CHAPITRE IX
La cour, sans embrasser précisément ni l'un ni l'autre de ces deux systèmes, et sans avoir encore aucun plan fixe , adopta , par la pente naturelle de notre gouvernement , les moyens qui promettaient, en apparence, un succès prompt et facile. Un des premiers actes de ce nouveau période fut la suppression des chambres mi-parties dans les parlements des provinces méridionales , proposée dans le second des Mémoires que nous venons d'analyser : et Ton ne pourrait trop louer la sagesse de cette suppression, si elle avait eu pour objet d'effacer jusqu'au souvenir des anciennes animosités. La diversité des opinions sur le purgatoire, sur le culte des images et la présence réelle, ne doit pas être , pour les citoyens d'une même monarchie , une raison d'avoir des tribunaux différents. Les réformateurs de la justice avaient demandé cette suppression, il y avait dix ans. Leurs sages raisons n'avaient pu alors l'obtenir. On y détermina le roi , par un nouveau Me-
"moire, qui est conservé dans les archives. Ce qui est très-étrange , c'est qu'il ne contient que des motifs religieux , uniquement relatifs aux conversions, et pas une seule considération politique. Le principal motif, exposé sous les yeux de ce prince , est qu'un nouveau converti sera mis en procès par le ressentiment de quelque huguenot ; que ce procès sera nécessairement porté devant la chambre de l'édit, et que le nouveau converti , regardé par les juges calvinistes comme un déserteur,, ne pourra en espérer aucune justice.
Cette suppression ne portait aucune atteinte à l'édit de Nantes ; et l'on s'attache sur-tout à le démontrer dans ce Mémoire. Yoici en effet les propres mots de cette ancienne loi : « Vou- » Ions que lesdites chambres soient réunies et » incorporées en iceux parlements, en la même » forme que les autres , quand les causes qui » nous ont mus d'en faire l'établissement ces- » seront et n'auront plus lieu entre nos sujets ; » et seront, à ces fins, les présidents et con- » seillers de ladite religion , nommés et reçus » pour présidents et conseillers desdites cours. » On satisfit à ce vœu de la loi ; et ils furent incorporés dans les parlements dont ils étaient membres.
Le règlement qui les exclut de tous les em-
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plois dans les fermes du roi, également demandé dans le second Mémoire que nous avons analysé , suivit de près la suppression des chambres mi-parties. On sait avec combien de peine M. Colbert consentit à ce règlement, et vit sortir des finances une multitude d'hommes dont il aimait la probité et la modestie. Nous n'attribuerons pas à la seule sagesse de leur conduite l'observation suivante : mais enfin c'est une chose remarquable que, sous l'administration de Colbert, les financiers n'étaient plus un objet de haine publique par leurs rapines , ni de ridicule par leurs indécentes profusions. Lisez tous les satiriques de ce temps-là. Voyez, par exemple, le Théâtre de Molière; vous n'y en trouverez pas un seul sur la scène. Quand La Fontaine dit dans ses Fables :
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas : Ceux-ci sont courtisans; ceux-là sont magistrats,
l'occasion était belle pour citer les financiers. Il n'en dit pas un mot. Mais, dans la suite et quand les temps furent changés , son commentateur les y ajouta dans une note. Ce silence des satiriques sur les financiers, pendant les années où le plus grand nombre de ces emplois était possédé par les protestants, n'est-il pas infiniment honorable pour eux. Ce fut après
leur expulsion qu'on vit se reproduire les scandaleuses fortunes que vous trouverez notées dans La Bruyère ; et , quelques années plus tard, arriva le temps des Turcarets , dont le période précédent n'avait fourni aucun modèle.
