SUR LE RENVERSEMENT DE MA FORTUNE
IiiH quoi ! dans mon malheur , c'est moî qui vous console ! Qu'a donc de si cruel l'honnête pauvreté ? La fortune me quitte et ne m'a rien ôté :
Qu'elle vienne, qu'elle s'envole, Mon sort ne dépend point de sa légèreté.
Tant qu'a duré sa faveur passagère ,
J'en ai joui : j'ai vécu très-heureux ; Je la perds , sans trouver mon destin rigoureux ; Et comme on voit partir une aimable étrangère , Qui nous a plu beaucoup, sans nous rendre amoureux.
N'essayez point d'affermir mon courage Par ces illusions , le trésor du bel âge.
J'ai vu, de près , la suprême grandeur,
Et le crédit , enfant de la faveur ,
Et la richesse , idole du vulgaire ,
Et l'espérance , agréable chimère ,
Qui va, cherchant un bien imaginaire ,
De rêve en rêve, et d'erreur en erreur.
En plein midi , dans un vaste parterre ,
De tous côtés au soleil exposé ,
Si vous voyez un taillis solitaire
Où les zéphyrs ont fui l'air embrasé,
Vous y courez, vous jouissez d'avance
D'un air plus pur , de l'ombre , du silence ,
EPITRES 34l
Et du plaisir de respirer en paix ;
Vous arrivez sous ce feuillage épais ;
Vous admirez ces ombrages tranquilles ; Mais d'humides vapeurs et d'odieux reptiles Vous forcent aussitôt à vous en arracher ;
Les dieux des bois craignent d'en approcher.
C'est un tableau des illusions vaines ;
On dit de loin : « Ah ! qu'on est heureux là. »
Nous y courons , et ce n'est plus cela : Notre plus beau succès vaut rarement nos peines. Ce n'est ni par orgueil, ni par austérité, Qu'au sein de la richesse et des plaisirs d'Athènes, Socrate chérissait sa noble pauvreté :
Toujours environné d'une foule choisie , Dînant chez Périclès, soupant chez Aspasie , Employant, il est vrai, mais sans fiel, sans aigreur, Sa piquante ironie à confondre l'erreur; Pardonnant presque tout aux grâces du jeune âge, Lui-même s'étonna qu'un dieu l'eût nommé sage. Je croirais en aveugle à son autorité.
« Remarquez , disait-il, l'alliance éternelle
» De la douleur et de la volupté ;
» Ce sont deux sœurs : l'une à l'autre fidèle ;
» Quand l'une vient , l'autre suit ; et nos maux » Naissent de nos plaisirs , nos biens de nos travaux. »
Demandez-vous un sage plus austère ?
Voyez Caton, ce fier républicain ,
11 s'enivrait, le {ait est très-certain,
Mais en causant de quelque grande affaire :
Car, à sa soif, il buvait de l'eau claire ,
A ses repas , il mordait dans son pain ,
Son appétit cessait avec sa faim (1).
(1) Huic epula vicissejamcn, etc. (LuCAiN.)
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Le vil abri d'un mur où croissait l'herbe, Un simple toit allongé d'un auvent , S'il défendait de la neige ou du vent, Lui paraissait une maison superbe ; Un vieux manteau dont il se pût vêtir , Etait pour lui de la pourpre de Tyr.
Inébranlable en ce mâle système, De la veriu retranchant l'honneur même . Faisant le bien sans l'attrait du plaisir, La volupté n'effleura point son ame, Et de Vénus , quand l'appas triomphant L'aiguillonnait à caresser sa femme , C'était un citoyen qui créait un enfant.
Le beau modèle ! le grand homme !
