux mœurs antiques , une simplicité digne des pre-

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miers âges, une sorte de hauteur imposante qui jamais n'avait rien d'offensant, parce qu'elle tenait uniquement à la gravité de leur état et à la gravité de leurs mœurs ? La plupart d'entre eux, parvenus à la plus vénérable vieillesse, ont montré de siècle en siècle les vertus de l 'âge précédent. La dignité d'une si belle magistrature était jointe à tout ce que les années impriment d'auguste et de sacré sur un front blanchi par de longs services. La considération dont jouissaient de plus en plus ces vieillards si justement respectés, servait tout-à-la-fois de protection et d'exemple àleursjdescendants ; et c'est ainsi que , pour assurer la constante fortune de leur famille, la destinée favorisait leur sage ambition ; la vertu était leur unique intrigue ; le respect public leur première recommandation.

Est-il plus avantageux au bien général des sociétés , que chaque homme se renferme dans les limites d'une seule profession , s'attache de préférence à des vertus d'état , développe dans une seule étude toutes les forces de son génie, et laisse encore à ses enfants l'héritage de sa longue expérience, que ceux-ci accroissent à hîur tour dans des travaux semblables ? Est-il au contraire plus avantageux que chaque citoyen , cherchant à perfectionner en soi toutes

les facultés humaines, multipliant en quelque sorte ses talents par ses devoirs et ses devoirs par ses talents, serve tour-à-tour la patrie dans les temples, dans les tribunaux, dans le sénat, dans les cours étrangères, et sur les flottes , et dans les armées? Si j'avais à balancer ces deux opinions , qui semblent avoir divisé les législateurs, me tromperais-je, messieurs, en assurant que Fune peut donner aux sociétés humaines plus de stabilité, et l'autre plus de splendeur? Regardez, dirais-je , ces peuples dont la civilisation remonte bien au delà de tous les temps connus; dont la sagesse, respectée encore aujourd'hui des Européens leurs oppresseurs, instruisit , il y a près de trois mille ans, les plus anciens sages dont l'Europe se vante ; renommés dans tous les âges par leur modération au milieu des richesses et des délices que la nature leur prodigue , et par leur mollesse au milieu même de cette tempérance : n'est-ce pas à l'invariable séparation de leurs différentes castes qu'ils doivent cette espèce de perpétuité de leur religion, de leurs lois, de leurs usages et de leurs mœurs? Mais ces nations dont la durée plus passagère et plus brillante a laissé un souvenir et des monuments qui ne périront jamais, les Grecs nos modèles , les Romains nos vainqueurs , ne devaient-ils pas

leur supériorité sur les autres peuples à cette ambition ardente, à cette émulation générale qui portaient chacun d'eux à s'élever tous à-lafois par tous les sentiers de la gloire? Peut-être aurais-je montré ensuite que cette distinction établie parmi nous entre les différents devoirs des citoyens , n'y tient d'aucune manière aux principes ni aux vues d'une constitution uniforme et sagement méditée ; qu'à la vérité une religion sainte a exigé que ses ministres se dévouassent uniquement à son culte ; mais que la séparation des autres états a pour époque ce temps d'épaisses ténèbres où ceux qui portaient les armes étaient devenus incapables de suivre, de lire même des lois écrites ; et que toutes nos maximes, à ce sujet formées au hasard et par le mélange d'institutions successives et d'usages toujours variables, sont un tissu d'inconséquences et de contradictions.

Mais, sans me jeter ici dans les difficultés, et peut-être dans les périls de cette importante discussion, je dirai seulement que, depuis cette ancienne époque, votre maison, monsieur, est la seule en France qu'on ait vue, dans un même moment, parvenir aux plus grands honneurs de ces trois professions séparées , posséder ensemble 1rs premières dignités du sanctuaire , celles des tribunaux, celles de la guerre. C'est

la seule dont la sage ambition ait su constamment s'élever au-dessus des préjugés français , préférer ses honneurs héréditaires à de plus éclatants, quand ils l'eussent détournée de la route aplanie par vos aïeux; déposer plus d'une fois les armes après les avoir portées avec gloire ; et, reprenant les paisibles fonctions de la magistrature, ramener parmi nous cette maxime du peuple-roi : « Que la robe de » paix doit être préférée à l'habit militaire, et » le règne des lois à l'empire de la force. »

Entre tous les exemples que je pourrais choisir, on me saura gré de rappeler celui de votre aïeul. Il servait dans l'une de ces compagnies célèbres que la France a vu réformer avec un si juste regret, composées pendant plus d'un siècle de toute la fleur de la jeune noblesse française , qui acquéraient un nom immortel dans les combats , et revenaient porter dans leur conduite à la ville quelque licence peutêtre, mais plus encore de généreuse émulation, de bravoure et de grâce. On commençait le siège de Yalenciennes ; cette ville faisait prévoir une longue résistance ; les mousquetaires sollicitaient d'être envoyés seuls à l'attaque d'un ouvrage extérieur, où déjà l'élite des autres troupes avait été repoussée. Louis XIV apprit alors que le fds aîné du premier président de

la chambre des comptes, destiné à cette même place , venait de mourir à Paris ; il fit appeler le jeune Nicolaï, l'instruisit du malheur de sa famille , lui ordonna de partir aussitôt pour aller consoler la vieillesse de son père, et daigna , pour première consolation , lui en assurer la survivance. Le jeune homme tombe aux pieds du roi , et s'écrie : « Sire, dans quel- » que état que je serve votre majesté, elle ne » peut pas vouloir que j'y entre déshonoré. » Le roi applaudit à ce sentiment ; et le jeune Nicolaï, déjà premier président, fut un de ceux qui attirèrent le plus les regards de toute l'armée, dans cet assaut à jamais mémorable où ce jeune essaim de héros se précipita de retranchements en retranchements, et de périls en périls , avec une valeur si impétueuse , que la ville, vainement rassurée au milieu de ses innombrables remparts, se vit en un instant assaillie jusque dans ses places publiques, et fut emportée encore tout entière.

Parmi vos nouveaux confrères , il en est , monsieur , qui l'ont connu dans sa vieillesse , cet homme d'un caractère véritablement antique , conservant sous la sîmarre ce ton ferme , cette franchise courageuse qu'il avait prise sous la cuirasse ; inaccessible à toute espèce de crainte , économe comme les Fabricius et les

Caton , mais incorruptible comme eux , paraissant quelquefois avec un front sévère au milieu de la cour licencieuse du régent , et , par quelques mots hardis et simples , faisant plus d'impression sur ce prince magnanime , que les autres magistrats par le pathétique ou la véhémence des harangues les mieux étudiées ; répondant à l'offre secrète d'une pension : « Monseigneur, les pensions inutiles sont une » des profusions qu'on vous reproche. » Et lorsque parut la fameuse défense de garder chez soi aucune monnaie d'or ni d'argent , et que , pour l'exécution d'un arrêt si étrange , on faisait de rigoureuses recherches dans toutes les maisons , Nicolaï , après avoir publié que 5> si on osait venir chez lui , il ferait ( ce fut » son expression) un mauvais parti aux cu- » rieux , » dit au régent : « Je garde cent mille » écus , parce qu'au train que prennent les » affaires , le roi aura besoin des offrandes » de ses sujets ; et cette somme , j'irai la lui » offrir le jour qu'il sera majeur. »

J'ai dû prendre quelque plaisir à rappeler la mémoire de ce vieillard ; une circonstance particulière la fera éternellement chérir par tous les hommes de lettres : il fut le tuteur de Voltaire. On sait, monsieur , que Voltaire était né sous les auspices de votre maison. Son

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père , officier de la cour souveraine que vous présidez , voyait avec une égale inquiétude un de ses fds recherché des grands , emporté loin des routes de la fortune , par la passion des lettres et de la gloire , par le goût de la dissipation et des plaisirs ; l'autre , dévot , austère et chagrin , se dénuant de tout pour secourir les prosélytes obscurs d'une secte persécutée et proscrite. Il craignit que tous ses biens ne se perdissent par des prodigalités d'un genre si différent ; il pria, en mourant , M. de Nicolaï de se charger de la tutelle de tous les deux ; et pour les restreindre et les gêner plus sûrement , il alla même jusqu'à lui substituer leur héritage. Ce testament ne parut à M. de Nicolaï qu'un titre pour les adopter tous deux ; et les jugeant avec plus d'équité que n'avait fait leur père, il ne tarda pas à leur rendre la libre disposition de leur fortune. Mais il continua de regarder Voltaire comme, son fils ; il prit sur lui tous les droits d'un père économe , quoique facile et indulgent ; il l'avertissait , le grondait , l'embrassait, s'attendrissait avec lui ; et M. de Voltaire a toujours conservé pour ce nom la plus tendre reconnaissance et une sorte de piété filiale.

On s'étonnait cependant que l'éclat des ta-

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lents littéraires, et cette gloire même que donne quelquefois le seul amour des lettres , eussent manqué jusqu'à présent à une famille environnée de tous les autres honneurs. Elle vous devra, monsieur, ce lustre nouveau. Dans les premiers jours de ce règne, lorsque la France, rajeunie avec son souverain , s'enorgueillissait de voir sur le trône toutes les vertus , partage de son jeune roi, et toutes les grâces de sa jeune reine ; vous , monsieur , chargé de porter au pied de ce trône les hommages de la plus ancienne cour de cette monarchie , vous sûtes réunir à des louanges ingénieuses et dont tous les cœurs avouaient la vérité , non l'adroite insinuation des courtisans , mais cette franchise respectueuse et calme qui convenait à la dignité de vos fonctions. En combien d'autres occasions plus épineuses , votre éloquence , naturellement riche , élégante et sage , n'a-t-elle pas rempli dignement l'attente du public toujours si difficile , et tout ce que les circonstances mobiles d'une administration souvent incertaine ont exigé de vous ! et dans quel temps encore ? Lorsque la diversité des opinions, la chaleur des partis , le poids d'un grand nom et d'une éclatante magistrature fixaient tous les yeux sur la conduite que vous alliez tenir , et exposaient vos moindres

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paroles au danger de toutes les interprétations.

Dans les fréquents changements de ces administrateurs des finances , qui tour- à- tour et si rapidement ont cédé aux difficultés , ont trompé nos espérances , ont succombé sous la grandeur de leurs entreprises , et dont chacun est venu tour-à-tour prêter entre vos mains un serment tant de fois inutile ; de quelle fécondité d'esprit n'avez - vous pas eu besoin pour varier toujours un fonds toujours semblable, renouveler sans cesse notre espoir, faire valoir dans chacun d'eux les qualités qui l'avaient fait choisir ; rappeler aux uns leurs devoirs , aux autres leurs vertus , à ceux - là leur réputation prématurée ; précautionner celui-ci contre son penchant à plaire , contre son amour de l'éclat et du bruit ! Votre franchise s'accroissait avec les malheurs publics ; les louanges adroites, que vous leur donniez , prenaient peu-à-peu le ton des leçons et des conseils. Chacun de ces discours est un portrait fidèle, crayonné d'une majn hardie, mais légère et circonspecte ; et d'habiles physionomistes auraient pu y reconnaître d'avance le destin de ces administrations passagères.

Il est , pour les tribunaux français, des fonctions plus augustes ; elles Tétaient alors d'au-

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tant plus que ces tribunaux étaient demeurés seuls interprètes d'une nation dispersée dans ses vastes provinces : je veux parler des remontrances, précieux vestiges de cette liberté dont le sentiment ne s'est jamais éteint dans nos coeurs. Avec quelle tendre vénération pour un souverain justement adoré ; avec quel noble mélange de soumission et de franchise vous avez porté la lumière dans les abîmes de la déprédation , vous avez déféré au roi les effrayantes faillites de cinquante comptables en moins de vingt ans , et les scandaleuses récompenses qu'avaient obtenues ces comptables infidèles!

Dans cet ébranlement général qui a menacé récemment en France tous les temples de la Justice , obligé d'élever la voix, vous avez développé dans votre éloquence cette tristesse majestueuse, cette résignation forcée, pleine d'une douleur profonde , et dont les seuls accents auraient suffi pour donner à voire obéissance même toute la dignité, toute la fermeté de la plus courageuse réclamation. C'est alors qu'au nom de cette cour suprême dont vous deveniez l'organe , vous avez ajouté une force nouvelle à la demande déjà faite des Etats généraux ; vous avez supplié le souverain de rendre à ses peuples le droit d'être consultés sur

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le choix et l'étendue de leurs sacrifices ; et vous vous êtes acquis le plus beau titre à la reconnaissance nationale.

Dois-je m'arrêter ici, et craindre de porter plus loin cette rapide analyse de vos discours publics? Dissimulerai - je que cette académie s'honorait d'avoir vu s'élever de son sein plusieurs voix éloquentes qui avaient défendu les droits , les intérêts , les réclamations du peuple ? L'un de nous , accoutumé à vaincre dans les débats judiciaires , s'est animé pour une cause qui valut tant de palmes aux orateurs romains. Un autre , fréquemment exercé à combattre l'hydre des préjugés avec les doubles armes du raisonnement et du ridicule , a employé dans cette discussion nouvelle la sagacité d'un philosophe qui sait remonter aux principes des sociétés. [Jn autre a encore embelli les leçons de la plus belle littérature, par le pronostic et le développement des progrès que prépare à l'éloquence française un changement si favorable. Nous avons entendu dans ce lieu même le chantre des Saisons , le peintre ingénieux des campagnes, défendre la cause de leurs habitants. Enfin j'oserai le dire, puisque, les secrets d'une assemblée auguste ont été divulgués : les réclamations du peuple ont été • (cueillies, soutenues, protégées par ceux

même qui, dans tout l'éclat (Tune haute naissance et des plus éminentes dignités, viennent ici partager nos travaux et jouir assidûment de l'égalité littéraire.