On voit ici sur-tout comment la conduite du gouvernement tenait au funeste préjugé qu'avait donné la prétendue facilité des premières conversions, à cette fausse persuasion que les calvinistes étaient si peu attachés à leur religion qu'il suffirait d'un léger intérêt pour les engager à la sacrifier. Le gouvernement, sans le vouloir et sans le prévoir, destitua des emplois où la probité est le plus nécessaire , des hommes qui s'y étaient distingués par cette probité même , et les en destitua au moment où l'embarras des finances commençait à se faire sentir.
Ainsi le zèle du roi pour la conversion des huguenots devenait, de jour en jour, plus manifeste ; et , sous un prince à qui tout cherchait à plaire , dont un seul mot , un seul regard était , pour les plus grands de sa cour , une distinction flatteuse , et répandait une sorte d'illustration sur toute la vie d'un simple particulier, il était impossible que son désir connu n'excitât pas un mouvement universel. Tous les ambitieux qui prenaient part à l'administration af-
fectèrent aussitôt la passion du maître ; et si, dans le temps même où la cour voulait le plus être juste , l'esprit général s'était rendu plus fort que les lois , s'il avait souvent contrarié ou entraîné le gouvernement, que fût-ce donc quand cette intention du roi eut commencé de se produire? L'émulation, en un instant, gagna tout le royaume. Tout y devint apôtre et missionnaire. Intendants et commandants de provinces prennent aussitôt sur eux le salut des âmes , et chargés d'abondantes aumônes , et de faveurs de tout genre pour ceux qui se convertiront, ils croient faire d'autant mieux leur cour, que les listes de leurs convertis seront les plus nombreuses. La plupart des évêques , dans le dessein de flatter la piété du roi , les ecclésiastiques du second ordre, dans le dessein de plaire aux évêques , ou même de faire quelque bruit à la cour, pour peu qu'ils y aient de relations , ne se font point scrupule d'acheter, à l'en vi les uns des autres, et de recevoir des abjurations feintes t)u précipitées ; et nonseulement l'intolérance et le fanatisme, qu'une sage police et la crainte des désordres passés avaient eu jusque-là tant de peine à contenir, brisèrent enfin toutes leurs entraves, mais l'ambition , l'intérêt , la vanité , tout s'en mêla. « Dieu, disait -on, se sert de tout moyen , » et
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la doctrine des jésuites prévalut alors sur le système opposé, non qu'ils eussent réellement tout le crédit qu'on leur supposait, mais parce qu'elle sanctifiait cette précipitation même ; et cette doctrine fut au contraire pour eux, dans ces étranges conjonctures, un moyen d'assurer et d'accroître leur crédit.
Il y avait eu , de temps à autre , quelques temples abattus, d'après les ordres de la cour intervenus sur les arrêts de partage des commissaires ; car il faut remarquer que les commissaires des deux religions , envoyés dans les provinces pour réparer les infractions faites à l'édit de Nantes , continuaient encore à remplir cette fonction. Le pouvoir qu'ils avaient reçu au commencement du règne, portait : « Que le » dessein du roi était de faire vivre ses sujets » en paix , par l'observation des édits. » Ils étaient chargés « de recevoir les plaintes tant » des réformés que des catholiques, d'y pour- » voir comme ils le trouveraient juste pour le » service du roi et pour le repos des sujets, et » de renvoyer au conseil les choses dont ils ne » pourraient convenir. » D'abord les arrêts du conseil, quand les commissaires s'étaient trouvés d'avis différents, avaient eu beaucoup d'équité. Peu-à-peu l'on avait laissé prévaloir un usage contraire à toute justice. Le plus grand
nombre des commissaires catholiques , ayant été choisis parmi les conseillers d'état , en avaient pris droit de faire eux-mêmes au conseil du roi, le rapport de toutes les questions où ils n'avaient pas été de même avis que leurs collègues ; et il est évident que le conseil avait dû presque toujours céder à un avis entendu de vive voix et sans contradiction. Ces questions tombant la plupart sur l'érection des temples, les commissaires catholiques parvenaient chaque année à en faire démolir quelques-uns. Toutefois il y avait eu sur ces contestations , quoique soutenues d'une manière si inégale, plus d'un arrêt impartial ; mais , à cette nouvelle époque , le plus léger prétexte suffit pour contester aux protestants de chaque district le droit d'y exercer publiquement leur religion; et , dès cette année 1679 » on ^ démolir vingtdeux temples, et, d'année en année, un plus grand nombre encore.