Hélas ! ce n'est pas lui que j'aurais imité ;
Il le fut peu, même dans Home :
C'est beaucoup dans Paris que de l'avoir cité , Quiconque n'est pas faible y passe pour extrême. Cherchons ailleurs : j'ai consulté Ceux qui cherchent la vérité Sous les ombrages d'Acadème (i) ; Ceux qui, dans la mollesse et dans l'oisiveté , Couchés sous les berceaux où rêvait Epicure 7 Prévenaient , irritaient l'instinct de la nature; Les enfants plus chéris.de ce maître vanté , Qui possédaient l'art de la jouissance, Ménageaient leurs plaisirs , et dans la tempérance 9
Ne cherchaient que la volupté ; Ceux même qui suivaient les leçons d'Aristîppe^ Ne laissant aux humains de règle , de principe , Que linlérêt. J'ai fréquenté
(i) Inter silvas Academi quxrere verum. ( Hor. ép. 2, Iiv. 2. }
Le stoïque pareil au marbre du Portique ;
J'ai vu, dans son tonneau, le cynique effronté;
Et mon opinion a souvent hésité
Dans les balances du sceptique. Ils ont sur le bonheur, tout dit, tout réfuté; Ils ont , par cent chemins , conduit à la sagesse :
Mais dans leur contrariété
Quelques-uns ont craint la richesse ,
Aucun n'a craint la pauvreté.
Vous-même que mon cœur choisirait pour modèle , La fortune pour vous ne peut être cruelle ; Heureux par vos vertus , quel que soit votre sort, On vous verra descendre, ou monter sans effort; Toujours quelque raison vous rendra content d'elle : Le repos est si doux et la gloire est si belle! O combien la nature est féconde en plaisirs ! L'hiver a ses beaux jours, et l'été ses zéphyrs* Dans ces affreux climats où régnent les deux ourses , Où l'Océan glacé par de tristes hivers, Est immobile et sourd aux sifflements des airs; Où les fleuves, six mois, s'enferment dans leurs sources ; Où la nuit, d'un seul voile, embrasse deux saisons; Quand les Lapons sous terre ont creusé leurs maisons , Ils vivent , sont heureux , et chantent sous la glace ; Ils savent affronter les climats, et souvent Un fragile traîneau, plus léger que le vent, Fuit, vole , et de la neige effleure la surface , Sans laisser en fuyant une invisible trace. Ces effroyables lieux ont même leur beauté ; Souvent, dans les horreurs de cette obscurité , Des rayons du matin la nuit semble parce ;
L'aurore, de feux entourée,
Loin de son humide séjour, Se montre sans ouvrir la barrière du jour,
Et, dans les cieux, quelque temps égarée, Couvre de ses rubis les antres de Borée. Cependant, les zéphyrs sortent d'un long sommeil, Et Fonde blanchissante annonce leur réveil ; Le jour , pendant six mois, ne descend plus sous l'onde ; L'horizon tout entier sert de route au soleil; 11 semble , sur les flots , voguer autour du monde, L'automne et le printemps confondent leurs trésors , Tant les cieux ont versé de bienfaits sur ces bords i Tant d'un soin maternel la nature partage Entre tous ses enfants son immense héritage! Dans ces climats si durs, si rigoureux, Je m'instruisais par cette grande image ; Je méditais le grand art d'être heureux, Quand mon destin , d'accord avec mes vœux , Me conduisait non loin de ce rivage :
L'astre inconstant sous lequel je suis né , Des biens aux maux m'a souvent promené : Mais, aux événements ployant mon caractère, En jouissant de tout, rien ne m'est nécessaire. Dès que j'ai vu l'espérance me fuir , J'ai suspendu ma course volontaire ; J'ai dans un sort nouveau pris un nouveau plaisir , Et mon repos forcé devient un doux loisir. Heureux par cette humeur sagement inconstante , C'est la facilité qui m'invite et me tente. Quand de jeunes beautés m'ont pris dans leurs fdets r En m'offrant chaque jour une vaine espérance. De leur facilité la trompeuse apparence Etait le piège où je courais.
tJn enfant se jouait de ma philosophie ; Et ma sagesse alors devenait ma folie.
Hélas ! vous le savez , échappé de mes fers , J'aime le souvenir des maux que j'ai soufferts ; Ce que je crains, c'est l'ennui du rivage; Plus d'une fois j'ai regrette l'orage, Les caprices , les jeux du perfide élément ,
Et le plaisir d'éviter un naufrage :
Est-il vrai que nos cœurs ont besoin d'un tourment ?
