‹ ŒuvresChapitre 10 sur 53 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La guerre , la marine , les affaires étrangères et les affaires générales de la religion prétendue réformée composaient alors les principales divisions de départements entre les quatre secrétaires d'état. La plupart de ceux qui occupèrent successivement ces grandes places, s'efforcèrent constamment, sous ce règne, d'étendre leur autorité , d'agrandir leur administration. Le seul marquis de Châteauneuf , dans l'espoir d'obtenir auprès du roi plus de crédit et de faveur qu'il n'en obtint jamais , s'attachait à ruiner le département qui était, en quelque sorte, l'héritage de sa famille , à détruire cette belle partie de l'administration intérieure du royaume , à laquelle était confié le soin d'y maintenir la tolérance; et il ne tarda pas à s'affliger de n'en plus conserver qu'une vaine ombre.

Il n'eut pas même l'honneur des succès imaginaires qui satisfirent pour un temps la piété du roi. Le premier qui partagea avec lui tous les soins du prosélytisme , fut le secrétaire d'é-

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tat qui avait les affaires ecclésiastiques. Ce concert devenait indispensable à mesure que les conversions devenaient plus nombreuses. Colbert qui joignait à la marine , la surintendance des bâtiments, le contrôle général, la maison du roi , la ville de Paris et le clergé , avait abandonné à Seignelay son fds, reçu en survivance de sa charge , cette dernière partie de ses vastes départements. Tout ce qui se faisait alors était bien loin d'avoir son suffrage. Tant qu'il avait conservé la principale influence dans les conseils, la tolérance avait été respectée. Mais il n'était plus en état de résister au torrent qui allait tout entraîner. Il commençait à lutter avec trop de difficulté contre les intrigues et les calomnies. Il tombait dans une défaveur voisine de la disgrâce et dans des chagrins qui , selon toute apparence , accélérèrent sa mort. Toutefois il ne craignit point d'annoncer le mauvais succès , le danger même de cette imprudente tentative ; mais on regardait ces fâcheux présages comme l'impuissante ressource d'un homme qui sent son crédit baisser, qui , ne pouvant plus faire écouter ses avis , en appelle aux événements, et dont les conjectures chagrines ne prouvent que son ressentiment et son dépit. Il s'établit entre Seignelay et Châteauneuf une correspondance dont il reste quelques monu-

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ments dans les archives. Les lois relatives aux nouveaux convertis , émanaient de Seignelay ; celles qui avaient plus particulièrement les réformés pour objet, émanaient de Châteauneuf. Ces limites n'étaient pas toujours bien distinctes ; mais le concert des deux jeunes secrétaires d'état n'était point troublé par leur émulation.

Louvois , qui avait tant contribué aux prodiges de ce règne , voyait avec douleur changer tout l'aspect de la cour. Il paraissait redouter les autres changements que faisait prévoir cette dévotion naissante. Ne blâmons de si grands ministres qu'avec une circonspection timide. N'oublions pas que cette perpétuelle émulation de Louvois contre tous ses collègues avait été jusque-là, pour ce royaume, une source de prospérité et de grandeur. Il commença par ne rien négliger pour détourner le roi de ces tristes soins. L'amour des conquêtes, le goût de la magnificence et de tous les plaisirs de l'esprit étaient autant de nœuds qui attachaient ce prince à madame de Montespan : et, tout le temps que cette femme altière , mais séduisante, eut quelque part dans le gouvernement , Louis régna avec orgueil , mais avec gloire : son nom fut la terreur de l'Europe, mais sa cour en fut le modèle. Louvois s'efforçait de le ramener

