CHAPITRE XV
Pendant que le conseil se conduisait sur ces principes, il se passait dans les provinces des choses qui allaient tout changer. Les Mémoh'es du temps les plus irrécusables, sont absolument d'accord sur ce fait. Ce ne sont point les Relations des réformés que nous rapporterons ; la douleur est sujette à exagérer.
Voici d'abord comment s'exprime madame de Caylus :
« Le projet était grand, beau et même po- » litique, si on le considère indépendamment » des moyens qu'on a pris pour l'exécuter. » Elle resserre ensuite , en quelques phrases , le récit de plusieurs années , se contente de donner une idée juste des faits principaux , et ajoute : « Monsieur de Louvois eut peur, voyant » la paix faite , de laisser trop d'avantage sur » lui aux autres ministres, et il voulut, à quel- » que prix que ce fût, mêler du militaire dans » un projet qui ne devait être fondé que sur » la charité et sur la douceur.... Il demanda au
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» roi la permission de faire passer dans les » villes huguenotes, des régiments de dragons, » Tassurant que la seule vue de ses troupes, » sans qu'elles fissent rien de plus , que de se » montrer , déterminerait les esprits à écouter » plus volontiers la voix des pasteurs qu'on » leur enverrait. Le roi (c'est le passage que » nous avons déjà cité) se rendit contre ses » propres lumières, et contre son inclination » naturelle qui le portait toujours à la douceur. » On passa ses ordres, et on fit, à son insu, » des cruautés qu'il aurait punies , si elles » étaient venues à sa connaissance ; car M. de » Louvois se contentait de lui dire , chaque » jour, tant de gens se sont convertis comme » je l'avais dit à votre majesté , à la seule vue de » ses troupes. »
D'Aguesseau, depuis chancelier de France, alors âgé de dix-sept ans , et témoin oculaire de ce qui se passa en Languedoc , s'exprime ainsi dans la Vie de son père, ouvrage qui n'est point encore connu du public : « Je ne nom- » merai point ici l'intendant qui , par une » distinction peu honorable pour lui , fut » chargé de faire le premier essai d'une mé- » thode si nouvelle pour la conversion des » hérétiques. Il était des amis de mon père et *> des miens ; homme d'un esprit doux, aimable
» dans la société, orné de plusieurs connais- » sances, et ayant du goût pour les lettres » comme pour ceux qui les cultivent; mais, soit » par un dévouement trop ordinaire aux inten- » dants pour les ordres de la cour, soit parce » qu'il croyait, comme bien d'autres, qu'il ne » restait plus dans le parti protestant qu'une opi- » niâtreté qu'il fallait vaincre ou plutôt écraser » par le poids de l'autorité, il eut le malheur » de donner au reste du royaume un exemple » qui ne fut que trop suivi, et dont le succès » surpassa d'abord les espérances mêmes de » ceux qui le faisaient agir. Il n'eut besoin » que de montrer les troupes , en déclarant que » le roi ne voulait plus souffrir qu'une seule » religion dans ses états ; et l'hérésie parut » tomber à ses pieds. Les abjurations ne se » faisaient plus une à une ; des corps et des » communautés entières se convertissaient par » délibération , et par des résultats de leurs as- » semblées : tant la crainte avait fait d'impres- » sion sur les esprits, ou plutôt, comme l'évé- » nement l'a bien fait voir, tant ils comptaient » peu tenir ce qu'ils promettaient avec tant » de facilité. »
Me serait-il permis d'interrompre M. le chancelier d'Aguesseau, et d'oser demander à un juge si éclairé et si grave , pourquoi il leur
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reproche cette facilité? Si, d'un côté, il se trouva dans le parti oppresseur des casuistes mitigés qui soutinrent qu'on devait se contenter d'abjurations arrachées par la crainte , et de conversions hypocrites, il se trouva aussi parmi les protestants des casuistes mitigés, qui pensèrent que de telles abjurations ainsi extorquées étaient évidemment nulles; que c'étaient des actes indifférents, et permis pour se soustraire à la persécution. Tout se réduisait donc, des deux parts, à la plus scandaleuse comédie. « C'était , ajoute le chancelier d'Aguesseau , » dans une province voisine du Languedoc, » que se passait un événement si extraordi- » naire. Mon père, qui en sentait toutes les » conséquences, en fut aussi effrayé par des » vues de politique que par un sentiment de » religion. Il prévoyait dès lors ce que la cour » n'a voulu croire que quand le mal a été sans » remède , la fuite et la désertion d'une grande » partie des religionnaires.... » Il déplore avec éloquence les désastres de cette émigration ; et il raconte que son père demanda aussitôt sa retraite ; mais qu'un délai involontaire le rendit spectateur, malgré lui, des maux dont il voulait éviter d'être témoin; et qu'à la faveur des dragons qui remplissaient la ville de Montpellier, les prêtres ne pouvaient plus suffire à recevoir
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la foule des calvinistes qui se hâtaient de venir faire leur abjuration. « La manière dont ce » miracle s'opérait n'a été , ajoute-t-il , que » trop connue : mon sujet ne m'oblige point » à l'expliquer ; et plût à Dieu qu'il me fût » aussi possible d'en effacer à jamais le sou- » venir de la mémoire des hommes , qu'il m'est » aisé de n'en point parler ! Les faits singuliers » qu'on venait , tous les jours, nous raconter, » auraient suffi pour percer un cœur moins » sensible et moins religieux que celui de mon » père. »
Quelles étaient cependant les relations mises sous les yeux du roi ? Nous avons trouvé dans les archives du Louvre l'original même de la relation des conversions faites en Béarn. C'est cette province que M. d'Àguesseau indique comme voisine du Languedoc , et où il dit que se fit le premier essai d'une mission si étrange.
Mais, pour bien développer cet événement, il est nécessaire de reprendre ce récit d'un peu plus haut.
