‹ ŒuvresChapitre 20 sur 53 · AU ROI · texte numérisé non relu

AU ROI

Par M. le baron de Breteuil , ministre et secrétaire d état.

« Le roi a plus d'une fois laissé voir à ses » ministres le dessein de donner la plus sérieuse » attention à tout ce qui concerne ce grand

» nombre de ses sujets qu'on avait , depuis » cent ans , appelés les nouveaux convertis , » et qu'il n'est plus possible de désigner sous » ce nom. Au commencement du règne de sa » majesté, M. le comte de Maurepas répondait » à ceux qui l'entretenaient de cette importante » affaire : qu'elle était trop importante et le » roi trop jeune encore ; qu il fallait attendre que » sa majesté eût acquis la maturité de l'âge , et » V expérience du gouvernement , afin qu elle pût » balancer les inconvénients et les avantages de » ce qui serait proposé } choisir par elle-même » le parti le plus juste en soi, le plus utile à ses » peuples , et soutenir ensuite ses ministres dans » l exécution ferme et invariable de ses propres » résolutions. L'heureuse époque qu'il avait » attendue est depuis long-temps arrivée. Sa » majesté, par de sages considérations, s'était » prescrit un second délai; et, le terme en » étant expiré, j'ai cru devoir exposer sous ses » yeux, et sous les yeux de son conseil, tout » ce qui va suivre.

» Louis XIV, dans le grand dessein de con- » vertir les calvinistes de son royaume , avait » tout le succès qui pouvait animer ses espé- » rances, lorsque , sans oppression et sans con- » trainte , par le seul appât des grâces de sa » cour, des avancements dans l'armée, des em-

Eclairc. hist. 1$

» plois dans l'état civil, et de quelques pensions » médiocres, il secondait le zèle des mission- » naires, et les bonnes raisons des controver- » sistes. Il ramena par cette voie , dans le sein » de l'Église , presque toutes les familles illus- » très, une partie de sa noblesse, et même » quelques pasteurs calvinistes. Mais une entre- » prise qu'il avait commencée si heureusement, » n'eut plus le même succès , lorsqu'il se laissa » engager, contre son caractère , ses principes » et sa volonté, à faire usage de la force et de » la violence, au lieu de la patience et de la » persuasion. Aucun des moyens sévères , em- » ployés dans cette persécution, n'eut cepen- » dant l'extrême rigueur de cette jurispru- » dence formée long-temps après lui, et qui, » de nos jours encore, condamne tous les reli- » gionnaires à la mort civile.

» Il faut d'abord prouver que , même sous » son règne , malgré les acclamations et les » panégyriques prodigués à ses prétendues » victoires sur l'hérésie, et, quelle que soit » encore là-dessus l'opinion commune, cette » entreprise était presque entièrement échouée. » Les Mémoires les plus secrets et les plus sûrs, » conservés dans les différents dépôts du dé- » partement que sa majesté m'a confié, en » contiennent mille témoignages. Ceux que je

» vais rapporter suffiront. De nouvelles déli- » bérations sur les moyens d'opérer la conver- » sion générale du royaume, eurent lieu en » 1698 , treize ans après la révocation de Fédit » de Nantes, et le résultat fut un rétablissement » formel de la tolérarîce , en se servant de » quelques subtilités pour déguiser ce change- » ment, autant qu'il serait possible , et sauver, » en apparence , au roi plus d'une rétractation. » A ce fait déjà si remarquable , j'ajouterai que » tous les évêques et tous les intendants avaient » été consultés. Il y a, dit un Mémoire de Fin- » tendant de Languedoc (le célèbre Basville ) , » des contrées déplus de vingt et trente paroisses, » où le curé est le plus malheureux et le plus » inutile de tous les habitants ; et où , quelque » soin qu on se soit donné, on tïa pu parvenir » à faire un seul catholique , ni même à en » établir un seul du dehors. Il représentait ceux » qui avaient cédé à la violence et paru quitter » leurs erreurs , comme une espèce de corps, » vivant dans l état dune manière singulière , » sans aucune profession extérieure de religion. » Et les partisans des rigueurs, pour soutenir » leur opinion, qui fut alors rejetée, disaient: » Si on les abandonne à eux-mêmes , et qu on » les laisse vivre tranquillement dans cette aver- » sion naturelle qu ils ont pour nos mystères ,

» veut- on qu'ils demeurent éternellement sans » religion, sans sacrifices, sans pasteurs , sans » aucun culte ? Ce second état ne serait-il pas » mille fois pire que le premier, d où nous les » avons tirés avec tant d' éclat P

» Ainsi, dès ce temps-là , on reconaissait , on » avouait secrètement toute l'illusion qu'avaient » faite les conversions forcées. On était réduit » à convenir qu'il restait un grand nombre de » calvinistes , et que la plupart de ceux qu'on » avait crus convertis n'avaient , en apparence , » aucune religion connue. N'hésitons point à » faire un aveu plus formel. Si nous considé- » rons ce que peuvent des mœurs pures, con- » servées par l'oppression elle-même , l'aisance » que donnent les professions lucratives qui » n'ont pu leur être interdites, le travail assidu » dans ces professions où ils sont renfermés et » que les pères transmettent à leurs enfants, » l'union et la charité qu'entretient parmi eux » le zèle de la cause commune, les aumônes, » les secours mutuels qui bannissent d'entre eux » la misère , et qui ouvrent toutes les sources » de la population , enfin une croyance qui ne » sanctifie ni l'oisiveté ni le célibat , il est facile » de concevoir que leur nombre soit parvenu » au point d'avoir remplacé tout ce qui a péri » pendant les temps de persécution , tout ce

» qui s'est réellement converti à notre foi , et » tout ce que les émigrations en ont enlevé au » royaume. On ne peut acquérir sur ce sujet » que des notions vagues. Leur situation » actuelle ne permet aucun moyen d'en avoir » un dénombrement assuré. Les personnes » qu'on en devrait supposer les mieux ins- » truites, et qui, par état et par devoir de re- » ligion, sembleraient plus à portée de l'être , » ont presque toujours , suivant les conjonc- » tures , varié dans leurs rapports. Tantôt » elles ont représenté ce nombre comme très- )> considérable et s'accroissant de jour en jour , » afin d'en inférer qu'un redoublement de » rigueurs devenait nécessaire ; tantôt elles » l'ont représenté comme diminuant de plus » en plus, et la secte près de s'éteindre , afin » d'en prendre droit de prévenir des lois de » tolérance comme inutiles. Mais, en comparant » les avis des plus sages administrateurs, il » paraît que ce nombre est aussi grand qu'il » l'était au temps de la révocation. Les calculs » les plus vraisemblables font présumer qu'ils » composent au moins la vingtième partie de » la nation française.

» Ce n'est donc point sur un prétendu rappel » des protestants qu'il faut délibérer aujour- » d'hui. De quel front a-t-on osé quelquefois

» employer cette artificieuse équivoque ? Il ne » s'agit pas de savoir si le roi recevra dans son » royaume les sectateurs d'une religion pros- » crite, qui attendent, hors des frontières, » comme autrefois les Maures chassés d'Es- » pagne , la permission de s'avancer, ou l'ordre » de s'éloigner. Ils habitent nos plus floris- » santés provinces ; des lois et des précau- » tions également sévères ont été employées » pour les y retenir. Ceux qui n'ont pas » cherché dans les pays étrangers la liberté de » professer leur religion, et le droit d'exercer » leurs talents ; ceux qui n'ont pas suivi leurs » pasteurs , lesquels seuls ont été bannis de » France, ont, en cela du moins, rendu obéis- » sance aux lois. Ils sont commerçants, labou- » reurs , soldats ; ils paient les impôts ; ils » marchent aux corvées, tirent à la milice, » sont classes pour la marine ; le petit nombre » de gentilshommes qui restent parmi eux, ha- » bitent leurs terres , servent le roi dans leur » jeunesse , et ont coutume de quitter le service » avant l'époque fixée pour recevoir la croix » de Saint- Louis. Quelques-uns y persévè- » rent , sans demander cette marque d'hon- » neur. Tout ce qui vit dans leur secte , con- » tinue donc de remplir tous les devoirs de » citoyens et de sujets, pendant que la juris-

» prudence établie contre eux ne permettant » plus d'admettre dans aucun acte de la vie » civile les témoignages de leur naissance , » de leur mariage et de leur sépulture , ils » sont bien plus que dégradés du rang de » citoyen.

» On croit communément que leur état est » ainsi fixé par des lois positives ; que c'est la » suite nécessaire d'un système sagement mé- » dite, formé d'abord par Louis XIY, adopté » par Louis XV , enregistré dans les tribunaux, » devenu, depuis un siècle, un principe dans » le gouvernement , une règle dans le royaume ; » et j'oserai dire au roi qu'on l'a induit en » erreur, si on lui a présenté leur situation » sous ce point de vue.

» Mais cette discussion importante me con- » duira nécessairement à présenter cette affaire » sous une forme inusitée.

» Il suffit, dans la plupart des grandes déli- » bérations politiques, d'exposer les maux et » les dangers auxquels on se propose d'ap- » porter quelque remède ; et, le plus souvent, » ce serait une curiosité vaine de chercber à » quelle époque et de quelle manière ces maux » ont commencé. Ici presque tout est connu. » Depuis trente ans , cette matière et presque » toutes les questions qu'elle embrasse ont été

» traitées avec une sorte d'émulation par les » plus habiles écrivains. Jamais l'opinion de » tous les hommes instruits n'a été plus una- » nime , et le vœu d'une nation plus déclaré. » Les défenseurs de l'intolérance sont embar- » rassés eux-mêmes à ne pas avouer que cette » mort civile d'un si grand nombre de sujets du ». roi préjudicie à tous les intérêts de son royau- » me , à l'honneur de son gouvernement , aux » progrès de la population , des manufactures et » du commerce, à la sécurité de l'état, à l'ordre » des successions , à tout l'ordre civil. Une seule » réponse leur reste encore ; ils se rejettent » sur les éloges de la profonde politique de » Louis XIV , sur la sagesse de ses lois , sur » le respect dû aux principes d'une adminis- » tration qui a élevé la monarchie française à » un si haut degré de considération et de puis- » sauce , sur la stabilité qu'un gouvernement » sage doit conserver dans les résolutions déjà » prises, dans les lois déjà exécutées : et j'oserai » dire au roi qu'aucune loi n'a prononcé une » telle proscription ; que les différents systè- » mes de Louis XIY , sur la conversion des » calvinistes, sont altérés et dénaturés au point » que , dans toute l'histoire , on ne trouvera » certainement rien d'aussi étrange ; enfin , que » cette altération , si imprudemment faite , a

» seule causé tout l'embarras , tout le malheur » de la situation actuelle.

