‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 26 sur 75 · A M. DE MONTESQUIOU · texte numérisé non relu

A M. DE MONTESQUIOU

Je ne puis rester si long-temps , monsieur le marquis , sans vous prier de me donner des

nouvelles de voire santé, et de vos occupations, et de vos plaisirs.

En vers charmants , pleins de gaîté , Et sans négligence , sans crainte , Avez-vous récemment chanté Quelque bergère ou quelque sainte ?

Etes-vous à courir vos bois , Au son des cors , aux cris des voix , Poursuivant un cerf aux abois ?

Dans ces riantes promenades , Dans les sentiers de ce vallon , Où sur des tapis de gazon , Vous avez conduit vingt naïades „ Venez-vous au déclin du jour Suivre une tendre rêverie , Raisonner de guerre ou d'amour, Et prophétiser sur la cour , Sans humeur et sans flatterie ?

Pour moi , je vous écris d'une campagne fort agréable , à une portée de canon de Vienne : cette distance a été mesurée autrefois par le canon des Turcs. La maison de plaisance que M. le baron de Breteuil a choisie pour y passer les étés , est située sur une colline , au pied d'une chaîne de montagnes escarpées qui, en s'éloignant à perte de vue pour aller séparer des provinces et des royaumes , laissent entre elles une immense vallée traversée par le Danube , couverte d'îles , de villages , de forêts ,

et occupée dans sa plus belle partie par la ville deVienne. Cette ville, resserrée dans l'enceinte de ses fortifications, s'étend beaucoup au dehors de ses glacis , par le nombre infini de jardins et de maisons de plaisance qui forment les faubourgs. Pendant qu'elle était assiégée par une armée de trois cent mille Turcs , c'est sur cette même colline d'où je vous écris, que le grandvisir avait choisi l'emplacement de son sérail ; c'est ici qu'au milieu de ses femmes et de ses eunuques, il dirigeait négligemment les travaux de son armée ; les combats, la ville et le siège, n'étaient pour lui qu'une magnifique décoration de théâtre. Vous devez juger, M. le marquis, par le choix de ce visir voluptueux, de tous les agréments de cette situation.

Au sommet de ces montagnes, qui paraissent inaccessibles , on trouve un monastère de Camalduli. Ces anachorètes ont déjà fait la moitié du chemin qui doit les mener au ciel ; ce sont eux qui expliquent aux voyageurs la route que suivit, dans ces rochers, l'armée de Sobieski quand elle gravit sur ces hauteurs, et fondit ensuite sur l'armée des Turcs. Si vous leur demandez quelqu'autre détail , ils vous répondent que cette victoire fut un miracle ; que Dieu seul a tout fait ; et ils vous montrent la chapelle où les généraux chrétiens entendirent la messe.

De leur solitude ils aperçoivent deux royaumes , et ils ont sous leurs pieds la capitale de l'empire.

Il y avait quatorze ans que j'avais traversé une grande partie de l'Allemagne avec une telle vitesse que mes observations se bornaient à remarquer le manque presque absolu de chemins : à ce second voyage , j'ai trouvé presque par-tout d'assez belles routes. C'est une chose remarquable et toute nouvelle en Europe que cette facilité des communications ouvertes aujourd'hui de Cazan à Cadix , et de Naples à Tornéo. Les chemins de Souabe ont une époque mémorable pour un Français. La plupart ont été faits pour le voyage de la reine. En maint endroit on m'a parlé de ce voyage.

Le bruit de ses jeunes appas Attirait par-tout sur ses pas Une multitude ravie ; Chacun s'en revenait content, Et , l'ayant vue un seul instant , En parlera toute sa vie.