Quand on avait suspendu ces premières dragonnades, dont Marillac avait donné l'exemple, on n'avait point révoqué cette fatale ordonnance qui les autorisait , cette exemption de loger des gens de guerre , accordée pour deux
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ans aux nouveaux convertis. On sait que , sous ce règne, l'autorité royale céda quelquefois, mais ne parut jamais se rétracter; et, s'il nous est permis d'interpréter la conduite de Louvois par son caractère , par son ambition , par sa conduite précédente et par celle que désormais il va tenir, nous dirons que ce ministre , trop prévoyant pour ne pas s'opposer d'abord aux progrès de la dévotion du roi, trop ambitieux pour ne pas songer ensuite à s'emparer seul de la conversion générale du royaume , s'était réservé le pouvoir d'user des mêmes moyens, si les mêmes circonstances renaissaient encore. En effet , dès le mois de mars i685 , il méditait de recommencer les Dragonnades. On voit par ses Lettres, conservées au dépôt de la guerre, qu'il prenait de secrets arrangements pour renouveler, à quelque temps de là, en Poitou et dans le pays d'Aunis , l'essai de convertir les huguenots par le logement arbitraire des troupes, lorsqu'un événement inattendu précipita toutes ses mesures. Une armée française marcha en Béarn , et fut destinée à faire une irruption en Espagne. Des motifs absolument étrangers aux conversions, occasionèrent la marche de cette armée ; et nous les rapporterons ici , parce qu'on y verra la première origine d'événements qui , de nos jours, ont menacé et me-
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nacent encore la tranquillité générale de l'Europe.
Le roi venait de dicter aux rivaux de la France les conditions d'une longue trêve. L'Europe presque entière avait subi les lois qu'il lui avait imposées , quand des avis sûrs et secrets lui apprirent qu'il se tramait à Vienne et à Madrid des projets contraires à ses intérêts. Charles II , roi d'Espagne , marié depuis six ans à une princesse du sang de France, n'avait point d'enfants ; et son extrême faiblesse donnait déjà lieu à former de grands desseins sur la succession éventuelle des différents états qui composaient la monarchie espagnole.
On proposait au roi d'Espagne d'abandonner dès lors le gouvernement des Pays-Bas à l'électeur de Bavière, destiné pour époux à une archiduchesse d'Autriche ; et, par une suite des arrangements qui seraient pris pour assurer la monarchie espagnole à ces deux époux, les états de Bavière devaient être réunis à ceux de la maison d'Autriche en Allemagne.
A cette nouvelle , reçue à la fin du mois de mars , Louis XIV fit avancer une armée sur la frontière d'Espagne. Soyons justes, et sachons admirer les talents extraordinaires de ce même ministre , si dangereux alors pour la prospérité intérieure du royaume. En quinze jours ,
une armée nombreuse , pourvue de tout ce qui était nécessaire pour entrer en campagne , se trouva portée en Béarn , et prête à passer les frontières. Un ambassadeur de France était lentement en route pour Madrid. Il reçoit ordre d'accélérer son voyage , et de notifier au roi d'Espagne « que le roi va employer tous les » moyens que Dieu lui a mis en main , pour » empêcher l'exécution des projets qu'on tra- » mait , et que , s'il ne reçoit une réponse » prompte et précise > l'armée qui s'assemble » en Béarn va porter aussitôt la guerre dans » les endroits les plus sensibles à la monar- » chie espagnole. »
Tels étaient alors la puissance et l'orgueil de la France : ainsi s'est terminé un des plus beaux périodes de gloire qu'ait jamais eu aucun empire. 11 commence^ avec la paix intérieure du royaume sous Henri IV , et le moment où ledit de Nantes fut révoqué, en a marqué le terme. Par quelle fatalité la France va-t-elle tarir pour un long temps la source de ses richesses , envoyer à ses ennemis ses meilleurs matelots , une élite dé ses braves officiers , des corps nombreux de soldats aguerris par ses victoires; livrer à ses rivaux tous les arts qui la rendaient si florissante , et se faire à elle-même une plaie que plus de cent années n'ont pas encore fermée?
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Ce fut donc pendant le séjour de cette armée en Béarn , que l'intendant de cette province , se livrant à un zèle apostolique, déclara que le roi ne voulait plus qu'une religion dans ses états. Cet intendant , qui se nommait Foucault, était petit-fils de l'ingénieur qui proposa et fit exécuter la digue de la Rochelle. Il semble qu'il eût pris dans la gloire même de sa famille, ce zèle héréditaire pour l'extinction d'une secte que son aïeul avait tant contribué à affaiblir. Il méritait d'ailleurs tous les éloges que fait de lui le chancelier d'Aguesseau. Il s'était rendu recommandable dans ses diverses intendances , par ses soins pour l'embellissement des villes. Son érudition était vaste , et c'est à lui qu'on doit, par un contraste assez étrange, la découverte et la publication d'un fameux ouvrage de l'antiquité, sur la mort de$ persécuteurs. Tout ce que peut imaginer la licence du soldat fut exercé en Béarn contre les calvinistes. On attribue à cet intendant d'avoir perfectionné plus d'un genre de torture.
« On s'étudiait , disent les mémoires du » temps , à trouver des tourments qui fussent » douloureux sans être mortels , et à faire » éprouver à ces malheureuses victimes tout ce » que le corps humain peut endurer sans mou- » rir. »
El cependant la relation mise sous les yeux du roi, ne parle ni de violences ni de dragonnades. On n'y entrevoit pas qu'il y ait un seul soldat en Béarn. La conversion générale paraît produite par la grâce divine. Il ne s'agit que d'annoncer les intentions du roi ; que d'instruire des gens qui s'empressent à demander d'être instruits. C'est par-tout une soumission prompte , et qui semble prévenir les volontés d'un prince dont toutes les entreprises sont favorisées du ciel. Tous courent aux églises catholiques pour chanter le Te Deum , en actions de grâces , et l'on solennise cette heureuse réunion par des feux de joie, au bruit du canon, et aux acclamations unanimes de T^ive le roi!