» En effet, dans cette difficile entreprise, » ce prince avait changé plus d'une fois de plan » et de conduite ; et , à dater seulement de la » révocation jusqu'à sa mort, il y eut deux » systèmes très-opposés l'un à l'autre , qui pré- » valurent tour-à-tour. Dans l'un , le gouver- » nement employait beaucoup de rigueur pour » multiplier à la hâte les conversions , quelles » qu'elles fussent; et le clergé, d'accord avec » lui , et dans le même dessein d'accélérer cette » révolution, recevait, sans aucun examen, » toutes les abjurations feintes ou précipitées , » admettait aussitôt à tous nos mystères ces » prétendus convertis, et apportait autant d'in- » dulgence que le gouvernement employait de » sévérité : dans l'autre système, le clergé plus » austère , plus attaché à la sincérité et à la » durée des conversions qu'à leur nombre, ne » recevait d'abjuration qu'après un mûr exa- » men, exigeait des nouveaux convertis, avant » de les laisser participer à nos mystères , de » longues épreuves ; et les épreuves ne pou- » vant s'accorder avec la contrainte , c'était la » religion elle-même qui avait ramené le gou- » vernement à la tolérance. Il est aisé de sen- » tir que la première méthode fut suivie, quand

» les principes d'une morale relâche'e domi- » lièrent dans l'Eglise, en même temps que les » maximes d'une administration sévère domi- » naient dans le conseil ; et que l'autre mé- » thode prévalut, quand , par le hasard des con- » jonctures, il se trouva, au contraire, que » des ministres modérés furent admis au con- » seil dans un temps où les partisans d'une » doctrine très-scrupuleuse et très-rigide diri- » geaient les opinions religieuses. Cette indi- » cation, trop générale peut-être , suffit main- » tenant à mon dessein , et sera plus dévelop- » pée dans la suite. Mais ce qu'il serait impos- » sible d'imaginer, et qui n'est cependant que » trop réel , c'est la singulière inadvertance qui, » peu d'années après la mort de Louis XIV, a » fait mêler et réunir , dans une même décla- » ration, ces deux systèmes inconciliables.

» Les lois qui aujourd'hui subsistent , et qui » sont la seule base de cette jurisprudence , » furent rédigées en 1 724 , pendant la première » jeunesse de Louis XV, et ne sont autre chose » qu'une compilation incohérente de ces lois » antérieures, substituées les unes aux autres, » suivant cette diversité des conjonctures; lois » aussi opposées entre elles , aussi incompa- » tibles que les opinions diverses qui les avaient > dictées. C'est par une juste conséquence de

» l'un de ces deux systèmes que l'autorité sou- » veraine , s'efforçant d'abolir en France jus- » qu'au nom des prétendus réformés , a voulu » les ranger tous indistinctement dans la classe » des nouveaux convertis. C'est également par » une juste conséquence de l'autre système que » l'autorité ecclésiastique a renouvelé le nom » des prétendus réformés, et a cessé de recon- » naître, comme suffisamment convertis, ceux » qu'elle avait d'abord consenti à reconnaître » comme tels ; enfin c'est par une double con- » séquence de cette contradiction que, sous » le dernier règne , ces infortunés, également » rejetés de nos tribunaux sous un nom , et » repoussés de nos églises sous un autre nom » méconnus dans le même temps comme cal- » vinistes , et méconnus comme convertis , » dans une entière impuissance d'obéir à des » lois qui se détruisent l'une par l'autre, et, » par-là, destitués de tout moyen de faire ad- » mettre , ou devant un prêtre ou devant un » juge, les témoignages de leur naissance, de » leur mariage et de leur sépulture, se sont » vus, en quelque sorte, retranchés de la race » humaine. Une si nombreuse partie de la na- » tion française , au lieu d'être régie par les lois » qu'on avait cru lui imposer, s'est donc trou- » vée véritablement sans lois qu'elle pût suivre.

» et le gouvernement sans règles par lesquelles » il pût la régir, Il n'y a point d'autres causes » de leur situation actuelle , point d'autre loi » qui les y maintienne.

» Il n'en résultait cependant contre eux » qu'une espèce de jurisprudence négative , » dont le gouvernement sentit bientôt tout » l'embarras : mais tandis qu'il s'occupait à y » chercber quelque remède , tandis qu'il déli- » bérait sur de meilleures lois , capables de pré- » venir le mal qui commençait à se faire crain- » dre , la précipitation d'un tribunal subalterne » acheva de tout perdre. Le présidial de Nîmes » osa, en 1739, donner le premier exemple » de dissoudre le mariage des calvinistes, et il » eut cette témérité contre les ordres exprès » du gouvernement. Je n'examinerai pas s'il y » était suffisamment autorisé par les lois posi- » tives, lesquelles n'ont rien prononcé de sem- » blable contre les protestants reconnus pour » tels ; si une clause de cette nature pouvait » être sous-entendue par le législateur, etsup- » pléée par aucun tribunal ; si ce présidial , » dans une séance en Vivarais où il tenait ce » qu'on nomme les Grands jours , et où il n'a- » vait à juger que des affaires criminelles, était » compétent pour décider une question d'état, » une question civile sur les mariages; mais,

» en écartant toutes ces discussions , en admet- »> tant qu'un pareil jugement soit fondé sur » l'expression littérale des lois , j'ai la preuve » en main que les juges de Nîmes , après avoir » cherché à se faire autoriser par le secrétaire » d'état de la province, firent tout le contraire » de ce que leur prescrivait la réponse qu'ils » en avaient reçue. Vous me demandez, leur » écrivit M. le duc de la Vrillière le 2.3 sep- » tembre 1739, si dans la séance que vous » devez tenir à Privas , vous connoîtrez des ma- » riages qui ont été faits entre de nouveaux con- » vertis , par le ministère des pasteurs cahi- » nistes ; votre commission n étant point pour » de pareilles affaires, il faut vous renfermer » dans celles qui y donnent occasion , d autant » plus qu il y a un projet de déclaration concer- » nant ces mariages entre les mains de M. le » chancelier, qui prescrira ce qui doit être ob- » serve à cet égard. Ce tribunal, par cette » transgression , renversa donc toutes les sages » maximes qui, du moins sur cette matière, » s'étaient transmises d'un règne à l'autre , et » avaient fait reconnaître la validité de ces » mariages , ou éviter que cette question ne » s'élevât.

» Observons sur-tout que les rigueurs auto- » risées par cette lettre étaient précisément les

» mêmes qui étaient autorisées par les lois les » plus sévères. On pouvait poursuivre et punir » tout ce qui donnait occasion à ces mariages , » les assemblées pour le culte d'une religion » défendue , le retour des ministres , le crime » de relaps : on pouvait exercer toutes les ri- » gueurs, hors une seule; mais la douceur du » gouvernement ou plutôt les mœurs générales » avaient alors suspendu toutes les autres; et » celle qui n'était point ordonnée par les lois, » qui n'était point permise par le gouverne- » ment , fut précisément la seule que les juges » de Nîmes exercèrent. Ils choisirent à volonté » en différents lieux du Vivarais, six de leurs » habitants. Ils dissimulèrent, dans leur arrêt, » l'aveu que les accusés avaient fait de leur re- » ligion : et , sans proférer le nom ni de calvi- » nistes, ni de bénédictions données par des » pasteurs , ils prononcèrent la dissolution des » mariages et la séparation des époux.

» Il est vraisemblable qu'on trouva de trop » grands inconvénients à désavouer cette fu- » neste démarche ; et le projet de déclaration » qu'on méditait n'ayant point eu lieu , quel- » ques parlements suivirent ce premier exemple. » Ils allèrent plus loin encore ; ils cassèrent » plusieurs centaines de ces mariages, firent » brûler, par la main du bourreau, en présence

» des époux , les certificats de bénédictions » nuptiales données par des pasteurs calvi- » nistes , condamnèrent les hommes aux galères » perpétuelles, les femmes à être rasées et en- » fermées , confisquèrent les dots au profit des » hôpitaux ; et par-là ils firent tomber sur plus » d'un million de Français cette même flétris- » sure de concubinage et de bâtardise ^ ils en- » veloppèrent dans cette condamnation des » contrées presque entières, et les races fu- » tures, et d'innombrables générations, sans » prendre garde que par leurs arrêts mêmes, » ils démentaient cette loi dont ils prétendaient » s'autoriser, cette loi uniquement fondée sur » l'assertion qu'il n'y a plus de calvinistes en » France.

» Ainsi cette jurisprudence, si on la consi- » dère en elle-même, est un nouveau genre » d'oppression qui n'a eu d'exemple chez au- » cune nation policée. Si on la considère dans » son origine, c'est une calamité fortuite, et » qui a pour cause principale une inadvertance » du législateur : sous cet autre point de vue, » cette situation n'est pas moins indigne de » toute nation policée. Dans ses progrès on dé- » couvre avec étonnement une entreprise con- » traire aux intentions les plus formelles, et » aux ordres exprès du gouvernement ; et peut-

» être doit-on reprocher aux juges d'avoir » violé cette maxime incontestable, qu'une » loi pénale ne doit point souffrir d'exten- « sion; qu'ils n'ont droit d'y rien présumer ; » qu'ils ont seulement pour règle ses clauses » expresses et positives ; et , dans ce nouvel » aspect, elle s'est établie par une violation de » tousses principes du droit civil et de tous » ceux de cette monarchie. Enfin, si on la con- » sidère dans ses effets et dans sa durée , on » verra qu'elle n'a pas eu plus de succès que » les rigueurs précédentes : en faudrait-il d'au- » très preuves que le sujet même de la délibé- » ration actuelle ? on verra que cette rigueur » illégale n'a été soufferte , dès sa naissance , » et ne s'est perpétuée que par l'embarras où » s'est trouvé le gouvernement de désavouer > une entreprise téméraire, dont le désaveu, » quand on n'avait point de résolution prise , » ni de remède prêt, parut avoir de trop » grands inconvénients.

» Je pourrais donc abandonner tous les » autres motifs qu'on a fait valoir jusqu'ici » pour adoucir le sort des calvinistes français ; » toutes ces raisons si connues et si fortes, » prises dans l'intérêt du commerce , dans la » rivalité des puissances de l'Europe , dans les » soins perpétuels de toutes les autres nations

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» pour ravir notre industrie et ne point laisser » tarir cette émigration qui leur a été si avan- » tageuse ; dans nos efforts pour attirer à grands » frais et par des privilèges particuliers , quel- » ques étrangers qui viendraient d'eux-mêmes, » qui afflueraient parmi nous , si leur religion » n'y était pas proscrite ; enfin dans le danger » d'avoir toujours au sein du royaume un mil- » lion de sujets opprimés. Quelque décisives » que ces raisons puissent être , il en est une » plus décisive encore : dès qu'on a découvert » à un roi puissant et juste qu'une si nombreuse » partie de ses sujets gémit dans une telle in- » fortune, non par la disposition expresse des » lois, mais uniquement parce qu'elle manque » de loi, dès qu'on a mis sous ses yeux qu'il » ne s'agit pas de faire grâce et de changer le » système de ses prédécesseurs, mais de prendre » un système quand il n'en existe plus, la pro- » mulgation d'une loi adaptée aux conjonctures » présentes , ne devient-elle pas un digne em- » ploi de sa puissance , un devoir de sa justice, » un devoir de la royauté ?