Mais il m'a fallu quitter cette route qui m'aurait conduit directement à Vienne, et, dans l'intention de me rendre à Ratisbonne , j'ai traversé un pays qui ressemble à la Germanie du temps des Marcomans et des Sicambres. Je me

suis égaré, par une nuit d1orage , dans une forêt que vous me permettrez de nommer la forêt Hercinie , au sommet d'une affreuse montagne, où je n'étais arrivé qu'entre deux précipices ; cherchant ensuite ma route au travers de la nuit , et , qui pis est , au travers des rochers , des ravins , des abîmes , à la lueur des flambeaux qui se sont éteints par la vivacité de l'air et la violence de la pluie. Don Quichotte aurait fait de tout cela une aventure d'autant plus merveilleuse qu'il y entrait véritablement un peu de chevalerie. La seule affaire que j'eusse à Ratisbonne , indépendamment du désir de voir cette ville, était d'y donner la croix de Saint-Louis au marquis de Bombelles, ministre du roi auprès de la diète. On avait bien voulu profiter de l'occasion de mon voyage pour la lui envoyer, et j'étais ravi de faire une chose agréable à un homme formé, ainsi que moi , à l'école de M. le baron de Breteuil , et qui fait bien plus d'honneur à un tel maître.

Je fus encore dédommagé des fatigues de cette mauvaise nuit, par le plaisir de contempler, au point du jour, la plaine célèbre de Nortingue , où Condé vint au secours de Turenne; où le général Mercy,enterrésurle champ de bataille, a mérité, dans sa défaite même , cette belle épitaphe : « Staviator, heroem cal

Œuvres diverses. ->',

cas » , si faiblement rendue par celte traduction française : « Voyageur , arrête , un héros est sous tes pieds. » Cette plaine est encore aujourd'hui dans tous ses détails telle qu'elle est décrite dans les Mémoires de M. de Turenne.

Je pourrais ajouter, monsieur le marquis, que ces montagnes impraticables qui séparent les différentes provinces de l'Allemagne , qui leur forment des limites nouvelles, et qui offrent aux plus faibles un rempart contre les plus puissants , ont certainement beaucoup contribué à maintenir dans ce pays le gouvernement féodal, si aisément détruit parmi nous ; mais il faut me presser d'arriver à Ratisbonne , et vous dire quelques mots de cette ville.

C'est là que, toujours grave et toujours inquiète, Habite tristement , au fond d'un vieux palais ,

Sur une estrade et sous un dais,

La déesse de l'étiquette.

Sans cesse la balance et le compas en main , Mesurant chaque pas , pesant chaque parole ,

Voulant régir le genre humain , Par la cérémonie et par le protocole ;

Tout ce qu'ont jamais inventé

Le respect et la vanité 9

Cette folle divinité

Veut aussitôt qu'on l'éternisé ;

Mais le bien par elle adopté,

Le bien même devient sottise.

Nous lui devons les grands habits ,

Les tabourets , les balustrades ,

Les manteaux fourrés, les tapis ,

Et les pliants , et les estrades :

Elle sert, dit-on, quelquefois, La dignité des grands , la majesté des rois ; Elle est pour leur grandeur une garde fidèle.

Les jeunes Vénus de la cour

Se sauvent quelque temps par elle

De tous les pièges de l'amour ;

Aussi , voyons-nous sa puissance

Régner de l'Ecosse au Japon ;

Sous le rochet et le jupon,

Elle a ses martyrs en France- Son culte , sa religion Fleurissent à Pékin, à Stockholm, à Lisbonne ;

Mais la ville de Ratisbonne Est sa ville sacrée : on y voit , nuit et jour,

Ses ministres les plus ineptes ;

On n'y vit que de ses préceptes ; C'est là que ses dévots , ses prêtres , ses adeptes Nosent ni respirer, ni penser qu'à leur tour.