Ce succès prétendu, les éloges et les honneurs mêmes qui furent prodigués à l'intendant, excitèrent aussitôt l'émulation d'un grand nombre de ses confrères. Ceux des généralités voisines demandaient à l'envi d'employer les mêmes troupes. Mais l'armée continuait de campersur les frontières d'Espagne ; et, quoique cette cour n'eût pas différé d'un moment la réponse qu'on avait exigée d'une manière si menaçante , on employait la présence de cette armée pour terminer, par une suite de négociations semblables, d'autres difficultés survenues à l'exécution des derniers traités.
Dans les premiers jours du mois d'août, les troupes françaises quittèrent enfin cette frontière , et ce qui détermina leur retraite n'est pas moins mémorable que leur funeste destination en rentrant dans le royaume.
Louis XIV instruisit son ambassadeur du dessein, formé par le conseil autrichien et par les partisans de la cour de Vienne en Espagne , de porter le roi catholique à assurer sa succession ou à l'archiduc ou à l'archiduchesse , ou à quelque autre prince qui fût capable de s'opposer aux droits de la maison de France. Il lui ordonne de veiller aux intrigues qui pourraient se tramer, de s'occuper à calmer les anciennes haines des Espagnols contre la France, et pour cet effet : « Vous leur ferez connaître que tous » mes desseins ne tendent qu'à affermir la » paix de l'Europe.... et à profiter d'une si » favorable conjoncture de temps, pour ajou- » ter au bonheur de mes sujets celui d'une » parfaite et entière réunion au giron de l'E- » glise , et pour contribuer , autant qu'il me » sera possible , à l'augmentation de notre re- » ligion dans tous les autres états chrétiens où » elle commence à revivre. »
Louvois adressa aussitôt le premier ordre, pour les grandes et fameuses dragonnades, au marquis de Bouffie rs , général de l'armée as-
semblée en Béant. Je mettrai cette lettre en entier sous les yeux du lecteur , et quelques passages des lettres suivantes , où les mêmes ordres seront plus développés. Elle est du 3i juillet i685.
« Vous aurez vu , par mes précédentes , » qu'il n'y avait point d'apparence que le roi » vous ordonnât cette année de faire aucune » irruption en Espagne. Je ne puis présente- » ment que vous confirmer la même chose ; le » conseil de Madrid consentant , sur les ins- » tances qui lui sont faites de la part du roi , » à tout ce que sa majesté peut désirer; ce qui » lui a fait juger à propos de se servir des » troupes qui sont à vos ordres , pour , pen- » dant le reste de cette année , diminuer , le » plus que faire se pourra, dans les géné- » ralités de Bordeaux et de Montauban , le » grand nombre de religionnaires qui y sont , et » essayer d'y procurer , s'il est possible , un » aussi grand nombre de conversions qu'il s'en » est fait en Béarn.
» Pour y parvenir, sa majesté désire que » vous confériez avec MM. de Ris et de la » Berchère (intendants de ces deux générali- » tés), et vous informiez d'eux des endroits » de leur département où il y a le plus de re- » ligionnaires ; qu'en exécution des ordres de
» sa majesté , dont je vous envoie un grand » nombre en blanc , et que vous remplirez pour » cet effet, vous fassiez marcher dans chaque » communauté le nombre de cavalerie , d'in- » fanterie ou de dragons que vous concerterez » avec eux ; que vous les fassiez loger entiè- » rement chez les religionnaires , et les délo- » giez de chez chaque particulier à mesure qu'il » se convertira ; que vous retiriez les troupes » de la communauté, pour les envoyer dans » une autre , lorsque tous les religionnaires » seront convertis , même lorsque la plus » grande partie aura pris le bon parti , diffé- » rant jusqu'à un autre temps de faire conver- » tir le reste , suivant qu'il vous sera expliqué » ci-après.
» Que , pendant le temps que les troupes se- » ront chez lesdits religionnaires, vous ne » souffriez point qu'elles y fassent d'autres dé- » sordres que de retirer 20 sous par place de » cavalier ou dragon, pour le fourrage et us- » tensile; et 1 o sous par place de fantassin, pour » le même ustensile.
» Que vous fassiez punir très-sévèrement les » officiers , cavaliers , soldats ou dragons , qui » outre-passeront ce que vous aurez réglé.
» Que , si ce qui s'exécutera, à l'égard des » religionnaires , en portait quelques-uns à te-
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» nir quelques discours séditieux , vous les » fassiez diligemment arrêter et remettre entre » les mains du parlement, du ressort duquel » il sera , pour lui être fait son procès.
« Que , si quelque communauté prenait les » armes, ou que les religionnaires fissent quel- » que assemblée, sa majesté vous ordonne de » lui en rendre compte en même temps par un » courrier exprès ; cependant d'assembler des » troupes , sans attendre de nouveaux ordres , » et d'y marcher si fort que vous puissiez les » dissiper, et par des exemples sévères que vous » feriez faire sur-le-champ de tous ceux qui se » trouveraient les armes à la main, ôter aux » autres l'envie de suivre un si mauvais exem- » pie.
» Sa majesté a vu par les lettres de M. de Ris, » qu'il y a i5o,ooo religionnaires dans son dé- » partement; elle n'est pas encore informée » du nombre qu'il y en a dans la généralité de » Montauban, où cependant sa majesté ne doute » point qu'il y en ait un très-grand nombre.
» Il sera de vos soins d'examiner avec eux » combien il y en a , à-peu-près , en chaque » élection , et quelles sont les villes ou gros » bourgs qui en sont les plus remplis ; et c'est » par ceux-là, c'est-à-dire parles villes, bourgs » et villages, qui en sont les plus remplis, que
» vous devez commencer l'exécution des or- » dres de sa majesté, observant d'essayer de » diminuer le nombre des religionnaires dans » chaque endroit, de manière que, dans cha- » que communauté, les catholiques soient deux » ou trois fois plus forts que les religionnaires, » en sorte que , lorsque dans la suite sa majesté » voudra ne plus permettre l'exercice de cette » religion dans son royaume , il n'y ait plus à » appréhender que le petit nombre de reli- » gionnaires qui resteront puisse rien entre- » prendre.