» La plupart de ces vérités sont nouvelles ; » et deux de ces faits historiques ont sur-tout » besoin d'être développés et appuyés de toutes » leurs preuves : l'un que cette jurisprudence » n'a jamais eu lieu pendant la durée entière

Eclaire, hist. j.q

» entière du règne de Louis XIV ; et, dans ce » premier développement, sa majesté et son » conseil verront sans doute avec plaisir se » présenter d'abord et comme de soi-même , » la loi qui paraît convenir à la situation ac- » tuelle ; ils verront se présenter sous une au- » torité toujours imposante , sous l'autorité de » Louis XIV, tous les principes qu'il faut établir, » tous les règlements qu'il faut faire ; ce sont » ceux même que ce prince avait adoptés quand » il prit la résolution de révoquer l'édit de » Nantes.

» L'autre fait qu'il sera nécessaire d'éclaircir » et de développer, est la contrariété des deux » systèmes religieux qui firent malheureuse - » ment abandonner ce premier dessein, qui » tous deux furent suivis tour à-tour dans cette » difficile entreprise , et dont l'imprudente réu- » nion a rendu inexécutables les lois qui sub- » sistent aujourd'hui. Mais , afin de prévenir » toutes les objections sur l'authenticité des » faits et des preuves que je vais mettre sous » les yeux de sa majesté, je dois commencer » par lui rendre compte de la manière dont » j'en ai acquis la plus indubitable certitude.

» Pendant plus de cent quarante années, et » depuis le trisaïeul de M. le duc de la Vril- » Hère jusqu'à lui, cette famille de secrétaires

î> d'état eut pour unique département les » affaires de la religion prétendue réformée , » auxquelles étaient jointes seulement un assez » grand nombre de généralités. Le règlement » qui fixa ce département, et qui demeura si » long-temps invariable , est de Tannée 1 626 ; » et lorsqu' enfin , sous Louis XIV, l'adminis- » tration du royaume eut pris les formes qu'elle » conserve encore de nos jours, et que toutes » les parties de la guerre eurent été remises en » une main , toutes les parties de la marine en » une autre , les affaires étrangères continuant » de former, comme depuis ce règlement » de 1626, un seul département, les affaires » de la religion prétendue réformée conti- » nuèrent aussi de former seules le quatrième » département.

» D'un autre côté , quand les huguenots sont » devenus les nouveaux convertis , le secrétaire » d'état qui avait l'administration des affaires » ecclésiastiques dut se mêler aussi de celles » des réformés; et bientôt, sous ce nouveau » rapport , elles passèrent pour la plus grande » partie dans cet autre département. Ces deux » branches de l'administration ont été réunies » pendant le dernier règne.

» Ainsi tout ce qui les concerne, sous quelque » point de vue qu'on veuille les considérer,

» ayant été traité par mes prédécesseurs , les » déclarations et les édits ayant toujours été » présentés ou rédigés par eux seuls, la légis- » lation elle-même sur ce point ayant toujours » été conduite par l'administration , on trouve » dans les dépôts de ces deux départements réu- » nis , tous les mémoires , toutes les discussions » d'après lesquelles les résolutions ont été » prises , tout ce qui a été proposé , agité , dé- » cidé sur cette matière dans les différents » temps , les lois et leurs commentaires les plus » secrets, une multitude d'instructions et de » notes qui en développent les principes , qui » en expliquent les intentions les plus cachées, » depuis le premier projet présenté en 1669, » pour la révocation de l'édit de Nantes, jus- » qu'à la déclaration de j 724 la dernière » qui ait été rendue sur ce sujet, et qui de- » puis soixante ans sert de base à toute cette » partie de notre jurisprudence.

» Toutes ces pièces secrètes mais authen- » tiques , composent le corps de preuves de » ces vérités, pour la plupart ignorées jusqu'à » présent ; et, comme elles forment une partie » curieuse de notre histoire, j'ai eu soin qu'elles » fussent recueillies ; j'ai même le dessein de » faire déposer toute cette collection à la Bi- » bliothèque du roi. Si quelques-unes de ces

» pièces originales doivent rentrer dans les dif- » férentes archives auxquelles elles appar- » tiennent, chaque copie déposée à la Biblio- » thèque du roi , indiquera le lieu où se trou- » vera l'original dont elle sera copiée. Jamais » monuments plus sûrs et plus incontestables » n'auront été offerts aux historiens.

» Il en résulte d'abord et de la manière la » plus évidente, que les protestants ne for- » maient plus une faction dans l'état, mais » seulement une secte dans la religion , une » secte paisible dans son culte ; et que la révo- » cation de l'édit de Nantes ne fut point un » dessein politique, mais un acte de piété.

» C'est également ce qui résulte d'un ma- » nuscrit précieux et authentique , déposé de- » puis long-temps à la Bibliothèque du roi, et » dont je dois particulièrement rendre compte » à sa majesté. Il contient les mémoires de » Louis XIV, sur les dix premières années de » son gouvernement , adressés à son fds , ré- » digés sous ses yeux ; et plusieurs titres sont » écrits de sa main. Ce prince y expose tout » ce qu'il trouva d'embarras , en commençant » de régner; et, dans cette nombreuse énu- » mération , les calvinistes ne sont jamais » comptés. On voit ailleurs qu'il juge cette » partie de son administration une des plus fa-

» ciles, et proportionnée au médiocre génie » de celui qu'il en trouva chargé. Il envisage » uniquement dans ce grand nombre de sessu- » jets attachés à Terreur, une matière digne » d'exercer sa piété, par l'application cons- » tante qu'il veut donner à leur conversion ; » et il prend soin d'expliquer à son fils, /?owr- » quoi les remèdes extrêmes et violents ( c'est » une de ses expressions ) ne conviennent point » à la nature de ce mal.

» Telle était l'opinion de ce roi si jaloux de » son pouvoir ; et en effet, pendant les vingt- » cinq premières années de son administration, » comme pendant les trente années qui l'a- » vaient précédée , l'ordre à maintenir entre » les deux religions, n'était qu'une affaire de » simple police ; ce n'était plus une affaire d'é- » tat. Puisse sa majesté le ramener à cet heu- » reux point !

» Les histoires connues suffisent pour ex- » pliquer ce qui avait produit un changement » si favorable , et je dois me renfermer ici » dans les seuls faits que j'ai entrepris d'éclair- » ciret de prouver.

» Louis XIV , en révoquant Fédit de Nantes, » avait permis aux protestants de rester dans » le royaume : et voici ses propres termes : » sans pouvoir être troublés ni empêchés sous

» prétexte de leur religion. Il invitait tous les » fugitifs à revenir des pays étrangers ; la li- » berté de conscience et la restitution de leurs » biens leur étaient promises ; la durée de cette » amnistie s'étendait à l'espace de quatre mois. » Bientôt, il est vrai, et par une loi nouvelle, » l'éducation de tous ceux de leurs enfants qui » n'avaient pas atteint l'âge de seize ans ac- » complis , dut leur être enlevée ; mais il ré- » suite encore de ce nouvel édit que les jeunes » calvinistes au-dessus de seize ans , conti- » nuèrent de jouir en France de tous les droits » de citoyens ; et , en supposant même que » cette loi inexécutable de l'enlèvement, de » l'entretien et de l'éducation de tous les en- » fants , ait pu être généralement exécutée , » n'est-il pas évident que , parmi cette généra- » tion au-dessous de seize ans accomplis , un » grand nombre a dû persévérer dans la » croyance dont leurs parents les avaient im- » bus. Forcés de se laisser instruire , les plus » avancés en âge avaient le droit de ne se laisser » ni persuader ni convaincre. Ainsi , dans ces » temps mêmes de rigueur , il faut compter » plusieurs générations de protestants auto- » risées dans le royaume , et dont quelques » vieillards ont pu toucher au règmï de sa ma- » jesté , et vivre ses sujets.

» Louis XIV avait rendu tout récemment un » arrêt de son conseil d'état , pour établir les » nouvelles formes que devaient avoir leurs » mariages , après l'interdiction de l'exercice » public de leur religion. Les dispositions de » cet arrêt annoncent qu'elles ont été profon- » dément méditées ; et il contient en effet le » premier plan que ce prince avait eu dessein » de suivre. Près de deux cents temples étaient » déjà démolis ; l'exercice public défendu dans » un grand nombre de villes , de bourgs et de » châteaux ; les pasteurs forcés de s'éloigner » de tous ces lieux interdits; défenses faites aux » habitants d'aller aux temples situés hors des » limites de leurs bailliages ; l'édit de Nantes , » avant sa révocation formelle , était donc » effectivement révoqué dans une grande par- » tie du royaume. Le roi voulut, ce sont ses » propres expressions , donner moyen aux » religionnaires desdits pays qui se voudraient » marier de le pouvoir faire commodément ; et ? » le i5 septembre i685, un mois avant la ré- » vocation , l'arrêt sur ce sujet fut rendu au » conseil du roi , sa majesté y étant , et déli- » béré en sa présence par tous ses ministres. » La bénédiction nuptiale donnée par un pas- » teur établi dans chaque canton au choix et » sous l'inspection des intendants; l'assemblée

» composée d'un petit nombre de parents; les » bans publiés à l'audience ; les registres des ma- » riages tenus au greffe de la justice : telles sont » les dispositions de cet arrêt. Si Ton s'en fut » tenu à cette jurisprudence ; si l'on eut regardé » comme invariable le point juste et précis de » cette tolérance si restreinte, de cette tolérance » sans faveur et sans concession, le grand ou- » vrage auquel on prétend que Louis XIII et » Louis XIV avaient travaillé pendant tout leur » règne n'était-il pas consommé , et regarde- » rait-on aujourd'hui comme impossible de » rétrograder vers le même point?

» Cette loi n'était pas isolée ; le même esprit » qui l'avait dictée avait également fait statuer » sur les baptêmes par d'autres arrêts du con- » seil d'état , et sur les décès par une déclara- » tion analogue à ce qui avait été réglé pour » les mariages. Il existait donc un plan général » et uniforme , qui s'étendait à tous les actes » nécessaires pour constater Fétat de citoyens.

