‹ ŒuvresChapitre 19 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

S'il existait depuis treize cents ans une nation devenue célèbre par tous les arts de la paix et de la guerre , dont les leçons et les exemples eussent policé la plus grande partie des peuples qui l'environnent , et qui offrît encore au monde entier le modèle des mœurs douces, des opinions modérées, des vertus sociales, de l'extrême civilisation ; une nation qui la première eût introduit , dans la morale , et posé en principe de gouvernement l'horreur de l'esclavage ; qui eût déclaré libres les esclaves aussitôt qu'ils entrent sur ses frontières ; et cependant, si la vingtième partie de ses citoyens, retenus par la force, et enfermés dans ses frontières , restaient sans culte religieux , sans professions civiles , sans droits de citoyens , sans

épouses quoique mariés , sans héritiers quoique pères ; s'ils ne pouvaient, sans profaner publiquement la religion du pays , ou sans désobéir ouvertement aux lois , ni naître , ni se marier, ni vivre , ni mourir ; que dirions-nous de cette nation ? Ou plutôt que dirions-nous des historiens et des voyageurs qui nous raconteraient des choses si invraisemblables ? Comment pourrait-on y ajouter foi? Et ne verrait-on pas une contradiction trop manifeste entre cette prétendue civilisation et cette inconcevable barbarie ?

Telle était, il y a peu de semaines encore, notre véritablexhistoîre. Plus d'un million de Français étaient privés , en France , du droit de donner le nom et les prérogatives d'épouses et d'enfants légitimes à ceux que la loi naturelle , supérieure à toutes les institutions civiles , ne cessait point de reconnaître sous ces deux titres. Plus d'un million de Français avaient perdu , dans leur patrie , ce droit dont tous les hommes jouissent dans les contrées sauvages comme dans les pays policés , ce droit inséparable de l'humanité , et qu'en France on ne refuse pas à des malfaiteurs flétris par des condamnations infamantes.

Il est aisé de démontrer que cette oppression lente , qui se renouvelait sans cesse , qui ré-

pandait une insupportable amertume sur les plus douces consolations de la vie , sur les plus chères espérances, qui menaçait d'envelopper, dans sa durée , des générations innombrables , est un genre de persécution inouï jusqu'à notre siècle; et, dans sa rigueur patiente et réfléchie , le plus odieux qui ait jamais existé chez aucun peuple.

Nous gémissons de l'état des catholiques en Angleterre ; ils y sont malheureux, mais leur race n'y est point flétrie. La haine anglicane contre le papisme n'a jamais été jusqu'à infliger à toutes leurs familles les notes désolantes de concubinage et de bâtardise. Leurs enfants héritent de leurs biens ; leurs familles nobles n'y sont pas réduites à l'impossibilité de prouver leur noblesse autrement que par des actes clandestins et inadmissibles dans les tribunaux. Les dégoûts qu'ils éprouvent dans leur patrie leur semblent-ils intolérables , l'émigration leur est permise ; les ports des trois royaumes leur sont ouverts.

Toute l'Europe a reproché à l'Espagne l'expulsion des Maures ; et , sans doute , ce fut , en politique, une faute irréparable ; mais, considérons-là du côté de la morale , ne fut-elle pas bien moins injuste que l'oppression sous laquelle ont gémi les calvinistes français ? Au temps de

cette expulsion , les Maures éprouvaient en Espagne des rigueurs toutes semblables à celles qu'ont éprouvées en France ceux qu'on nomma les nouveaux convertis. Les inquisiteurs qui les forçaient à déguiser leur religion , n'ignoraient pas qu'ils étaient musulmans dans le cœur; ils persuadèrent à Philippe III que tous les liens devaient être rompus entre un monarque chrétien et de tels sujets. En les chassant des terres d'Espagne on les priva des droits de citoyens , mais on les affranchit du serment de fidélité : on leur restitua ce qu'ils préférèrent à tous les privilèges, leur croyance et leur liberté. Ainsi le terrible tribunal de l'inquisition rendit à la loi naturelle un hommage qu'on ne lui a pas rendu en France ; il reconnut que si le souverain s'arroge le pouvoir de contraindre ses sujets sur leur religion, les sujets ont le droit de choisir une autre patrie.

Enfin la Ligue , dont nous détestons aujourd'hui la mémoire, la Ligue elle-même, dans ses décrets de sang contre les réformés , n'a point imaginé une proscription aussi tyrannique. Elle publia qu'elle prenait les armes pour exterminer l'hérésie ; elle enjoignit aux ministres réformés « de sortir du royaume dans un mois , » et à tous les Français de professer la religion » catholique dans six mois, ou de sortirpareil-

» lement du royaume , à peine de confiscation » de corps et de biens. » L'émigration leur était donc permise , leur conscience restait libre , la propriété de leurs biens leur était laissée , leur sort était à leur choix ; mais , quand ils furent réduits à la mort civile , on fit garder par des troupes les frontières du royaume comme les portes d'une prison. Ceux qui furent pris dans leur fuite allèrent servir sur les galères avec les scélérats. Ceux qui échappèrent furent punis par la confiscation des biens qu'ils laissaient en France ; et , dans la crainte que cette confiscation ne fût éludée , on défendit à ceux même qui avaient embrassé notre foi de disposer de leurs biens : interdiction qui a duré pendant près de cent années.