En partant de cette ville, je m'embarquai sur le Danube. La chiourme du bateau que j'avais loué était composée de jeunes étudiants en droit et en théologie , de joueurs de harpe et de pauvres juifs qui , pour aller d'une ville à une autre plus commodément que par terre , et sans payer, consentent à faire le métier de forçats, et se dévouent à ramer tout le long du chemin. Je voudrais qu'un peintre vînt faire ce

voyage , et dessiner les vues ravissantes qu'on a quelquefois sur les deux rives de ce fleuve qui coule presque toujours entre deux chaînes de montagnes couvertes de forêts antiques , de paysages cultivés, d'ermitages, de vieilles forteresses beaucoup mieux conservées que ne le sont en France celles qui ont une même origine. Je découvris dans le voisinage de Passau, à la pointe d'une montagne et par-dessus le faîte des arbres , un observatoire que M. de Cassini fit construire il y a quelques années , pour mener de là, disait-il, une perpendiculaire au méridien de Paris. Le bon évêque de Passau était ravi de joie de voir tracer dans les airs une route directe de sa résidence jusqu'à Paris. Il monta sur cet observatoire pour donner de là sa bénédiction à toute la terre : c'est le seul fruit que le monde ait tiré de cette entreprise.

Je m'aperçois un peu tard, monsieur le marquis, que je me suis insensiblement engagé dans un récit de voyage; je finirai en vous disant quelques mots de mon séjour en cette ville. On ne cesse de me répéter que je ne suis pas venu dans un temps favorable , et que la belle saison a dispersé toute la société. Je ne m'en suis point aperçu. La société de M. l'ambassadeur, et la confiance dont il m'honore , ne me laissent

EN VERS ET EN PROSE. 38o,

rien à désirer , ni du côté de l'agrément , ni du côté de l'instruction. J'ai vu le général Laudon, de qui le roi de Prusse a dit : « Quelque part où » j'aie regardé pendant la guerre, j'ai toujours » aperçu Laudon au bout de ma lunette. » J'ai vu M. le prince de Kaunitz qui a conduit les affaires de cette monarchie dans des conjonctures si difficiles , qui a vu changer autour de lui tous les ministres de l'Europe, et dont la faveur conservée sans intrigues a survécu à toutes les faveurs qui , de son temps , se sont formées dans les autres cours. Au moment de mon arrivée, il sortait d'une maladie assez sérieuse, et la jeune comtesse Ernest de Kaunitz , une de ses fdles, est partie pour acquitter à un fameux pèlerinage un vœu qu'elle a fait pour la santé de son beau-père : ces sortes de dévotions sont ici fort en honneur. Vous applaudirez sûrement à celle d'une jeune dame de cette cour , qui , pendant une maladie grave de son mari , fit vœu que , s'il en revenait , il irait sans elle à ce même pèlerinage.

Mais les plus grands de tous leurs saints, Celui qu'on prêche, qu'on révère , Et dont j'ai vu maint reliquaire Parer souvent de très-beaux seins , C'est le confesseur d'une reine, Le vertueux Népomucène,

Qu'aucun espoir , aucun effroi Que la mort à ses yeux présente , N'ont pu forcer de dire au roi Les secrets de sa pénitente.

Ce roi qui passait pour un fou, Dans sa démence meurtrière, Vous l'envoie, une pierre au cou, Se taire au fond de la rivière.

On vit sur les flots étonnés , Rayonner de célestes flammes :

Apprenez , mortels, apprenez A taire le secret des dames.

On vit même s'ouvrir les cieux , Quand la nuit déploya ses voiles , Et tomber quinze ou vingt étoiles, Pour annoncer à tous les yeux Où flottait ce mort glorieux.

Honneur à Jean Népomucène , Honneur au saint le plus discret !

Si vous savez quelque secret D'une bergère ou d'une reine, Honneur à Jean Népomucène , Honneur au saint le plus discret !

Vous verrez ici ses images Dans les palais , dans les villages , Et dans tous les cœurs féminins.

Aussi vraiment sa gloire efface Les honneurs de saint Boniface, Premier apôtre des Germains.

Tout l'empire aujourd'hui préfère Au saint qui lui prêcha la loi , LTn jeune saint qui sut se taire :

On prise la foi du mystère , Plus que la véritable foi.

, Imitez un si bel exemple > Seigneur marquis ; et qu'aujourd'hui , Sur le coteau de Maupertui , Ce jeune saint vous doive un temple.

RÉPONSE

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