‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 10 sur 75 · FIN DU SECOND CHANT · texte numérisé non relu

FIN DU SECOND CHANT

Cependant, la planète où la scène se passe,

Le globe de la terre avançait dans l'espace ;

Il a fait sur son axe un grand tiers de son tour,

Et l'hémisphère obscur allait s'offrir au jour.

De reflets argentés l'horizon se colore ,

Une clarté douteuse a prévenu l'aurore -,

Les objets, revêtus de ses sombres pâleurs,

Montrent déjà leur forme, et non pas leurs couleurs.

Les travaux renaissaient dans les champs , dans les villes ;

Et le sommeil, fuyant les humbles domiciles,

Rentre dans les palais , où , dans plus d'un réduit,

Jusqu'au milieu du jour il retrouve la nuit.

Jeunes beautés , voici les heures fortunées

Sous le nom du sommeil à l'amour destinées :

Ah ! pressez les instants de vos riants adieux ;

Il faut se séparer pour se rejoindre mieux.

Leurs regards sont remplis des plus tendres promesses ;

Leurs cheveux détachés tombaient en longues tresses ;

Ce désordre charmant ressemblait au hasard ;

Mais l'art de leur toilette est détruit avec art.

Hélas ! on oubliait un oracle terrible;

Et dans un tel moment aurait-on cru possible ,

Quand l'essaim des plaisirs promet de nouveaux jeux ,

De brouiller ces amis, de rompre de tels nœuds ?

Les cartes toutefois l'ont prédit dès la veille ;

Adorons les destins, et prêtez-moi l'oreille.

Il est un monstre affreux qui choisit son séjour Aux antres où jamais n'a pénétré le jour, Qui la nuit , en tous lieux , errant dans les ténèbres - Peuple l'obscurité de fantômes funèbres, Du vide des tombeaux fait sortir les esprits , Change un souffle de vent en formidables cris , Une ombre en assassin, un buisson en armée, Mais aux yeux attentifs il se perd en fumée ; Il se nomme la Peur : autrefois les mortels L'encensaient , et le sang arrosa ses autels : Aujourd'hui, demandez à toutes vos maîtresses, Des Agnès aux Saphos , des Laïs aux Lucrèces % Il est encor plus grand qu'autrefois , et les soirs Il se promène , il erre au fond de leurs boudoirs ; Et si les feux du ciel et les bruits du tonnerre Ont rompu de la nuit le calme solitaire , O quel est son pouvoir sur les pâles humains ! Eglé sautant du lit, court , ses jupons en mains ; L'incrédule tremblant , et son drap sur sa tête , Trouve Dieu dans son cœur , au fort de la tempête 7 Et les jeunes époux que ce trouble saisit , Par la frayeur glacés , se serrent dans leur lit.

Ce spectre de la Peur , sous les yeux d'Artémise Se présente , et voici la forme qu'il a prise : Un voile à vastes plis de son front descendait, Un saint et long rosaire à son côté pendait; Ce voile, au gré du vent , se relève ou s'abaisse, En laissant sur son sein voir la croix d'une abbesse. C'était, n'en doutez pas, celle de Bon-Secours, Qui «'avance, et lui tient ce terrible discours : « Dans votre jeune cœur les plus futiles craintes ) Ont été par mes soins profondément empreintes \

» Maïs des prédictions et des pressentiments

» Vous annoncent ici d'affreux événements.

» Dès que le jour naissant chassera les ténèbres ,

» Partez et rassemblez tous les docteurs célèbres ,

» Les Pomme, les Mesmer , les Barthez, les Printemps;

» Hâtez-vous, ces gens-là ne guérissent qu'un temps,

» Hâtez-vous , prévenez les célestes menaces. »

Il dit et disparaît , et laisse sur ses traces

Tous ces maux renommés sous les noms de vapeur,

Ces mouvements de nerfs, ces battements de cœur,

Ces frissons où l'effroi devient le danger même.

Elle , près d'obéir à cet ordre suprême ,

Jette sur son époux le plus tendre regard,

Et d'une voix tremblante annonçant ce départ :

Combien elle en gémit dans le fond de son âme !

Elle est de ce palais et la nymphe et la dame ;

Et vous savez trop bien que nos frivoles mœurs

Dans leur douce licence ont encor leurs rigueurs;

Il faut , ainsi le veut la décence cruelle,

Qu'elle seule partant , tout reparte avec elle.

O décence ! c'est toi qui gouvernes Paris ,

Capricieuse arbitre et des pleurs et des ris,

Souvent prude, souvent aussi plus indulgente ,

Sous les frêles réseaux d'une gaze changeante ,

Ne voilant presque rien, laissant voir ton sein nu,

Mais tenant à la main un masque de vertu.

D'abord on se récrie : on concevait à peine

Un dessein si fâcheux , une alarme si vaine.

Faut-il quitter des lieux si chers à leurs désirs ?

La peur doit-elle faire envoler les plaisirs ?

Le jour devait sept fois succédera l'aurore,

Et dans les mêmes jeux les retrouver encore;

li. si 1 on ne prévient ce funeste départ,

Les plaisirs de sept jours sont remis au hasard. Mais ces grandes raisons, chacun les dissimule. On oppose à sa peur la peur du ridicule , Les fêtes qu'on attend, les amis invités , Ces nombreux biribis si gaîment projetés. Un mot de son époux a seul plus d'éloquence j II le dit en secret , elle hésite en silence.