Il est donc vrai de le dire ; et, sans accumuler de plus nombreux exemples, sans chercher dans l'ancienne Asie les différentes captivités du peuple juif, ou dans Rome païenne les longues épreuves du christianisme naissant , nous pouvons interrompre ici cette triste énumération de persécuteurs et d'opprimés; ce qu'ont supporté les réformés français est un genre de persécution jusqu'à présent inconnu à l'histoire. Il eût déshonoré notre nation ; il l'eût fait croire tout près de retomber dans la barbarie , si l'esprit public, toujours plus fort que les lois, si

le sentiment d'honneur qui a formé, en France, les mœurs générales , et qui a flétri la délation comme une lâcheté , si l'équité du roi , celle de son conseil et des tribunaux n'eussent depuis long-temps retenu dans l'inaction et le silence cette justice étroite et rigoureuse, toujours voisine de la suprême injustice , et suspendu une partie des maux sans nombre qui devaient résulter d'un pareil état.

Que parlons-nous cependant de justice et de lois ? C'est sur-tout ici que la vérité va passer toute vraisemblance. L'examen le plus léger, ou, si l'on veut, l'examen le plus approfondi, peuvent également démontrer que cette proscription n'était point émanée du législateur ; qu'il ne l'avait ni ordonnée ni prévue; qu'elle n'est entrée dans l'intention d'aucune des lois rendues contre les protestants ; qu'elle n'y est énoncée d'aucune manière , ni positive ni présumée ; que ce n'est ni l'esprit ni la lettre des édits qui subsistaient contre eux. Pielisez toutes les lois de l'avant-dernier règne. Aucune ne la prononce : et comment serait-il possible qu'aucune l'eût prononcée ? On n'ignore plus aujourd'hui que deux opinions contradictoires , dont l'une sanctifiait la persécution , et l'autre la rejetait comme impie et sacrilège, partageaient alors les conseils , et qu'elles parvinrent

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tour-à-tour à dicter les lois. On n'ignore plus que , pendant les triomphes du parti persécuteur , ce ne furent point des peines si recherchées et si lentes qu'imaginèrent sa précipitation et son zèle. Relisez toutes les plaintes des réformés de ce temps-là. Ces récits de leurs infortunes en ont été pour eux une consolation et une vengeance ; on pourrait y soupçonner de l'emportement et de l'exagération ; et nulle part vous ne les verrez craindre cette dissolution de tous les liens de la nature et du sang ; déplorer l'enlèvement et la diffamation de leurs épouses, et trembler sur l'état incertain de leurs enfants. Interrogez tous les jurisconsultes , et, d'une voix unanime , ils vous répondront que , dans les registres des cours souveraines, dans les collections de leurs arrêts, dans les répertoires de jurisprudence , ils ne découvrent pas un seul exemple d'un mariage de protestants cassé pendant les trente années écoulées depuis la révocation jusqu'à la mort de Louis XIV; et il nous sera facile de prouver , sur la foi de témoignages irrécusables, que les exemples de ces mariages étaient fréquents et nombreux, et qu'ils n'étaient point ignorés du gouvernement. Descendons au règne de Louis XV ; et d'abord, pendant la licence d'une longue minorité, nous verrons toute cette ferveur de prosélytisme

se dissiper et s'évanouir. Mais nous verrons ensuite ceux qui dirigèrent un moment l'autorité d'un si jeune roi, pendant les premières années de son adolescence , s'attacher à soutenir l'ouvrage que la piété de son aïeul avait entrepris, et, dans le seul dessein de renouveler toutes les lois précédemment faites pour la conversion des calvinistes , recueillir imprudemment ces lois contraires qu'on avait substituées les unes aux autres, et les renouveler toutes àla-fois , rassemblées et réunies dans un seul et même code, sans prendre garde qu'elles n'avaient point été destinées à subsister ensemble ; qu'elles se détruisaient mutuellement; que les unes, dans la vue d'établir en France une prompte et apparente unité de culte, autorisaient les plus rigoureuses contraintes pour forcer les calvinistes à tous les devoirs de notre religion ; qu'elles se contentaient de leur hypocrisie et les admettaient à tous les actes de citoyens sous le faux nom de Catholiques ; que les autres, au contraire, portant un plus grand respect à la sainteté de notre culte , autorisaient les plus rigoureuses épreuves avant d'admettre ces prétendus catholiques à nosmystères ; qu'elles repoussaient hors de nos églises l'hypocrisie et la profanation ; qu'elles étaient aux nouveaux convertis ce nom de Convertis , leur

rendaient le nom de Calvinistes, et les rejetaient de tous les actes où la religion doit intervenir. Ces rédacteurs inconsidérés ne prirent pas garde que ces dispositions émanées de deux systèmes contradictoires, étaient réellement incompatibles ; et , qu'en réunissant cette double rigueur , ils ne laissaient plus à ces infortunés aucune voie de se produire comme citoyens.