» Un homme dont les grandes lumières sont » généralement connues, et que le roi honore » de la plus juste bienveillance (M. de Male- » sherbes) a développé, dans un mémoire déjà » mis sous les yeux de sa majesté , la profonde » sagesse de ces lois. On n'en citerait aucunes, » dans toute la législation française , qui soient

» plus justes dans leurs principes, et plus pré-

» cises dans les conséquences qu'on doit en

» prévoir ; et, pour effleurer ici ce qu'il a traité

» avec plus d'étendue , je dirai seulement que

» le droit de constater l'état des citoyens par

» les registres des naissances, des mariages et

» des morts, appartient à la juridiction civile;

» que si le clergé français participe à ce droit,

» c'est par une faveur gratuite du gouverne-

» ment ; que priver de cette faveur les pasteurs

» réformés , pour en restituer les fonctions aux

» juges, c'était agir conformément aux prin-

» cipes de la plus saine législation, et en même

» temps restreindre l'autorité de ces pasteurs ;

» c'était tolérer leurs fonctions religieuses, et,

» en même temps ? les dépouiller de toute in-

» tervention aux affaires civiles. J'aiouterai

» qu'il n'était pas moins sage de rouvrir les

» portes du royaume à quelques pasteurs choi-

» sis par le gouvernement, puisqu'en effet leur

» présence était nécessaire à une secte encore

» très-nombreuse. Une grande habileté, dans

» ceux qui gouvernent , est de ne point présu-

» mer témérairement de leurs forces, de bien » juger de ce qu'ils peuvent , et de ne point

» essayer imprudemment d'en franchir les » limites. Quelle autorité le monarque le plus » absolu conserve-t-il sur ceux qui opposent

» opiniâtrement leur conscience à ses volon- » tés , et qui , à l'aspect des échafauds , se » résignent au martyre ? Laisser revenir en » France quelques pasteurs au choix du gou- » vernement , c'était prévenir le retour des » prédicants fanatiques , et , ce qui est plus dé- » plorable , le retour et la désobéissance de » quelques hommes vertueux , engagés par » une foi trop ardente à braver les supplices. » Après avoir fait sortir de France tous les » pasteurs, on restait maître de tenir éloi- » gnés ceux dont le zèle remuant et le carac- » tère indocile ne se fussent pas aisément » prêtés à une pareille révolution , et de rap- » peler ceux qui n'eussent donné à leur trou- » peau que des exemples de modération et des » préceptes de patience.

» C'est donc dans les lois mêmes de Louis XIV, » dans des lois qui devaient remplacer l'édit de » Nantes , qui parurent au temps même de la » révocation , et qui ne sont point abrogées , » que nous retrouvons les plus sages moyens » de rendre un état civil aux protestants ; les » principes sont posés , les exemples donnés, » ces lois subsistent. Il ne s'agit point de quit- » ter les traces de Louis XIV , de relever l'ou- » vrage de Henri IV , de chercher à rendre le » choix du roi incertain entre les deux plus

3ûO ÉCLAIRCISSEMENTS

» grands de ses prédécesseurs , entre les deux » princes qu'il a également choisis pour modèles. » C'est dans l'heureux point où leur politique » se concilie, qu'on retrouve le plan que sa » majesté pourrait suivre , et que tous deux , » selon toute vraisemblance , eussent suivi » comme elle , si des conjonctures étrangères » ne les eussent détournés de leurs propres » principes.

» Comment, en effet, s'est-on écarté d'un » plan si sage ? Comment les protestants eux- » mêmes n'ont-ils jamais réclamé des lois si » favorables ? Enfin comment , avec un pareil » dessein , a -t- on pu se laisser conduire au » point de désordre où l'on est arrivé.

» Une première réponse à ces questions est » que cet arrêt du conseil d'état, sur leurs ma- » riages, fut respecté dans tous les édits, dans » toutes les déclarations postérieures : on a dit » seulement, trente ans après, il n'y a plus » de protestants en France. C'est une erreur » de fait : ce n'est pas une loi. Louis XIV ne » s'est jamais démis du pouvoir de valider dans » les mariages le contrat civil et l'engagement » mutuel. Les ministres d'état et les magistrats, » sous son règne , ont toujours conservé , à » l'abri de la plus légère atteinte , ce droit in- » hérent à la souveraineté.

HISTORIQUES. 3oi

» J'ai fait consulter dans tous les parle- » ments du royaume , et les réponses ont été » unanimes : il n'existe pas un exemple dans » l'intervalle écoulé depuis la révocation jus- » qu'à la mort de Louis XIY, pas un seul » exemple d'un mariage de protestants cassé ; » et tous les rapports qui parvenaient au gou- » vernement , attestent que les exemples de ces j) mariages furent très-multipliés. Un des mé- )> moires que j'ai en main, composé en 1713, » porte ces propres termes : Les prétendus ré- » formés se marient aujourd hui ainsi qu'avant » la révocation de ledit de Nantes.

» Ce fut en cette année 17 13, pour la pre- » mière fois, qu'on proposa d'autoriser les tri- » bunaux à déclarer illégitime tout mariage » qui n aurait pas été contracté en face de Vé- » glise ; et les curés , à déclarer bâtards , sur » leurs registres , les enfants issus de pareilles » unions. Mais je puis , en peu de mots , rendre » compte au roi de la manière dont cette pro- » position fut faite , des motifs qui l'avaient » dictée, et de l'accueil qu'elle reçut. On avait » consulté, sur les moyens d'accélérer les con- » versions, le maréchal de Chamilly , qui com- » mandait à la Rochelle et dans le pays d'Aunis. » Chamilly , toujours honoré , dans son extrême » vieillesse, pour la belle défense qu'il avait

3o*2 ÉCLAIRCISSEMENTS

» faite, il y avait alors quarante ans, dans la » ville de Grave, avoua, dans sa réponse, son » incapacité sur ces matières de religion, et » envoya un mémoire qu'il avait fait composer , » dit-il , par son aumônier. Yoici les motifs » de cet aumônier : Les évêques et archevêques » connaissent parfaitement , dit ce bon prêtre, » V importance de ce point, puisqu'ils savent » que les enfants illégitimes ne peuvent êtrepro- » mus aux ordres sacrés sans une dispense du » pape. Ils ne sauraient donc apporter trop de » précaution pour qu on puisse , dans la suite , » faire le discernement de ces sortes d enfants. » Il allait plus loin encore : il proposait de » déclarer tous ceux qui resteraient attachés au » calvinisme , incapables de passer aucun con- » trot ni obligation avec qui que ce fut.

» Ce mémoire fut remis à l'examen de » M. d'Aguesseau, père du chancelier de » France , l'un des plus vieux conseillers d'é- » tat, l'un des plus consultés dans la dernière » moitié de ce règne. Ce magistrat, zélé pour » la religion, sans fanatisme, et pour le bien » de l'état , sans ostentation, avait tant de mo- » destie qu'on a toujours ignoré avec quelle » heureuse persévérance il avait réussi, pen- » dant près de trente années, à tempérer le > zèle des persécuteurs. Dans sa réponse au

HISTORIQUES. 3o3

» mémoire de cet aumônier, il rejette loin la » proposition de donner aux cures le pouvoir » dangereux de prononcer sur la légitimité des » enfants ; et il ajoute que la jurisprudence sur » le mariage des protestants est, non pas indé- » cise , mais obscure ; que la difficulté de la rna- » tière est cause qu'on açait affecté à dessein » cette obscurité ; que, quand le roi jugera à » propos d'y pourvoir par des dispositions plus » expresses, il lie faudra pas perdre de vue que » si , d'un côté , le mariage est un sacrement sur » lequel l autorité du roi est bornée , d'un autre » côté , c est le contrat le plus important de tous » ceux qui se passent dans la société; et que , » dans ce sens, le roi est maître dy établir, » pour les effets civils , les règles que sa majesté » jugera à propos. Quant à la dernière propo- » sition , voici sa réponse : Ce serait les dé- » clarer morts civilement , contre la liberté que » le roi leur a laissée par le dernier article de » ledit révocatoire. On ne croit pas avoir besoin » d'en dire davantage sur une proposition qui se » réfute d elle-même.

» On était donc bien loin, en 17 13, avant- » dernière année de ce règne , d'avoir aucune » idée de les réduire à cette mort civile.

» Telles étaient encore , suivant les monu- » ments authentiques, conservés dans les ar-

3o4 ÉCLAIRCISSEMENTS

» chives des secrétaires d'état, les maximes » adoptées par le gouvernement, et sans cesse » remises sous ses yeux par les hommes sages » qu'il consultait.

» Je ne tarderai pas à faire voir comment » cette jurisprudence, laissée à dessein dans » une assez grande obscurité, avait cependant » été conservée par l'expression positive d'une » nouvelle loi. Le peu qui a été dit suffit déjà » pour démontrer que Louis XIV n'a jamais sa- » crifié à son zèle pour les conversions le droit » de reconnaître pour légitimes les mariages » des protestants; et quand, après sa mort, » on y a dérogé , on a agi contre tous les prin- » cipes admis sous son gouvernement.

» Pour expliquer ensuite comment ces prin- » cipes, toujours admis, toujours regardés » comme invariables, et qu'on avait si haute- » ment avoués, furent réduits à cette espèce » d'obscurité mystérieuse, comment on s'écarta » du premier plan qu'on avait eu dessein de » suivre, je suis forcé de rappeler quelques » anecdotes de ce temps-là.