Un jour une actrice fameuse (1) Me contait les fureurs de son premier amant ; Moitié riant , moitié rêveuse , Elle ajouta ce mot charmant :
« Oh! c'était le bon temps, j'étais bien malheureuse! » Mais revenons à mon adversité Que j'oubliais. Quand la fable ou l'histoire Vous ouvre, tour-à-tour, le temple de mémoire,
Vo^ez-vous que la pauvreté Fût jamais un obstacle à l'immortalité ? Ulysse nu, dépouillé par Neptune, Est immortel : un pauvre l'a chanté.
Et dans ce siècle même où le luxe effronté Rend l'avarice si commune , En craignant d'injustes mépris, La pauvreté se cache et méconnaît son prix. Tu devins immortel , sans appui, sans fortune , Toi, mon premier ami; toi, qui cherchas Vénus (2) Sur des rivages inconnus ,
(1) Mademoiselle Arnould.
(2) L'abbé Ghappe d'Auteroche , de l'académie des sciences dr Paris, mort en Californie , où il avait élé pour observer le passage de Vénus sur le disque du soleil.
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Et par delà les monts Caucases, L'inconstante Vénus, dont l'orbite et les phases Se dérobaient à nous dans le vague des eieux , Et nous semblaient errer, par l'erreur de nos yeux. Non, l'or de la toison n'eût point causé tes peines ;
Jamais on n'a vu ton vaisseau , Ni reployer sa voile aux bords de Calypso , Ni ralentir sa course à la voix des sirènes. Enflammé pour la gloire et pour la vérité , Dans ces nobles travaux ton cœur n'a redouté Ni les déserts glacés , ni ces forêts profondes D'où l'aigle de Moscou fait fuir la liberté, Ni le tropique en feu sous un ciel irrité : Ton courage étonna tour-à-tour les deux mondes.
Mais , hélas ! où t'offrir mes pleurs ? Où parer ton cercueil de cyprès et de fleurs ?
Sur quelle rive désolée Trouverais-je le bois où , sans soins , sans honneurs , S'élève dans l'oubli ton humble mausolée? Du moins, en expirant sur ce funeste bord , Tu jouis d'un succès acheté par ta mort ; Tes yeux éteints cherchaient un reste de lumière, Pour ravir au trépas le plus beau de tes jours, Et tes mourantes mains nous ont tracé le cours De Vénus éclipsée à ton heure dernière. Tel est de vos concerts le pouvoir enchanteur ; Muses, filles du ciel ! recevez mon hommage :
En éternisant ma douleur,
Vous m'en ferez chérir l'image.
Muses! je vous dois tout. Si j'obtiens le suffrage De ce ministre heureux et regretté (i) ,
(i) M. le dur de Clioiseul.
Honneur du ministère, et que l'exil honore, Que, pendant sa faveur, je n'ai jamais chanté , Ce fut un de vos dons. Si quelquefois encore Dans mon obscurité me croyant inconnu , A mon seul nom , je me vis prévenu , Je dus à vos bienfaits cette heureuse surprise. On prétend aujourd'hui que le sage méprise
Ce mouvement de vanité :
Je ne sais, mais Horace a lui-même conté
Que lorsqu'il traversait la place , S'il entendait quelqu'un disant à son côté :
<( Voyez-vous cet homme qui passe ?
>» Regardez vite , c'est Horace ! »
Aussitôt, dans une hymne, à vos autels chanté,
O Muses ! il vous rendait grâce (1).
Laissons aux favoris leur puissance et leur or : Cette once de fumée est pour nous un trésor.
J'avais fini , non sans quelque paresse , Cette épître où mes vers coulent en liberté ;
Horace , au sein de la mollesse ,
En respirant la volupté,
Par sa morale enchanteresse , Affermissait mon cœur contre l'adversité. Mais un jeune immortel m'a pris sous son égide: Un prince (2) , ami des arts et de la vérité ,
Accorde à ma musc timide
Un bienfait non sollicité.
La fortune revient à sa voix souveraine
(1) Totum muncris hoc tut est ,
Quod monstror digito prcetereuntiuni.
(Hou. Ode 3, I.4.)
(2) M0N8IBUR, aujourd'hui Louis XV1TÏ.
34& ÉP1JIÏES.
Fixer de mes destins la balance incertaine ; Les vents ne l'agiteront plus , ' Et, lorsque j'ai perdu Mécène, J'ai retrouvé Germanicus.