Yous avez, monsieur, sous les yeux de la France attentive, cru devoir envisager d'un autre point de vue ces mêmes intérêts; et par votre adoption dans un tel moment, l'académie a prouvé qu'elle ressemble à ces lycées antiques , à ces retraites des anciens sages , où les hommes d'état, réunis aux poètes et aux orateurs, venaient discuter ensemble les grandes questions de la morale et du goût , en oubliant les différents partis qu'ils suivaient dans les affaires publiques.

L'académicien que vous remplacez peut vous offrir les plus singulières preuves du bonheur que ce goût des lettres répand sur toute la durée de la vie ; et, dans ce nouvel aspect, j'entreprends, non sans crainte, d'ajouter quelques détails au portrait que vous en avez tracé avec tant d'élégance, de sentiment et de vérité. Environné de tous les avantages que procure une naissance illustre , il devait à la nature un génie étendu et facile , un caractère élevé , un cœur sensible ; il lui devait des traits séduisants, où la noblesse se mêlait à la vivacité, à la candeur et à la grâce. De tels avantages doivent

être comptés quand ils servent à prêter de nouveaux charmes aux plus précieuses qualités de Tâme. Combien d'autres , dans les premières illusions de la jeunesse, et peut-être séduits encore par quelques exemples, auraient fondé sur ces dons naturels les soins de leur fortune, les espérances de leur ambition , le bonheur de toute leur vie ! Mais il cultiva son esprit par la réflexion, sa raison par le savoir, ses talents par le commerce intime et familier de tous les beaux-arts. Il joignit aux vertus de sentiment, guides quelquefois infidèles, toutes celles que peut donner l'étude de la morale. Vous avez observé, monsieur, qu'au moment où il sortit des mains qui avaient formé son enfance , lorsqu'il entrait dans cet âge où les études d'un jeune homme , affranchies de toute surveillance, ne sont plus dirigées par les soins d'un maître, et peuvent se fixer par son propre choix ou errer au gré de ses caprices, parut cette immense collection de toutes les connaissances humaines, qui excita tant de mouvements dans le monde littéraire. L'aspect de ce grand édifice étonna moins ses regards qu'il ne charma son imagination. Il ne tarda pas à s'enfoncer, < omme au hasard, et avec la plus infatigable audace, dans tous les détours de ce vaste labyrinthe ; il s'enflamma d'une même ardeur

pour tant d'objets d'étude et de méditation. Ce fut là qu'il prit d'abord cette curiosité inquiète , ces goûts vagues et indéterminés dont aucun ne devient une passion dominante , et que l'occasion seule attache pour un moment, et par une préférence passagère , à un objet plutôt qu'à un autre ; disposition dangereuse pour Fhomrae qui se dévoue uniquement aux sciences , mais favorable dans un jeune homme prêt à s'élancer dans la carrière de l'ambition et de la gloire , et qui attend de conjonctures encore incertaines sa première résolution et ses succès.

Il est trop vrai que la réputation d'aimer les lettres et de fréquenter ceux qui les cultivent, n'était pas alors sans quelque péril : mais ne sera-ce pas les honorer et les venger, que de faire voir comment elles ont en effet contribué à ses succès dans tous les genres , embelli toutes les situations où il s'est trouvé, tous les événements de sa destinée, récompensé pendant toute sa vie le courage qu'il avait eu de se déclarer pour elles ? Et d'abord cette gloire que vous lui avez justement attribuée, monsieur, d'avoir donné à la France un grand exemple, d'avoir naturalisé parmi nous l'inoculation, cet art effrayant, mais salutaire, où le mal même devient le préservatif de l'excès

du mal , il la dut uniquement, cette gloire , à la confiance qu'il accorda aux hommes de lettres, à la conviction qu'il reçut par l'évidence de leurs raisonnements et de leurs calculs. C'était sur des criminels que l'Angleterre avait fait l'heureuse épreuve de cet art nouveau ; le marquis de Chastellux fit cet essai sur lui-même. Il se dérobe à sa mère dont il est adoré, dont la tendresse se serait alarmée , dont la dévotion plus craintive se serait plus effrayée encore ; et bientôt il reparaît devant elle avec tous les symptômes de ce mal redouté , mais qui n'étaient plus alors que les indices de la guérison et les gages de la sécurité. Il court chez M. de Buffon et lui dit : « Je suis sauvé ;- » mon exemple en sauvera bien d'autres. » La Suède décernait , dans ce même moment , une couronne civique à une mère dont la piété véritablement maternelle avait enhardi ses concitoyens par l'exemple qu'elle avait donné sur ses propres enfants. La première action publique du marquis de Chastellux fut de mériter, par sa généreuse confiance et son propre dévouement, une pareille couronne.

Lorsque, semblable à Xénophon, il passa de l'école des philosophes dans celle des héros, il recueillit, comme le disciple de Socrate, dans plus d'une guerre, et comme lui encore dans

Œuvres diverses. £

des contrées lointaines , sous des cieux étrangers, mais toujours sous les tentes de son pays, le fruit des paisibles études.

Sans doute son nom , ses talents militaires , son courage , lui ont seuls assuré , dès son entrée dans cette carrière , un avancement rapide. A eux seuls il dut l'avantage d'être choisi, jeune encore , pour apporter à Versailles les drapeaux d'une ville conquise : mission brillante et d'un favorable augure, où il semble que ce soit la gloire elle-même qui présente à la nation un jeune guerrier dans la joie d'un triomphe et dans tout l'éclat de cette préférence que lui accorde un général victorieux. Mais il fut le premier qui , de la tranquillité des travaux littéraires , porta jusque dans le bruit et le tumulte des camps, cet usage si consolant pour l'amitié , si encourageant pour la vertu , cet usage qui ne s'était alors introduit que dans les sociétés savantes , de consacrer par des éloges funèbres le souvenir récent de, ceux qui ont été utiles, et dont une longue mémoire peut être utile encore. Combien de grandes actions nous ont été transmises par ces premiers essais de sa plume ! Cette guerre qui , dans le court espace de sept années^ a coûté plus de sang au monde que n'en fit verser, pendant l'espace de trente ans , cette autre guerre dont retentissent

toutes les histoires du siècle passé , malheureuse pour la France, si on considère l'ensemble des événements , fut cependant remplie de brillantes victoires, de faits mémorables qui, au milieu de nos désastres, ont honoré le nom français. Souvent même la valeur particulière trouve plus d'occasions de se signaler dans le malheur général : c'est en s'exerçant contre les difficultés que se développent les grands talents et les grandes âmes. Nos revers, souvent balancés par d'heureux succès > ont été l'école où se sont formés ceux qui, depuis, ont vengé la nation, et sont encore aujourd'hui son espoir. Mais deux des héros qui s'y étaient le plus distingués , Closen et Belsunce , succombèrent aux funestes suites des dangers qu'ils avaient courus , des longues fatigues qu'ils avaient éprouvées. L'enthousiasme de la vertu, de la gloire et de l'amitié dicta au marquis de Chastellux leurs éloges funèbres. Il eut la consolation d'immortaliser ses maîtres, ses amis, ses émules : tel fut son début dans la carrière des lettres.

Ce qu'il a fait dans un autre hémisphère (car il n'est plus aucune partie du monde où l'officier français ne doive s'attendre à porter son courage et à retrouver sa renommée), vous l'avez retracé, monsieur; mais je rappellerai

avec quel sentiment de joie les nouvelles républiques américaines, formées par des hommes instruits dans toutes les sciences de l'Europe , virent arriver parmi nos généraux un homme instruit dans toutes les sciences de l'Amérique , petit-fils de d'Aguesseau, et qui avait pour aide-de-camp le petit-fils de Montesquieu ! De tels noms réunis, de tels noms révérés de tous les peuples, annonçaient à ces sages et hardis défenseurs de leur patrie et de la liberté, des protecteurs dignes d'une si belle cause ; c'était, parmi leurs alliés , retrouver leurs propres vertus. Vous avez indiqué qu'au milieu de tant de projets différents, inspirés par un même zèle , il contribua le plus à former cet heureux accord qui produisit bientôt des victoires si décisives ; et moi je rappellerai que, dans ces vastes contrées où les sociétés savantes se formaient avec les premières assemblées des citoyens, où les académies naissaient avec les villes , où la philosophie , uniforme dans ses desseins, posait les bases de treize gouvernements divers , tout citoyen éclairé et vertueux le regardait comme un concitoyen. Vous avez redit le nom de ces hommes célèbres dont l'amitié suffirait seule à sa gloire ; et moi je dirai que , des extrémités de ce nouveau monde , une lettre qu'il reçut après son retour en France ;

et dans laquelle on le consultait sur les plus grands intérêts de ces naissantes républiques , commençait par ces mots : « Mon ami , je ne vous connais pas; » tant sa seule renommée avait inspiré pour lui de tendres affections !

Ses délassements , au milieu de ses travaux de tous les genres, il les cherchait parmi ces amateurs éclairés des lettres que nous voyons encore les cultiver avec succès, les protéger sans faste , les encourager sans engouement et sans erreur. C'est là que , mêlant à son gré le raisonnement et la plaisanterie, l'érudition et le badinage, les plus graves entretiens et les jeux d'esprit les plus inattendus, toujours prêt à porter l'agrément dans les choses sérieuses , et jamais la fausse importance dans les choses frivoles, il conserva ce charme d'esprit et de caractère jusque dans ces agitations, et, pour ainsi dire, ces troubles que je vais maintenant décrire.

Depuis long-temps , en France, une grande division avait commencé de régner dans les esprits. Chaque jour voyait remettre en question quelques-unes des opinions qui avaient paru les plus incontestables; celles que le suffrage de tous les siècles semblait avoir confie rées ; les principes que les anciens nous avaient transmis sur les beaux-arts; les prin-

cipes même de la société, ceux de la morale, ceux du goût , ceux des sciences militaires ; tout devenait matière à la diversité des sentiments , à la violence des disputes , à l'animosité des partis. Et , par un malheur attaché au caractère impétueux et léger de notre nation , la neutralité, que dis-je ? l'impartialité ne nous est jamais permise ; la modération même est bannie et proscrite. L'exagération qu'on reprochait autrefois à notre langage , se fait maintenant sentir jusque dans nos opinions les plus indifférentes. La louange la plus sincère, si elle n'était que juste et vraie , nous paraîtrait le plus souvent une critique adroite et dissimulée : qui n'est pas enthousiaste, passe aussitôt pour détracteur. Ce qu'on blâme , il ne suffit pas de le trouver défectueux : qui n'est pas détracteur passe aussitôt pour enthousiaste; en cela, semblables encore à ce peuple ingénieux , passionné et frivole, avec qui nous avons tant d'autres ressemblances , et à qui les lois mêmes de Solon avaient fait un devoir de la partialité. Dans Paris comme dans Athènes, Diogène , au milieu de ce mouvement général, se croirait forcé à ne pas demeurer oisif, et à paraître du moins agiter son tonneau. Non , ce n'est dans aucune de ces deux villes qu'aurait pu jouir d'une considération toujours égale ,

ce modèle de modération et de sagesse, cet ami célèbre de tous les fameux rivaux qui, de son temps , se disputèrent la palme de l'éloquence et le gouvernement du monde. Atticus ne pouvait soutenir qu'à Rome cette neutralité épicurienne qu'il embrassa par un choix libre , qu'il conserva toute sa vie , toujours fidèle à l'amitié , toujours neutre dans les dissensions , attaché à tous les grands hommes de quelque parti qu'ils fussent , les servant avec un zèle infatigable dans leur fortune privée , dans leurs intérêts personnels, et refusant avec une constance que l'amitié même la plus tendre ne pouvait ébranler , de prendre jamais aucune part à leurs intérêts de faction.

Mais si ce modèle est trop étranger pour nos mœurs , il est un autre exemple à proposer et à suivie ; et j'ai maintenant à peindre un homme modéré , entraîné dans toutes nos agitations, prenant part à nos disputes les plus animées , non pas sans une vive chaleur , sans une persuasion forte , mais sans se laisser dominer par l'esprit de parti , sans emportement, sans animosité ; ardent ami de ceux qui avaient les mêmes goûts , les mêmes opinions , jamais ennemi de leurs adversaires; c'est là peut-être l'Atticus français.