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vers ces passions brillantes. Dans les fréquentes ruptures des deux amants, tourmentés l'un et l'autre par des scrupules qui renaissaient sans cesse, ce n'était point leur dévotion, c'était leur amour qu'il s'attachait à favoriser. Les deux enfants nés pendant ces alternatives d'amour et de dévotion , et qui ne pouvaient plus être confiés à la complaisance de madame de Maintenon, furent confiés à celle de Louvois et de son intendant. Les deux amants étaient-ils séparés, il cherchait à leur procurer quelque occasion de se revoir, au risque même de déplaire au roi, autant qu'un soin pareil peut déplaire à un homme qui aime encore. Ecoutons madame de Maintenon elle-même. « M. de Louvois a mé- » nagé à madame de Montespan un tête-à-tête » avec le roi. On le soupçonnait depuis quel- » que temps de ce dessein ; on étudiait ses dé- » marches ; on se précautionnait contre les oc- » xasions ; on voulait rompre ses mesures ; » mais elles étaient si bien prises qu'on a enfin » donné dans lepiége. » Elle mande le 23 août 1680: « Cet éclaircissement a raffermi le roi; » je l'ai félicité de ce qu'il a vaincu un en- » nemi si redoutable ; il avoue que M. de » Louvois est un homme plus dangereux que » le prince d'Orange. » Mais elle écrit ensuite : « Elle s'est raccommodée avec le roi ;

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» Louvois a fait cela : elle n'a rien oublié pour » me nuire. »

Yous verrez dans les Souvenirs de Caylus , combien madame de Maintenon eut à craindre la réunion de madame de Montespan , du duc de la Rochefoucauld , et de M. de Louvois. « Leur principale vue , dit-elle , fut de perdre » madame de Maintenon, et d'en dégoûter le » roi ; mais ils s'y prirent trop tard. L'estime » et l'amitié qu'il avait pour elle avaient déjà » pris de trop fortes racines.... J'ignore les » détails de cette cabale, dont madame de » Maintenon ne m'a parlé que très-légèrement, » et seulement en personne qui sait oublier les » injures , mais qui ne les ignore pas. »

C'était le temps où Louvois parvenait à une puissance presque absolue. Son père était à la tête de la magistrature, son frère à la tête du clergé ; lui-même conduisait le département de la guerre ; une de ses filles avait épousé le fils du duc de la Rochefoucauld, que Louis XIV regardait comme un favori. Il établissait à Metz et à Brisach, ce tribunal qui devait dépouiller d'une partie de leurs états tous les princes de cette frontière. Colbert, si long-temps son émule, était dans la défaveur : et cependant une affaire occupait uniquement le roi, et Louvois n'y jouait aucun rôle. Lui qui , dans les ap-

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proches d'une disgrâce , causée, à ce qu'il paraît, par la lente vengeance de madame de Maintenon, disait : « Je ne sais s'il se conten- » tera de m'ôter mes charges , ou s'il me met- » tra dans une prison; tout m'est indifférent, » quand je ne serai plus le maître. » Il voyait deux jeunes secrétaires d'état traiter seuls les affaires de religion qui commençaient à prévaloir dans le cœur du roi sur toutes les autres , et s'insinuer ainsi dans sa confiance.

Dès qu'il reconnut l'impossibilité de s'opposer à ce nouveau penchant , il sut non-seulement trouver moyen de s'immiscer dans les conversions, mais il parvint à s'emparer de la conversion générale du royaume.

Cette entreprise paraissait difficile sous un prince attentif à contenir chacun de ses ministres dans les limites de leur propre département. Ceux à qui l'administration de quelques provinces donnait des rapports nécessaires avec les réformés , ne décidaient , relativement à eux, que des cas particuliers. Le secrétaire d'état qui avait l'administration de leurs affaires générales, avait seul le droit de faire les règlements généraux. Voici comment les conjonctures servirent l'ambition de Louvois.

Le Poitou était une des provinces de son département , et avait pour intendant Marillac.