» Ce fut d'abord parce que M. de Louvois, » après avoir cherché vainement à distraire le » roi de cette dévotion naissante , chercha , » comme ministre de la guerre, à s'emparer » de la conversion générale du royaume. 11 fit

HISTORIQUES. 3o5

» émaner de son propre département et dans » la forme d'une ordonnance militaire, une » grâce très-simple en apparence , en faveur » de ceux qui se convertiraient, l exemption de » loger des gens de guerre. Cette grâce seule , » si ce nom doit être donné à ce qui eut des » effets si terribles, mit entre ses mains toutes » les provinces du royaume et la principale » conduite de cette grande affaire. Elle fut l'o- » rigine de ces violences si connues sous le nom » de dragonnades que Louis XIV punit , aussitôt » qu'il les eut apprises ; mais on redoubla de » soins pour les lui dissimuler. Dans les rela- » tions qui furent mises sous ses yeux, on ne » voit pas la plus légère trace de ces violences. » On n'y voit par-tout que le miracle de la » grâce , la protection particulière du ciel sur » ce règne , une suite de prodiges opérés par » l'empressement de plaire à un tel souverain. » On n'annonçait pas moins que la conversion » générale de tous les calvinistes; et il est à » observer que ces relations étaient envoyées » des mêmes lieux d'où l'on écrivait, treize ans » après, ce que nous avons déjà cité : » Il y a » des contrées de plus de vingt et trente paroisses » ou Ion ri a pu parvenir à faire un seul catho- » lique , Quelque soin qu on se soit donné. » Sur » la foi de ces relations infidèles, on crut pou-

Erlairc. liist. 20

3oG ECLAIRCISSEMENTS

» voir s'écarter du plan qui avait été précé-

» demment concerté, La révocation qu'on mé-

» ditait depuis quelques années, et dont le

» terme paraissait encore incertain , fut aussi-

» tôt précipitée. On renversa toutes les formes

» récemment établies pour les baptêmes il n'en

» fut pas ainsi du mariage ; l'édit révocatoire

» n'en fit aucune mention. Les uns se flattèrent

» que la violence achèverait l'ouvrage qu'elle

» avait commencé: les autres, que Dieu con-

» sommerait par quelque bénédiction particu-

» lière , le miracle de la conversion générale ;

» et d'autres ne doutèrent pas que la nécessité

» ne forçât de rétablir la tolérance légale qu'ils

» avaient d'abord proposée. Ils en ménagèrent

» habilement tous les moyens ; mais Louvois

» crut , en continuant les dragonnades contre

y> la foi du nouvel édit , achever tout cet ou-

» vrage en un mois. Ces faits importants sont

» démontrés par toutes les pièces authentiques

» que j'ai citées. Je n'en présente ici qu'une

» idée générale ; je dois seulement ajouter que

» les minutes mêmes de tous les ordres en-

» voyés dans les provinces pour les conversions

» par logements sont conservées dans le dépôt

« de la guerre; que M. le maréchal de Ségur a

» bien voulu me les faire communiquer ; que

» j'en ai en main des copies certifiées ; et qu'on

HISTORIQUES. 3o7

» y trouve des preuves irrécusables de tout ce » que j'ai dit.

» Les premiers moments qui suivirent la ré- » volution ayant été marqués par une telle per- » fidie, on conçoit que les protestants n'aient » point réclamé l'exécution des promesses qui » leur étaient faites. Les plus hardis fuyaient : » les plus protégés obtenaient comme une fa- » veur ou, si l'on veut, comme une disgrâce, » la permission de quitter le royaume ; le reste » dévorait jusqu'à ses pleurs ; et, quand l'au- » torité se conduisit enfin par des maximes » plus modérées, leur épouvante calmée, leur » défiance subsista toujours. Mais la tranquillité » dont le gouvernement les laissa jouir dans » leurs mariages, justifie ses intentions, ou » plutôt nous les montre à découvert.

» Les deux systèmes inconciliables dont j'ai » parlé, contribuèrent plus encore que cette » jalousie de M. de Louvois à faire perdre de » vue le premier plan qui avait été concerté , » et à empêcher qu'après s'être détourné de la » véritable route , on n'y soit rentré jusqu'au- » jourd'hui. Je développerai avec toute la vé- » rite que je dois au roi , ces deux opinions re- , » ligieuses, dont la contrariété produisit alors » tant d'incertitude, et dont l'imprudente con- » ciliation a été depuis si funeste. Personne

3o8 ÉCLAIRCISSEMENTS

» n'avait encore observé cette fatale influence » qu'a eue sur toutes les suites de la révocation » de Tédit de Nantes , une fameuse querelle » qui a fatigué trop long-temps l'administra- » tion , et interrompu le repos intérieur du » royaume. Il est trop vrai cependant que lin- » fortune actuelle des protestants est un des » maux les plus déplorables que cette querelle » ait causés : ce sont , pour ainsi dire , les ruines » que cette guerre laisse encore après elle.

» On sait que Louis XIV s'était flatté , pen- » dant quelques années, d'avoir assoupi les » disputes du jansénisme et du molinisme ; et » les mémoires que j'ai en main , prouvent >> évidemment qu'il ne s'occupa de la conver- » sion générale des calvinistes qu'après avoir » pacifié , à ce qu'il croyait , ces querelles plus » récentes. Mais , aussitôt qu'il parut méditer » cette conversion générale, chacun des deux » partis qui divisaient l'église romaine , cher- » cha , sans rompre cet accord qui venait d'être » établi entre eux, et sans aucune dispute pu- » blique, à faire prévaloir ses maximes parti» » culières dans les procédés qu'on suivrait.

» Rien n'était plus différent que les propo- » skions qu'ils faisaient à Tenvi l'un de l'autre. » Ceux à qui on reprochait une morale plus » relâchée voulaient , dans le dessein d'accé-

HISTOPtIQUES. 309

» lérer la révolution , qu'on se contentât de » conversions hypocrites , achetées par l'inté- » rêt , obtenues par la séduction , arrachées » par la violence. Les autres , plus sévères dans » leur dévotion , s'attachaient à ce que les con- » versions ne fussent pas précipitées , quelles » vinssent de l'instruction , de la persuasion et » de tout ce qui peut attirer la grâce. Ainsi , » par un étrange contraste , les défenseurs du » libre arbitre soutenaient que le roi devait » forcer les consciences ; et ceux qui préten- » daient qu'en toute action religieuse Dieu seul » agit en nous , soutenaient que les conversions » devaient être libres.

» D'abord aucun parti ne l'emporta sur » l'autre. Un gouvernement ferme et respecté » maintenait entre ces hommes d'opinions si » diverses, cette espèce de trêve appelée la paix » de V Eglise. Les ministres d'état, sans se lais- » ser conduire ni par les jansénistes ni par les » molinistes , s'efforçaient seulement de com- » plaire à la piété du roi , et prenaient égale- » ment , dans les mémoires dictés par des » principes si opposés , les premières idées d'un » grand nombre de lois qui furent rendues à » cette époque. Mais bientôt la passion du » prince devint celle de tous les ambitieux; le » zèle des conversions gagna tout le royaume.

OIO ÉCLAIRCISSEMENTS

» Chacun chercha à se faire honneur de con- » vertir à la hâte tous ceux qui consentaient » à vendre leur foi ; et , quand on eut com- » mencé d'y employer , à F insu du roi , des » violences contraires à l'intention de ce prince, » quand on en fut venu , des conversions mer- » cenaires aux conversions forcées , la plus » grande partie du clergé se fit encore un de- » voir d'aplanir l'accès de nos églises à cette » foule que les dragons contraignaient d'y cn- » trer. La doctrine des jésuites prévalut donc » alors sur celle de leurs adversaires, parce » qu'elle autorisait et sanctifiait tous les moyens » dont on faisait usage ; il fallait, disait-on , » se presser d abolir tous les signes extérieurs > du calvinisme , consentir à V hypocrisie et aux >> sacrilèges de toute une génération , dans l es- » poir que la génération suivante, n ayant ja- » mais eu devant les yeux d'autre culie que » le véritable , perdrait jusqu au souvenir de » Vautre. Mais quelques-uns de ces prétendus » convertis ayant déclaré en mourant , que » leur ahjuration avait été feinte , et qu'ils » avaient toujours été calvinistes dans le cœur, » il fallut prévenir l'extrême danger de pareils » exemples. De là émanèrent des lois terribles » contre les relaps. Quiconque , après avoir » fait un seul acte de catholicité , ou signé, de

» quelque manière que ce fut, une abjuration, » refusait les sacrements dans une maladie , s'il » mourait, était traîné sur la claie , sa mémoire » diffamée , ses biens enlevés à sa famille ; s'il » guérissait , ses biens également confisqués , » il était condamné à faire amende honorable, » et envoyé aux galères. Ce n'est point à moi » de justifier ni de réprouver un pareil système; » tout le clergé l'a réprouvé de nos jours, mais » il fut, dans ce temps-là, embrassé, soutenu » et défendu par le plus grand nombre des » évêques : je ferai seulement remarquer qu'il » était lié dans toutes ses parties. L'extrême » indulgence du clergé devait être accompa- » gnée de l'extrême rigueur du gouvernement : » elles étaient réciproquement la conséquence » et le principe l'une de l'autre. Plus le clergé » recevait facilement, et sans épreuves ni de » foi ni de conduite, les abjurations, plus il » devenait indispensable que le gouvernement » employât son autorité à prévenir la rechute » de ces prétendus convertis. Le clergé les ad- » mettait à nos mystères sous un faible dégui- » sèment , et le gouvernement veillait à ce qu'ils » ne quittassent pas , même au lit de la mort, » le masque dont il les avait forcés de se re- » vêtir.

» D'un autre côté , les jansénistes avaient

» en horreur toutes ces contraintes. Ils annon- » çaient qu'on ne ramènerait personne à la » religion par le sacrilège. Et , dès la première » année qui suivit la révocation , ils parvinrent » à faire écouter quelques-unes de leurs maxi- » mes, sans se montrer trop à découvert , parce « que leurs opinions étaient toujours suspectes » au roi, et leur nom toujours odieux. On rétrac- » ta , sur leurs représentations , Tordre déjà don- » né dans tout le royaume , de faire assister les » nouveaux convertis à la messe , où , suivant » le plus grand nombre des jansénistes, l'as- » sistance, quand on n'est pas en état de grâce, » est un nouveau péché mortel.

» 11 serait trop long de raconter ici la suite » lente et presque insensible de leurs progrès. » Il suffira de dire qu'à la mort de M. de Lou- » vois, le conseil se trouva composé de MM. de » Beauvilliers et de Pontchartrain, tous deux » partisans modérés des opinions jansénistes, » et de M. de Pompone, dont la nombreuse » famille attira long-temps , sur les solitudes » de Port-Royal, les regards de toute la France. » Pompone , après une disgrâce de quelques » années , fut rappelé au conseil en 1691 . Bien- » tôt tous les principes opposés à ceux des jé- » suites prévalurent; et, si l'on étudie avec » quelque attention ce qui parut alors de lois

HISTORIQUES. 3l3

» relatives aux matières ecclésiastiques , on y » verra le crédit que prirent , à cette époque , » les jansénistes devenus maîtres du conseil ; » mais on y verra aussi la manière habile dont » se défendaient leurs adversaires , qui conti- » nuaient d'avoir en main la feuille des béné- » fices et la conscience du roi. Chaque décla- » ration était suivie , après quelque intervalle » de temps , d'une autre déclaration interpré- » tative ; et il est aisé de reconnaître , dans leurs » contrariétés, cette lutte secrète des ministres » et du confesseur. Enfin le cardinal de Noailles » parut à la cour , appuyé de toute la faveur » de madame de Maintenon. Elle adopta un » moment les opinions de ce fameux janséniste » dont elle avait adopté la famille ; et Ton peut » voir dans ses Lettres tout ce qu'elle employait » de vigilance, d'insinuation et d'adresse, pour » lui assurer , sans concurrence , toute la faveur » et toute la confiance du roi.