» Dans cette vue , lorsque, dans une ville ou » communauté, il se sera assez converti de re- » ligionnaires pour que le nombre des catho- » liques leur soit beaucoup supérieur, sa ma- » jesté approuve que vous en retiriez les trou- » pes , pour les envoyer dans une autre , et » continuiez à en user de même, jusqu'à ce » que lesdits religionnaires soient devenus con- » sidérablement moins forts en nombre dans » toutes les communautés qui composent les- » dites deux généralités. »
Ainsi , dans le temps même où l'on donnait ces ordres sévères, on ne s'était procuré d'avance aucun dénombrement des huguenots; et certes, sous un tel ministère, ce dénombrement eût précédé l'exécution d'un grand dessein :
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s'il était vrai que ce grand dessein eût été médité , et que la seule occasion ne l'eût pas fait naître.
Dans les ordres suivants, on voit que Louvois lui-même ne s'attendait pas à cette prompte impression de terreur qu'allait produire la présence de cette armée. *
Il récrit, le 24 août, à M. de Boufflers... « Le » roi ne croit point qu'il faille essayer de por- » ter des communautés entières à se convertir. » Sa majesté est persuadée qu'il vaut beaucoup » mieux les prendre par le détail, et s'appliquer » uniquement à diminuer leur nombre , de ma- » nière qu'ils ne soient supérieurs en aucune » communauté. Elle a toujours regardé comme » un avantage pour la conversion de ses sujets, » que les ministres passassent en pays étranger ; » ainsi , bien loin de leur en ôter l'espérance , » comme vous le proposez, elle vous recom- » mande, par les logements que vous ferez éta- » blir chez eux , de les porter à sortir de la pro- » vince , et à profiter de la facilité avec laquelle » le roi leur accorde la permission de sortir du » royaume.... »
Il récrit encore le 3o août. « Je vous supplie » de vous souvenir de ce que je vous ai déjà » mandé plusieurs fois , qui est qu'il faut tâcher » de multiplier les conversions, sans se vouloir
» attacher à faire qu'elles soient générales, ni » que les plus riches se convertissent , et qu'il » suffit, quant à présent, de faire diminuer » considérablement le nombre des religion- » naires. C'est à quoi l'intérêt de sa majesté est » que vous vous attachiez , sans vous arrêter à » tout ce qui pourra .vous être proposé à cet » égard , ni de la part des ecclésiastiques , ni » de la part de MM. les intendants, qui me pa- » laissent attachés à procurer la même chose » que ce qui s'est passé en Béarn, de quoi, » sans miracle, ils ne viendront point à bout. »
Les ordres généraux qui se retrouvent dans toutes les lettres adressées aux intendants, pour la marche successive des troupes, sont toujours « d essayer , s il est possible , de procurer des » conversions, de ne point s'attacher à tout » convertir, et de laisser les opiniâtres dans » leur erreur. »
Cependant les prétendues conversions s'opèrent avec plus de facilité et de rapidité, qu'on ne s'y était d'abord attendu. Les uns ne croyaient pas , en cédant à la violence , abandonner leur foi. D'autres, quoique tourmentés par le cri de leur conscience , cédaient à une crainte présente , et retournaient en secret à leur culte , avec d'autant plus de ferveur, qu'ils avaient à expier le crime de l'avoir publiquement aban-
donné. D'autres ne cherchaient , par une feinte abjuration, qu'à s'assurer le temps de fuir. Mais le ministre s'applaudissait de ce succès illusoire. Dans les premiers jours de septembre, il mande au vieux chancelier son père : « Il » s'est fait 60,000 conversions dans la généra- » lité de Bordeaux , et 20,000 dans celle de » Montauban. La rapidité dont cela va est » telle, qu'avant la fin du mois , il ne restera pas » 10,000 religionnaires , dans toute la géné- » ralité de Bordeaux, où il y en avait i5o,ooo » le i5 du mois passé. »
Il répond, le même jour, à Boufflers, et ne peut s'empêcher de lui marquer son étonnement. « Le roi a appris avec une très-grande » joie quel a été le surprenant succès de l'exé-
» cution des ordres qu'il vous avait donnés
» Son intention n'est point , quant à présent , » d'employer des troupes pour convertir le » peu de religionnaires qui sont à Bordeaux ; » et, si les insinuations de M. de Ris ne peu- » vent pas les porter à prendre le bon parti, sa » majesté verra , par la suite , ce qu'il y aura à » faire après que les religionnaires du reste de » la province auront été convertis, ou consi- » dérablement diminués de nombre... Sa ma- » jesté se remet à vous de faire marcher vers » la Saintonge , le nombre d'infanterie , de ca-
» valerie et de dragons, que vous jugerez à
» propos pour essayer d'y faire la même
» chose que vous avez si bien exécutée dans » ces deux généralités.... »
« Si les gentilshommes de la religion
» continuent à s'opiniâtrer , et ne sont point » portés à se convertir par ce que vous ou » MM. de Ris et de la Berchère leur pourrez » faire dire , sa majesté trouvera bon que vous » fassiez loger chez ceux qui ne sont point ac- » tuellement dans les troupes, ou n'y ont point » servi vingt ans.
» Vous observerez aussi de ne point loger » chez ceux qui sont d'une qualité distinguée ; » mais aussi, en ne vous expliquant point que » le roi ne désire pas qu'on y loge, vous leur » pouvez laisser appréhender qu'ils n'aient des » logements à leur tour, s'ils ne songent à » quitter une religion qui déplaît à sa majesté , » et s'ils demeurent les derniers avec opiniâ- » treté dans les erreurs où ils sont. Que si » cela ne suffit pas , vous pourrez vous servir » des lettres de cachet que le roi a ordonné » à M. de Châteauneuf d'envoyer en blanc » à MM. de Ris et de la Berchère , pour » faire reléguer quelques-uns de ceux qui se » distingueront le plus en opiniâtreté, ou en » empressement à empêcher les conversions.