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C'était le petit-fils du garde-des-sceaux, Michel de Marillac , auteur de cet affreux recueil de tyrannie nommé le Code Michault, de ce code diffamé sous le ministère même du cardinal de Ptichelieu, et proscrit par l'horreur publique. L'intendant Marillac , ayant perdu son père de très-bonne heure , était le seul de cette famille qui eût commencé d'en relever la fortune abattue , depuis cinquante ans , par le supplice du maréchal et par la disgrâce du garde-dessceaux. Il espérait même la relever dans les armes et dans la magistrature : Un de ses fils se distinguait déjà dans les tribunaux; un autre servait dans l'armée ; et c'était pour lui un nouveau motif de rechercher la faveur de Louvois. Marillac, nourri dans les maximes de sa maison, et qui joignait une violence héréditaire au dépit des longues disgrâces et à la plus extrême ambition, s'était contenu tant que le zèle des conversions ne lui avait paru qu'une effervescence passagère , tant que Louvois lui-même n'y avait pris aucune part. 11 s'était conduit dans cette province, remplie de protestants, avec une adresse et une modération, qui l'avaient également fait chérir des catholiques et des huguenots.

Mais, quand il vit, vers la fin de l'année 1680, le roi véritablement dévot, quand il vit

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tous ses confrères, les intendants, se piquer d'une émulation d'apostolat, il commença à changer de conduite, et à montrer un zèle d'autant plus ardent qu'il était plus tardif. Il fit d'abord de prétendues conversions, en assez grand nombre , pour le peu d'argent que Pélisson lui fit passer. Ces sommes étaient modiques; et son zèle s'enflammait par les éloges que Louvois se pressa de lui donner.

Les plus exactes recherches n'ont pu nous faire recouvrer les lettres de Marillac ; mais les réponses de Louvois sont conservées au dépôt de la guerre : et elles suffiront à l'éclaircissement des faits les plus importants. Toutefois, en examinant une des plus remarquables , celle du 18 mars 1681, nous n'osons décider, et nous en laissons le soin au lecteur , lequel de l'intendant ou du ministre a proposé d'employer aux. conversions le terrible moyen que le roi semble autoriser par cette lettre.

» J'ai eu l'honneur de lire au roi les lettres » que vous avez pris la peine de m'écrire , les » cinq et douze de ce mois , par lesquelles sa » majesté a appris avec beaucoup de joie, le » grand nombre de gens qui continuent de se » convertir dans votre déparlement. Sa ma- » jesté vous sait beaucoup de gré de l'appli- » cation que vous donnez à en multiplier le

» nombre , et elle désire que vous continuiez » à y donner vos soins , vous servant des mêmes » moyens qui vous ont réussi jusqu'à présent. » Elle a chargé M. Colbert d'examiner ce qu'on » pourrait faire pour , en soulageant dans lim- » position des tailles ceux qui se convertiraient f » essayer de diminuer le nombre des religion- » naires. Elle m'a commandé de faire marcher, » au commencement du mois de novembre pro- » chain , un régiment de cavalerie en Poitou , le- » quel sera logé dans les lieux que vous aurez » soin de proposer entre ci et ce temps-là , dont » elle trouvera bon que le plus grand nombre » des cavaliers et officiers soient logés chez les » protestants ; mais elle n'estime pas qu'il les » y faille loger tous; c'est-à-dire que de vingt- » six maîtres, dont une compagnie est compo- » sée , si , suivant une répartition juste , les » religionnaires en devaient porter dix , vous » pouvez leur en faire donner vingt , et les » mettre tous chez les plus riches des religion- » naires, prenant pour prétexte que, quand il » n'y a pas un assez grand nombre de troupes » en un lieu pour que tous les habitants en » aient, il est juste que les pauvres en soient » exempts, et les riches en demeurent chargés. » Sa majesté a trouvé bon encore de faire » expédier l'ordonnance que je vous adresse,