De ce ramas de lois incohérentes est sorti, vers le milieu du dernier règne, après vingt années d'une fermentation sourde , ce genre inouï de persécution, qui, tout-à-coup, et comme un fléau inattendu, s'éleva, se répandit dans toutes nos provinces, et porta, chez un peuple vainement soumis et fidèle, la désolation et le désespoir. Ainsi se forma, sous la spécieuse autorité de lois déjà anciennes, une jurisprudence auparavant inconnue , et dont s'effrayèrent ces imprudents législateurs euxmêmes, à qui un événement inévitable parut alors un accident inopiné. C'est ainsi que, sous un roi modéré, bienfaisant, et toujours entraîné par des passions plus douces loin de ce zèle des conversions; sous des ministres amis de l'humanité, et qui ne furent livrés à aucun genre de fanatisme ; sous des magistrats intègres, et qui s'opposèrent avec une fermeté inébranlable

aux derniers mouvements d'un parti persécuteur , plus d'un million de Français furent opprimés et proscrits avec une constance et une sévérité également étrangères à notre génie, à nos mœurs, à l'esprit général de ce règne ; et, si nous ajoutons que personne, pendant plus de soixante années, n'a relevé cette évidente contradiction dans les lois; que personne n'a envisagé la situation des protestants sous ce point de vue, je doute que les annales d'aucune nation, ou civilisée ou barbare , aient jamais rien offert d'aussi étrange. Je ne sais même s'il existe, dans toute l'étendue de notre histoire, rien qui fasse mieux sentir cette singulière inadvertance qui caractérise la nation française, et qu'on lui a reprochée dans tous les siècles.

Mais cette fatale contradiction, et les causes qui l'ont produite , et les maux qui en sont résultés , ont été mis enfin sous les yeux du roi , par M. le baron de Breteuil, au mois d'octobre 1786, dans un Mémoire ou Rapport général sur la situation des cahinistes en France, sur les causes de cette situation, et sur les moyens dy remédier. Aussitôt que ce ministre a été convaincu, par l'examen des preuves les plus incontestables, que ce nouveau genre d'oppression n'était point l'ouvrage de la politique, ni

l'ouvrage de la piété, mais uniquement un déplorable jeu de la fortune , il a pris soin de développer cette vérité toute entière , afin qu'on n'espérât plus d'intéresser la politique , ou la piété du roi, à maintenir cet opprobre du gouvernement français.

Ce Mémoire sera inséré ici dans toute son étendue. Je ne me dissimule pas l'inconvénient de ramener l'attention des lecteurs sur quelques-uns des faits déjà publiés dans la première partie de ces Eclaircissements-, mais il s'agissait, dans cette première partie , de constater ces faits eux-mêmes , d'en écarter jusqu'à l'ombre de l'incertitude et du doute, de détromper les apologistes de la révocation et des dragonnades, et de confondre ceux qu'il est impossible de convaincre. Ici l'aveu de ces anciennes fautes a pris un autre caractère , et tient au dessein même de les réparer. Les éclaircissements qui suivront ce rapport général, auront encore un inconvénient du même genre , celui de rappeler l'attention sur quelques faits dont il aura développé d'avance les résultats les plus importants ; mais ces détails pourront inspirer de la curiosité; et, alors, on me pardonnera aisément de la satisfaire. Il eût été trop difficile de continuer à suivre , d'année en année , l'ordre naturel des événements. Comment animer, dans

une simple narration, quel que fût l'art d'un historien, toute cette discussion de lois, d'opinions religieuses et d'inconcevables erreurs ; discussion devenue nécessaire , et qui , dans ce rapport général, a rendu évident ce qui était invraisemblable ? L'intérêt attaché à une si grande délibération, relève, soutient, agrandit toutes les questions qui y sont relatives. C'est donc le changement de sujet qui m'a forcé à changer de méthode. Ce plan, dont les avantages balancent ainsi les inconvénients , m'aura servi du moins à donner au public le récit le plus complet, le plus avéré , le plus authentique de tout ce qui s'est passé relativement au calvinisme pendant les deux plus longs règnes de la monarchie , et même depuis l'édit de grâce , sous le ministère du cardinal de Richelieu , jusqu'au rétablissement de la tolérance , sous le règne actuel.

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