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» Mais vous ne devez vous servir de cet expé- » dient qu'avec beaucoup de discrétion, étant » fort peu important au bien du royaume qu'il » reste quelques gentilshommes de plus ou » de moins , dans les provinces , pourvu qu'il » n'y reste plus de peuple pour les suivre, s'ils » voulaient entreprendre quelque chose contre » la tranquillité de l'état. L'on peut même » s'assurer que la plupart changeront bientôt, » quand ils n'auront plus de lieux d'exercice, » et qu'ils seront environnés de catholiques...»
Les troupes, en avançant dans les provinces, recevaient constamment les mêmes ordres.
Louvois écrivit, le 8 septembre, à l'intendant de Poitou : <* Je vous répète qu'il faut se conten- » ter de convertir la plus grande partie des re- » ligionnaires.... et de ne point vouloir les con- » vertir tous, tout d'un coup , étant important » de ne pas obliger à quitter le pays les familles » puissantes lesquelles, faisant le commerce de » la province, y procurent un grand avantage. »
Il est donc démontré que, même en exécutant ces fameuses dragonnades , et dans l'étonnement et la joie que causait un succès apparent et qui passait toutes les espérances, on comptait qu'il resterait encore , au moins pendant quelques années, un assez grand nombre de religionnaires répandus dans le royaume : et c'est
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le moment où le conseil du roi , malgré les deux systèmes opposés que suivaient les ministres , et qu'ils suivirent encore quelques mois , s'accorda cependant sur la tolérance civile dont nous avons développé tout le plan. Ce fut alors qu'on stipula les nouvelles formes du baptême des calvinistes et de leurs mariages, et qu'on établit des pasteurs dans les provinces, au choix des intendants.
Il est également démontré que, dans le cours même de ces violences, ceux qui ne voulaient plus laisser dans cette religion , qu'un petit nombre d'opiniâtres, n'ont point eu la pensée qu'on dût les réduire à cette mort civile , à cette impossibilité de constater légalement leur existence , où leur mauvaise fortune les a réduits de nos jours.
Nous ne tarderons pas à voir ce qui précipita encore les résolutions , et empêcha de laisser établir ce nouveau plan de tolérance , quelque passager qu'il dût être. Mais ce qu'il faut montrer maintenant , c'est que le roi était persuadé qu'il n'y avait point eu d'extrêmes violences. Il croyait que , pour un médiocre intérêt pécuniaire , pour écarter ou prévenir quelques troubles domestiques , des gens peu attachés à leur religion, l'avaient promptement abandonnée. Il défendait que les soldats vécussent à discré-
tion chez les religionnaires. Ses défenses , il est vrai , demeuraient secrètes ; et le succès, c'està-dire quelques prétendues conversions obtenues par la désobéissance des officiers ou des soldats, suffisait pour qu'elle demeurât impunie. Louvois écrit à Boufflers, le io, septembre : « M. de Larrey me mande que, n'étant resté » qu'un religionnaire dans une petite ville , » nommée Montignac , il y a établi huit dra- » gons en garnison. J'ai encore reçu une autre » lettre de M. Dusaussai , par laquelle il me » mande qu'il a mis des dragons pour vivre à » discrétion chez des religionnaires... Ce qu'ils » ont fait , l'un et l'autre , est contraire à ce que » je vous ai mandé des intentions de sa majesté » qui est encore persuadée que , quand il reste » un opiniâtre dans un endroit, il le faut lais- » ser; et que le mépris qu'on fait de lui, joint » aux charges qu'il sera aisé à un intendant de » lui imposer, fera , dans la suite , l'effet qu'on » peut désirer pour sa conversion , sans qu'on » soit obligé de faire de nouvelles violences » semblables à celles dont parlent ces deux mes- » sieurs. C'est de quoi j'ai cru ne devoir écrire » qu'à vous, afin que , sans qu'il paraisse que » le roi ait désapprouvé rien de ce qui a été » fait, vous puissiez pourvoir à ce que les gens » qui sont sous vous , se contiennent dans les
» bornes prescrites par les ordres de sa ma- » jesté. »
Il écrit encore , le 6 octobre : « On ne peut » être plus mal satisfait que sa majesté Fa été » de la conduite du maire de Saintes , qui a » envoyé des troupes hors de son ressort ; en- » core plus de l'officier qui a reçu ses ordres » sans en avoir votre permission. Sa majesté » n'a pas jugé à propos de faire une plus grande » démonstration contre eux, puisque ce qu'ils » ont fait a si bien réussi , et qu'elle ne croit » pas qu'il convienne qu'on puisse dire aux re- ;> ligionnaires que sa majesté désapprouve » quoi que ce soit de ce qui a été fait pour les » convertir. »
Ne faut-il pas répéter ici ce que nous avons dit à l'occasion du premier essai des dragonnades dans le Poitou. On serait insensé de croire que M. de Louvois présumât assez de son autorité , de l'exacte discipline qu'il maintenait dans les troupes , et de la vigilance qu'il prescrivait aux commandants , pour se figurer qu'en livrant ainsi les calvinistes et leurs richesses et leurs familles au fanatisme populaire et à la licence du soldat, il contiendrait ces désordres dans des bornes circonscrites, et les arrêterait au point juste où il le voudrait. Mais une paix de vingt années, qui avait d'abord
paru nécessaire pour achever la conversion générale du royaume , ne convenait pas à ce ministre, dont les grands talents avaient si bien secondé la passion de son maître pour la guerre. Il craignait de le voir donner vingt années à ces soins de conversions ; et , ne pouvant plus l'en détourner, il ne songea plus qu'à tout achever à la hâte.
