CHANT PREMIER
A vous seule, Daphné, j'offre ce badinage: Puissiez-vous d'un sourire en agréer l'hommage ! Les Muses et les Dieux me l'auront inspiré: Mais froncez le sourcil , tout sera déchiré.
Je chante les combats et ces amis fidèles , De tous les agréments seuls juges, seuls modèles, Qui , toujours plus ravis de se voir rassemblés, Du sein de leurs plaisirs sont revenus brouillés. O ! si mes vers un jour obtiennent quelque gloire , Ce grand événement vivra dans la mémoire; Et l'effroi de l'exemple instruisant les humains , On fuira tous ces jeux qu'on nomme jeux de mains.
L'indolente Artémise , et Corinne, et Silvie, Jeunes , ne doutaient point de s'aimer pour la vie; Leurs amis l'espéraient : par des nœuds aussi doux Le sort et le plaisir unissaient leurs époux. Dans les mêmes soupers chaque soir les rassemble . Chaque soir, l'Opéra les voit entrer ensemble: Et détournant les yeux du spectateur ravi, D'un murmure flatteur leur abord est suivi.
3l4 LES JEUX DE MAINS.
L'époux, fier des succès d'une épouse adorée , La voit, avec orgueil, d'hommages entourée, Et l'amitié tranquille au milieu des amours , De gloire et de plaisirs leur promet un long cours.
Les ardeurs de l'été faisaient place à l'automne , Heureux temps où Cîteaux de pampres se couronne , Où le plaideur se tait, où, du matin au soir, Les moines d'Àuvilé font crier leur pressoir, Où, fuyant de Paris les désertes soirées, Les Damis , les Eglés négligemment parées, Trouvent à la campagne un bonheur plus constant , Réunis tout le jour, sans se perdre un instant. L'espérance et la mode y mènent nos trois belles, Leurs époux fortunés, leurs courtisans fidèles : Cent billets différents par les Grâces dictés, Marquent différents jours aux amis invités. On aura Coquelet, Musson , Préville, Gaure , L'abbé de Caraman qui les surpasse encore ; Ce qui donne sur-tout un plus riant espoir, Quatre banquiers de jeu reviendront chaque soir ; Et sur un air charmant qui court toute la ville , Laujon pour une fête arrange un vaudeville.
Un oracle pourtant, et d'un aussi grand nom Que les antres de Cume et les forêts d'Ammon, Les a d'un juste effroi fait frémir dès la veille. Sous les mains d'Artémise, ô terreur! ô merveille! Les cartes répondant à leurs vœux indiscrets , Ont d'avance tracé les célestes décrets. Du pique et du carreau l'odieuse rencontre N'annonce que pleurs, deuil, sang versé, malencontre. Trois fois l'ordre fatal expressément détruit, Ramené par le sort , fut trois fois reproduit.
CHANT I. 3l5
On frémit un moment d'un si fâcheux présage , Mais un moment dissipe une frayeur si sage.
L'opéra finissait, et, du fond des forêts, Le soir, sur les chemins , a ramené le frais. Plus légers que les venis, seize coursiers rapides. Que l'écume blanchit sous leurs harnais humides , Volent, laissent au loin les passants effrayés; Un tourbillon les suit, le feu sort sous leurs pieds. A l'éclat des flambeaux l'ombre de la nuit cède, Et le jour, en fuyant, les suit et les précède.
Au couchant de Paris est un mont fréquenté, D'où l'œil possède au loin cette vaste cité : Lieu fameux par ses eaux , dont le secret mélange Guérit les estomacs que l'excès y dérange. Là , règne sur les airs un palais enchanté, Le luxe , sans orgueil , y sert la volupté. Dans un riant salon qu'a meublé la mollesse , Tous les jeux inventés vous ramènent sans cesse. Vingt boudoirs préparés par la main du désir, En s'offrant au repos , invitent au plaisir ; Et vingt bosquets encore, à l'entour du parterre, Présentent aux amours leur abri solitaire. Le voisinage ajoute aux charmes du séjour; Une foule d'amis y revient chaque jour. De Paris on atteint cette heureuse demeure Que l'aiguille au cadran marque encor la même heure.
Tendres amis, enfin vous voilà réunis ! Quelle ivresse de joie enflammait vos esprits ! Quelle ardeur de plaisir, d'amitié mutuelle Chacun ressent, espère , attend ou se rappelle!
3l6 LES JEUX DE MAINS.