Ce mouvement universel commença par Tin-

troduction d'une musique étrangère ; et commesi ïa destinée prenait quelque plaisir à renouveler dans deux villes semblables les mêmes événements, on vit en effet se renouveler parmi nous ce que l'arrivée des chanteurs ioniens avait autrefois produit dans Athènes , où les uns trouvaient cette musique d'Ionie plus vive, plus mélodieuse que l'ancienne mélopée ; les autres, plus molle et plus efféminée; où ceuxci se plaignaient que le charme des sons y dominait sur le sens des paroles; et les autres admiraient avec transport une expression plus juste , plus énergique, plus passionnée. A cette première dissension, qui , dans toute la France, alluma des haines que le temps n'a pas encore calmées , qui rompit d'intimes liaisons que le temps avait respectées , qui divisa les sociétés les plus unies , les corps littéraires , les familles même , peu s'en fallut que le gouvernement ne fît, comme autrefois dans la Grèce y couper les cordes -de ces lyres étrangères. Nous ne disions pas , comme les plus sages des Athéniens , que cette révolution dans la musique nous menaçait d'une révolution dans les mœurs , d'un changement total dans l'état. La sagacité de nos conjectures n'atteignit pas si loin dans l'avenir. Observons cependant que , dans ces révolutions du goût général , il est

inévitable que les vieillards, attachés à tout ce qui leur rappelle d'anciens plaisirs, ne nous paraissent trop aisément ridicules ; et c'est ainsi que, dans les mœurs publiques, tout s'enchaîne , tout se tient par des nœuds souvent imperceptibles. C'est ainsi que , dans le cours d'un fleuve immense , quelques herbes , quelques grains de sable s'accumulent , les îles se forment , le cours des eaux se détourne , et tout l'aspect d'un pays est changé.

Le marquis de Chastellux , passionné pour tous les arts qui embellissent la société , ne tarda pas à se montrer dans cette arène en amateur éclairé de deux arts charmants ; mais en homme qui avait cultivé l'urbanité de ses mœurs autant que celle de son esprit. Il composa un ouvrage plein de goût , de finesse et d'agrément, accueilli en France, non sans contradictions , généralement accueilli des étrangers, qui virent avec plaisir un Français justifier la préférence qu'ils accordent à cette musique sur la nôtre ; et continuant de servir avec zèle le parti qu'il favorisait , il ne mêla dans ce premier combat , dans cette victoire si disputée , aucun sentiment qui pût jamais altérer le bonheur dont cet amour des beauxarts l'a fait jouir.

(-<* fut encore vers ce temps que nous vîirn^

s'accréditer dans la littérature , dans la philosophie , dans l'administration même du royaume , une opinion nouvelle qui se fonde sur les progrès nécessaires et irrésistibles de l'esprit humain ; opinion qui a conduit ses plus intrépides défenseurs jusqu'à soutenir que tous les siècles précédents , les plus célèbres même , ne nous offrent véritablement aucun modèle. Tous les principes et toutes les conséquences de ce nouveau système , s'ils ont trouvé de sages partisans et de nombreux zélateurs, ont également trouvé de nombreux et de sages antagonistes ; et , à ce sujet, je développerai une anecdote littéraire que vous avez rapidement indiquée , monsieur , et dont je fus le confident.

Le marquis de Chastellux, attaché à cette opinion séduisante , qui s'est reproduite dans tous ses ouvrages, en s'y appropriant à chaque sujet qu'il voulut traiter, rencontra dans les sociétés spirituelles et savantes , où ses plus tendres liaisons s'étaient toujours formées, un homme qui fixa aussitôt toute son attention , le sévère abbé de Mably , partisan des vertus antiques , aussi passionné pour la liberté et pour la morale qu'indifférent à la fortune , dont la raison renforçait 3e caractère , et dont le caractère fortifiait la raison ; inébranlable dans

ses principes austères, fruits de ses longues études et de ses sages méditations; qui a quelquefois déplu au gouvernement ,. indisposé les premiers magistrats, inquiété jusqu'à la Sorbonne , sans jamais se rétracter , et cependant sans jamais attirer sur lui aucune animadversion; tant l'inflexibilité de ses vertus faisait respecter celle de ses opinioné*. J'ajouterai encore , pour achever un hommage que j'aime à rendre publiquement à sa mémoire , que n'ayant été, pendantsa vie, d'aucune société littéraire, de zélés citoyens lui décernèrent à sa mort un honneur réservé aux hommes les plus illustres, un éloge proposé au concours des jeunes orateurs, et soumis au jugement d'une célèbre académie , celle des belles-lettres. Quels juges, en effet, eussent été mieux choisis pour couronner cet éloge d'un homme dont les mœurs furent dignes des anciennes républiques, d'un homme qui ressuscitait parmi nous les Phocions et les Aristides , que ceux à qui leur langue, leurs livres, leurs usages , leurs mœurs sont si familiers, et dont l'élégante érudition vient de ressusciter, pour ainsi dire, sous nos yeux, la Grèce entière ?

Le marquis de Chastellux, jeune encore , et Mably dans la maturité de l'esprit et de l'âge , s'entretinrent long-temps de leurs opinions

contradictoires ; et chacun d'eux , comme il arrive souvent, ne médita sur la sienne que pour s'y affermir davantage. Tous deux écrivirent sur le bonheur auquel doivent prétendre les sociétés. Ce fut un modèle singulier et peutêtre unique d'une querelle littéraire. Ces deux ouvrages polémiques , publiés en opposition l'un de l'autre , ne laissent rien pénétrer de cette intention particulière.

Mably développe toutes les maximes d'une politique qui ne se fonde que sur la morale. Il entreprend de démontrer que la prospérité des états n'a d'autre base que la bonté des mœurs publiques. Pour donner plus d'autorité à ses principes, il les met dans la bouche du plus sage des Grecs. Il saisit le moment où Athènes commençait à préférer le faste à l'antique simplicité , la richesse à la vertu , les talents agréables aux mœurs austères. Il oppose à Phocion un jeune homme épris de tous ces goûts nouveaux ; et le sens général de ce dialogue est que la raison humaine n'est point en contradiction avec elle-même, et qu'elle ne peut conseiller sous le nom de politique , ce qu'elle défend sous le nom de morale. On entrevoit à peine , et c'est un secret qu'il a révélé à peu de personnes, que, sous le nom du jeune Aristias, plein d'esprit, de patriotisme, d'ardeur pour la

vertu , qui n'est encore philosophe que par passion , mais qui cherche à s'éclairer dans le commerce des sages, il veut peindre le marquis de Chastellux tel qu'il lui paraissait à cet âge : jeune homme dont il estime les sentiments, dont il prédit le retour à de plussaines maximes, et sur lequel Phocion s'écrie : « Plût aux dieux » que tous nos Athéniens lui ressemblassent ! » Celui-ci développa son système dans un ouvrage plus étendu. Un seul et grand objet, dans un long cours d'études historiques , occupe son attention , « quel a été dans tous les siècles le » degré de félicité dont a joui le genre hu- » main. » Il rapporte avec beaucoup de subtilité tout ce qu'on peut trouver de défectueux dans les mœurs anciennes , et il expose sous un aspect plus favorable tout ce qu'on peut louer dans les mœurs modernes. 11 ne voit pas dans les vices des peuples qui se corrompent, les inévitables dangers du luxe et de la mollesse , mais ceux de l'ignorance , ceux d'une civilisation qui n'était pas assez perfectionnée. Il soutient que cinquante générations successives su {lisent à peine pour parvenir à la connaissance parfaite de l'homme physique et de l'homme moral , et former des génies capables do gouverner. Mais dans cet écrit, le premier où Ton ait donné à ce système des progrès

nécessaires de l'esprit humain tout l'appui que peut lui prêter l'histoire , avec quel respect pour la mémoire des grands hommes qui ont honoré les siècles précédents le marquis de Chastellux suivit une discussion où il était si facile de s'égarer ! Avec quelle sagesse dans la dispute il évita d'employer des armes qui eussent blessé son vertueux adversaire ! On entrevoit à peine qu'il répond à l'abbé de ' Mably , par le peu de mots qu'il se permet contre les contemplateurs , contre ceux qui doutent que l'ordre social puisse se perfectionner. Tous deux eurent un succès dont ils furent également flattés. L'apologiste des nouvelles mœurs et de toutes les jouissances des arts , à qui on reprochait même d'avoir porté dans son ouvrage l'ostentation et le luxe dont il embrassait la défense , vit cet ouvrage accueilli dans tous les pays où de pareilles mœurs dominent, et traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. Mably , sans avoir ambitionné d'autre prix que l'utilité générale , et malgré le reproche qu'on lui faisait aussi d'avoir porté dans son style cette sévérité dont il était le défenseur, fut honoré d'une couronne dans cette république si sage , et le modèle de toutes les vertus qui peuvent justifier les aristocraties. L'un et l'autre n'ont fait consister le. bon-

heur des nations que dans les seuls effets de la raison diversement perfectionnée. Permettez , messieurs , qu'avant de finir je rappelle encore, mais en peu de mots, qu'un autre athlète , que tous deux avaient connu , que tous deux avaient fréquenté , qui avait fui dans les solitudes , soutenait alors une troisième opinion avec toute la force de l'éloquence , toute l'adresse de la plus subtile dialectique , et en maniant à son gré le raisonnement et les passions. Celui-ci, admirant partout l'ouvrage de la simple nature , et détestant par-tout l'ouvrage des hommes, ne voyait dans nos institutions sociales que la corruption des sentiments naturels ; dans nos arts les plus nécessaires , que l'altération de nos facultés physiques ; toujours la nature parfaite et innocente , toujours l'homme dépravé ou coupable.

Tous trois ont fixé leurs regards sur la situation générale de l'Europe, sur celle de la France, et ils ont essayé de porter l'étendue et la saga cité des vues philosophiques jusqu'à une sorte de divination.

L'un , détracteur de la société, misanthrope par l'excès même de son amour pour le bonheur des hommes , dont le génie semblait effarouché par les Infortunes que lui avait

8o RÉPONSE DE M. DE 11ULHIÈRE

causées son excessive deTiance , annonce l'inévitable ruine , la subversion instante et prochaine de tous Jes royaumes , républiques et empires. Il va chercher de nouveaux essaims de conquérants , non dans les pays civilisés , ou dans ceux qui ont le plus perfectionné l'art de la guerre , mais dans ces immenses contrées où errent encore des peuples nomades qui regardent les villes comme des prisons et des tombeaux. Il prétend que nos arts si parfaits céderont à leurs forces naturelles , nos foudres à leurs flèches , et que la terre verra pour la seconde fois la civilisation vaincue par sa propre mollesse , et laissant par-tout l'empire à la barbarie.

L'autre , plaçant le bonheur dans l'état d'une société simple et bien ordonnée, croit que d'utiles réformes peuvent encore renouveler le destin des empires ; il cherche la méthode de procéder à ces réformes ; les mœurs lui paraissent si importantes, que selon lui les cabales et les factions ne sont pas ce qu'il y a de plus dangereux. Il semblerait, à l'entendre , que les talents séducteurs et les mœurs dépravées de cette Romaine , complice célèbre de Catilina , étaient plus à craindre pour Rome que Catilina lui-même : plus effrayé, dit-il, de voir* prendre aux femmes de nouvelles parures , que d'une

A M. DE NICOLAÏ. 8l

commotion dans la place publique. Il veut qu'on sache quelquefois attendre, ne pas risquer d'imprudentes tentatives, ne pas achever de tout perdre par des entreprises prématurées. Et lorsque de ces maximes générales , il reporte ses regards sur la France, il prévoit que le gouvernement sera forcé de recourir à la pratique

oubliée des Etats généraux; mais il redoute nos méprises sur nos plus chers intérêts ; il redoute ce sentiment, né dans les désordres de la féodalité , par lequel on se persuade qu'on peut être grand dans une nation esclave ; il compte peu sur le progrès des lumières , parce que , dit-il , les lumières viennent trop tard quand les âmes sont amollies. Enfin , s'il avait quelquefois espéré, peut - être que les occasions manquées avaient abattu ses espérances ; et ses dernières prédictions étaient celles d'un citoyen découragé.

Il semble aujourd'hui que le marquis de Chastellux aura porté sur l'avenir un regard plus perçant, et qu'en cette occasion du moins, il aura eu sur ces deux sages célèbres le double avantage d'avoir mieux présagé les événements, et d'avoir joui d'avance, par ce présage même, d'une félicité qu'ils n'osaient pressentir. Ami de tous les arts , ne doutant pas que l'esprit humain ne parvienne au plus haut degré où la

Œuvres diverses" (3

82 RÉPONSE DE M. DE RULHlÈRE

perfectibilité puisse atteindre , accoutumé à chercher le bien jusque dans les erreurs du siècle présent, il annonce en France , et dans toute l'Europe , le retour de la liberté par l'excès même de la dette publique ; il dit que les besoins du fisc sont les vrais précepteurs des rois , et qu'envisagés d'un œil juste , ils deviendront un jour les protecteurs de la fortune des peuples.