Voilà comment ces commissions, qui , vingtans auparavant , avaient été accordées dans l'esprit de la plus exacte équité , changèrent enfin de nature quand la dévotion eut pris plus d'ascendant sur le cœur du roi , et servirent le plus à la ruine entière du culte calviniste. De leur côté , les intendants des provinces , à mesure qu'il paraissait une loi nouvelle, cher-
chaient à trouver les protestants de leur généralité en contravention à cette loi, afin d'en prendre droit de faire démolir le temple où s'était commise la contravention réelle ou prétendue. On négligeait cependant d'instruire de notre foi ceux à qui on enlevait toutes les pratiques extérieures de leur culte. On renversait leurs temples avant de leur avoir inspiré aucun des sentiments qui les eussent ramenés dans nos églises. Ce fut ainsi qu'on s'engagea de toutes parts dans cette entreprise , avec cette précipitation naturelle à la nation française, avec cette inconsidération qui souvent en France a fait échouer les plus justes desseins et les plus heureusement commencés, et sur-tout avec une émulation empressée et jalouse de contribuer à satisfaire la piété du prince. Chacun travaillait à imaginer des moyens prompts, qui lui donnassent auprès du roi le mérite de quelque avantage remporté sur l'hérésie. Dans un dessein qui eût exigé une grande sagesse , de la patience , de bons exemples , et de simples encouragements, on ne songea qu'à acheter, séduire, entraîner. Un apparent succès entretint l'illusion, et dès l'année 1680, l'assemblée du clergé ne prit plus le ton des plaintes; son discours fut de remercîment et de louange. Il se flatta du bonheur de voir l'hérésie
mourir aux pieds du roi. Le but était par-tout le même ; mais il n'y avait point encore de projet fixe , de plan déterminé. Chaque intendant cherchant à se faire valoir, proposait, suivant les circonstances différentes et locales que chacun avait sous les yeux, de restreindre tel ou tel privilège; et, sur chaque demande particulière , la cour rendait une déclaration générale. L'un demanda d'ôter aux réformés le droit d'être expert : un autre d'interdire aux femmes protestantes les fonctions de sages femmes , « parce que , disait-il , elles ne » croient pas le baptême nécessaire ; qu'elles » n'ondoient pas les enfants , et n'avertissent » pas les femmes en péril. » Celui-ci proposa d'accorder à tous les nouveaux convertis surséance pendant trois ans au paiement de leurs dettes : celui-là, de les exempter pour deux ans de la taille , et de doubler celle des huguenots ; un autre d'ôter toute distinction de siège dans les temples, afin qu'il n'y eût plus que des bancs, et que l'incommodité d'y assister au prêche , et la confusion des rangs en éloignassent les gentilshommes ; un autre , de réduire les exercices personnels que les seigneurs de fiefs avaient dans leurs châteaux.
Le vice de cette précipitation entraînait à des sévérités plus grandes que d'abord on ne
l'avait cru. Un procureur, ou un notaire qui s'était converti , perdant aussitôt toutes ses pratiques , et voyant son étude abandonnée , « si l'on ne considère que la justice , » disait l'intendant qui fut consulté sur ce point, « il » faut laisser les autres dans leurs emplois, » et subvenir par des dédommagements aux » besoins du nouveau converti; mais si l'on » regarde uniquement le bien de la reli- » gion , il faut supprimer tous les autres;» et , sur ce raisonnement ils furent tous supprimés.
