A M. FRÉRON
SUR UNE FÊTE DONNÉE A BORDEAUX (i).
Je vous obéis , monsieur, et je vais vous donner une description de la fête dont on vous a parlé. Madame la comtesse d'Egmont désirant connaître en détail les différentes parties d'un vaisseau, M. Lafore fit le choix d'un bâtiment russe qui devait partir le lendemain, pour por^ ter aux Moscovites cinq cents tonneaux de nos vins et de nos eaux-de-vie.
Vous m' allez demander encore , Ce que c'est que monsieur Lafore.
(i) Fréron, en publiant cette lettre, s'exprime ainsi: « L'auteur de cette description ingénieuse est M. de Rulhière, gen » darme de la garde du roi, l'un des gentilshommes de M. le maré- » chai de Richelieu. Il faut pardonner les négligences que vous » trouverez dans ses vers et à sa jeunesse (il n'avait que vingt-trois » ans), et plus encore à la promptitude avec laquelle ils ont été » composés. Cette lettre a été faite dans moins de vingt-quatre heures.
Paris, 25 novembre 1758 ».
Œuvres div«'' 2,L
Demandez-le au premier passant, A cette vieille , à cet enfant :
Tout le connaît , l'estime et l'aime. Il possède un talent suprême Pour, les fêtes ; il en donna D'une beauté très-peu commune ; Mais un jour qu'il en donnait une , Lui-même en chemin l'oublia.
Qui dirait tout, serait prolixe; Ses esprits, toujours agités, Le promènent de tous côtés j L'air inquiet , le regard fixe , Il marche à pas précipités , Et l'affaire qu'il a , c'est celle Du premier voisin qui l'appelle.
Àh! qu'il faisait beau de le voir, Lorsque la disette fatale Désola cette capitale , Contenant tout dans le devoir.
Un seul jour il quitta la ville ; Le peuple jusques-là tranquille, A la révolte s'anima :
Il revint, et tout se calma.
Voilà quel est M. Lafore, qui a été l'ordonnateur de cette fête. Il attendait madame la comtesse sur un brigantin dont la chambre était superbement ornée , et dont les rameurs , vêtus de rouge et couverts d'argent, tenaient hautes et prêtes à tomber leurs rames peintes et décorées des armes de M. le maréchal duc de Richelieu.
Dans un ciel pur et sans nuage , L'astre qui mesure les jours Précipitait déjà son cours Vers l'horizon qui le partage , Et suspendu quelques instants Entre deux mondes qu'il éclaire , 11 contemplait les habitants De l'un et de l'autre hémisphère.
C'est-à-dire vers les six heures da soir , par le plus beau temps du monde , une foule innombrable de peuple bordant le rivage , tout ce que Bordeaux a de jolies femmes étant aux fenêtres dans leurs plus galantes parures , M. le maréchal de Richelieu , madame la duchesse d'Aiguillon et madame la comtesse d'Egmont arrivèrent à la première cale, au bruit des canons et des acclamations de joie qu'excitaient leur présence. M. Lafore les reçut sur son brigantin, précédé d'un bateau chargé de canons , de tambourins , de violons et de cors de chasse ; il les conduisit au vaisseau russe qui était orné de guirlandes, de tapis et des pavillons de toutes les nations. M. Harmensen, consul de Suède , à l'adresse duquel le vaisseau était arrivé, en fit les honneurs.
Tandis qu'il expliquait à la jeune déesse Par quel art et par quelle adresse L'homme si faible et si puissant Guide un navire obéissant ,
Par le secours des vents le conduit sur les ondes ; Comment, s'ils sont sortis de leurs prisons profondes, La voile abandonnée à leur souffle inconstant Autour d'un triple mât se resserre et s'étend ,
le brigantin revenait au rivage ; toutes les dames s'y embarquèrent menées chacune par un volontaire de Guyenne , et ce fut au milieu de la mer, sur le tillac d'un navire , que furent présentées à M. le maréchal ce grand nombre de femmes aimables que le commerce retient à Bordeaux. Une tente était élevée sur le tillac , sous laquelle une magnifique collation se trouva préparée ; un vent nord-ouest semblait souffler exprès, pour donner à madame la comtesse d'Egmont le spectacle de trois vaisseaux étrangers qui entrèrent dans le port à pleines voiles, et vinrent saluer le vaisseau qu'elle commandait. Dès qu'il fut nuit , on leva les toiles qui couvraient le tillac; les musiciens y montèrent: le bal commença.
