‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 30 sur 75 · LA GROTTE MAGIQUE · texte numérisé non relu

LA GROTTE MAGIQUE

L'un des spectacles représentés à la fête donnée par Monsieur et Monseigneur comte d'Artois , le 27 février 1775.

La décoration extérieure du lieu destiné à ce spectacle représentait l'entrée d'une grotte , sous un amas de rochers. Au-dessus de l'entrée était cette inscription , tirée du troisième chant de X Arioste :

Questa è Vantica e memorabil grolta , CJiedificb Merlino ilsavio mago.

Quand la cour est arrivée à cette grotte, une magicienne en est sortie, sa baguette à la main, et l'ouverture n'a laissé voir dans l'intérieur qu'une profonde obscurité. La magicienne s'est avancée de quelques pas , et a dit :

Vous , qui que vous soyez , qui comptez pour aïeux

Des héros , des femmes fidèles , Et des amants loyaux, et des beautés cruelles ;

Et vous, sur-tout, enfants des dieux, Venez en cette grotte antique et solitaire :

Loin d'ici, profane vulgaire , Ces mystères sacrés ne sont point pour vos yeux.

La magicienne est rentrée dans sa grotte , et a été se placer dans le fond, sur une hauteur formée par des rochers qui s'élevaient en désordre, et représentaient rentrée d'une seconde caverne. Une lampe était cachée dans cette cavité ; et cette faible lueur, rassemblée dans un réverbère, dirigeait tous ses rayons sur la magicienne qui était ainsi le seul objet éclairé au milieu de cette profonde obscurité. Une musique souterraine , et dont les sons annonçaient la magie , s'est fait entendre pendant que la cour s'est placée , et la magicienne a dit :

Cet antre est le dépositaire

De l'avenir et du passé.

Le souvenir presqu'effacé

De tout ce qui fut sur la terre, Peut revivre en ces lieux sous de visibles traits ; Et sans doute le ciel vous y conduit exprès.

C'est ici la grotte imgiquc, Où du sage Merlin la tombe prophétique , Du dieu qui l'inspira révèle les secrets.

Je suis l'antique Mellusine,

Habitante des vieux châteaux,

Et de ces donjons en ruine,

Séjour des Kolauds , des Kenauds ,

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Des Clorindes , des Bradamantes , Preux chevaliers , braves amantes !

Je conserve les vieilles tours Où ces héros tenaient leurs cours; Et j'en écarte les outrages Des arts, des modes et des âges.

J'ai sauvé des profanes mains Les armures qu'ils ont portées ; J'ai caché dans les souterrains Des amas d'armes enchantées ; Et, pour défendre les débris De ces voûtes inhabitées , Par mes hurlements et mes cris , Plus d'une fois , dans l'ombre noire , A tous leurs voisins j'ai fait croire Qu'il y revenait des esprits.

Dans le temps , l'heureux temps de la chevalerie, Déployant ma puissance aux yeux de l'univers , Je remplissais la terre, et les cieux, et les mers , Des merveilles de la féerie.

Tous les devins l'ont prononcé ; Les mœurs antiques vont renaître.

Du beau jour qu'ils ont annoncé L'aurore commence à paraître :

Déjà je vois de tous côtés Les plumes et la fraise , et les collets montés. On raconte les jeux de l'antique vaillance , On essaiera bientôt et le casque et la lance j Et déjà l'essaim des amours , Tout fier de ce nouveau costume , En se jouant sous quelque plume , Prend le ton des anciennes cours.

Du toit d'un vieux donjon armé de ses tourelles , J'ai vu flotter dans l'air ces parures nouvelles. J'ai dit : « Voilà les temps fixés par le destin. » Aussitôt deux dragons, menés par un lutin,

M'ont offert leur dos et leurs ailes.

Je viens comme autrefois, dans cet antre profond ,

Consulter la voix souterraine

Du vieux devin de Pharamond;

Et le sort ici vous amène,

A l'instant qu'elle me répond.

Qu'aux accents de ma voix le temps passé s'éveille ; Qu'il vienne accélérer ces heureux changements : Vivants, faites silence; ombres, prêtez l'oreille. O toi! que font pâlir les noirs enchantements ,

Douce lumière des amants , Lune , achève ton cours en régnant sur les nues ; Astres , ne cherchez point de sphères inconnues ;

Cieux , poursuivez vos mouvements; Terre, ne t'émeus point; dormez sous vos rivages, Vastes mers ; feux du ciel , dormez dans vos nuages ;

Dans. la profonde nuit des âges , Vous, siècles à venir, arrêtez-vous long-temps : D'un règne fortuné que le ciel favorise ,

Ne pressez aucun des instants ;

Suspendez la course des temps,

Et que le présent s'éternise.

Mais vous , qu'en vos travaux je soutins autrefois , Vous, ombres des héros, reconnaissez ma voix : Chevaliers sans reproche, et maîtresses fidèles,

Ombres, hélas! des temps passés, Venez à vos neveux vous offrir pour modèles :

Ombres heureuses , paraissez.

En prononçant ces derniers vers, la fée, d'un coup de baguette , a fait paraître un tableau magique qui représentait une lice préparée pour des joutes : les ombres ont exécuté un tournoi au bruit d'une musique militaire. Après la première marche , un jeune homme a été aimé chevalier par la dame qui présidait au tournoi. 11 y a eu quatre joutes dans lesquelles ce jeune homme a été vainqueur. Au moment où la dame qui présidait, et dont il était chevalier , allait lui donner la couronne , la musique a cessé ; la dame-ombre est restée le bras suspendu , la couronne à la main au-dessus de la tête du vainqueur , et la magicienne a dit :

Voilà les véritables fées , Qui de l'antique honneur élevaient les trophées ; Rivales en aimant ces illustres rivaux , Leurs regards devenaient l'âme des grands travaux. Ma voix , en ranimant ces muettes images , Princes , jeunes appuis du vieil honneur français, Des vœux que vous formez annonce le succès. Mais si l'on veut ici revoir les anciens âges ,

Jeunes beautés , ces heureux changements Dépendent en effet de vos enchantements.

Si vous avez la douce fantaisie

De rappeler l'antique courtoisie , La foi dans les serments , dans les simples discours , Et la constance des amours ;

Si vous voulez que , pour vous plaire ,

Discret et célèbre à-la-fois ,

On puisse offrir à votre choix ,

La renommée , ou le mystère ; Jeunes beautés , ces heureux changements Dépendent en effet de vos enchantements. Attendez les vainqueurs au bout de la carrière ; Embrassez-les , couverts de leur noble poussière : A de tels enchanteurs s'adressaient vos aïeux ; Et toute la féerie est encor dans vos yeux.

Ce mot embrassez-les , est fonde sur l'usage de ces temps-là. Voici ce que disent les mémoires sur la chevalerie : « A la fin du tournoi, » les officiers d'armes allaient prendre, au son » des instruments, celles qui devaient présenter » le prix au vainqueur. Il avait droit de leur » donner un baiser , en recevant le prix de sa j> gloire. » Pendant que la magicienne prononçait ces quatre derniers vers , la dame-ombre a couronné le vainqueur ; il lui a donné le baiser qui était le prix de la victoire , et le spectacle a fini avec les derniers mots qu'a prononcés la magicienne.

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