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» par laquelle elle ordonne que ceux qui se » seront convertis seront, pendant deux an- » nées, exempts de logement de gens de guerre. » Cette ordonnance pourrait causer beaucoup » de conversions dans les lieux d'étape; si vous » teniez la main à ce qu'elle soit bien exécutée, » et que , dans les répartiments qui se feront » des troupes qui y passeront, il y en ait tou- » jours la plus grande partie logée chez les plus » riches de ladite religion; mais, ainsi que je » vous l'ai expliqué ci-dessus, sa majesté dé- » sire que vos ordres sur ce sujet soient par » vous , ou par vos subdélégués , donnés de » bouche aux maires et échevins des lieux, » sans leur faire connaître que sa majesté dé- » sire par-là violenter les huguenots à se con- » vertir , et leur expliquant seulement que » vous donnez ces ordres sur les avis que vous » avez eus que , par le crédit qu'ont les gens » riches de la religion dans ces lieux-là , ils se ;» sont exemptés au préjudice des pauvres. »

On entrevoit dans cette lettre avec quelle circonspection le roi avait permis qu'on usât de cet odieux moyen. Nous le reconnaîtrons encore mieux dans la suite ; et les événements vont nous aider à démêler l'artifice des expressions que le ministre emploie ici, et qu'il continuera toujours d'employer , pour autoriser la

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persécution par des ordres secrets, en laissant apercevoir, s'il le fallait, combien le roi en était éloigné.

Cette ordonnance , d'abord envoyée secrètement à l'intendant de Poitou, fut, dans le mois suivant, rendue publique et générale par tout le royaume. Louvois , en faisant émaner de son département , et sous la seule forme d'une ordonnance militaire , une grâce , très-simple en apparence, accordée à ceux qui se convertiraient , F exemption, pendant deux ans, de loger des gens de guerre , devait bientôt acquérir la principale influence dans cette révolution, et la ramener au seul département de la guerre.

Cette ordonnance fut publiée le 1 1 avril 1681; et telle est la première origine de ces violences qui eurent lieu dans tout le royaume quatre ans plus tard , et qui furent appelées « les dra- » gonnades , les conversions par logements , ou » la mission bottée. »

Jetons présentement les yeux sur les Lettres de madame de Maintenons à l'époque où nous sommes parvenus. Elle écrit, le 24 août 1681 : « Le roi commence à penser sérieusement à » son salut et à celui de ses sujets. Si Dieu » nous le conserve, il n'y aura plus qu'une re- » ligion dans son royaume. C'est le sentiment » de M. de Louvois ; et je le crois plus volon-

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» tiers là-dessus que M. Colbert, qui ne pense » qu'à ses finances , et presque jamais à la re- » ligion. »

Telles sont déjà les opinions sur la facilité des conversions, depuis que le terrible Louvois commence à s'en mêler. Madame de Maintenon ajoute des choses non moins remarquables , et qui nous dévoilent de curieuses anecdotes. Ruvigny, députe général des protestants à la cour, eut alors un zèle bien indiscret : « Piuvigny , s'écrie madame de Main- » tenon, est intraitable : il a dit au roi que » j'étais née calviniste , et que je l'avais été » jusqu'à mon entrée à la cour. Ceci m'engage » à approuver des choses fort opposées à mes » sentiments » et , dans une autre lettre , « Ruvigny veut que je sois encore calviniste » dans le fond du cœur. » Les termes dont elle se sert renferment toujours un grand sens, et « Ruvigny est intraitable » n'est pas dans sa bouche une expression indifférente. Il avait porté un coup dangereux à la seule personne qui pût protéger son parti ; il l'avait dénoncée au roi comme calviniste , et comme capable de sacrifier sa religion à sa politique ; et ce soupçon , il le faisait tomber sur elle, pendant qu'elle cherchait à conquérir le cœur du roi, en se donnant pour une dévote , pour une ca-

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tholique zélée , pour une personne exempte de toute ambition. Elle ne pouvait détruire cette accusation, qu'en paraissant, comme elle le dit, approuver la persécution de ceux dont elle aurait voulu être la protectrice. « Ceci » m'engage à approuver des choses bien op- » posées à mes sentiments. »