Quand du flambeau du jour ou de l'astre des nuits , Aux fentes d'un volet les rayons introduits, D'une onde transparente ont touché la surface , Ou d'un trumeau dans l'ombre ont effleuré la glace, Si , par quelque hasard , ce vase ou ce miroir Dans cette obscurité viennent à se mouvoir , Des mobiles reflets la lueur incertaine Du parquet au plafond se joue et se promène , Vient, fuit, et , dans ses jeux rapides et croisés, Frappe et refrappe encor tous les murs opposés ; Ainsi notre indolente, encor mal décidée, Passe de crainte en crainte , et d'idée en idée : Mais au plus triste choix son esprit s'est fixé, Et l'arrêt du départ est enfin prononcé.

Muses > divinités de tous mes sacrifices, Si j'ai de vos concerts préféré les délices , Aux jeux de la fortune et du monde et des cours ; Maintenant j'ai besoin de tout votre secours ! Haussez ma voix , quittons enfin le badinage Pour chanter la douleur, la colère, la rage Peinte sur tous les fronts , sortant de tous les yeux. A cet arrêt fatal , un cri séditieux Et des rires moqueurs.... Mais ne dois-je pas craindre De rallumer un feu que je voudrais éteindre,

D'envenimer le mal que je voudrais guérir , En rappelant ici ce fâcheux souvenir ?

Et ces jeunes amis, ces modernes Achilles, Ce Nestor des soupers, ces trois jeunes sibylles, Qui , chaque soir , cherchant l'avenir incertain , Dans les débris du jeu font parler le destin ; Et ces époux tracés sous mes crayons fidèles , Du bon goût , du bon ton les plus parfaits modèles ; Tous enfin dans mes vers reconnaissant leurs traits , Peuvent, en souriant, avouer leurs portraits j Tous avaient conservé , dans ce désordre même , Ce ton si renommé , ce mérite suprême : Mais de quelles couleurs peindre leur changement , Et comment raconter ce grand événement ?

Eux-mêmes , alarmés de leur nouvelle audace , Reprenaient de ce ton l'enjoûment et la grâce. Valmir , plus empressé, plus vif, plus séduisant, Jusque dans son chagrin, soigneux d'être amusant, Joint la plaisanterie ensemble et la prière , Et veut de ses frayeurs l'accuser la première; Mais elle s'indignait de leur sécurité; La langueur disparaît de son front irrité , Elle sourit de rage à ces plaisanteries , Et la nymphe devient l'une des trois furies. Le chagrin les conduit au même emportement , Et perdant, sans retour, un espoir renaissant, Les plaintes, et bientôt les reproches, l'injure Dont l'aiguillon demeure au fond de la blessure.... Quoi , l'injure ? oui , l'injure , et ce ton si vanté , Plus fin que l'atticisme et que l'urbanité. Quand au fond de nos coeurs nos passions émues

33o LES JEUX DE MAINS»

S'éveillent en sursaut, se montrent toutes nues,,

Au moindre mouvement d'un secret intérêt ,

Ce ton s'évanouit , cette fleur disparaît ;

Tout est peuple, et la cour, la ville, le village;

Le dais et le comptoir ont un même langage.

Le vieux seigneur Dimas , frappé d'étonnement,

Va , vient, parle , s'oppose à cet emportement :

« Et qu'est-ce qu'on dira ? Dès demain par la ville r

y> Tout ceci va courir sur l'air d'un vaudeville.

» Vous qui depuis deux ans , donnez le ton du jour;

» Depuis deux ans , ce sont deux siècles à la cour !

» Vous allez , de vos mains, renverser votre empire;

y> Un ridicule, un rien, un tort peut le détruire.

» Qu'un éternel secret, entre nous concerté ,

» Dérobe ce plaisir à la malignité. »

Les vents ont emporté tous les conseils d'un sage^

Déjà l'ordre fatal est donné dans la rage :

Les cochers réveillés se lèvent en jurant ,

Un camp surpris n'est pas dans un trouble si grand ;

Et lorsque les Anglais , au plus froid de l'année ,

Parurent tout-à-coup dans la Hesse étonnée ,

Avec moins de désordre, on vit nos grenadiers,

Et nos filles de joie , et nos saints aumôniers

Inonder les chemins , déserter les villages ,

Nos deux cents généraux plier vite bagage ,

Tout se hâter , tout fuir jusqu'aux murs de Frizlar,

Où, joignant la valeur, et la constance et l'art,

Se jouant des périls, et de son sang prodigue,

Narbonne à ce torrent sut poser une digue ,

Et du nom de Frizlar son nom fut couronné

Mais déjà le château demeure abandonné ,

Et l'aube du matin voit fuir de ces contrées

Les amours en courroux, les grâces éplorées.

CHANT III. 33 l

Vous donc qui , dans les jours du plus riant été

Recueillez tous les fruits de la maturité ,

Vous leur commune amie, en leur haine insensée ,

Osez entre vos mains prendre le caducée ;

Ce traité , je le sais , offre plus d'un écueil ;

Il faudrait un d'Avaux , un d'Estrade, un Breteuil:

Il faut , à leur exemple , et contredire et plaire ,

Eclairer l'intérêt, désarmer la colère ;

Mais vos séductions égalent leurs travaux ;

Vous qui sûtes, parfois, accorder vingt rivaux ,

Venez, et parmi nous ramenez sur vos traces,

La paix et l'amitié , ces compagnes des grâces.

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