A M. L'ABBÉ DE SADES
Vous voulez donc, monsieur, que toute foi soit détruite chez les hommes? Jamais il n'y a eu de tradition plus constante , plus avouée que celle du laurier miraculeux, né, de lui-même, sur le tombeau de Virgile. Les voyageurs de tous les temps et de toutes les nations attestent que cet arbre merveilleux s'est renouvelé de siècle en siècle , et voilà que vous récusez leurs
témoignages unanimes ; vous n'hésitez pas à les contredire dans un ouvrage consacré à la gloire de la poésie , à la gloire de Pétrarque et de Laure, votre parente. Virgile avait prévu cette espèce de sacrilège, et sa réponse est contenue dans sa prophétie :
Viridemque ab humo convellere silvam Conatus , etc. *
Lorsque vous attentiez aux lauriers toujours verts
Qui, depuis dix-sept cents hivers, Forment un bois sacré sur l'urne de Virgile , Lorsque vous profaniez ce solitaire asile Que le temps respecta , que les dieux ont chéri , N'entendîtes-vous pas ce formidable cri ? « Cesse un coupable effort , cesse un crime inutile. »
Ah ! si le temps l'avait détruit, Ce laurier que le ciel se plut à voir éclore ,
On accuserait l'œil séduit,
Qui croirait le revoir encore.
Des folles superstitions Il faut briser le joug, dissiper les prestiges;
Mais de belles illusions
Peuvent créer de vrais prodiges.
Qu'a-t-on gagné dans nos jours raisonneurs ? On a glacé les esprits et les cœurs : 11 n'est plus de laurier sur l'urne de Virgile , Aucun souffle divin n'anime les roseaux; Plus de faune effrayant pour la nymphe fragile , Plus de mânes plaintifs dans le creux des tombeaux :
(1) YlRG. Eneid. lib. 3.
La maison même de Lorette N'a plus d'anges en oraison ; Hélas ! notre froide raison Rend la nature entière et stérile et muette.
Mais, monsieur, le laurier du tombeau de Virgile n'est point un laurier naturel et périssable; et, pour vous en convaincre , voici une preuve de fait. Je sais qu'il en existe de semblables dans toutes les religions , et par exemple , à Lacédémone , dans le temple d'Hélène , on montrait la coque même de l'œuf que Léda avait conçu de Jupiter ; à celte vue , les incrédules n'auraient pas beau jeu ; mais ici les témoins sont encore au - dessus de la preuve. Voici, monsieur, une feuille du laurier qui ombrage aujourd'hui le tombeau du poète. La branche sur laquelle on a pris cette feuille a été coupée sur l'arbre même par M. de Ramsay , homme célèbre en Angleterre et en Italie : il l'a donnée à une dame plus célèbre encore, et dans plus de pays , madame la duchesse d'Aiguillon, douairière. Elle espère que vous lui saurez gré de vous détromper par le présent qu'elle me charge de vous envoyer.
La feuille de laurier qu'une muse vous donne, Est de tous vos succès un présage assuré , Et les neuf sœurs un jour , à cet arbre sacré , Viendront former votre couronne.
EN VERS ET EN PROSE. 3y9
A MADAME DE
Paisiblement assis sur les bords du Bouillon , Loin de tout indiscret, tout causeur, tout brouillon ,
Ma muse, si souvent oisive ,
Y relisait quelques brouillons ;
Mais il pleuvait à gros bouillons.
Ma naïade effrayée allait franchir la rive,
Lorsque votre billet arrive.
La magie et l'enchantement N'ont point d'effet si prompt : tout change en un moment ;
Toutes mes nymphes reconnaissent
Et votre nom , et votre écrit , Je vois l'air qui s'épure, et le ciel qui sourit,
Et toutes les fleurs qui renaissent.
Voilà , je vous jure , madame , ce qui s'est passé sur les bords du Bouillon , à la réception de votre billet : imaginez ce qu'y produira votre présence. Il est vrai que le retour du beau temps n'a pas été long ; mais votre billet était si court ! La nouvelle de l'heureux accouchement de madame de Montmorin m'a fait un extrême plaisir ; je vous remercie très-humblement d'avoir bien voulu me l'apprendre. Cette naissance d'un garçon dans le château de Versailles
38o LETTRES
y doit être regardée comme un augure favorable , et ce présage doit y rendre madame de Montmorin encore plus chère.
Dans mon humble vallon , je n'ai point d'autres nouvelles que celles de la pluie et du beau temps , qui sont très-importantes pour nous autres agricoles ; les navigateurs les jugent même si intéressantes , qu'ils en gardent fidèlement des mémoires pour la postérité, et peutêtre bien que nos mémoires de cour, nos recueils d'anecdotes paraissent aussi vains et aussi frivoles à un homme de mer, qu'un journal du vent et de la pluie le paraît à un homme de la cour. Cette réflexion pourrait mener à la morale , et pour finir, en suivant encore ma comparaison y
Puissent les vents heureux régner seuls parmi nous ! Que tous nos amiraux fassent un bon voyage !
Et qu'Amphitrite et son époux
Soient contents du dernier naufrage.
Puisse sur-tout madame la marquise recevoir avec bonté l'hommage de mon profond respect.
Des bords du Bouillon , ce 1 juillet 1774»
A MADAME DE
Qu'est devenu cet injuste procès ?
Séduisez-vous par vos talents de plaire, Votre juge , ou votre adversaire ?
Ce sera l'un ou l'autre , et j'attends vos succès , Sans en douter , sans concevoir d'alarmes. Et comment résisterait-on A la justice, à la raison , Quand votre esprit leur a prêté ses charmes ? Si Thémis ne voit pas, nous savons qu'elle entend; Eh bien ! que son bandeau contre vous la défende : Vous séduirez également, Qu'on vous voie, ou qu'on vous entende.
Des bords du Bouillon , ce 3 août 1775.