Nous venons de voir quels étaient les ordres donnés au nom du roi. \ oyons à présent quels étaient les rapports mis sous ses yeux. L'infidélité des relations du Béarn suffirait pour faire présumer ce que furent toutes les autres ; mais, afin de répandre plus de jour encore sur ces éclaircissements, nous en allons rappeler ici qui sont déjà connues du public. Le duc de Noailles , dont la vertu était généralement respectée , commandait en Languedoc : cette province avait toujours passé pour le foyer du calvinisme. Noailles s'y rendit vers le milieu de septembre. Cet habile courtisan aurait-il pu laisser échapper une telle occasion de prouver son zèle? Il n'avait que très-peu de temps à donner à ces conversions, parce que l'assiduité même de courtisan le rappelait à Versailles , où son service, comme capitaine des gardes, devait commencer le ier janvier 1686. Voici comme il représente ce spectacle , dont la vue
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avait fait fuir d'Aguesseau père , et dont le souvenir faisait encore, après cinquante ans, frémir son fils le chancelier d'Aguesseau.
Le rédacteur des Mémoires de Noailles s'exprime ainsi : « Ce n'est point la cruelle dragon- » nade dont les calvinistes ont tant parlé ; c'est » une exécution rapide dont le succès apparent » éblouit d'abord le duc de Noailles, homme » vrai , judicieux , et passionné pour le bien » public... Il annonce, en débutant, la conver- » sion des villes de Nîmes , Uzès , Alais , Ville- » neuve , etc. Les plus considérables de Nîmes, » écrit-il à Louvois , firent abjuration dans l'é- » glise , le lendemain de mon arrivée. Il y eut » ensuite du refroidissement ; et les choses se » remirent dans un bon train, par quelques loge- » ments que je fis faire chez les plus opiniâtres.» On lit dans une lettre séparée , et qui , selon toute apparence , n'était pas destinée à être mise sous les yeux du roi, « que deux de ces » logements furent de cent hommes chacun.
» Je me dispose à aller parcourir les Cévennes, » et j'espère qu'à la fin de ce mois , il ne res- » tera pas un huguenot. Ce qui vous fera plaisir, » et qui est plus convenable à la bonté du roi » pour ses sujets , c'est qu'il n'y a point eu de » logement chez les religionnaires , que par » l'étape. Le mauvais temps, les longues mar-
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» ches, et le peu d'habileté des consuls de ce » pays-ci , qui ne sont pas accoutumés à re- » cevoir des troupes, ont pu donner lieu à » quelque désordre, que j'ai réparé autant que » j'ai pu, ayant fait rendre jusqu'à la moindre » chose qui avait été prise.,.. Il ne tarde pas à » répondre sur sa tête, qu'avant le 25 no- » vembre , la province n'aura plus du tout des
» huguenots
Il écrit de Florac, le i5 octobre, « qu'il y a » déjà plus d'un tiers du Gévaudan de converti ; *> qu'il mène toujours avec lui des dragons pour » faire ces missions; que , si le roi voulait avoir » la charité d'accorder aux convertis quelques » remises sur la taille , cela produirait un bon » effet ; car, quoiqu'on les ait fort ménagés , » à cause de leur prompte obéissance , il ne se » peut qu'ils n'aient souffert. » Mais on reconnaît dans une lettre confidentielle, la secrète intelligence qui règne entre Louvois et lui ; elle y est indiquée d'une manière évidente. Le duc annonce , « qu'il ne tardera pas d'envoyer à » Louvois quelque homme d'esprit, pour lui » rendre compte de tout en détail, et répondre » à tout ce qu'il désire savoir, et qui ne saurait
» s'écrire. »
Enfin il mande à Louvois, après avoir reçu de lui des témoignages de la satisfaction de
2l6 ÉCLAIRCISSEMENTS
Louis XIV : « Les conversions qui ont suivi de- » puis le i5 octobre, ont été si générales, et » avec une si grande vitesse , qu'on n'en sau- » rait assez remercier Dieu, ni songer trop » sérieusement au moyen d'achever entière- » ment cet ouvrage , en donnant à ces peuples » toutes les instructions dont ils ont besoin , et » qu'ils demandent avec instance. Le nombre » des religionnaires de cette province est d'en- » viron deux cent quarante mille hommes , et « quand je vous ai demandé jusqu'au 25 du » mois prochain, pour leur entière conver- » sion , j'ai pris un terme trop long ; car je crois » qu'à la fin du mois cela sera expédié. »
On voit dans les mêmes lettres , que le P. de la Chaise recevait de la même province des relations plus infidèles encore , et que les correspondants secrets de ce confesseur du roi, « empressés , dit Noailles, à se faire de fête, » annonçaient des conversions qui n'étaient pas encore faites, et en exagéraient le nombre et la facilité.
Comparez maintenant les dates , et vous verrez que depuis le i5 septembre, jour où fut signé l'arrêt mémorable sur les mariages, jusqu'au 18 d'octobre , jour où fut signé la révocation de l'édit de Nantes ; ces relations qui représentaient au roi d'une manière si infidèle
la situation de son peuple , étaient mises journellement sous ses yeux. Chaque jour on lui apprenait ces trompeuses nouvelles. Madame de Maintenon écrit de Chambor, le 26 septembre : « Point de courrier qui ne lui apporte » de grands sujets de joie, c'est-à-dire, des » nouvelles de conversions par milliers. »
Louvois répond au duc de Noailles, le i5 octobre : « J'ai lu à sa majesté vos lettres des » 7 et 8 de ce mois. Elle y a vu avec beaucoup » de joie la continuation du progrès des con- » versions , et l'assurance que vous lui donnez » que , dans les i5 premiers jours du mois » prochain , la religion prétendue réformée » sera entièrement abolie en Languedoc. »
La révocation qu'on méditait depuis quelques années , mais dont le terme paraissait encore éloigné, fut aussitôt précipitée. Le roi crut que tout son royaume était converti , ou près de l'être. Dans le préambule de l'édit révocatoire , il part de cette supposition comme d'un fait certain. Il dit, en termes exprès, « que ses soins ont eu la fin qu'il s'était pro- » posée, puisque la meilleure et la plus grande » partie de ses sujets de ladite religion préten- » due réformée ont embrassé la catholique. » Ainsi les termes mêmes de l'édit révocatoire prouvent la surprise faite au roi.