O toi qui nous as peint en vers mélodieux Les festins de l'Olympe et le rire des dieux, Comment eût réussi ta muse inimitable A peindre les éclats de dix Français à table ? Quand le souffle du vent, agitant les guérets, Entre l'or des épis fait jouer les bluets, Dans ces ondes de fleurs on n'en distingue aucune, L'œil voit mille couleurs et ne peut en voir une : Ainsi, tous leurs propos , dictés par le plaisir, Sont pleins de traits d'esprit qu'on ne pourrait saisir, Où la gaîté bruyante à la raison s'allie, Et l'aimable réserve à l'heureuse folie. Vers la fin du souper, quand déjà sont offerts Ces vins rendus meilleurs par Le trajet des mers, Tandis que des cristaux l'édifice agréable Offre un jardin fertile étalé sur la table , Tous sachant que Valmir excelle à bien conter, Les yeux sur lui fixés, aimaient à l'écouter. Valmir laissait parler sa confiance heureuse. L'assurance de plaire, aux sots si dangereuse, Donnant un libre essor à l'esprit satisfait, Ajoute aux agréments quand on plaît en effet. Il contait les regards , les gestes et les mines Que le soir il a vus dans les loges voisines : C'est lui qui ramena dans la société Cet art de contrefaire , aujourd'hui si fêté : Il nomme par son geste; et d'une adresse extrême, Tous ceux qu'il fait parler semblent parler eux-même , Il prend leur voix, leurs traits , leur esprit, mais soudain Entre les yeux frappé d'une boule de pain, Il s'arrête : Silvie en détournait la vue , Paraissant se cacher pour en être aperçue.
Il la voit, il s'écrïe , il reconnaît l'amour, Et des restes d'un pain qu'il saisit à son tour, Sous ses doigts recourbés trente boules pressées , Par un doigt qui s'échappe adroitement lancées , Frappent toutes au but que leur marquent ses yeux. Ainsi tombe la grêle à coups impétueux Sur un faible arbrisseau qui , ployant sous l'orage , S'agite et veut en vain relever son feuillage.
A ce trouble naissant Corinne ajoute encor : C'est Vénus dans ses mains tenant la pomme d'or. Ses yeux étincelaient d'une riante audace, Du coup qu'elle suspend chacun craint la menace : On se couvre des mains de peur d'être surpris , Le soin de l'observer suspendait tous les ris. Le coup part, un éclair fend moins vite la nue, Et sa rapidité le dérobe à la vue.
Mais à l'instant, d'Azir plus rapide et plus prompt, D'Azir faisant toujours ce que les autres font, Toujours s'abandonnant dès qu'un autre commence, Impétueux, se lève, et vers elle s'élance, Lui qui toujours blessant ou blessé dans ces jeux , Pour être maladroit, se croyait malheureux. Tous suivent un exemple où leur penchant s'accorde ; L'amour, en se jouant, prend l'air de la discorde, Quand Dimas, vieux seigneur, jeune malgré les ans, Veut ralentir l'ardeur de ces jeux imprudents. Dimas, jeune autrefois, dans une cour blasée Joignit au ton dévot une importance aisée , Devint sous la régence un honnête vaurien, Changé comme son siècle, en ce temps il n'est rien; Et toujours gouverné par nos airs incommodes, A pris, quitté, repris plus de deux mille modes.
3i8 LES JEUX DE MAINS.
Vingt règnes de beautés célèbres à la cour L'ont vu redevenir vingt fois l'homme du jour ; Et discret confident des plus tendres mystères , Il sait de tout son temps les véritables pères. Le vieux seigneur Dimas, riant avec dépit , Recule son fauteuil , pousse la table , et dit « Qu'il a connu des fous et quelquefois des sages » Bien fâchés, bien punis de pareils badinages; » Que souvent, dans le feu de ces emportements, » Le mari qu'on oublie observe les amants ; » Que de ces vains défis l'acharnement risible » Rend des jeux au combat le passage insensible ; » Que ces jeux au couvent doivent être laissés , » Et qu'enfin tout importe à dix-sept ans passés. »
Mais obscurcissant l'air et remplissant la chambre, D'un nuage de poudre et d'une sapeur d'ambre , Alors , ses faux cheveux envoyés au plafond Laissent à découvert les neiges de son front, Et changent au milieu d'une clameur soudaine, La tête de Sénèque en tête de Silène.