Au bruit des danses , des canons , Les néréides, les tritons, Troupe sur les mers adorée , Se laissant aller sur les flots, A la faveur de la marée, Remontèrent jusqu'à Bordeaux.
Ils approchèrent du navire , Et reconnurent ce héros , Que, sur les bords de leur empire,
Ils avaient vu, l'un à Mahon , L'un près de Stade, l'autre à Gênes, Mais , à voir régner sur son front Cette grâce qui nous enchaîne, A ce regard si séduisant Qu'ils n'avaient vu qu'en frémissant , Ils le reconnaissaient à peine.
Toute cette troupe se joignit aussitôt aux nymphes de la rivière, qui, s'élevant à demi sur la surface des eaux , dansaient autour du vaisseau, et chantaient plusieurs chansons relatives à la fête et aux personnes qui en faisaient l'objet. Dans le temps que le navire exécutait plusieurs manœuvres, des chaloupes, remplies de tambours et de fifres, descendaient et montaient la rivière ; toute la partie de la ville qui répond au port était illuminée et formait le spectacle le plus brillant.
Entre tous les ormeaux qui bordent le rivage ,
Un vieux orme s'élève, et c'est sous son ombrage,
Que , découvrant au loin la surface des eaux ,
Le commerçant heureux voit rentrer ses vaisseaux.
Le parjure jamais n'approcha cet asile;
Et les vieillards disent que de tout temps,
Les traités qu'on a faits sous son ombre tranquille ,
Ont été justes et constants.
Un intendant couvert de gloire ( Faut-il que cette tache ait souillé sa mémoire ,
Et qu'un grand nom soit obscurci ! ) Déclarant aux ormeaux la guerre la plus vive ,
Du plus bel ornement dépouilla cette rive» L'égide de Pallas vint couvrir celui-ci ; Pallas le préserva de la hache inhumaine ;
Et, consacré depuis ce temps
A la déesse des talents , Le destin de Bordeaux à son destin s'enchaîne.
Tant que cet orme durera,
Qu'avec respect on soutiendra Ses rameaux que son tronc ne soutiendrait qu'à peine, Bordeaux doit être une seconde Athènes.
On sait bien que Pallas est madame la duchesse d'Aiguillon; et, depuis cette grande histoire, Forme est appelé V arbre de madame la duchesse ; il est taillé en parasol : quatre bancs qui Fentourent renferment un espace de plus de cent pieds de circonférence, qu'il couvre de son ombre.
Plus d'une amoureuse flamme Y trouva contentement ; Et, sous cet orme , un amant N'attend point en vain sa dame.
La nuit, de tous les côtés , Pourvu que le mari dorme , On se rend sous ce bel orme : Aussi , toutes les beautés , De loin et du voisinage , Avaient orné son feuillage :
Rubans de toutes couleurs , Belles guirlandes de fleurs ; Et , dans ce lieu délectable , S'étend une grande table
EN VERS ET EN PROSE. 3y5
Que couvre un souper fort beau.
Mets brûlants, vins à la glace , Les dames y prirent place En descendant du vaisseau.
Si la discorde cruelle , Sur la table avait jeté Une pomme à la plus belle x On n'aurait point disputé ; Et tout le monde devine , Qu'on eût vu se réunir Tant de belles pour l'offrir A vous , comtesse divine.
Tout le peuple se rassembla autour de Forme ; on entendait voler de bouche en bouche , avec les noms de M. le maréchal , de madame d'Aiguillon et de madame d'Egmont , des louanges simples , naïves , et par conséquent plus flatteuses. On devait exécuter dans ce lieu même un concert et un bal , mais la foule rendit ce projet inutile ; la symphonie se dispersa dans plusieurs maisons ainsi que les dames , et madame d'Egmont alla, dansant de bal en bal, par-tout admirée et par-tout applaudie. La danse fut interrompue par un bruit d'artillerie; on courut aux fenêtres , et on vit les vaisseaux et le port illuminés, et tout le peuple dansant aux chansons, aux fifres et aux tambours; on tira un feu d'artifice , ensuite les bals recommencèrent.
Et ce qui se fit dans le bal , Ce que devinrent tant de belles, Si l'on y vainquit des cruelles , Si l'on se connut un rival , Si l'on y fit des infidèles , C'est là l'histoire de tout bal.
Les premiers rayons de l'aurore Revirent tout le monde encore , Et l'on fut se coucher enfin Vers les six heures du matin.
Au moment où Ton se séparait , le vaisseau russe mettait à la voile, et salua M. le maréchal et les dames de toute son artillerie.
J'ai l'honneur d'être, etc.