Cette surprise , il est vrai , n'était pas entière ; mais il croyait que , sans violence et sans persécution, pour éviter quelque légère incommodité dans leurs maisons , et quelque trouble dans leur fortune , les calvinistes , sans embrasser sincèrement notre foi, s'étaient pressés d'abandonner la leur. Ce fut alors qu'on lui fit adopter cette doctrine secrète que nous avons déjà développée. Madame de Maintenon nous le laisse entrevoir dans une lettre sur cet édit même. « Je crois bien que toutes ces con- » versions ne sont pas sincères , mais Dieu se » sert de toutes voies pour ramener à lui les » hérétiques. Leurs enfants seront du moins » catholiques , si les pères sont hypocrites. » Leur réunion extérieure les approche du » moins de la vérité. Ils ont les signes de com- » mun avec les fidèles. Priez Dieu qu'il les » éclaire tous. Le roi n'a rien plus à cœur. »
Mais ce qui fit prendre cette grande résolution n'est pas moins remarquable ; ce fut la défiance même qu'inspirèrent des conversions si suspectes. On ne s'était point attendu à cette prompte soumission , à ces conversions de villes entières et par des délibérations prises en commun ; elles remplissaient d'étonnement , et laissaient une sorte de crainte. Louvois écrivait à Bâville ] le 9 octobre : « C'est
» un bien que la soumission des religionnaires » soit générale ; mais il faut prendre garde » que cette soumission unanime ne maintienne » entre eux une espèce de cabale , qui ne pour" » rait être par la suite que fort préjudiciable. » On crut donc s'assurer contre la dissimulation des nouveaux convertis , en se pressant de bannir tous les ministres.
Le i5 octobre, Louvois écrivit de Fontainebleau , au chancelier le Tellier, accablé alors de vieillesse et de maux , et qui était resté mourant dans sa maison de Châville : « J'ai lu au » roi la déclaration dont vous m'avez remis » le projet, que sa majesté a trouvé très-bien, a Vous verrez, par la copie qui sera ci-jointe , » que sa majesté y a fait ajouter quelques ar- » ticles, sur lesquels elle sera bien aise de re- » cevoir votre avis le plus tôt qu'il se pourra. » Sa majesté a donné ordre que cette déclara- » tion fût expédiée incessamment , et envoyée » par-tout : sa majesté ayant jugé qu'en l'état » présent des choses , c'était un bien de bannir » au plus tôt les ministres. »
Ce fut aussi sous cet aspect que les hommes les plus avisés, les plus instruits des desseins secrets du conseil, ces hommes qui , dans toutes les cours et sur-tout en France , vivent auprès des ministres , en pénètrent les secrets , en
suivent les intrigues , et se tiennent toujours à portée d'apprendre les événements et les projets avant le gros du public ; ce fut , dis-je, sous cet aspect qu'ils envisagèrent les motifs , et même qu'ils apprirent la première nouvelle de cette résolution. Voyez ce qu'en dit dans ses Mémoires, Gourvilie , un des confidents de M. de Louvois ; voyez comment il courut chez ce ministre , pour y faire faire quelque changement, et comment cet homme , si pénétrant, conjectura qu'elle avait été proposée par M. de Louvois.
Ainsi la révocation ne fut précipitée que par une suite de la précipitation même dont on avait précédemment usé : et Ton bannit tous les pasteurs , parce que toutes les conversions étaient suspectes. Il y eut encore quelques oppositions dans le conseil. L'abbé de Choisy nous apprend que les avis furent partagés, quelquesuns voulant quon suivît toujours les mêmes maximes, et qu'on fît tout par douceur. La lettre de madame de Maintenon, que nous venons de citer, nous instruit un peu de ce qui se passa. Elle nous fait voir que le caractère magnanime du roi répugnait encore à une persécution. « Le » roi , dit-elle , est fort content d'a\oir mis la » dernière main au grand ouvrage de la réu-
» nion des hérétiques à l'Eglise. Le P. de la
» Chaise a promis qu'il n'en coûterait pas » une goutte de sang, et M. de Louvois dit la » même chose. »
Il n'en coûtera pas une goutte de sang ! L'événement a montré la valeur de cette promesse. Nous ne rappellerons point ici le désastre de cette émigration , qui ne cessa point pendant plus de soixante-dix années , et qui est toujours près de se renouveler. Nous ne chercherons point à faire le dénombrement des milliers d'hommes , de femmes et d'enfants , qui périrent dans les dangers et les fatigues de leur évasion. Nous dirons seulement , d'après Boulainvilliers , auteur peu exact, il est vrai, que dix mille hommes furent la proie des flammes, des roues et des gibets. Et , pour citer des témoins plus authentiques , nous avons vu tout à l'heure Noailles compter, dans la seule province de Languedoc , deux cent quarante mille calvinistes; et Bâville, quinze ans après, ne fait plu§ monter le nombre de toute cette infortunée tribu qu'à cent quatre-vingt-dix-huit mille , et alors les troubles des Cévennes n'étaient pas encore commencés. Bégon, intendant digne de foi, écrivait, en 1698, que le seul diocèse de Saintes avait perdu cent mille habitants.
Pendant que les provinces retentissaient de
gémissements ; pendant que tout ce qui pouvait fuir se préparait à la fuite , les chaires retentissaient de panégyriques. Mais quels étaient les vrais sentiments des hommes les plus éclairés ? Quel était , par exemple , le sentiment de Bossuet ? Il est assez curieux de le pénétrer dans les éloges mêmes qu'il prodigue à cette prétendue victoire. Voyez comme son opinion perce dans le panégyrique du chancelier le Tellier , qui signa Fédit révocatoire , et dont Bossuet , trois mois après , prononça l'oraison funèbre. Il s'adresse aux évéques, et parle du surcroît de travaux que cet événement impose au clergé. « Ah ! dit-il , si nous ne » sommes infatigables à instruire , à reprendre , » à consoler, à donner le lait aux infirmes et » le pain aux forts , enfin , à cultiver ces nou- » velles plantes , et à expliquer à ce nouveau » peuple la sainte parole , dont, hélas ! on s'est » tant servi pour le séduire ; le fort , armé , » chassé de sa demeure , reviendra plus furieux » que jamais, avec sept esprits plus malins que » lui , et notre état deviendra pire que le pré- » cèdent. Ne laissons pas de publier ce miracle » de nos jours ; » et il se livre ensuite à toute la verve de son génie , pour louer une action dont , par cette espèce d'exorde , il a fait si bien sentir tout le danger.