Le moment était décisif pour elle. Madame de Montespan commençait à lui marquer une extrême jalousie ; le roi se plaisait presque uniquement à sa conversation. Elle se livra donc avec une sorte d'emportement à ce dessein de la conversion des calvinistes. « Madame d'Aubigné, » écrit-elle à son frère , devrait bien convertir » quelqu'un de nos jeunes parents. » Elle mande à un autre : « On ne voit que moi conduisant » quelque huguenot dans les églises. » Elle écrit à un autre : « Convertissez-vous comme » tant d'autres ; convertissez-vous avec Dieu » seul ; convertissez-vous enfin comme il vous » plaira , mais enfin convertissez-vous. » Elle fut la première à solliciter des lettres de cachet pour soustraire ses jeunes parentes à l'éducation de sa famille. « Il n'y a plus d'autres » moyens que la violence , » dit-elle à son frère ; et elle ajoute : « Quant aux autres conversions, » vous n'en sauriez trop faire ; mais ne cor- » rompez pas les mœurs en prêchant la doc-

>' trine. » N'est-ce pas un étrange apôtre que celui à qui il faut faire une telle recommandation ? Elle gardait dans le secret de son cœur un sentiment de bienveillance pour ses malheureux frères ; ce sentiment trouva enfin le moment de se produire ; mais ce moment était encore éloigné, et elle sentait la nécessité de tout sacrifier aux progrès de sa faveur.

Voilà donc Louis XIV trompé jusque dans son intimité ; et par celle même qui l'avait le plus amené à ce sentiment de dévotion.

Quel tableau digne d'être offert à la postérité , et quelle matière à de profondes réflexions ! Louis XIV déjà parvenu au nom de Louis-le-Grand, objet d'admiration et d'envie pour l'Europe entière , gouvernant par luimême, servi par d'habiles ministres, se plaisant à former les successeurs de ces grands hommes, connaissant la situation de toutes les cours , la politique de tous les souverains , vivant au milieu d'une cour polie et d'une nation éclairée , modèle lui-même de cette politesse , attentif à honorer et à rechercher tous les genres de mérite; et, dans ce même temps, trompé dans son conseil et dans sa cour, trompé sur ses plus grands intérêts par ses plus chers confidents , inaccessible aux plaintes de deux millions de ses sujets, l'accès de son trône ouvert seule-

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ment aux impostures de l'intérêt personnel , aux acclamations du fanatisme , et aux insinuations de la flatterie ! Achevons de tracer ce tableau : ce prince y conservera toute sa grandeur, et nous ferons dire de lui ce qu'on a dit de Titus , « 11 ne se fit. sous son règne que le mal » qu'il ignoroit. »

Une autre lettre de ce même temps est plus fâcheuse encore pour la mémoire de cette favorite , et non moins importante pour le développement que nous cherchons. Sa faveur ne paroissoit pas à l'abri de tous les revers ; elle éprouvoit de fréquents chagrins; et, dans cette incertitude de son sort, le soin d'accroître son revenu l'occupait autant que le soin de cette faveur. Elle écrivait à son directeur : « Je de- » viens la plus intéressée créature du monde , » et je ne songe plus qu'à augmenter mon » bien. » Elle vendait alors sa protection et son crédit ; et quelquefois elle les vendait au profit de son frère. Après avoir fait, pour ce dernier, ce qu'on nomme aujourd'hui une affaire, elle ajoute, le 22 octobre 1681.... « Cent huit mille » livres que vous toucherez , me consolent ; vous » ne sauriez mieux faire que d'acheter une » terre en Poitou ; elles vont s'y donner par la » fuite des huguenots ».... Eh! pourquoi craindrions-nous aujourd'hui de le dire ! De si vils

motifs n'ont que trop influé sur cette longue suite de persécutions souffertes par les huguenots , depuis la faveur de Diane de Poitiers jusqu'à des temps où nous touchons de bien près. Ce fut souvent pour envahir leurs fortunes, que tant d'hommes et de femmes de tous les états contribuèrent , pendant deux siècles, à ces persécutions. Il est vrai que madame de Maintenon , singulièrement douée de cette droiture d'esprit, et de cette sagacité avec laquelle on connaît et l'on apprécie soimême sa position personnelle , avantage plus rare qu'on ne le croit, ne tarda pas à se détacher de ces vils intérêts, et que, peu de mois après cette lettre , elle écrivait à son frère : « Plus » on a d'une certaine faveur en ce pays, et » plus on est hors d'état de faire certaines » affaires. »