On nous pardonnera sans doute de rechercher avec une soigneuse discussion , et avec l'impartialité d'un historien qui applaudit à la piété de Louis XIV, les causes qui ont fait échouer son dessein. Ce malheur est évident : plus d'un million de calvinistes qui restent encore en Fiance, ne l'attestent que trop. C'est servir le roi et le royaume que d'examiner par quels moyens on avait véritablement avancé l'ouvrage des conversions, et par quelles fautes on l'a manqué.
Dans cette multitude de lois dictées par une précipitation si dangereuse , il y en eut de totalement contraires au but même qu'on se proposait.
Parmi les moyens employés depuis plus d'un
siècle pour favoriser la religion dominante , on avait sur-tout compté les mariages mixtes : et certes , la religion catholique n'avait qu'à gagner à permettre aux protestants d'entrer dans des familles catholiques, puisque la religion favorisée dans le royaume sera toujours embrassée de préférence , par les enfants nés de ces mariages.
Si la doctrine de l'Eglise a quelquefois varié sur ce point, qu'on y prenne garde : ils n'ont été proscrits par les docteurs , que quand la religion catholique n'était pas la plus favorisée dans le gouvernement.
Mais , comme on s'exposait à de fausses conversions , la défiance se joignant au zèle , il fallut empêcher les nouveaux convertis de s'unir par des mariages aux familles qui restaient dans l'erreur, de crainte que, dans l'intérieur de leurs maisons, on ne leur fit honte de leur faiblesse ; et rien ne prouve mieux les vices de la précipitation dont on avait usé. On se trouva réduit à réprouver les vrais moyens qui avaient réussi jusque-là, parce qu'on avait commencé à en employer de défectueux.
On parut aussi respecter trop peu la religion qu'on voulait rendre générale dans le royaume. Un intendant de province ayant proposé d'obliger les pères et les mères à donner une pension alimentaire à chacun de leurs enfants qui
se convertiraient, il fut stipulé le 17 juin 1681, que les enfants auraient droit de se convertir à l'âge de sept ans; et on ajouta à cette loi toutes les clauses qui devaient priver les parents de leur autorité. N'était-ce pas jeter une sorte de ridicule sur les conversions, blesser les droits de la puissance paternelle , donner à des enfants mal nés un prétexte pour s'y soustraire , violer la morale pour conduire à la religion. Cette loi odieuse était même inutile : elle ne pouvait concerner que les gens d'une fortune aisée : et les moyens précédents avaient suffi pour ces familles. Mais on chercherait en vain un plan uniforme et raisonné dans ce ramas de lois successives , émanées de cette émulation mutuelle des intendants, dictées dans chaque lieu par quelque circonstance particulière et locale, et rendues aussitôt générales par-tout le royaume.
Toutes les propositions que leur suggéraient, à l'envi les uns des autres, le zèle de la religion et celui de p:aire au roi , n'étaient pas toujours accueillies; mais, quand l'ardeur indiscrète d'un intendant le portait à user d'avance de son autorité , et à rendre dans sa province un arrêt provisoire , la cour qui blâmait quelquefois cet excès de zèle , craignait cependant de le désavouer, de peur de paraître reculer , et de con-
firmer, par-là, dans leur obstination ceux qui refusaient de se convertir.
Un grand nombre de ces hommes ambitieux s'arrogèrent donc , à cette occasion et sous un gouvernement si éclairé et si vigilant , plus de pouvoir que le gouvernement même ne leur en avait jusque-là donné. Tout sortit du cours ordinaire des lois. Le poids des autorités subalternes fut par-tout aggravé. Le succès qu'on attendait de leurs décisions prématurées , leur obtenait le suffrage du roi et de son conseil; et peut-être cette époque est- elle fort remarquable dans l'administration française , par le singulier accroissement que reçut ce pouvoir des intendants déjà si redouté. Nous les verrons désormais chargés , presque seuls , de tout conduire, de convaincre les esprits, de toucher les cœurs, et d'opérer tous les miracles de ces conversions.