Avec l'air de Silène , il en a pris le ton : Aussitôt , sa folie égalant sa raison , Il voit Corinne fuir , et vole sur ses traces. Jusque dans son affront il conserve ses grâces. Il court; son front est nu , son air audacieux , La haine est dans sa bouche , et l'amour dans ses yeux. La nymphe redoutant l'audace du satyre , Mêle à des cris d'effroi de longs éclats de rire. Vierges de rHélicon, vous n'avez point chanté Ce qu'en la saisissant le vieillard a tenté. Mais la beauté qu'ailleurs un coup-d'œil eût blessée, Perd dans ses jeux le droit de paraître offensée.
CHANT I. 3l9
Là, rivaux furieux, deux lutteurs s'embrassant, Leurs rires énervaient leur effort impuissant. Valmir est plus heureux ; dans sa douce folie Il poursuit, il atteint, il attaque Silvie ; Il saisit un instant où l'on peut tout oser, Et la punit enfin par le vol d'un baiser : En vain entre ses bras , riante , mais farouche , Elle oppose les mains et détourne la bouche : La lutte l'enhardit; prompt à recommencer , La peine qui l'attend l'invite à l'offenser.
C'est ainsi que leur joie , emportée, étourdie , De ses propres clameurs se croyait applaudie. Cependant, le destin prend ses balances d'or, Comme il fit au combat d'Achille contre Hector; Non les mêmes pourtant , mais des bassins plus minces Qui servent à peser les promesses des princes , La foi de leurs traités, les modernes amours, Les paroles d'honneur qu'on donne de nos jours , Ces bruits, ces grands éclats de prompte renommée, Dont le feu si brillant se dissipe en fumée.
Les bassins suspendus hésitent deux instants, Leur légère amitié n'y tient pas plus long-temps, Et le souffle du vent venant à la traverse, La balance, en flottant, se tourne et se renverse. On vit en ce moment, dans le vague des airs , Errer des feux follets semblables aux éclairs, Et le croissant pâlir; et, cette nuit entière, Vénus de son étoile éteignit la lumière. Mais en quittant les jeux pour compter des malheurs - Suspendons nos récits et retardons nos pleurs : Prêt à gravir les monts qui couronnent la plaine, Le \oyagcur prudent s'assied et prend haleine. ii\ Ui; PREMIER CHANT.
Ainsi, tous nos plaisirs sont vains et passagers, Les ris ont leur fatigue , et les jeux leurs dangers ; Le plus discret amour a sa folle imprudence- Un jour de jeux publics , de festins et de danse , Quand des ombres du soir l'horizon fut voilé , Tout le peuple, à grands flots y sur la place assemblé Regardait dans la nuit de brillantes fusées Fuir en laissant au loin leurs traces embrasées , Et mille et mille feux se jouaient dans les airs; L'un défiait la foudre, un autre les enfers : Tout-à-coup, sort du toit d'une maison voisine L'incendie apportant la mort et la ruine. L'épouvante, les cris, la flamme, le tocsin, Appellent, à grand bruit, guet, pompes, capucin; Mais de l'embrasement réfléchi dans la nue L'éclat annonce au loin l'effroyable étendue. Le bal est remplacé par l'horreur et le deuil ; Ainsi tous nos plaisirs changent en un clin d'œil. Mais l'amitié qui fuit et fait place à la haine , Le scandale, les maux qu'une rupture entraîne, Des changements humains c'est là le vrai tableau. O mille fois heureux qui, jusques au tombeau, Sans injuste dépit, sans injustes alarmes , Dans les mêmes amis trouve les mêmes charmes !
Artémise , tranquille au milieu de ces jeux , Témoin de leurs plaisirs, en jouissait comme eux 5
Rien n' avait ébranlé sa paisible indolence ,
Et ce défaut si doux lui tient lieu de prudence.
Tel au bord de Saint -Cast, provoquant le destin,
D'Aiguillon retrancbé sur un sommet lointain ,
Entre l'Anglais et nous vit flotter la victoire ,
Et loin de tout péril se réserva la gloire.
Mais l'effort d'un torrent déracine un rocher.
Corinne à ce repos sut bientôt l'arracher.
On se plaît à les voir se défier, se craindre,
Se joindre, s'éviter au moment de s'atteindre :
La table les sépare , et ce vaste circuit ,
Où l'on voit devant soi courir ceux que l'on fuit ,
Par les tours redoublés que chaque pas commence,
Est dans un court espace une carrière immense.