Nous touchons au moment où la destinée va juger entre trois prédictions si diverses. La ruine générale de l'Europe se fait craindre : de tous côtés les réformes se tentent; de tous côtés la liberté publique paraît près de renaître. Nation brave , généreuse et sensible , gouvernée par l'honneur, qui seul équivaut pour vous à de bonnes lois quand elles vous ont manqué ; plus d'une fois vous avez repris vos antiques prérogatives, et réparé par quelques institutions passagères les maux qu'avaient causés les longs abus d'une autorité sans règles ; mais rappelez-vous aussi que cette constitution si réclamée, la meilleure que vos ancêtres eussent le pouvoir d'établir, est cependant celle même qui nous a si mal défendus, si mal protégés, celle même qui tant de fois a permis au despotisme de se rétablir. Sans doute la diversité des intérêts, les disputes, les dissensions sont de

l'essence de la liberté; mais si elles la favorisent, c'est uniquement quand des formes égales, généralement admises, généralement respectées, peuvent suspendre et dompter toutes les contradictions. Songeons dans quels profonds abîmes nous replongerait une nouvelle tentative que la discorde rendrait inutile ; et qu'entre l'anarchie qui nous menace , et le despotisme que le prince repousse , c'est la vraie liberté qu'il faut saisir. Rappelons-nous enfin , avec un généreux eflroi, que Trajan ne put retrouver dans Rome assez de vertu pour affranchir cette république que ses anciennes vertus avaient rendue maîtresse du monde ; et plus magnanimes que ces Romains dégénérés, quoique dans le plus beau temps de leur empire , montrons à l'univers la France digne que le vœu de Trajan puisse se réaliser.

Monsieur de Richelieu est un de ces hommes rares , dont la nature donne peu de modèles. Sa figure n'était que jolie, mais ses grâces et son esprit la rendaient supérieure à tout. Né pour plaire aux femmes , ne paraissant occupé que d'elles , il a connu tous les mouvements de l'ambition : le même esprit qui l'a rendu si séduisant auprès des femmes, l'a rendu favori de son maître. Habile général et bon négociateur, il parut à quinze ans à la cour de Louis XIV; et à quinze ans il charma tous les cœurs. Madame la duchesse de Bourgogne en fut enchantée ; elle badinait avec lui, croyant n'avoir rien à craindre d'un enfant : c'est ainsi qu'on juge de l'amour quand on n'a pas ressenti ses traits. Un jour qu'il était à la toilette de cette princesse, on fit sortir tous les hommes pour qu'elle prît sa chemise; il se cacha derrière un écran, vit tout ce qu'on voulait dérober à ses regards, et leva la tête pour faire voir à la princesse l'excès de son amour par celui de sa témérité. La daupbine cria par un premier mouvement : Riche-

lieu fut aperçu de toutes les femmes ; elles jurèrent toutes de lui garder le secret, et elles le dirent , non qu'elles eussent envie de lui nuire, mais craignant d'être prévenues , et chacune délies voulant être la première à apprendre ce petit événement. Le roi le sut et crut devoir punir cette hardiesse par les suites qu'elle pouvait avoir ; il l'envoya à la Bastille. Richelieu puni, ne fut pas corrigé ; il regarda sa punition comme une chose glorieuse qui lui promettait bien des triomphes. On ne le laissa pas longtemps en prison ; mais il fut quelque temps sans paraître à la cour. Madame la dauphine mourut, et Louis XIV la suivit de près : Louis XV lui succéda , et M. le duc d'Orléans fut déclaré régent du royaume. Il avait pour filles, la duchesse de Berry, qui, par le nombre de ses amants , diminuait tous les jours la gloire de l'être ; et mademoiselle de Valois, dont la beauté était dans tout son éclat, et dont le cœur avait encore sa première innocence. Madame la duchesse, sœur de madame d'Orléans, et comme elle, fille du feu roi , aurait passé pour belle encore, si elle n'avait eu auprès d'elle mademoiselle de Charolais, dont la figure surpassait tout ce que les peintres ont imaginé de plus agréable. Bien n'était si beau que ses yeux, rien de si séduisant que son esprit : comme

elle était le modèle de la beauté, elle était celui de rajustement. Toutes les femmes qui avaient des prétentions voulaient être coiffées et habillées comme elle ; mais plus on cherchait à l'imiter, moins on pouvait lui être comparé. Au spectacle , mademoiselle de Valois et elle fixaient tous les regards ; mais la dernière réunissait tous les suffrages. M. de Pvichelieu connut le prix de ces conquêtes, et résolut de les faire toutes deux en même temps ; il allait à l'Opéra d'un côté du théâtre à l'autre pour lorgner les princesses ; il n'épargna ni soins, ni argent, pour gagner tout ce qui les environnait. Mademoiselle de Charolais reçut ses premiers hommages, parce qu'il trouva plus de facilité à l'hôtel de Condé qu'au Palais-Pioyal. Malgré les soins d'une mère d'autant plus sévère qu'elle était coquette et jalouse de la beauté de sa fille, il pénétra tout, il séduisit tout : il paraît, il parle ; on le voit, on l'écoute, il est adoré. L'amour même se serait cru heureux et eût été satisfait d'une pareille conquête ; son triomphe était brillant et n'était point caché; cependant il désirait encore : les hommes ne se contentent pas d'être aimés, ils veulent jouir. La princesse aimait trop pour refuser, mais il fallait trouver une occasion. Richelieu en l'attendant M demeurait pas oisif : mademoiselle de Valois

Foccupait ; plus il trouvait de difficultés à approcher d'elle, et plus il sentait d'ardeur à y arriver. Ayant imaginé inutilement toutes sortes de stratagèmes, il s'avisa d'un qui lui réussit. 11 s'habilla en esclave , et attendit sur l'escalier du Palais-Ptoyal que la princesse sortît pour la promenade. Le moment arrive , il approche d'elle , et il lui remet un placet dans lequel était un billet qui contenait la déclaration de son amour. La princesse rougit en le prenant, quoiqu'elle ne le reconnût pas , et elle a dit depuis qu'elle avait senti dans ce moment-là une agitation extraordinaire. En rentrant de la promenade , elle lut le billet, et ayant fait venir madame Legendre , qui était sa première femme de chambre : Voyez, lui dit -elle, l'insolence du duc de Richelieu ; tout Paris sait qu'il adore mademoiselle de Charolais et qu'il en est aimé ; il m'écrit une déclaration ; c'est sûrement une méchanceté de ma cousine, qui se flatte que je donnerai dans le panneau. Que ne puis-je me venger d'elle ! — Vous le pouvez aisément, lui dit madame Legendre : recevez les hommages qu'on vous offre , vous êtes sûre de faire un infidèle. — Mais ces hommages ne sont pas sincères , reprit la princesse : quelle apparence qu'on quitte ma cousine pour moi ? Quoique je connaisse peu mon cœur, je le crois cepen-

dant plus tendre que le sien ; mais ma figure est bien différente , et je sens tout l'avantage qu'elle a sur moi. — Vous êtes trop modeste , répliqua la Legendre ; je ne suis pas d'accord de cet avantage là, et j'ai des connaissances qui vous mettraient fort au-dessus d'elle, si on le savait. — Que vous êtes folle ! dit la princesse ; j'ai besoin de vos conseils et non de vos plaisanteries : quel parti prendre ? — Celui que votre cœur vous dictera , répondit la confidente. Les conseils qui combattent les passions ne sont guère suivis ; on n'en demande que pour être autorisée et servie. Si vous ne me croyiez pas du penchant à l'amour , vous ne me consulteriez pas sur le vôtre. — Mais , lui dit la princesse , puis-je aimer un homme d'un rang si différent du mien? — Oh! je vous conseille, répondit la confidente , d'attendre qu'il vienne quelque roi vous faire l'amour. — J'en serais bien fâchée , reprit mademoiselle de Yalois , il faudrait l'épouser et quitter mon pays , et je n'ai aucun goût pour aller régner ailleurs. — Aimez donc en France , répondit la Legendre , si vous y fixez votre fortune et votre séjour, et aimez le seul homme qui soit digne de l'être par sa figure et ses agréments. — Cela est peutêtre plus avancé que je ne le voudrais, répliqua Mademoiselle; j'ai un plaisir au spectacle de-

puis que je l'y vois, que je ne connaissais pas auparavant : si vous saviez celui que j'eus hier à voir Angélique préférer Médor à Roland , le chagrin où j'étais quand elle donnait à ce dernier quelque espérance ! il y a trop de coquetterie à cela. — Eh ! ne voyez-vous pas , ma princesse , que c'est pour la sûreté de son amant qu'elle en use ainsi? — N'importe, dit Mademoiselle , je n'aime la mauvaise foi en rien, et si je croyais que le duc de Richelieu fit l'amoureux de moi, pour s'en moquer avec ma cousine , je serais outrée. — Bon ! quelle apparence ! reprit la confidente ; je crois que mademoiselle de Charolais serait bien inquiète si elle savait la démarche de son amant. — Envoie-le donc chercher, dit Mademoiselle ; parlelui, pénètre bien son cœur, et ne me déguise rien ; je verrai à me déterminer sur le compte que tu m'auras rendu.

Pendant que Mademoiselle s'occupait de son amour naissant, Richelieu cherchait à en faire naître d'autres; la maréchale de... ressentait pour lui la passion la plus vive , et elle avait conçu l'espoir de lui plaire, sur quelques propos flatteurs qu'il lui avait tenus. Vous êtes charmant, lui dit-elle un jour qu'elle se trouva seule avec lui; il est impossible de vous voir sans vous aimer, et encore plus impossible de

résister à vos coquetteries. Quoiqu'on ait peu de foi à vos paroles , elles font impression ; l'amitié que M. le maréchal a pour vous, causera le malheur de ma vie en me mettant à portée de vous voir souvent. — Madame, lui dit le duc, vous méritez mon cœur et mon hommage; mais je suis vrai, et ne veux point vous tromper ; j'ai offert mes vœux à mademoiselle de Charolais; je suis peut-être assez heureux pour l'avoir rendue sensible : Paris est instruit de mon goût et de mes projets sur elle , il serait honteux pour moi d'échouer. Si je vous rends des soins aujourd'hui, on ne manquerait pas de dire que c'est parce que je n'ai pu réussir auprès d'elle ; non, madame , votre gloire m'est chère autant que la mienne, laissez-moi faire sa conquête pour avoir un sacrifice à vous faire digne de vous. La maréchale chercha à le détourner de son projet; mais, voyant combien il lavait à cœur, non-seulement elle cessa de s'y opposer, mais elle finit par lui promettre de le servir dans ses amours. Ce qui la rendit si facile , c'est que Surgis lui avait plu; elle l'avait trouvé très-digne de ses faveurs, mais pas d'assez bon air pour l'avouer pour amant : elle l'avait pris à condition qu'il ne paraîtrait jamais chez elle à l'heure de la compagnie ; qu'il ne lui parlerait point en public ; et qu'il aurait son

congé dès qu'on viendrait à savoir leur aventure. Surgis, flatté d'avoir la maréchale, ne chicana point sur les conditions, et la maréchale était enchantée d'avoir un amant si digne d'être aimé en secret ; mais pour ne pas paraître oisive , ce qui est toujours humiliant pour une jolie femme, elle eût bien voulu avoir un adorateur qu'elle eût pu donner au public. M. de Richelieu était celui dont sa vanité eût été le plus satisfaite ; elle se flatta qu'il reviendrait à elle quand il aurait triomphé de la princesse : selon elle le terme devait être court. Elle lui avait promis de le servir ; c'était son intérêt : elle lui tint parole. Elle était liée avec madame la duchesse ; elle chercha à plaire à mademoiselle de Charolais, et elle y réussit. La princesse , qui savait l'amitié qu'avait le maréchal pour son amant , lui en savait gré , et en traitait mieux sa femme , qui d'ailleurs ne perdait aucune occasion de louer M. de Richelieu, ce qui était une façon sûre de lui plaire : les personnes contraintes croient avoir besoin de tout le monde, et elles aiment si tendrement ceux qui les servent ou qu'elles imaginent pouvoir les servir! Enfin, mademoiselle de Charolais parvint à cet âge heureux où les personnes de rang croient pouvoir faire impunément tout ce qu'elles désirent. M. de Richelieu crut devoir

SUR M. DE RICHELIEU. q3

célébrer ce jour, qui devait être l'époque de son bonheur ; il imagina de lui donner une fête dans le bois de Vincennes, dont son beau frère était gouverneur, et dont le parc touchait à celui de Saint-Maur, maison où madame la duchesse passait les étés, et où elle était avec sa fille. Mademoiselle de Charolais ayant proposé après son souper une promenade en calèche , pour jouir de la beauté de la nuit, elle prit avec elle mesdames de Meuse, de Sezanne, de Saint- Germain, et elle vint à Paris prendre la maréchale. On vint lui dire qu'on la demandait à sa porte ; elle y va, elle y trouve la princesse , qui lui propose de la suivre sans lui dire où : la maréchale monte dans la calèche sans se faire prier. Mademoiselle de Charolais lui confie son secret, en l'assurant que la fête qu'on lui donne n'en serait point une pour elle , si elle n'y était pas : la maréchale parut sensible au compliment, et le fut encore plus au plaisir d'aller à une fête. On vole à Vincennes ; une tente dans l'endroit du bois le plus agréable et le plus caché, était destinée à recevoir la compagnie ; cent bougies l'éclairaient ; une musique douce invitait au plaisir, l'annonçait, et déjà faisait sentir; des guirlandes de roses et de mins, en décorant latente, y répandaient on parfum délicieux ; au milieu était une table ,

servie avec autant de goût que de magnificence. Dans les temps heureux on goûtait , quoiqu'on eût dîné ; on faisait réveillon , quoiqu'on eût soupe ; les hommes n'avaient point besoin d'afficherdes maladies pour autoriser leur faiblesse, ou de prendre des élixirs pour se ranimer ; la jeunesse était vive et gaie , elle aimait le plaisir par goût et elle en trouvait à tout. Les amants qui aujourd'hui rendent les soupers si tristes, les sociétés si ennuyeuses, qui paraissent toujours si las d'être heureux, faisaient alors l'objet de l'envie parce qu'ils avaient l'air content ; ils répandaient la satisfaction sur tout ce qui les environnait, et le spectacle de leur bonheur faisait un tableau agréable pour les plus différents. Richelieu, l'amour et le vin, tout rendait le repas charmant : les dames de la suite de la princesse avaient trouvé dans la tente l'homme qu'elles aimaient, ou qu'elles avaient envie d'aimer. Le duc imagina de faire masquer tout le monde après souper ; les femmes sortirent et se répandirent dans les allées , qui parurent d'autant plus sombres, qu'on sortait d'un lieu fort éclairé ; les amant sfurent obligés d'y aller chercher leurs maîtresses : le duc, pour multiplier les hommages, avait fait masquer tous les musiciens qui étaient jeunes et bien faits ; il voulait par-là donner plus d'em-

barras aux femmes , et augmenter leur plaisir en le leur faisant chercher. On prétend qu'une d'elles crut avoir trouvé dix fois son amant sans Ta voir joint encore.