» Les jansénistes, avec de tels soutiens, eu- » rent enfin tout l'avantage dans ces délibéra- » tions qui eurent lieu en 1698, lorsque le » roi , après une guerre longue et difficile , » fut rendu , par la paix de Riswick , aux af- » faires intérieures de son royaume. 11 consulta » alors de nouveau sur les moyens de parvenir » à la conversion générale. Ce fut en vain que

3î4 ECLAIRCISSEMENTS

» la voix presque unanime du clergé, s'atta- » chant à justifier tout ce qu'on avait fait, sol- » licita la continuation des contraintes, et, puis- » qu'il faut le dire , la continuation des sacri- » léges. Les jansénistes dictèrent la nouvelle » déclaration qui parut le i3 décembre. Elle » respire toutes leurs maximes , elle n'ordonne » plus aucune contrainte. Les nouveaux ca- » tholiques sont exhortés à fréquenter nosmys- » tères, et n'y sont plus forcés. Ils ne partici- » peront plus à nos sacrements qu'après s'en » être rendus dignes par une véritable et solide » conversion et par de longues épreuves. Tout » le poids de la sévérité religieuse tombe sur » le clergé : c'est le clergé qu'on réforme ; c'est » uniquement de ses instructions et de ses exem- » pies que les conversions doivent désormais » dépendre. On enjoint la résidence aux évê- » ques , la prédication aux curés. Ce ne sont » plus des soldats qu'on veut pour mission- » naires : on cherche à former de véritables » apôtres.

» Si le système opposé était lié dans toutes » ses parties, les auteurs de ce nouveau sys- » tème n'étaient pas moins conséquents dans » leurs opinions ; et , comme ils exigeaient une » véritable soumission de cœur et d'esprit, une » foi vive et long-temps éprouvée , la tolérance

HISTORIQUES. 3l5

» était une suite nécessaire de leurs principes. » Les épreuves exigeaient la liberté; une » obéissance forcée ne pouvait être un témoi- » gnage de fidélité ni de persuasion, et moins » encore de ce pur amour, seul moyen de salut, » suivant leur doctrine.

» Mais le rédacteur de cette loi se conduisit » avec la plus extrême circonspection. Il s'at- » tacha à couvrir le blâme qu'un changement » si absolu jetait sur la conduite quon avait » tenue, et peut-être à ne point irriter des ad- » versaires toujours puissants, et d'autant plus » redoutables qu'ils étaient appuyés par la plus » nombreuse partie du clergé. Il voulut faire » tomber, sans révocation positive , les lois que » les jansénistes trouvaient sacrilèges.

» Le projet de cette déclaration avec des » apostilles à chaque article ; les lettres du roi »> adressées aux évêques, et qui contiennent » tout le système du parti qui triomphait ; les » instructions adressées aux intendants pour » régler leur conduite ; les lettres aux premiers » présidents et aux procureurs-généraux, éga- » lement secrètes, sont dans les archives, et un » mémoire plus secret encore où sont expli- » qués presque tous les principes de cette con- » duite mystérieuse.

» Il semble que ce rétablissement de la to-

3l6 ÉCLAIRCISSEMENTS

» lérance aurait dû ramener dans la route dont » on s'était écarté, et faire revivre ce premier » dessein d'une loi expresse sur les mariages. » Mais le rédacteur voulut encore observer » sur ce point cette même circonspection à » laquelle il s'était astreint sur tous les autres; » et il y employa une extrême subtilité. Le » cardinal de Noailles , en remettant sous les » yeux du roi la proposition d'autoriser les » mariages des calvinistes en présence d'un » juge royal , s'était expliqué avec une sagesse , » une dignité, une réserve convenables à un » évêque citoyen. Il avait ajouté à cette pro- » position ces paroles remarquables : Comme » cela regarde l'état plus que l église , c'est au » roi à décider et à ordonner ce qui conviendra » le mieux au bien de son service. Mais voici » les maximes qui prévalurent : // serait fort » à désirer , est-il dit dans les observations du » magistrat rédacteur, quon pût donner une » forme plus certaine à leurs mariages qui sont » si nécessaires pour la conservation de l'état, » et pour empêcher le dérèglement des mœurs ; » mais comme on rie le peut, sans convenir qu il » y a encore dans le royaume un très-grand » nombre de gens de la religion prétendue ré~ » formée , et qu ils ne manqueraient pas d'abu- » ser pour autre chose , de Vidée que leur donne-

HISTORIQUES. 3iy

» rait un relâchement qui irait même au delà y> des termes de ledit révocatoire, le nombre din- » conçenients qui sont arrivés à cet égard ne » paraît pas assez grand, jusqu'à cette » heure , pour mériter une loi générale et ex- » tra ordinaire.

» Ce fut donc par cette raison du petit » nombre d'inconvénients survenus jusqu'à » cette époque, que cette loi générale et ex- » traordinaire ne fut pas rendue. J'ose de- » mander aujourd'hui si cette infortune de plu- » sieurs millions de Français , qui dure depuis » tant d'années, et qui menace encore des gé- » nérations sans nombre , si les imprudentes » lois dont cette fatale réticence a été la cause, » la persécution qu'elles ont produite, l'émi- » gration qu'elles ont renouvelée , émigration » qui n'est à présent suspendue que par une » tolérance tacite et insuffisante ; si plus de cinq » cent mille mariages désavoués par l'église, » méconnus par les tribunaux et faits au dé- » sert, lesquels en produiront une infinité d'au- » très ; si la confusion, toujours prête à se » porter dans les héritages et qui n'est main- » tenant arrêtée que par un autre renversement » de l'ordre civil , seront encore regardés » comme de légers inconvénients qui ne mé- » ritent ni d'être réparés, ni d'être prévenus.

» On tâcha alors de s'exprimer d'une ma- » nière, non pas ambiguë, mais enveloppée. » On espérait les engager à se convertir ; et » on se réserva les moyens, s'ils ne se conver- » tissaient pas, de donner un effet civil à leurs » mariages, quelle que fut la manière dont ils » se résoudraient à les contracter.

> L'artifice qu'on y employa est facile à dé- » velopper. Le roi annonce dans le préambule , » qu'il existe encore des calvinistes dans son » royaume. Nous avons vu la plus grande partie » de nos sujets.... rentrer dans le sein de l'JE- » glise,.... et plus positivement encore, quel- » ques-uns de nosdits sujets plus endurcis dans » leurs erreurs; ensuite tous les articles de cette » loi, à l'exception d'un seul, tombent égale- » ment, sans distinction ni exception, sur tous » les sujets du roi ; le seul article où l'on or- » donne l'observation des règles de l'Eglise sur » les mariages , change de style , et ne s'adresse

» plus qu'aux seuls sujets réunis à l'Eglise. Il y a

» donc une exception sous-entendue, mais in-

» contestable en faveur de ce qui reste encore

» de calvinistes. Et ce n'est pas tout : le roi ,

» par une lettre secrète , adressée à tous les

» chefs des tribunaux , leur fit recommander de

» ne rien prononcer au delà de ce qui était ex-

» pressément stipulé par les édits, et il est dé-

HISTORIQUES. 3lQ,

» montré que rien n'y était prononcé sur le » mariage des protestants.

» Le roi, par un autre article de la même » loi, confirme tous ceux que les nouveaux » convertis avaient contractés depuis la révo- » cation, mais toujours par les expressions en- » veloppées qui entraient dans le système du » rédacteur; nous réservant, dit-il, de pour- » voir sur les contestations qui pourraient être » intentées à V égard des effets ciçils de ceux qui » auront été contractés par eux depuis le pre- » mier novembre i685: c'est la première date » immédiate après l'édit révocatoire qui, selon » la forme des édits, n'est daté que du mois, » sans indication du jour. De deux choses l'une: » ou leur mariage a été fait avant leur conver- » sion ; et, dans ce premier cas, c'est le ma- » riage d'un protestant, contracté depuis la » révocation , qui est reconnu légitime ; » Louis XIV a donné au roi l'exemple de ce » qu'on propose aujourd'hui , ou bien leur » mariage a été fait dans le rit protestant , » après leur conversion; et alors Louis XIV » reconnaît formellement la validité d'un tel » mariage , dans ceux-mêmes que ses édits » précédents avaient punis comme relaps : il » déroge à ses propres édits ; et Louis XIV a » plus fait qu'on ne propose au roi.

» Enfin la ville de Paris fut secrètement

» érigée en ville de tolérance absolue : il fut

» ordonné , avec le plus profond mystère , au

» lieutenant de police de ne faire, au sujet de

» la religion, aucune recherche ni des vivants y

» ni des morts , pourvu qu 'il n 'y eût point d as-

» semblées ni de scandale public. Ce sont les

» expressions d'un mémoire particulier , lequel

» nous a conservé le souvenir d'un fait si re-

» marquable.

» Il est aisé de sentir combien ces réserves ,

» ces subtilités , ces mystères offrirent de faci-

» lité aux partisans du système opposé, pour

» renverser tout cet ouvrage, lorsque, dans la

» dernière vieillesse de Louis XIV, ils reprirent

» d'une manière si terrible leur ancien ascen-

» dant ; et comment ensuite , dans la première

» jeunesse de Louis XV, l'inattention de quel-

» ques imprudents rédacteurs a tout réuni ,

» tout mêlé , tout confondu.

» On voit aussi , par la découverte et l'examen

» de toutes ces pièces authentiques , que ce ne

» furent point les intérêts de l'état, ni les vrais

» intérêts de la religion qui déterminèrent le

» sort des calvinistes, et qu'il se trouva uni-

» quement lié à ces vaines disputes qui agi-

» taient et la cour et le clergé.

» Je ne rappellerai point au roi ce qui causa

HISTORIQUES. 32 ï

» la disgrâce du cardinal de Noailles, et rendit » aux jésuites plus de faveur et de pouvoir » qu'ils n?en avaient eu dans aucun temps : à » peine le bruit de cette fameuse querelle a-t-il » cessé de retentir dans toutes les parties du » royaume. Louis XIV approchait du terme de » sa vieillesse ; on allait tomber sous une longue » minorité : il était facile d'en prévoir la li- » cence ; ceux qui dominaient alors voulurent » tout presser, tout finir, tout rendre irrépa- » rable, fermer toutes les voies de retour à tous » leurs adversaires. L'entière proscription des » calvinistes devenait pour eux un double » triomphe. Ce fut un spectacle assez étrange » que de les voir séparer violemment de l'église » romaine, les jansénistes qui s'obstinaient à y » demeurer attachés, et y réunir de force les » calvinistes qui s'obstinaient à en rester sé- » parés. Les dangereuses subtilités de leurs ad- » versaires leur avaient rendu facile cette » dernière entreprise : ceux-ci avaient regardé » comme un moyen favorable aux conversions » le soin d'établir, autant qu'il se pourrait, » l'opinion que tous les protestants étaient con- » vertis, afin d'entraîner par l'exemple ce qui » en restait encore ; et les jésuites se préva- » lurent, comme d'un fait positif, de ce qui » n'avait été qu'un saint artifice. Les jansé-

Eclaîrc. hist. 21

» nistes avaient eu le timide ménagement de

» ne point révoquer et de laisser seulement

» tomber la loi qu'ils abhorraient le plus , la loi

» contre les mourants ; les jésuites, sans révo-

» quer aucune des lois que leurs adversaires

» avaient dictées, rétablirent seulement celle-là

» avec une sévérité nouvelle.