Ce fut donc par ce double motif, également caché , que la confidente du roi , celle qui ramenait son cœur vers Dieu , connivait à la persécution qui commençait en Poitou» Il ne s'agissait, en apparence, que d'accorder aux nouveaux convertis des privilèges et des exemptions. Sous ce voile, on déguisait au roi la persécution ; on lui cachait que chaque farmille protestante était livrée, dans sa maison, à la licence effrénée d'une troupe de soldats.

On lui présentait de longues listes de convertis; et tous les jours de gazette, on lisait des articles qui parlaient de six, sept et huit cents huguenots rentrés dans le sein de FEglise. Ces listes trompeuses persuadaient que cette grande affaire serait bien plus facile qu'on ne Pavait d'abord imaginé. « Si Dieu conserve le roi , » écrivait alors madame de Maintenon , il n'y » aura pas un huguenot dans vingt ans ; je me » chargerais volontiers de tous. » Nous ne larderons pas à voir l'illusion s'accroître , les esprits s'échauffer et le prestige parvenu au point de persuader que la conversion générale du royaume serait achevée en un mois. Bientôt quelques intendants allèrent beaucoup au delà des ordres qu'ils avaient reçus. La nouvelle ordonnance devint, pour eux, un prétexte à toutes sortes de violences; ils excitaient contre les calvinistes cette licence des troupes, que la plus sévère discipline a souvent peine à réprimer, et dont l'emportement va jusqu'à la barbarie et au brigandage dès que le frein ne se fait plus sentir. Enfin les plaintes de ces infortunés parvinrent au roi ; et aussitôt il fit sévèrement réprimander ceux qui avaient passé ses ordres. Louvois écrivit à Marillac : « Je vous » envoie un mémoire qui a été présenté au roi » par un député des habitants de la religion

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» prétendue réformée de la ville de Châtelle- » rault, par lequel sa majesté a vu, avec sur- » prise , la conduite que vous avez souffert » que les compagnies de cavalerie , qui ont » logé audit Châtellei ault , aient tenu en votre » présence.... Sur quoi il a plu à sa majesté de » me commander de vous faire savoir qu'elle » désire que vous lui rendiez compte de la vé- » rite de ce qui est exposé dans ce mémoire, et » qu'à l'avenir vous empêchiez que Jes troupes » ne se licencient dans les logements qu'ils au- » ront chez Jes habitants de la religion préten- » due réformée où sa majesté désire qu'ils » soient contenus comme chez les catholiques.

» Son intention est aussi que vous vous abs- » teniez de menacer les gens de ladite religion » qui ne voudront pas se convertir , ne conve- » nant point à son service, qu'un homme de » votre caractère tienne des discours si éloignés » de l'exécution des édits dont les religion- » naires jouissent dans le royaume.

» Ce que dessus doit vous faire connaître » que, quoique sa majesté désire infiniment la » continuation des conversions qui se sont » faites jusqu'à présent, et qu'elle veuille bien » y continuer la même dépense , son intention » est que vous fassiez en sorte que les religion- » naires n'aient aucun prétexte légitime de

» se plaindre qu'ils soient violentés ou mena- » ces , quand ils ne veulent pas changer de re- » ligion.