On n'a jamais bien su le détail de ce qui se passa ; ce qu'il y a de sûr , c'est que Richelieu et la princesse se trouvèrent pendant que les autres se cherchaient ; la maréchale prit soin de mener mademoiselle de Charolais dans une tente qui était éloignée de celle où on avait soupe ; elle y trouva son amant : c'est là qu'il triompha de la beauté et de l'innocence ; c'est là que la princesse reçut plusieurs présents d'un dieu qui , voulant lui rendre ses chaînes agréables, augmenta encore l'ardeur de son amant, et diminua la douleur que causent ses premiers traits. On prétend que la maréchale reçut aussi, dans la même nuit, la récompense des bons services qu'elle avait rendus. Le jour finit la fête en l'éclairant ; la princesse amena la marechale à Paris, et retourna à Saint-Maur. Ce qui s'était passé à Yincennes fut su dès le lendemain : des personnes intéressées ont cru que la princesse avait profité de sa majorité pour épouser son amant ; la maison de Condé fut alarmée des discours qui couraient. Madame la duchesse et M. le duc, son fils, se brouillèrent avec les femmes qu'ils crurent avoir assisté à la céré-

monie des noces ; mademoiselle de Valois en pensa mourir de douleur. Le duc de Richelieu, toujours occupé de lui plaire dans les moments même où il en paraissait le moins occupé , avait eu plusieurs entrevues avec la Legendre ; cette femme n'avait pu le voir sans l'aimer ; mais malgré son amour elle le servait de très-bonne foi. Madame , lui dit un jour le duc , pour savoir tout le bien qu'on peut dire de moi il faut me connaître. — Oh! M. le duc , lui dit cette femme en le repoussant , je ne suis pas digne des biens que vous m'offrez ; votre encens n'est pas fait pour moi. Elle le reçut pourtant en le refusant toujours, et elle rendit un compte trèsfidèle des bonnes qualités de l'amant qu'elle servait. La princesse, toujours combattue par son amour ou par sa vertu, écoutait avec plaisir les détails qui étaient favorables à son amant. Richelieu , croyant qu'un moyen sûr d'avancer son affaire était de faire éclater son bonheur , ne fit plus de mystères de la nuit de Yincennes ; tout Paris sut son histoire ; on la célébra par mille chansons. Mademoiselle de Valois fut pénétrée de douleur d'avoir été prévenue par mademoiselle de Gharolais ; elle se piquait d'aimer encore plus tendrement , et elle était très- déterminée à sacrifier tout à l'amant qu'elle adorait : elle n'était retenue que par les obstacles.

Enfin le régent , instruit de sa passion , et craignant, par l'exemple de madame de Berry , les suites qu'elle pourrait avoir, chercha à la marier si loin , quelle ne pût jamais revoir son amant. Le duc de Modène se présenta; on profita de la conjoncture, le mariage fut conclu ; la princesse le refusa avec courage. Cependant Richelieu, indigne des discours qu'on avait tenus après la fête de \ incennes, sur son mariage avec mademoiselle de Charolais, et sur la disproportion des époux, chercha à réaliser l'idée du public. Il était des amis du prince de Célamare , ambassadeur d'Espagne , qui était fort occupé à révolter les grands seigneurs du royaume contre le régent : il s'ouvrit à lui. Son régiment était à Perpignan; il promit à l'ambassadeur de remettre cette ville entre les mains des Espagnols , si le roi d'Espagne voulait lui donner une souveraineté en Espagne , qui le mît à portée d'épouser mademoiselle de Valois dont il était aimé. 11 croyait avancer mieux ses affaires en mettant mademoiselle de ^ alois en jeu que mademoiselle de Charolais, par la connaissance qu'il avait des sentiments du roi d'Espagne pour le duc d'Orléans ; il se flattai! que ce monarque saisirait avidement une occasion de mortifier un prince qu'il n'aimai I pas. L'ambassadeur promit tout, et Richelieu

Œuvres direi n

g8 ANECDOTES

signa un traité avec lui qu'il envoya en Espagne ; le courrier fut arrêté , fouillé , et on découvrit tout le mystère. M. le duc d'Orléans fut ravi de trouver Richelieu coupable ; il l'envoya à la Bastille et fit travailler à son procès ; on trouva de quoi le perdre: et quoique M. d'Orléans ne fût pas cruel, il eût peut être été perdu. Son goût pour Mademoiselle , l'amour de cette princesse pour lui , qui le faisait paraître plus coupable aux yeux du régent, fut ce qui le sauva. Mademoiselle osa aller demander sa grâce au duc d'Orléans, qui la promit à condition qu'elle épouserait le duc de Modène. Elle fit tout ce qu'elle put pour attendrir son père et pour qu'il n'exigeât pas une condition si dure : le régent , naturellement faible , n'eut de fermeté que pour faire le malheur d'une fille qu'il aimait ; ce qui fit croire qu'il la punissait en amant jaloux plutôt qu'en père sévère. La princesse promit tout pour sauver son amant ; tout ce qu'elle demanda fut qu'il sortirait de prison le jour qu'elle signerait son contrat de mariage. Le régent lui promit et tint parole ; le mariage se conclut. Le jour pris pour la cérémonie, on pare la princesse , on la conduit au Louvre , où les fiançailles se font, et où elle signe un engagement qui va la rendre éternellement malheureuse. Mademoiselle de Charolais était à la ce-

rémonie , embellie encore par la joie de voir partir sa rivale et sortir son amant de prison. Richelieu y parut, et mademoiselle de Valois oublia son malheur un moment pour le ressentir plus cruellement encore. Richelieu la regarda ; elle avait l'air d'une victime qu'on allait immoler : il fut attendri de son état. Affligé de perdre une conquête si brillante , il lorgna sa rivale pour se consoler promptement. Il remarqua dans ses beaux yeux tout ce que l'amour et le contentement peuvent peindre ; ce qui formait deux tableaux bien différents et tous deux à son avantage. La princesse partit pour l'Italie : on prétend que Richelieu eut le plaisir de l'entretenir la veille de son départ , et de recevoir d'elle un bien qui devait être le partage du duc de Modène. La princesse eut quelque satisfaction de sentir qu'une fleur si chère ne serait point cueillie par un mari qu'elle allait détester : on jouait dans ce temps-là Momus fabuliste, et on fit deux couplets sur l'air du vaudeville de la pièce , qui avaient trait à cette anecdote.

Richelieu , devenu plus amoureux parles faveurs qu'il avait reçues, ne voulut pas perdre sitôt de vue l'objet qu'il adorait , il suivit la

princesse jusqu'à ; enfin ils furent obligés de

se séparer. La princesse allait dans un pays où

Us"

rien ne devait la consoler de ce qu'elle perdait. Richelieu revint à Paris avec le projet d'augmenter ses triomphes. Mademoiselle de Charolais , après avoir perdu une rivale , n'en fut pas plus heureuse. Le duc suivit le système qu'il s'était fait de plaire à toutes les femmes ; les plaintes les plus tendres , la jalousie la plus forte, les menaces les plus terribles , rien ne fut capable de l'arrêter. Madame de Guébriant , qui était mademoiselle de Chatillon , sans être jolie, avait une figure agréable et qui plaisait ; mais elle paraissait avoir pour son mari une passion vive et difficile à détruire.

Crèvecœur , ami de Richelieu , était fort lié avec madame de Chatillon , et jugeant de sa fille avec cet enthousiasme qui anime la plupart des gens , il ne voyait rien de si beau que la jeune Guébriant, et il n'imaginait rien de si sage qu'elle : il en parlait sans cesse sur ce tonlà. M. de Richelieu ennuyé de ses louanges, et aimant d'ailleurs à le contrarier , paria qu'il obtiendrait ses faveurs avant quinze jours. Crèvecœur paria ; le duc n'exigea que le secret sur le pari : il vit la dame , chercha à lui plaire , et gagna la gageure dès la première semaine. Il ne s'en tint pas là ; il obtint de sa maîtresse qu'elle a\ouerait sa faiblesse à son ami : madame de Guébriant trouva la proposition in-

juste , malhonnête. Aux menaces qu'on fit de la quitter , elle se rendit ; elle parla à M. de Crèvecœur; elle crut même qu'en prenant pour confident l'ami de son mari, de sa mère et de son amant, son secret serait en sûreté : effectivement il n'en fit usage que pour lui. M. de Richelieu, qui n'avait voulu que convaincre son ami de la faiblesse des femmes et de son pouvoir sur ce sexe , ne voulut pas se fixer à une maîtresse d'autant plus vive , qu'elle aimait de bonne foi ; il la céda à Crèvecœur, qui , en lui portant le congé de Richelieu , s'offrit pour le remplacer. Une première faiblesse en entraîne toujours une autre ; Crèvecœur pouvait la perdre , il fallait le ménager : une femme trouve toujours des raisons pour diminuer à ses yeux la honte de sa défaite. Si Richelieu n'avait pas cherché à rendre madame de Guébriant infidèle à son mari , peut-être qu'elle l'eût toujours aimé ; si Richelieu avait toujours été son amant , elle n'aurait jamais eu qu'une faiblesse ; mais Richelieu l'avait séduite , l'avait quittée , et Crèvecœur ne pouvait remplir son cœur : elle le conserva parce qu'elle était née constante ; elle le trompa souvent parce qu'elle riait née faible. Richelieu , après madame de Guébriaat, chercha à plaire à madame de Villeroy : c'était ce qu'il y avait de plus joli à la-

cour ; sa figure inspirait le désir , et il n'avait pu la voir sans en ressentir. Elle était née douce et tendre ; elle aimait son mari , parce qu'il était le premier homme qu'elle eût connu. Elle n'eût peut-être aimé que lui s'il ne lui avait donné l'exemple de l'infidélité ; mais M. de Villeroy avait des maîtresses, et, pour se débarrasser des caresses importunes de sa femme, il lui menait la jeunesse la plus brillante avec laquelle il la laissait faire les honneurs d'un fort bon souper pendant qu'il allait manger un gigot avec quelques filles de la comédie. M. de Richelieu eut la préférence sur tout ce qui paraissait chez elle ; il l'eut bientôt persuadée qu'elle devait se venger de son mari : il lui donnait souvent à souper dans sa petite maison, C'est lui qui a fait venir la mode de ces lieux, destinés d'abord à cacher une intrigue, et faits depuis pour les rendre éclatantes , ou pour faire croire qu'on en a. On trouvait dans la sienne tout ce que la mollesse et la sensualité, le faste et la profusion peuvent faire inventer. Comme l'esprit de madame de Yilleroy n'était pas aussi agréable que sa figure , Richelieu chercha à égayer les soupers et à augmenter le nombre des convives. Il offrit à madame de Duras , qui venait de prendre Charlu , de venir avec son amant souper en partie carrée. Madame

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de Duras ne regardait pas l'amour comme un sentiment , mais comme un plaisir ; elle avait soin d'éviter la contrainte , le mystère , et tout ce qui pouvait rendre cette passion triste relie accepta la partie du souper, et elle y porta la joie et le libertinage. Madame de Villeroy n'imaginait rien, mais se prêtait à tout. La chaleur du jour avait été excessive , les quatre amants l'avaient sentie ; Richelieu proposa de souper nu : la proposition fut acceptée aussitôt que faite. Les mets les plus exquis, les vins les plus rares animaient les convives. Richelieu voyant avec quelle facilité sa première proposition avait réussi , en fit une autre qui prouvait qu'il était plus libertin que tendre : ce fut de changer de maîtresse. Charlu qui aimait de bonne foi , fut d'abord révolté de la proposition. Quoi ! vous vous piquez de constance , luiditRichelieu? vous êtes fou. La constance met l'âme dans une espèce d'esclavage ; il n'y a rien de si insipide que d'attendre toujours son bonheur du même objet ; chaque figure mérite un tribut qu'on ne peut lui payer que par l'inconstance ; nous tenons d'elle la meilleure manière de jouir du bonheur , qui est de le chercher. 11 prit ensuite Charlu du côté de la vanité ; il lui fil cntmdre que les hommes supérieurs devaient être exempts de préjugés en

principes de galanterie. M. de Richelieu était l'oracle de la jeunesse brillante ; on avait beau être né constant , on avait beau être satisfait de sa maîtresse , on avait envie d'imiter celui qu'on regardait comme le héros de la galanterie. Charlu regarda madame de Duras, elle riait de son embarras ; et Charlu ne voyant dans ses regards nulle inquiétude , se rendit. On n'eut aucune peine à faire comprendre aux femmes l'avantage d'un pareil troc ; il se fit au contentement des parties : les hommes crurent devoir la complaisance de leurs maîtresses à l'excès de leur amour ; les femmes furent flattées de voir leurs amants revenir à elles après une épreuve si dangereuse à la passion. L'histoire fut sue , approuvée , et a eu depuis des imitateurs. Richelieu ne fut pas plus fidèle à madame de \illeroy qu'aux autres.