» Ce mémorable exemple est un argument

» sans réplique contre les apologistes de cette

» tolérance tacite à laquelle on voudrait en-

» core s'attacher aujourd'hui. Il met sous les

>> yeux du roi l'extrême danger de ne point

» abolir les mauvaises lois , qu'on est résolu de

» laisser tomber et s'éteindre ; un pouvoir

» malfaisant peut un jour les faire revivre. Le

» seul affaiblissement de l'âge dans un prince

» justement admiré, une sourde vengeance,

» un secret intérêt, et mille passions toujours

» si actives dans les cours, qui s'y cachent avec

» soin quand leur moment n'est pas venu , et

» qui dominent avec empire dès que les temps

» changent et que l'occasion s'ouvre, peuvent

» détruire en un instant la sage politique de

» vingt années.

» C'est ainsi qu'on vit reparaître quand

» Louis XIV touchait au dernier terme de sa

» vieillesse , dans un temps plus particulière-

» ment consacré à la piété , et où l'empire de

» son confesseur était plus absolu, cette loi » assoupie depuis dix-sept ans; et un change- » ment de quelques mots la rend une loi nou- » velle, dont le seul titre fait frissonner: Qui » ordonne que ceux qui auront déclaré qu ils » veulent persister et mourir dans la religion » prétendue réformée , soit qu ils aient fait ab- » juration ou non , seront réputés relaps. On » voit assez comment tout le système du parti » qui triomphait domine dans cette déclaration. » Plus d'épreuves pour les nouveaux convertis , » plus d'instructions pour ceux qui restent à » convertir : les sacrements, sous peine des » galères : les œuvres sans la foi : et pas même » la crainte de Dieu , mais la crainte des chaînes « et de la rame.

» L'enregistrement fut suspendu un mois , » un mois entier sous un tel règne ! Le procu- » reur-général du parlement de Paris , c'était » alors M. d'Aguesseau, depuis chancelier de » France, osa faire de vives représentations; » elles subsistent en original dans les archives. » J'en mettrai un passage sous les yeux du roi, » parce qu'il suffirait seul pour confirmer tout » ce que j'ai dit sur la tolérance conservée » jusqu'à cette époque. Après avoir développé » la jurisprudence du royaume sur la néces- » site des preuves , et, à leur défaut, sur l'es-

32/f ÉCLAIRCISSEMENTS

» pèce de présomption que les jurisconsultes » appellent nécessaire , il ajoute : Comme il n'y » a jamais eu de loi qui ait imposé aux reli- » gionnaires la nécessité de changer de religion , » on ne peut pas dire qu il y ait une présomp- » tion nécessaire de ce changement. Le roi a » bien aboli V exercice de la religion prétendue » réformée , par ses édits ; mais il n a point or- » donné précisément aux religionnaires défaire » abjuration et d embrasser la religion catho- » lique. Toute la rigueur de la loi est tombée sur » les relaps , c ' est-à-dire sur ceux qui , après » açoir abjuré leur mauvaise religion , sont re- » tombés dans leurs anciennes erreurs ; mais, » pour cela, il faut nécessairement prouver qu ils » en sont sortis , parce que , pour retomber , il » faut s'être relevé ; et Ion aura toujours peine )i à comprendre qu'un homme qui ne paraît » point s être jamais converti, soit cependant » retombé dans l'hérésie , et qu on puisse le con- » damner comme si le fait était prouvé.

» Mais enfin , jusqu'à la mort de Louis XIV, » les deux systèmes opposés n'avaient été sui- » vis que tour- à-tour : un parti avait renversé » l'autre : ils avaient fait prévaloir alternati- » vement les moyens qu'ils jugeaient les seuls » qui pussent conduire au terme ; et peut7etre » chacun de ces moyens contraires aurait-il pu

» y faire parvenir avec plus ou moins de len- » teur. Quelquefois des ordres secrets, et non » des lois positives, avaient paru en confondre » les principes et annoncer une conduite in- » certaine ; mais c'était dans les moments d'in- » décision , et quand on hésitait à quitter l'un » pour embrasser l'autre. Il était réservé à une » administration suivante de les assembler tous » deux dans une même déclaration , quoiqu'ils » fussent évidemment inconciliables.

» Il faut d'abord observer que , pendant les » neuf premières années qui suivirent la mort » de Louis XIV, ces tristes affaires étaient loin » d'occuper les esprits : elles paraissaient en- » tièrement oubliées. M. le duc d'Orléans laissa » aux protestants une tolérance assez étendue ; » ses sentiments n'étaient pas douteux ; mais » les grands intérêts personnels qu'il avait à » ménager , l'empêchaient de renverser ouver- » tement ce qu'il trouvait établi. Il délivra des » cachots et des galères tous ceux de ces in- » fortunés qui y gémissaient. Il maintint les » édits contre les assemblées ; on condamna » quelques réfractaires , et il leur fit grâce. La » sortie du royaume fut libre , et cette indul- » gence suspendit l'émigration.

» Après sa mort, M. le duc de Bourbon , de- » venu premier ministre, se laissa persuader

3a6 . ÉCLAIRCISSEMENTS

» que ce serait prendre un grand parti, un » parti décisif, et finir pour jamais cette » longue et importune affaire , que de rcnou- » vêler les déclarations de Louis XIV. Ceux à » qui il donna sa confiance se mirent donc à » compiler toutes ces déclarations avec la plus » malheureuse exactitude, sans discerner leurs » différents systèmes. Dans ce mélange inco- » hérent, ils réunissent les deux espèces de » sévérité incompatibles qui avaient dicté » tour-à-tour ces précédentes déclarations ; » mais d'un côté, dans les lois rigoureuses » dictées par les jésuites, le roi n'avait pas eu » droit d'ordonner au clergé cette extrême fa- » cilité , qui en était une suite indispensable ; » et de l'autre côté, dans les lois où la sévérité » religieuse avait été prescrite, les jansénistes » avaient eu l'excessive circonspection d'in- » diquer seulement , et presque de sous-en- » tendre la tolérance , qui en était une suite » non moins nécessaire. Les imprudents rédac- » teurs ne s'aperçoivent pas de cette double » réticence ; ils ne prennent de ces différentes » lois que leurs expressions positives; et la plus » fatale confusion en a été la suite inévitable* » D'abord avec les jésuites, ils ne recon- » naissent plus de protestants en France, quoi- » que depuis neuf ans la liberté dont avaient

» joui ces nombreux sectaires leur eût permis » de ne prendre aucun masque ; le rédacteur » en convient. 11 avoue que leurs assemblées » sont recommencées; que l'éducation de leurs » enfants est laissée à leurs soins; qu'ils sont » rentrés dans un grand nombre de professions » civiles , et que les célébrations de leurs ma- » riages n'ont point éprouvé d'obstacles. Tout- » à-coup il part de ce texte pour les mécon- » naître sous le nom de protestants , pour leur » donner le nom de nouveaux convertis, et les » astreindre à recevoir les sacrements , sous la » menace des peines les plus grièves. Mais, » reprenant aussitôt les dispositions de la loi » janséniste, il les soumet aux longues instruc- » tions, à l'assiduité aux écoles , à l'examen du » prêtre. Ensuite, et par une autre confusion, » par une loi qui alors, et pour la première » fois, embrasse généralement et sans excep- » tion tous les sujets du roi, il les astreint » aux règles sévères rétablies depuis trente ans » sur les mariages dans l'église romaine. Ainsi, » d'un côté , suivant la loi moliniste , contrainte » pour recevoir les sacrements : de l'autre côté, » et suivant la loi janséniste, difficulté avant » d'être admis à leur participation : d'un côté, » nécessité indispensable d'un certificat de ca- » tholicité ; de l'autre, examen scrupuleux et

» arbitraire avant de donner ce certificat. De » ces idées confuses, de toutes ces dispositions » incohérentes et contradictoires, pouvait-il » résulter autre chose que des lois inexécu- » tables?

» La minute même de cette nouvelle décla- » ration, telle qu'elle fut approuvée au conseil, » porte sur les marges la citation des diffé- » rents arrêts, édits et déclarations qu'on avait » compilés j et ce qui aurait dû avertir de leur » incohérence , parut à des yeux inattentifs au- » tant d'autorités qui déposaient en leur fa- » veur. Ils ne s'aperçurent pas que , sans avoir » été positivement révoquées, jamais, pendant » la durée entière du règne de Louis XIV, ces » lois si diverses n'avaient subsisté ensemble ; » que la sévérité des épreuves détruisait la sé~ » vérité des contraintes ; que ces lois renfer- » maient donc en elles-mêmes une impossibi- » lité d'exécution attachée à leurs propres » vices ; et que , rendues plus menaçantes en » même temps qu'elles rendent impossible j> l'obéissance qu'elles exigent , elles ne con- » servent plus qu'un seul caractère , celui de » l'oppression.

» Il serait trop long de remarquer ici com- » ment ces rédacteurs, quels qu'ils soient, ont » ajouté encore à ces contradictions, ont aug-

HISTORIQUES. 32g

» mente ces deux espèces de sévérité inconci- » liables, les épreuves scrupuleuses et les con- » traintes sacrilèges , en prolongeant , d'un » côté, le temps des instructions, suivant la » volonté arbitraire des prêtres ; et de l'autre » côté, en donnant aux tribunaux une autorité » coactive , qu'ils n'avaient point eue précé- » demment.

» Mais ce qu'il est essentiel de savoir, c'est » qu'ils entrevirent, non pas tout le désordre » qu'ils allaient causer, mais quelques incon- » vénients de cette monstrueuse législation ? » et qu'en rédigeant cette loi même, ils annon- » cèrent la nécessité d'une loi subséquente : » On aura de la peine , est- il dit dans les obser- » vations de ces législateurs , à faire convenir les » évêques entre eux. La matière a été souvent » agitée. La règle uniforme est fort à désirer; » mais cette indécision pourrait durer long-temps » par la diversité de leurs avis ; il ne faut pas sur » ce prétexte différer la déclaration qui ne peut » paraître trop tôt. On pourrait réserver la dé- » cision de ces questions pour une autre décla- » ration, ou en faire la matière dune instruc- » tion sans en faire une loi; or, cette déclara- » tion ou cette instruction , qui doivent enfin » résoudre ces difficultés insolubles , restent » encore à faire après plus de soixante ans.