Fléchier, dans Y Oraison funèbre à\i même chancelier , emploie une expression remarquable. « Je vois , dit-il , la droite du Très- » Haut changer , ou du moins frapper les » cœurs. » Le célèbre Bâville , la terreur des huguenots , regardé par les hommes les plus graves de ce temps-là comme un des hommes les plus sages et une des plus fortes têtes qu'il y eût dans le royaume , et que les Mémoires du temps appellent le roi du Languedoc , dans une lettre à son frère, du i3 avril 1708, dont l'original existe , s'exprime ainsi : « Je n'ai ja- » mais été d'avis de révoquer l'édit de Nantes. » Et, sans le dire aussi nettement , il le fait assez entendre dans un Mémoire très-éloquent qu'il adressa au conseil du roi treize ans après, et dans lequel, après avoir avoué l'étonnement où il fut , il soutient qu'il est devenu nécessaire d'achever promptement et à la hâte ce qu'on avait imprudemment commencé.
Tout démontre invinciblement que ce fut un acte imprévu et précipité. Il fallut changer subitement les mesures qu'on avait précédemment prises , et dont les dispositions étaient encore toutes récentes. On avait rendu, il y avait deux mois, une loi pour réunir aux hôpitaux tous les biens dont jouissaient les consistoires supprimés, et qui le seraient à l'avenir; mais la
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soudaine suppression de tous les consistoires * et la ruine de tous les temples , fit aussitôt changer cette mesure. On voulut prendre sur ces biens une partie des dépenses imprévues qu'entraînait la conversion générale , la réédification des églises, les achats des livres pour les nouveaux convertis. Le roi se pressa donc de faire écrire, par Châteauneuf , à tous les intendants, pour qu'ils suspendissent par tout le royaume l'exécution de la loi précédente.
L'assemblée du clergé séparée, il y avait peu de semaines , avait assuré des fonds pour l'entretien d'un nombre de missionnaires dans les provinces ; mais la nécessité d'instruire tous ceux à qui l'on venait d'ôter leur culte , rendit ce nombre insuffisant. 11 fallut précipitamment fournir à l'entretien de nouvelles troupes de missionnaires, qui partirent pour aller convertir réellement ceux qu'on nommait déjà les nouveaux convertis. Le receveur-général du clergé fut donc autorisé à faire un emprunt dont il serait remboursé sur les impositions qui seraient faites, à cinq ans de là , par la prochaine assemblée.
Les troupes , au moment où on publia l'édit révocatoire , avaient reçu , depuis quelques jours, l'ordre de s'avancer vers les provinces du nord. Celles du midi de la France étaient
jusque-là les seules où ces orages fussent tombés. On ne changea rien à cette nouvelle destination ; et , pendant six semaines encore , elles achevèrent de parcourir le royaume. Ainsi la France entière fut , d'un bout à l'autre traversée, et, dans toutes ses petites villes , dans tous ses villages, opprimée et foulée en moins de quatre mois.
Les ordres qu'elles recevaient alors étaient précisément les mêmes qu'avant l'édit révocatoire. Louvois écrit , le 21 octobre, à l'intendant de Rouen : « Sa majesté aurait fort agréa- » ble qu'on pût porter les religionnaires des » principaux endroits à se convertir par déli- » bération; et, si cela ne se peut pas, elle dé- » sire qu'on essaie de porter le plus grand » nombre à se convertir, et qu'on ne s'opi- » niâtre point à les faire convertir jusqu'au
» dernier , par des logements excessifs Elle
» aura pour agréable qu'on ménage, le plus » que faire se pourra , les gros marchands et » ceux des manufactures dont le travail est » utile à la province ; ce qui doit faire com- » prendre que sa majesté aime mieux que des y> vingt mille religionnaires qui sont dans votre » département, il y en reste quatre ou cinq » cents qui ne se convertissent pas présente- » ment , que si , pour achever de les convertir
Eclaire, hist. j5
» tous , il fallait faire des violences très-consi- » dérables. » Cet intendant était ce même Marillac qui avait subi la honte d'une révocation, pour avoir fait le premier essai des dragonnades en Poitou, et qui venait d'être rétabli dans cette nouvelle intendance , depuis les miracles opérés par cette terrible invention.
Mais ce qui semble porter un trait de lumière sur cette révolution , c'est que, toutes les fois que la nature des affaires exigeait que Tordre fût pris directement de la bouche du roi, et qu'il n'émanât pas de la simple autorité du ministre , la rigueur du ministre disparaît , et l'on reconnaît le caractère de Louis XIV. «Je ne » vous envoie point , écrivait Louvois à Noail- » les , en date du 28 octobre , les ordres de sa » majesté que vous demandez contre les gen- » tilshommes qui restent de la religion pré- » tendue réformée ; parce que le roi est per- » suadé que , tant qu'ils demeureront dans la » soumission , il ne faut agir à leur égard que » par la voie de la douceur. »
Une autre lettre , à l'intendant de Champagne , en date du 23 novembre , nous apprend que dans ce temps même où les dragonnades touchaient à leur terme , et redoublaient de rigueur , le roi ne voulut pas permettre qu'on
employât, pour ces conversions par logements, les maréchaussées, troupe de justice militaire, dont l'intervention et la seule présence eût annoncé la nécessité d'obéir, sous peine de punition.