Elle avait pour belle-sœur la marquise d'Alincour . jeune, jolie, tendre et dévote, qui aimait son mari par goût et par devoir, qui vivait avec une mère sévère et difficile : que de difficultés à vaincre ! que d'attraits pour Richelieu ! Il demanda en grâce à madame de Villeroy de lui donner à souper avec elle ; madame de Villeroy ne pouvait se fixer à un amant aussi volage et qu'elle voyait aussi peu. M. de Riom avait une réputation qui donnait le désir de

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s'enchaîner ; madame de Yilleroy avait fait sa conquête, et il avait fait la sienne. Obligée à vivre souvent avec sa belle-sœur , sa vertu la gênait , lui en imposait ; elle était obligée de lui cacher ses goûts , et par conséquent de se contraindre devant elle ; elle eût fort désiré pouvoir lui donner un amant ; elle avait fait quelques tentatives qui n'avaient eu aucun succès. La marquise de Yilleroy savait par expérience qu'on ne résistait point à Richelieu ; elle fut ravie du désir qu'il avait de voir madame d'Alincour, et elle les fit souper ensemble. M. de Richelieu employa tout ce que l'art de la coquetterie peut mettre en usage : ses attentions flattaient d'autant plus madame d'Alincour, qu'elle le croyait l'amant de sa belle-sœur : les préférences qu'on obtient sur ses proches , touchent plus sensiblement encore. Madame d'Alincour était souvent négligée quand elle était avec madame de Yilleroy : quand deux jolies femmes sont ensemble , les hommages ne sont point pour celle qui est vertueuse. Toutes ces choses réunies firent paraître M. de Richelieu plus aimable ; mais il n'en put tirer aucun avantage, parce que madame d'Alincour parla peu, .s'observa beaucoup, et conserva toujours l'air imposant de la sévérité : mais il connaissait la faiblesse des femmes, il savait prendre toutes sortes de

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formes, et ses succès lui donnaient une confiance qui les augmentait encore. Il vit plusieurs fois madame d'Alincour ; elle l'avait craint, elle l'avait fui ; elle se rassura , croyant n'avoir rien à craindre de lui : elle s'amusait de son esprit, et elle entreprit de réformer son cœur quand il entreprenait de séduire le sien. Richelieu peignait d'un côté à madame d'Alincour le plaisir d'aimer, avec toutes les couleurs les plus séduisantes, et d'un autre , la vie triste qu'elle menait par respect pour une mère sévère qui ne l'avait pas toujours été, disait-il; il lui fit envisager la conduite de son mari, négligeant la plus jolie femme de Paris pour une maîtresse dont la beauté était très-fanée. Il lui vanta les plaisirs dont jouissaient ses belles-sœurs, plaisirs qu'elles ne devaient qu'à l'amour. Madame d'Alincour voulut à son tour lui faire honte du métier qu'il faisait. Un homme galant, lui disait-elle , est communément un homme faux , perfide , destiné par son état à porter la désolation dans les familles , et , pour justifier ces excès de séduction , vous attachez une sorte de mérite au désespoir que vous causez à des personnes que vous avez arrachées à leurs devoirs. Ah ! laissez-moi , ajoutait-elle , jouir du calme que je goûte ; l'état d'une femme sensible est un cercle de peines et de faux plaisirs

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qui sont toujours punis par les remords et les dégoûts qui les suivent ; cessez de me vanter une passion dont le charme est d'autant plus dangereux qu'elle a pour objet l'ivresse de nos sens. Vous avez beau me dire que chacun doit payera l'amour un tribut de faiblesse, que le nombre des coupables non-seulement en diminue le danger et la honte , mais encore nous autorise à nous y exposer; je ne vous croirai point , et je ne sais que trop , quoique sans expérience , que les infidélités et les perfidies sont les jeux cruels de cette passion : les moyens même que vous employez pour me séduire me font horreur ; les exemples que vous me citez pour m'autoriser ( exemples tirés de ma propre famille, pour laquelle vous me donneriez du mépris si je vous en croyais ) , me font voir votre méchanceté ; mais ce qui y met le comble, c'est la façon dont vous me peignez l'inconstance de mon mari; quel poison affreux vous portez dans mon cœur! quel malheur pour une femme sensible et occupée de ses devoirs, de savoir un mari qu'elle aime dans les bras d'une autre ï Quand sa conduite me fait horreur, vous me prêchez de l'imiter ! — C'est le seul parti que vous ayez à prendre, lui dit Piichclieu, et un autre dût-il en profiter, je vous réprierai sans cesse ce qui peut vous rendre heu-

reuse. Je ne cherche point à vous animer contre un mari qui connaît si peu le prix de ce qu'il possède ; au contraire , en vous prêchant d'aimer ailleurs , je veux bannir la jalousie de votre cœur , elle le déchire ; l'amour est une passion douce, bien plus faite pour vous; tout lui est soumis, elle embrase tous les états et tous les âges ; c'est à cette passion que votre sexe doit l'empire qu'il exerce sur le nôtre : empire qui fait votre bonheur et votre gloire, qui vous soumet les sages, les philosophes et les rois. — Achevez, lui dit madame d'Alincour, nommez-moi ma rivale ? — Quoi ! vous ne la connaissez pas ? C'est la vieille duchesse de Brissac , qui serait votre grand'mère ; c'est à elle que vous devez l'indifférence que vous témoigne M. d'Alincour. Je ne saurais y penser sans indignation, ajouta le duc, et à votre place — Arrêtez, lui dit la marquise , et laissez-moi me livrer à la douleur que vous avez fait naître.

La conversation de la marquise et de Richelieu paraissait si vive, que madame de Villeroy et Riom commençaient à en bien augurer , quand madame d'Alincour quitta la place où elle était pour passer dans un cabinet. Madame de Villeroy l'y suivit et fut très-étonnée de la trouver en larmes ; elle demanda à s'en aller ; sa belle-sœur lui fit en vain les plus vives ins-

lances pour la faire rester, tout fut inutile ; elle voulut sortir , et sortit en effet. Piichelieu leur conta la conversation qu'ils avaient eue, et paria qu'il en viendrait à bout malgré sa fuite et ses larmes. Le lendemain, madame d'Alincour fit prier Richelieu de venir la voir; il ne fut point surpris du message , et il se flatta que les réflexions de la nuit avaient été favorables à son amour.

Je sais que mon mari ne m'aime plus , lui dit madame d'Alincour sans lui donner le temps de s'asseoir; mais je ne puis croire qu'il me préfère une si indigne rivale. Procurez -moi l'occasion de les voir ensemble , si vous m'aimez , comme vous m'en assurez. — Je vais vous servir de ce pas , lui dit le duc ; je veux vous montrer mon amour par mon zèle. Il alla surle-champ chez le marquis d'Alincour. Je venais pour vous , lui dit le duc ; vos gens m'ont conduit dans l'appartement de votre femme , au lieu de me mener dans le vôtre ; j'en ai été très-embarrassé et elle très-étonnée ; je lui ai avoué que c'était une méprise , elle a ordonné qu'on me menât chez vous ; je viens vous proposer un souper pour demain , dans ma petite maison. Il y aura une femme charmante dont je suis amoureux ; j'espère que vous engagerezla duchesse deBrissac à y venir : il y a long temps

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qu'elle est de mes amies et qu'elle me demande à souper, nous aurons la Petitpas etMuraire. Le marquis accepta la partie avec plaisir, se chargea d'y mener la duchesse. Richelieu alla apprendre à madame de Villeroy de quoi il était question ; elle promit de mener sa belle-sœur, et le duc alla donner des ordres chez lui pour ménager un lieu commode , d'où les deux sœurs pussent voir tout ce qui se passerait sans être aperçues. Madame de Villeroy alla chez madame d'Alincourt; elle lui apprit ce que Richelieu avait fait pour lui procurer la satisfaction qu'elle avait demandée. Comme la démarche que madame d'Alincour allait faire , ne prouvait que son amour et sa jalousie pour son mari, elle n'en prévit pas les conséquences. On la fit monter dans un entre-sol qu'on avait fait ajuster; on y avait ménagé un petit jour d'où on apercevait tout ce qui se passait dans le salon du rez-de-chaussée. Sans être vue , madame d'Alincour vit arriver la compagnie. Madame deNesle était celle que Richelieu avait choisie pour la partie carrée ; sa beauté rendait la figure de madame de Brissac encore plus délabrée. Richelieu, après quelques moments de conversation, proposa la promenade; madame de Brissac craignait l'air et le serein, elle resta dans le salon : c'est ce que désirait le duc ;

d'Alincour y demeura avec elle. Madame de Nesle et Richelieu allèrent se promener, et il ne tint qu'aux deux sœurs d'être témoins d'une conversation fort vive. Madame de Yilleroy acheva d'aigrir sa belle-sœur ; on fit venir Richelieu. Mon désespoir est au comble, lui dit madame d'Alincour, profitez-en, et vengezmoi d'un mari qui me trahit pour un monstre. Madame de Yilleroy les laissa seuls (quoiqu'on ait dit qu'elle avait tenu sa belle-sœur), et Richelieu profita de la circonstance en homme habile ; il alla rejoindre la compagnie , et d'Alincour ne se douta jamais de ce qui venait de se passer. Le souper fut gai et bon ; madame de Nesle fut aussi satisfaite de son amant que si madame d'Alincour ne l'avait pas précédée ; les quatre amants se retirèrent fort contents les uns des autres; mais madame d'Alincour sortit pleine de trouble , de jalousie et de remords. Madame de Villeroy ne put jamais remettre le calme dans son âme ; elle lui chanta pouille de l'avoir menée dans un lieu où elle avait perdu son innocence et le repos de sa vie ; elle lui jura qu'elle ne la verrait jamais, non plus que Richelieu , et elle leur tint parole ; mais l'aventure fit du bruit , c'en était assez pour Richelieu. Madame d'Alincour porta ses remords, ses douleurs et sa jalousie aux pieds

d'un confesseur, et Richelieu vola à de nouvelles conquêtes.

Il n'avait point pardonné au duc d'Orléans d'avoir sacrifié sa fille pour la punir de l'avoir aimé ; il chercha à s'en venger. Madame d'Averne était sa maîtresse ; il forma le projet de lui enlever son cœur; il y réussit, et obtint ses faveurs assez promptement. Il ne s'en tint pas là ; un jour qu'elle devait souper avec le régent, il l'engagea à lui donner la préférence ; il l'obtint : l'intérêt est toujours sacrifié à l'amour. Madame d'Averne manda au duc d'Orléans , qu'une migraine affreuse la privait du plaisir de le voir, et qu'elle allait se coucher. Elle fit fermer sa porte , reçut Richelieu avec lequel elle soupa et passa une grande partie de la nuit, ayant plus de plaisir à tromper le maître du monde, qu'à jouir des biens les plus délicieux de l'amour. Le régent qui se douta que sa migraine pouvait être un prétexte à une infidélité, mit des espions en campagne qui lui rapportèrent qu'ils avaient vu sortir M. de Richelieu sur les cinq heures du matin de chez sa maîtresse. Quoi ! s'écria le régent , je le trouverai donc toujours sur mon chemin? il m'enlève une maîtresse après avoir séduit ma fille. Richelieu satisfait, s'en tint là, et alla courir de nouvelles aventures.