» A Fégard des troupes, sa majesté vous or- » donne de vous conduire de manière, dans la » connaissance que vous prendrez du logement » des gens de guerre , qu'il n'y paraisse point » d'affectation d'accabler les religionnaires , » mais seulement un soin d'empêcher que les » puissants ne s'exemptent dudit logement et » ne le rejettent sur les pauvres; que vous con- » teniez les cavaliers dans une si bonne disci- » pline qu'ils ne fassent point de désordres » considérables chez lesdits religionnaires ; que, » quand ils s'en plaindront à vous , vous les » écoutiez et ne leur donniez point lieu de se » plaindre que vous leur refusiez toute justice, » et les abandonniez à la discrétion des troupes.»

Il écrit, le 20 juin 1681, à l'intendant de Limoges : « Vous trouverez, ci-joint , les plain- » tes qui ont été faites au roi , de la part des » habitants de la religion prétendue réformée, » de la ville d'Angouléme , par lesquelles vous » verrez la conduite qui a été tenue à leur » égard ; laquelle , si ce qu'ils exposent est vé- » ritable, est contraire aux intentions de sa ma- » jesté, tant dans le désordre qu'on a souffert » que les troupes aient fait , que dans le loge-

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» ment qu'on a donné uniquement aux habi-

» tants de la religion prétendue réformée

» Sa majesté m'a commandé de vous faire sa- » voir que son intention est que vous l'infor- » miez de ce qui s'est passé en cette occasion , et » lui rendiez compte par la faute de qui cela est » arrivé, afin que la punition qui en sera faite, » remette , pour l'avenir, les choses en l'état » qu'elles doivent être. »

On ne croira pas sans doute qu'un homme tel que Louvois cherchât une chose impossible la contrainte sans persécution , la liberté du citoyen conservée avec la licence du soldat , l'oppression militaire dans l'intérieur des familles , sans excès et sans désordre ; n'est-il pas évident que , dans le dessein de s'emparer seul de la conversion des calvinistes , et n'ayant en main, pour y parvenir, que la force militaire, il profitait de l'erreur qu'avait inspirée au roi la prétendue facilité des premières conversions. Il lui persuadait que les calvinistes étaient si peu attachés à leur religion , que, pour s'épargner une légère incommodité dans leurs maisons, ils se pressaient de sacrifier leur foi ; mais , au moindre bruit de leurs plaintes, porté jusqu'aux oreilles du roi , il se pressait de tout assoupir et de tout calmer.

Il prit soin que cette fatale ordonnance ,

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quoique générale pour tout le royaume , n'y causât pas un mouvement universel; et il manda aux autres intendants de ne point l'exécuter.

Mais déjà les protestants fuyaient en foule. L'émigration, suspendue par Colbert , en 1669, recommença de nouveau. Les états protestants s'empressèrent de leur offrir des asiles. Dès le 28 juillet de cette année , il y eut une ordonnance, publiée à Londres, qui accordait des privilèges à tous ceux qui viendraient se réfugier en Angleterre : le bruit en parvint jusqu'au roi ; et l'intendant Marillac fut aussitôt révoqué.

Nous confirmerons ce récit général par une autorité grave, celle du chancelier d'Aguesseau. Il était alors dans les premières années de la jeunesse, mais élevé par son père, intendant de Languedoc , dont il a écrit la vie. Voici comment il s'exprime : « La cour s'accommoda long- » temps des maximes de mon père; et, sans » troubler son ouvrage par une précipitation » dangereuse , j'ose dire qu'elle était assez » sage pour le laisser faire. Elle désapprouva » même la conduite d'un ou deux intendants » qui , pour signaler leur zèle , s'étaient don- » né à eux-mêmes la mission, peu canonique, » de convertir les huguenots , en les fatigant » par des logements arbitraires de troupes, où

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» Ton faisait au soldat un mérite des vexations » qu'on punissait par-tout ailleurs. L'un de ces » intendants fut réprimandé; et l'autre essuya » une révocation, dont la honte ne put être en- » tièrement effacée par l'honneur qu'on fit à » son nom et aux bonnes qualités qu'il avait » d'ailleurs, de le placer au conseil. »

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