Un vase sur la table était encor resté , D'un art des Japonais dans la Saxe imité, Rempli de cette glace aux hivers enlevée , Que du feu des étés la terre a préservée. Dans les dessins charmants qui régnaient à l'entour, On eût vu les malheurs de ce funeste jour. Apollon exilé de la céleste enceinte, Oubliait tous les dieux pour le jeune Hyacinthe ; Mais d'un coup de son disque, imprudemment lancé, Ce malheureux enfant , à ses pieds renversé , Tombe , et sur le gazon que le sang fertilise, En le changeant en fleur , ce dieu l'immortalise. Des biens qu'il a perdus, vain dédommagement: Et quelles fleurs vaudraient les baisers d'un amant ? Ce vase qui semblait l'ouvrage du dieu même, Au milieu de ces jeux en offre ainsi l'emblème. Corinne, menaçant des yeux et de la voix, Le soulevé à deux mains qui tremblent sous le poids. Œuvres diverses. o T
Artémise en frémit, la conjure, s'écrie, Et du froid qu'elle craint se sent déjà saisie. Mais vous, Grâces , Amours , accourez , hâtez-vous , Fléchissez du destin l'inflexible courroux. Que dis-je ! les Amours et les Grâces légères Réparent bien des maux, et n'en préviennent guères» Corinne dont la course eût devancé le vent, Lève et penche le vase, et verse en l'élevant. L'autre esquive , et son front touche contre le vase A l'angle du contour qui termine sa base.
Avez-vous jamais vu dans un beau jour d'été Une éclipse ravir au monde épouvanté Les cieux , les champs , les bois, les cités , la lumière. Et le riant aspect de la nature entière ? Tels, aux cris douloureux dont les cœurs sont glacés, Tous les jeux sont finis, tous les combats cessés: On ne sait un moment qui des deux est atteinte, Une égale douleur sur leurs fronts était peinte. Mais Artémise court en face d'un miroir ; Son premier mouvement fut le soin de se voir; Et de sa pâleur même encor plus alarmée , Au bras de son amie elle tombe pâmée : Vingt sonnettes alors précipitant leur son , Font retentir l'effroi dans toute la maison ; Et cent voix parvenant aux chambres éloignées, Appellent, à grands cris, ses femmes étonnées, Qui , laissant lentement leur souper commencé , Savent en arrivant prendre un air empressé. Lise vient en courant, Lise adroite et gentille, A qui Minerve même a laissé son aiguille ; Et la vieille Manon qui souffle en la suivant, Qu' Artémise auprès d'elle avait même au couvent.
CHANT II. 3à3
Qui dit, en conseillant ce qu'on doit dire ou taire :
« Je connais bien madame, » et ne la connaît guère,
Sert encor par honneur , n'a ni talent ni goût,
Et toujours s'empressant nuit et déplaît en tout :
Esther qui la suivait et qui l'a devancée ,
Par les Grâces instruite et sans cesse exercée,
Des moins souples cheveux sait varier le tour,
Suivant l'intention, l'humeur, le ton du jour;
Met l'adresse aux billets , suit madame aux campagnes ,
Détestée en secret de toutes ses compagnes.
Déjà , le vieux Dimas, tant soit peu médecin,
De la beauté mourante a découvert le sein ;
Il lorgne, en usurpant un si doux privilège,
Deux roses qui semblaient éclore dans la neige.
Les invisibles nœuds et les rubans cachés
Sous de plus doctes mains sont bientôt détachés :
Le sang plus librement circule dans ses veines ;
Son corset soutenu des plus souples baleines ,
Abandonne, à regret, les trésors de l'amour
Aux baisers du zéphyr et même à l'œil du jour.
Sur les bords où le Rhin roule ses flots superbes ,
Les Germains consommés dans l'étude des herbes,
Ont l'art de les réduire en subtiles vapeurs ,
Et composent une eau du pur esprit des fleurs :
C'est aux murs de Cologne où ce baume s'apprête,
De nos derniers exploits c'est la seule conquête,
Et de tous mes héros tous les flacons ouverts
Raniment Artémise en parfumant les airs.
Ainsi, dans ce jardin , sous la main qui l'arrose ,
On voit se relever et le lis et la rose.
Mais déjà vous craignez que le ressentiment
Ne l'irrite, ou du moins ne l'aigrisse un moment.
ai.
O charmes de nos mœurs ! ô vertu de notre âge !
On ne se fâche plus d'un fâcheux badinage ,
Et la plaisanterie aux temps de nos aïeux
Fut meilleure, on le sait, mais nous la prenons mieux.
Hélas ! pour amener cette grande rupture , Il fallait renverser la mode , la nature,
Il fallait mais je sens que ma lyre et ma voix
Ont besoin de repos une seconde fois.