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Madame de Clagny faisait l'admiration de tout le monde, et, malgré l'envie si naturelle au beau sexe, sa douceur la faisait aimer de celles même dont elle effaçait la beauté ; plusieurs hommes l'avaient trouvée charmante ; plusieurs avaient tenté de la séduire, et toujours inutilement. La duchesse d'Albret, qui était son amie, lui faisait un crime de sa vertu. Vous avez envie , lui disait-elle un jour , d'avoir une bonne maison ; la vôtre sera toujours triste tant que vous serez insensible ; une femme raisonnable n'attire personne ; les femmes la craignent, les hommes la fuient : une femme galante attire l'amant qui la possède et tous ceux qui la désirent. Une femme qui a un amant sait gré à une autre d'avoir la même faiblesse ; elle est à son aise avec elle ; elle y vit avec plaisir : la femme raisonnable lui en impose et l'humilie. — Hélas! madame , lui dit madame de Clagny , c'est à moi d'être humiliée d'avoir une vertu si faible ; les autres femmes se rendent à l'amour qu'on leur témoigne; j'aime le seul homme que je ne dois pas aimer, et le seul de tout ce que je connais qui ne m'ait pas dit la plus légère galanterie. C'est Richelieu que j'adore, puisqu'il faut vous le dire, et je dois ma réputation de sagesse au goût que j'ai pour un homme qui ne m'aime pas; en vain j'ai voulu arracher de mon cœur un

Œuvres diverses. Q

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amour malheureux; les efforts qu'on fait pour guérir une passion lui prêtent de nouvelles forces ; la raison éclaire nos maux et ne les guérit point. Je suis la plus infortunée des femmes; je fuis le monde par vertu ; je le cherche parce que j'ai besoin de dissipation. — Ah ! mon Dieu, que vous m'obligez par la confidence que vous me faites , dit madame d'Albret ! ne résistez point au penchant qui vous entraîne ; Richelieu est charmant ; il est digne de votre amour; dès qu'il sera averti du goût que vous ave z pour lui, il viendra à vos pieds vous offrir son cœur et son hommage. — Oui , lui dit madame de Clagny , il viendra me jurer un amour qu'il ne sentira pas. La gloire des hommes est de tromper un sexe plus crédule que le leur , parce qu'il est de meilleure foi. — Qu'importe, dit madame d'Albret, qu'on nous trompe, pourvu qu'on nous trompe bien : une femme n'est-elle pas trop heureuse qu'un homme se donne la peine de jouer pour elle une passion qu'il ne sent pas ? Lui saurions-nous plus de gré de lui paraître insensible par probité ; d'ailleurs , je crois que vous pouvez vous flatter de lui inspirer une véritable passion : quand on aime bien, on est si digne d'être aimé ! Mais si vous n'êtes pas assez heureuse pour le fixer, la jouissance vous guérira peut-être. L'humiliation de

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céder semble éclairer sur les défauts de ce qu'on aime ; la résistance , au contraire , augmente la passion et les agréments de l'objet aimé. Venez souper demain chez moi : Richelieu y soupe ; il ne vous a vue qu'en passant, il est impossible qu'il ne soit pas frappé de votre figure : je me charge de tout. — Non , lui dit madame de Clagny , je n'irai pas; laissez-moi encore combattre un penchant malheureux ; peut-être viendrai-je à bout de le vaincre. Madame d'Albret pressa encore madame de Clagny, qui ne se rendit pas. Elle vit M. de Ptichelieu , lui apprit la passion qu'il avait inspirée à la plus jolie femme de Paris, et l'engagea à venir souper le lendemain à l'hôtel Soubise , où elle l'amènerait.

Effectivement madame de Clagny , qui avait refusé de souper à l'hôtel de Bouillon dans la crainte de le voir , consentit à suivre madame d'Albret chez madame de Rohan, n'imaginant pas qu'il dut y être ; elle l'y vit arriver avec trouble, mais avec satisfaction. Richelieu , prévenu, ne parut occupé que d'elle , il fut embelli par tout ce que le désir de plaire pouvait ajouter à ses agréments naturels. La comtesse ne put résister ni cacher sa défaite ; le duc lui demanda la permission d'aller la voir le lendemain ; elle eut la volonté de le refuser, elle n'en eul pas la force. Il avail trois petites maisons

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et trois rendez-vous ce jour-là; il quitta tout pour la comtesse : c'était une personne nouvelle , furieux mérite auprès de lui. Il arrive avec l'empressement de l'amour ; il la trouve dans une parure qui était un garant de ce qu'elle voulait faire pour lui , il l'assure avec cette éloquence trompeuse, mais toujours triomphante, qu'il l'adore , qu'il la préfère à tout , qu'il n'aimera jamais qu'elle , et tout ce qui se dit en pareil cas. Arrêtez, lui dit la comtesse, cessez de me persuader de votre constance , je ne l'exige pas; je ne me flatte ni de vous fixer, ni de vous résister ; vous avez triomphé de la petite-fille de nos rois ; vous avez eu à surmonter l'orgueil que lui inspirait sa naissance, l'espoir qu'elle pouvait avoir d'un établissement glorieux , et les combats que lui livrait sa vertu ; vous avez plu à mademoiselle de Charolais, qui, en recevant les hommages de la jeunesse la plus brillante , n'a trouvé que les vôtres qui fussent dignes d'elle ; elle n'a point cherché à cacher un goût qui la flattait. C'est le dieu qu'on aime; en vous aimant on ne fuit pas l'amour, on croit le posséder. La marquise d'Àlincour était convaincue qu'elle n'aimerait jamais que son mari ; son cœur tendre , mais faible , ne voyait de l'amour que les suites , que les dangers , que les écueils. Une dévotion craintive augmentait ses

terreurs et faisait sa vertu : vous la vîtes ; ses idées changèrent; elle ne connut de dieu que vous. J'en pourrais citer mille autres , je vous ai suivi dans tous vos triomphes , et j'ai gémi en secret du désir que j'avais de les augmenter sans en avoir l'espérance ; et comment se flatter de vous plaire au milieu de toutes ces conquêtes? Vous me persuadez aujourd'hui que je vous ai plu; je me livre à cette idée flatteuse; mais ne cherchez point à me promettre ce que vous ne tiendrez pas , et ce que je ne désire point. C'est Richelieu volage et inconstant que j'aime ; je veux augmenter votre gloire et ne pas l'arrêter; courez, volez de belle en belle , et venez quelquefois m'apprendre vos succès ; ils m'empêcheront de rougir de ce que je fais pour vous. La comtesse , en finissant ces paroles , se jeta dans les bras de son amant ; elle était vraie et sensible, elle brûlait du plus ardent amour, elle ne mit point en usage cette fausse résistance qui vient de la coquetterie plus que de la vertu. Richelieu enchanté croyait ne pouvoir trop lui donner de preuves de sa tendresse ; elle reçut ses transports , et quoiqu'elle n'en soit pas convenue, je crois qu'au milieu de ses plaisirs elle sentit quelque douleur d'imaginer qu'elle ne pouvait pas se flatter de jouir seule d'un amant aussi aimable. Richelieu, satisfait ,

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se rappelle ses rendez-vous; il voit que Pheure n'est pas passée , il y court ; il quitta la comtesse, la vit rarement , l'aima toujours et en fut toujours aimé. Les deux premières femmes qu'il eut ensuite ne fournissent rien d'intéressant à apprendre ; la troisième mérite quelques détails. Elle était jeune, jolie ; elle avait une voix charmante et beaucoup de talents ; elle était femme de robe et très-humiliée de l'être ; elle ne voulait voir que des gens de la cour, ne parlait que de Versailles , des princesses , ce qui lui avait donné des ridicules parmi les femmes de son état. Elle avait eu envie d'un homme fort aimable , lui avait fait des avances , le croyant colonel, et avait rompu avec lui en apprenant qu'il n'était que capitaine. Elle mourait d'envie de rencontrer M. de Richelieu ; elle le courait à tous les spectacles ; enfin elle le vit à un bal que la duchesse de Berry donnait au Luxembourg, il se trouva à portée d'elle; il lui échappa quelques galanteries qu'elle saisit avidement. M. de Richelieu lui demanda la permission d'aller chez elle ; elle lui dit que son mari était jaloux : peste ! un mari jaloux, dit Richelieu en lui-même , ceci est bon. Cette femme, déjà jolie, embellit à ses yeux; il la presse de venir dans sa petite maison , elle s'en défend , mais faiblement ; Richelieu presse ,

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on se rend , et on promet d'y être le lendemain à six heures. La présidente fut exacte ; le duc se fit attendre : enfin il arriva. M. le duc , lui dit-elle en le voyant entrer , la démarche que je fais doit vous paraître bien ridicule. — Point du tout, lui dit le duc , elle me paraît très-sensée. Y a-t-il rien qui le soit tant que de chercher le plaisir , que de venir faire le bonheur de quelqu'un qui nous aime ? votre miroir vous dit en vain que vous êtes jolie ; nos hommages seuls ont droit de vous convaincre de cette vérité dont vous devez douter sans cela , et les miens , plus qu'aucuns , doivent vous persuader. Je me pique d'être connaisseur et on ne me le dispute pas. — 11 est vrai r dit la présidente , que j'avais besoin de votre aveu pour flatter mon amour-propre ; ce n'est point l'amour qui m'amène ici ; j'ai eu des fantaisies pour suivre la mode ; mais je n'ai point eu de passions ; vous devez à ma vanité la démarche imprudente que je fais ; on m'a flattée de ressembler à mademoiselle de Charolais ; on croit aisément ce qui flatte ; vos sentiments peuvent seuls me convaincre ou me tirer d'erreur ; parlez , qu'en est-il? — Je vous trouve aussi belle, lui dit le duc, mais la princesse a quelque chose qui l'embellit singulièrement à mes yeux ; elle m'adore, et vous ne

n'aimez pas. — Hélas ! lui dit la présidente, je m'en flatte peut-être en vain. Si je vous plais, vous êtes bien sûr de me plaire ; mais si vous voulez que je vous aime , sacrifiez-moi votre princesse , dont je suis déjà jalouse avant que de vous aimer. — Voyons si vous méritez des sacrifices , reprit le duc ; le visage annonce la perfection et ne la tient pas toujours , voyons. Il attaque, on se défend ; quoi ! vous faites l'enfant , lui dit le duc , est-ce pour me prouver votre vertu que vous êtes venue ici ? si vous ne voulez pas , vous êtes la maîtresse , je n'ai point envie de vous prendre de force. — Finissez , lui dit la présidente , et écoutez-moi : mon dessein n'est pas de vous rien refuser ; mais je veux du moins que ma défaite humilie une rivale que je déteste , et dont je vois bien que je vous demande le sacrifice en vain ; je sais que tous les mercredis vous allez passer la nuit avec elle ; que vous entrez par la maison du jardinier ; ma femme de chambre est sa fille , c'est elle qui m'a instruite ; si vous avez envie de m' avoir , je me trouverai mercredi chez le jardinier ; venez-y deux heures avant celle où vous devez vous rendre chez la princesse , c'est là où je me livrerai toute entière à vos désirs , et où je chercherai à les faire renaître. Puissé-je en tarir la source dans

mes bras , et pouvoir vous faire convenir que je vaux une princesse. Tout ce qui était bizarre et nouveau échauffait la tête de notre héros. Cette aventure le piqua par sa singularité ; il fit pourtant encore quelques tentatives ; mais elles furent repoussées avec une vivacité qui ôta à Richelieu toute espérance , et qui l'obligea à attendre le mercredi pour se rendre heureux. Le jardinier avait une chambre assez propre : il la leur prêta ; Richelieu se crut heureux , et avoua qu'il ne l'avait jamais été davantage. La présidente , qui n'avait pris Richelieu que par vanité, sentit alors, qu'on ne pouvait pas ne pas l'aimer à la folie après l'avoir eu ; elle fit tout ce qu'elle put pour lui paraître encore plus aimabl* ; elle employa les caresses et les paroles les plus séduisantes pour arrêter son amant , et l'empêcher d'aller trouver la princesse ; elle offrit même , quelle humiliation pour une femme ! déjouer avec lui un personnage différent, pour lui offrir des plaisirs nouveaux, et qu'on disait ne lui pas être inconnus. Quelle preuve plus forte pouvait-elle donner de son amour? Richelieu trompait la princesse , mais c'était en l'adorant ; il ne résistait point à une nouvelle conquête , mais il rei enait toujours à elle avec l'empressement du plus tendre amour. Les transports de la prési-

dente ne l'arrêtèrent pas ; l'heure pressait : il vola chez sa princesse. La présidente eut des vapeurs horribles ; Richelieu appela en sortant sa femme de chambre ^ qui vint, avec sa mère, offrir à sa maîtresse tous les secours dont elle pouvait avoir besoin ; mais Richelieu seul pouvait la guérir , et il était déjà dans les bras de mademoiselle de Charolais. Cette idée la fit évanouir ; enfin elle revint à la vie , et, pressée de sortir de cette maison où elle venait d'avoir tant de plaisir, et qui était devenue pour elle une horreur , elle remonta dans son carrosse , et elle arriva chez elle dans un état à faire pitié. Le lendemain , le duc de Richelieu envoya savoir de ses nouvelles , ce qui renouvela ses maux en rappelant ses plaisirs et sa jalousie. L'espérance de le voir la fit sortir de son lit ; elle alla à l'Opéra , où effectivement elle vit Richelieu, mais lorgnant mademoiselle de Charolais , qui joignait à sa beauté naturelle l'air du contentement. En sortant du spectacle , il se présenta pour lui donner la main ; elle l'accepta en personne piquée, mais qui craint de le paraître. Elle reçut le lendemain un billet de sa part, par lequel il l'invitait à venir souper dans sa petite maison ; elle en mourait d'envie ; mais sa vanité s'y opposait , elle refusa ; on lui fit de nouvelles propositions: le duc avait déjà gagné

les femmes de chambre ; elles pressèrent leur maîtresse de se rendre à l'empressement qu'on lui témoignait ; enfin , la présidente y consentit à condition que ce fût un mercredi. Les offres qu'elle avait faites au duc , chez le jardinier , lui avaient donné un désir ardent de la revoir ; elle était devenue par-là une personne nouvelle , il n'y tint pas : il fit dire à Mademoiselle qu'il allait être saigné, elle le crut; et il se rendit à sa petite maison où il reçut les marques les plus vives de l'amour de la présidente. Mademoiselle de Charolais, en peine de la maladie de son amant , envoya dire à madame de Sezanne de la venir prendre ; elle monta dans son carrosse et se rendit à la Place - Royale , où elle apprit que Richelieu était sorti ; elle se douta que c'était une tromperie nouvelle , elle s'en affligea avec son amie et n'en murmura pas. La présidente toujours plus satisfaite de son amant, voulait absolument le posséder seule ; elle chercha à le brouiller avec la princesse, et voici l'expédient qu'elle imagina. Elle écrivit une lettre fort tendre, qui parlait des plaisirs qu'elle avait goûtés : Quel triomphe pour moi, disait-elle dans sa lettre, d'imaginer que vous avez quitté la princesse pour moi, et que je Mous ai possédé un jour destiné pour elle : rien nY gale mon bonheur que mon amour. Elle char-

gea sa femme de chambre d'aller voir son père , et de glisser cette lettre dans le jardin, quand M. de Richelieu en serait sorti : la ruse réussit. La princesse, après avoir passé une partie de la nuit avec son amant, alla dans le jardin pour y voir lever le soleil : on aime tant l'aurore quand on a un amant! Elle aperçut la lettre , la ramassa, et la voyant ouverte et adressée à M. de Richelieu, elle la lut, et fut extrêmement affligée d'y voir la certitude de sa perfidie , qu'elle n'avait fait qu'imaginer. Suis-je faite pour être trompée, disait-elle, avec douleur? on vante ma figure, mais mon cœur seul devrait me faire aimer de l'ingrat qui me trahit. Quand elle vit son amant, elle lui dit qu'il était peut-être en peine d'une lettre qu'il avait perdue, et elle la lui donna en lui disant qu'elle l'avait trouvée et lue. Le duc protesta que c'était une méchanceté, qu'il n'avait point reçu cette lettre : l'apparence était contre lui; mais l'amour prenait sa défense. Le duc sentit d'où partait la méchanceté, et il eut envie de se venger. Le président était jaloux ; il imagina de donner une sérénade à la présidente , éclairée par vingt flambeaux que portaient des gens de sa livrée. Le président fut furieux, fit un train horrible, menaça sa femme de la mener dans son château, et lui défendit de voir M. de Ri-

chelieu, ce qui lui en donna plus d'envie. Elle alla le trouver à sa petite maison sans y être attendue ; elle entra par la porte du jardinier, et se promena dans le jardin en attendant qu'il arrivât. Le duc apprit en entrant qu'il y avait une femme dans son jardin, et ne soupçonnant pas qui ce pouvait être, il courut la chercher pour la faire sortir promptement dans la crainte qu'on ne vît celle qui devait y venir ce jour-là ; il entre dans un bosquet, et trouve la présidente. 11 était encore furieux contre elle ; elle était venue pour le gronder de la scène qu'il avait occasionée : elle le vit en colère , et ne songea qu'à l'apaiser. Ah! madame, lui dit le duc toujours ftmeux, sachons gré au voile d'obscurité qui nous a unis ; craignons de le lever l'un et l'autre : la vanité a eu plus de part que le sentiment à ce que vous avez fait pour moi , et vous devez à la nouveauté, au libertinage, le goût que j'ai paru avoir pour vous. Votre figure ma séduit , et j'ai été la dupe de votre caractère ; je vous ai cru vraie, et vous êtes fausse ; je vous ai cru une belle âme, et vous en avez une affreuse ; je vous croyais un cœur tendre, sensible: et je vois que votre tempérament est \ otre seul guide. — Ah ! ingrat , lui dit la présidente, si je n'avais pas un cœur tendre, t aur.u^-je aimé? Tu as raison de me croire fausse ;

j'avais Fair de t'eslimer, parce que je voulais t' aimer. Quand le discernement m'éclairait sur tes vices, l'amour y jetait un voile qui les faisait disparaître. Honteuse également et de les voir et de ne les voir pas, je louais quelquefois les vertus opposées à tes défauts : étonnée de mon aveuglement , tu m'as crue fausse plutôt qu'aveugle. Tu doutes de la bonté de mon âme ? mes yeux sont ouverts ; je vois tous les jours que tu m'as jouée , et tu respires encore ! Fuis, ingrat , fuis , malheureux , tu n'es qu'un monstre ; mais je dois respecter le goût que j'eus pour toi. La colère de la présidente apaisa le duc : Il est très-plaisant y dit-il, en riant, que vous me chantiez pouille après m'avoir fait une méchanceté affreuse ; car enfin votre intention a été de me brouiller avec une princesse que j'adore : quel tour puissiez-vous avoir joué qui soit équivalent à celui-là ? — Comment ! dit la présidente , n'avez-vous pas éclairé mon mari sur ma conduite , par la belle sérénade que vous m'avez donnée? — Moi, éclairer votre mari ! mais , non ; j'ai voulu apprendre à votre quartier que je vous aimais, et j'ai cru par-là vous donner un air, dont vous deviez être plus flattée que piquée : car enfin , ajouta-t-il, voyez sur quelle liste vous êtes. Il tira de sa poche un papier, et montra une douzaine de noms à

la présidente qui était enchantée de se trouver en si bonne compagnie. Elle cessa de redouter la colère de son mari : M. le président va me mener dans son vieux château, dit-elle ; mais j'y emporterai le plaisir de vous avoir plu, et la satisfaction de vous aimer toujours. En même temps elle regarda le duc avec des yeux si tendres, que, quoiqu'il eût juré de ne la revoir jamais, il se sentit ému et la jeta sur un lit de gazon, où la présidente se laissa entraîner sans peine. Ils allaient goûter les plus doux plaisirs, quand ils entendirent quelqu'un qui s'écriait : Ah ! monstre , que vas-tu faire ? Est-ce pour me rendre témoin de tes plaisirs que tu m'as fait venir ici ? — Vous avez raison, dit le duc en se relevant, je n'y pensais pas, c'est une méprise. La femme qui avait parlé sortit de derrière la palissade, et fit voir à la présidente madame de Polignac, dont la beauté était éblouissante. Madame , lui dit le duc de Piichelieu, vous savez bien que la journée n'est pas pour vous; ne vous formalisez pas si je vous quitte pour madame de Polignac. Elle est la divinité du jour , et elle mérite bien mon encens; mais à propos, madame, dit-il en s'adressanl à la vicomtesse, Ristoquet ne serait-il pas dans votre carrosse? — Oui, dit madame de Polignac , mais je crains qu'il ne soit parti. — Qu'on

aille le rappeler , cria-t-il à un coureur qu'il vit venir dans l'allée ; vraiment cela sera charmant, nous souperons tous quatre. — Cela vous plaît à dire, lui dit la présidente ; mais j'ai un engagement. — Oh ! vous n'en avez point , lui dit le duc, j'en suis sûr. — Mais, quand cela serait, reprit-elle , croyez-vous que je puisse souper chez vous après la scène que m'a faite M. le président : qui sait si je n'ai pas un espion ? — Mais, dès que vous y êtes venue , le mal est fait. — Oui, dit-elle; mais c'était la passion qui m'y conduisait. — Eh bien , dit le duc , que le plaisir vous y arrête : Bistoquet est trèsbon ; il est jeune et brillant, et je vous promets que nous nous amuserons. — Mais voilà une proposition qu'on ne ferait pas à une fille, dit la présidente, et il faut que vous me

croyiez — Quoi! qu'allez - vous dire?

voyons , dit le duc ; mais , mon dieu , ne voyezvous pas que c'est pour votre intérêt que je vous parle ? Dans quelle situation vous a trouvée madame de Polignac ? Si vous refusez de rester, demain vous serez l'histoire de Paris ; j'aurais beau lui demander le secret , elle parlera. Viens , Bistoquet , ajouta-t-il en le voyant arriver, je plaide pour toi; viens souper avec nous, voilà qui vaut mieux que ta fille. Bistoquet fut comblé; il pressa la présidente de res-

1er : on ne sait ce qui la détermina ; peut-être se flatta-t-elle de faire pencher le duc en sa faveur ; mais elle se trompa ; il s'en tint à madame de Poliguac, et elle fut obligée d'amuser son frère pour n'être pas déplacée dans cette compagnie-là. Eh bien , lui dit le duc , avais-je tort ? vous êtes-vous amusée ? vous avez fait bien des façons; je savais bien que vous vous rendriez. — Mais vraiment , dit-elle , il fallait bien : que pouvais-je faire avec lui? C'est un homme qui n'a nulle sorte de conversation. — Sans doute en compagnie , lui dit le duc , mais tête à tête il est très-éloquent. — Je ne me soucie guère de cette éloquence-là, dit la présidente, et j'aimerais mieux vous avoir un jour dans ma loge à l'Opéra, que de recevoir vingt caresses de l'homme le plus aimable. Le duc lui dit quelques douceurs pour l'apaiser, lui promit de la revoir , et la présidente sortit contente. Le président ignora ce souper; il était amoureux, et il se serait puni lui-même en menant sa femme dans son château.

Richelieu fut huit ou dix jours à faire le tour de ses conquêtes ; n'ayant rien rencontré dans son chemin qui eût piqué sa curiosité, il entendit parler d'une femme de finance extrêmement jolie , arrivée depuis peu de jours ; il eut envie de la voir, et , sachant qu'elle était connue du

Œuvres diverses. q

l3o ANECDOTES

duc de Brancas , qui était son ami , il lui demanda en grâce de lui donner à souper avec elle : le duc y consentit avec plaisir. Madame de la Martinière , c'était son nom , arriva chez le duc de Brancas ; sa parure était excessive ; mais les grâces de sa figure étaient bien au-dessus. Le duc, contre son ordinaire, était déjà arrivé; madame de la Martinière avait naturellement cette coquetterie, cette envie de plaire en général , qui donne tant de prix à la beauté : la présence de Richelieu l'augmenta encore. A souper, elle parut charmante; elle chanta ; elle ravit; le duc de Brancas , malgré son indifférence pour les femmes , était en extase ; Richelieu convint qu'il n'avait jamais rien connu de plus aimable : les inconstants pensent toujours de même pour la dernière qu'ils voient. Richelieu parut fort empressé , et on lui en sut gré ; il lui demanda la permission de la voir chez elle ; ce qui lui fut accordé de très-bonne grâce. Il y alla dès le lendemain ; un homme accoutumé à trouver peu de résistance , en est plus entreprenant; l'occasion était favorable : il voulut en profiter. Les hommes ne jugent des choses, lui dit madame de la Martinière, en le voyant , que par le prix qu'elles leur ont coûté : je devrais donc vous faire acheter ma conquête; mais je ne connais pas la dissimulation ; vous

SUR M. DE RICHELIEU. l3l

m'avez plu même avant que je vous eusse vu. J'avais jugé qu'un homme à qui rien ne résiste, devait être supérieur aux autres , et vous me fîtes voir hier que je ne me trompais pas : quelle grâce dans toute votre figure ! quel charme dans votre esprit! quel talent pour persuader ce que vous ne pensez pas ! Une femme serait trop heureuse si elle pouvait être uniquement aimée de quelqu'un comme vous ; elle n'a Tair de s'en flatter que pour avoir un prétexte honnête de se rendre. Pour moi je n'en cherche point; depuis que vous êtes dans mon cœur, vous en avez banni tous les préjugés qui pouvaient vous être contraires. Je suis engagée à une partie d'Opéra que je ne puis rompre ; trouvez-vous chez moi à neuf heures : si je ne suis pas une de vos plus jolies conquêtes , je suis une des plus sensibles. Le duc , charmé du discours de madame de la Martinière , sûr que son bonheur n'était que différé , n'insista pas davantage ; il la suivit à l'Opéra , la lorgna quelque temps ; mais plein d'impatience de se trouver chez elle , il sortit au troisième acte , croyant être au dernier ; il vint attendre madame de la Martinière chez elle : toutes les portes lui furent ouvertes ; il entra dans le cabinet , et , après avoir resté quelque temps à réfléchir au plaisir qu'il attendait , ayant

l32 ANECDOTES SUR TVI. DE RICHELIEU.

trouvé une écritoire , il s'amusa à composer ces vers.

Que votre course est incertaine , Moments qui partagez nos jours !

Si j'attends l'aimable Climène , Vous ralentissez votre cours ; Si je goûte en ses bras le fruit de mes amours , Vous courez à perte d'haleine.

Loin de régler sur nos désirs Le temps dont vous êtes le maître , Vous faites finir nos plaisirs Lorsqu'à peine on les a vu naître.

Je touche au plus grand des bonheurs : Instant, soyez-moi favorable, Et, s'il se peut, soyez aussi durable Que le seront mes fidèles ardeurs.

Madame de la Martinière , impatiente de jouir de sa conquête , ne se fit pas attendre. M. de Richelieu fut charmant , et ne laissa à cette dame que des regrets sur son inconstance.

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