33o ÉCLAIRCISSEMENTS

» Aussitôt que cette fatale compilation eut » été érigée 'en loi du royaume, la terreur » qu'elle inspira força les religionnaires à des » actes apparents de catholicité. Us voyaient » s'évanouir toutes les espérances que leur » avait laissées, sous la fin du dernier règne, » l'attente d'un changement prochain ; et sous » la régence , les sentiments du prince qui gou- » vernait. Une nouvelle cour, un jeune monar- » que , un premier ministre tout-puissant , » qui, dans un temps de galanterie et de li- » cence , s'annonçaient avec tant de rigueur, » ne laissaient plus apercevoir qu'une longue » et triste perspective. Leur effroi subjugua » leur conscience, ou du moins ils se soumi- » rent à des serments de forme. Ils se présen- » tent à nos églises : ils y demandent la béné- » diction nuptiale ; on la leur refuse. Ce n'est » pas que les opinions molinistes ne prévalus- » sent encore dans la plus nombreuse partie » du clergé ; mais le temps était passé où ceux » qui suivaient cette doctrine avaient subor- » donné tout au dessein d'abolir à la hâte les » signes extérieurs du calvinisme. D'autres con- » jonctures amènent d'autres opinions. Ces » mêmes ecclésiastiques qui , sous l'autre rè- » gne , avaient reçu avec tant d'empressement » et de zèle des abjurations simulées, sem-

» blent désormais se défier de toute conver- » sion. La doctrine des épreuves , puisée dans * les opinions les plus rigides sur Ja religion , » mais en même temps si favorable à l'autorité » de ses ministres , prévaut à cette époque » parmi ceux même qui l'avaient rejetée ; et si » Ton demande quelle fut la cause de ce chan- » gement inattendu, peut-elle être douteuse? » Cette doctrine n'avait pu obtenir tous les suf- » frages , quand les jansénistes l'avaient établie » avec toutes leurs modifications. Le parti ad- » verse s'était refusé à éprouver les nouveaux » convertis, quand il n'avait sur eux que le » pouvoir de catéchiser, d'instruire, d'exhor- » ter ; quand il n'avait que le droit d'éprouver » et non celui de contraindre. On ne devait pas » appréhender que les prêtres les plus attachés » à l'exercice de tous leurs droits, abusassent » de celui-là , quand le catéchumène conservait » de son côté la liberté de se soustraire à une » rigueur qu'il aurait trouvée excessive. Mais , » depuis l'association des deux systèmes; de- » puis qu'il fut permis et même ordonné aux » prêtres de faire subir un rigoureux examen » et de longues épreuves avant d'accorder un » certificat de catholicité toujours nécessaire , « avant d'accorder la bénédiction nuptiale » qu'on ne pouvait plus obtenir que d'eux

» seuls ; depuis qu'ils furent autorisés à re- » fuser les sacrements aux mourants qui , sous » peine d'être livrés à la justice , étaient forcés » de les leur demander, ils ne tardèrent pas à » reconnaître le surcroît d'autorité dont cette » nouvelle jurisprudence les mettait à portée » de se saisir. Ils adoptèrent généralement , » dans un espace de peu d'années, cette doc- » trine qu'ils avaient auparavant rejetée , » quand elle était jointe à d'autres principes ; » et les mêmes ecclésiastiques qui s'étaient fait » un devoir de contraindre à recevoir les sa- » crements ceux qu'ils en croyaient indignes, » changèrent de maximes et de conduite. Cha- » que diocèse prit , au gré de son évêque , une » méthode différente. L'un fixa les épreuves à » quatre mois ; l'autre à six mois ; l'autre à une » année ; l'autre à plus encore. En vain le roi « a déclaré qu'il n'y a plus de protestants dans » son royaume : les deux partis qui s'étaient » auparavant divisés sur ce point, se réunissent » pour leur refuser également le nom de nou- » çeaux convertis. Ce fut alors que ceux-ci , re- » butés par des difficultés qui se renouvelaient » sans cesse , renoncèrent à une soumission » qu'on leur rendait trop pénible , à des dé- » guisements qui leur devenaient inutiles. » Ceux que pressait le désir du mariage , mais

» qu'on avait droit de retenir d'abord au » catéchisme jusqu'à vingt ans , et de ne » pas trouver à cet âge assez instruits, lassés* » d'être remis impitoyablement de délai en » délai, prirent enfin le parti de se marier se- » crètement, suivant les formes de leur an- » cienne croyance ; ils cessent alors de fré- » quenter nos églises; ils retournent, autant » qu'ils le peuvent, aux actes de leur religion. » L'exemple , une fois donné , ne tarda pas à » être suivi. Les pasteurs, redevenus néces- » saires , reprirent leur autorité , et une auto- » rite d'autant plus grande qu'ils se dévouaient » aux plus extrêmes périls, et que le peuple » qui se confiait à leurs soins , les révérait d'a- » vance comme martyrs.

» Une loi seule n'était pas encore enfreinte ; » et les enfants des calvinistes étaient baptisés » dans nos églises. Les parents, les plus scru- » puleux dans leur croyance, les confiaient, » pour cette cérémonie , aux mains de quelque » femme catholique qui les apportait au bap- » tême. Mais le zèle d'un grand nombre de nos » curés à flétrir sur les registres qui constatent » l'état des citoyens, les enfants issus de pareils » mariages, zèle autorisé par quelques évê- » ques, quoique toujours désavoué par le gou- » vernement, fit bientôt cesser, dans beau-

» coup d'endroits, cette dernière obéissance. » Dès lors le culte secret que la terreur avait » suspendu, se trouva entièrement rétabli par » la nécessité. La secte calviniste se rassembla » de nouveau en France sous l'autorité de ses » pasteurs, avec sa propre discipline, ses pro- » près registres ; et, depuis ce temps, il est né » dans le royaume trois ou quatre générations » nouvelles, qui forment aujourd'hui cette nom- » breuse tribu ; générations qui n'ont point été » inscrites sur les listes des nouveaux con- » vertis , qui professent la seule religion » qu'elles aient toujours professée, dans la- » quelle elles ont été élevées , dans laquelle » elles sont nées.

» Mais, à peine la sévérité du clergé eut-elle » ainsi repoussé les protestants hors de nos » églises , que la sévérité des magistrats alla les » chercher jusque dans le sein de leurs familles ; » les punir de cette contravention forcée; les » contraindre par les diffamations et les sup- » plices , à redemander , malgré les refus de » nos prêtres, les sacrements que ceux-ci con~ » tinuèrent cependant à leur refuser. C'était » un singulier renversement dans les opinions , » que tout le corps du clergé de France eût, )> de nos jours, adopté sur les épreuves la doc- » trine des jansénistes dont il a réprouvé la

» secte, et que tous les tribunaux du royaume » eussent adopté sur les contraintes, la doc- » trine des jésuites dont ils ont dissous la so- » ciété.

» J'ai déjà rapporté , en commençant ce » mémoire, comment et à quelle époque se » forma dans le royaume , contre les ordres » exprès du gouvernement, cette barbare ju- » risprudence qui, en flétrissant un grand » nombre de ces mariages, renversa toutes les » sages maximes qu'on avait suivies depuis » deux règnes , et fit tomber sur plusieurs » millions de citoyens, sur leur postérité, sur » des générations innombrables, cette même » condamnation de concubinage et de bâtar- » dise. J'ai dit que ce fut en 1 739 , pour la pre- » mière fois ; époque plus récente qu'on ne le » croyait communément, quoique déjà trop » ancienne. Il serait triste d'imaginer que » le plus grand nombre des magistrats se » fussent attachés à des lois qu'ils peuvent in- » terpréter si arbitrairement , à des lois qui , » par l'étendue même du mal qu'elles n'ont » pas pu prévenir, leur laissent le choix des » victimes, leur donnent le droit de poursuivre » à leur gré ou de laisser en paix telle ou telle » autre famille , et leur attribuent ainsi un » pouvoir véritablement souverain, un pou-

» voir affranchi des lois elles-mêmes. Il serait » triste d'imaginer qu'ils se fussent attachés à » des lois embarrassantes pour l'administra- » tion, et sur lesquelles il y a souvent à négo- » cier avec eux , soit qu'on veuille en suspendre » l'exécution , comme on le fait aujourd'hui , » soit qu'on veuille en faire exercer toutes les » rigueurs, comme on le fit alors. A cette » époque , en effet , le gouvernement ajouta » de nouvelles sévérités à celle des tribunaux. » Une vive persécution commença dans presque » tout le royaume : en Languedoc, en Dau- » phiné, en Guyenne, en Normandie ; les in- » tendants se joignirent aux parlements de ces » provinces dans lesquelles les protestants sont » en plus grand nombre que par-tout ailleurs; » les assemblées furent massacrées ; les écha- » fauds ensanglantés ; les galères se remplirent » de nouvelles victimes ; toutes les autorités se » réunirent dans le dessein de forcer une se- » conde fois les calvinistes à des actes de ca- » tholicité.

» Mais ces contraintes , encore plus rigou- » reuses que celles dont on avait usé à » l'époque de la révocation , et qui , du » moins, avaient eu un succès apparent et » presque universel, ont échoué de nos jours. » On a vainement multiplié les exemples de

HISTORIQUES. 33y

» rigueur, et nous en trouverons encore la cause » dans la contradiction que renferment les lois. » N'est-il pas évident que la terreur , ne pou- » vant arracher que de feintes abjurations, » n'était plus un moyen efficace , ne pouvait » plus rien opérer en faveur de la religion, » dès qu'on avait invite, excité même le clergé >> à ne plus admettre de conversions simulées. » Une foule de protestants s'était autrefois ré- » fugiée dans nos églises , quand , à la faveur » d'un mensonge , ils y trouvaient du moins » un asile. Mais, aussitôt qu'on les eût livrés » à cette espèce d'inquisition qui avait droit » de scruter jusque dans le for intérieur de » leurs consciences; aussitôt que leurs craintes » se trouvèrent balancées par d'autres craintes, » le clergé s' obstinant à déclarer protestants » ceux que les tribunaux s'efforçaient de lui » renvoyer sous le nom de catholiques , rien » ne fut plus capable de leur arracher ces » actes de catholicité, devenus inutiles, que » les magistrats eussent regardés comme suf- » fisants, et que les prêtres eussent rejetés » comme sacrilèges. Tout ce qu'on voulait ob- » tenir par cette violente et longue persécu- » tion était donc impossible à obtenir. Le gou- » vernement s'était opposé à lui-même des obs- » tacles qu'il ne pouvait vaincre.

Eclaire, hist. «2

» Pendant ce temps, ces infortunés, toujours » méconnus,toujours menacés par lestribunaux, » ne pouvant s'y présenter dans aucune cause où » ils eussent à procéder en qualité de maris , de » pères , d'enfants , de parents , où ils eussent à » produire des titres héréditaires, à prouver leur » noblesse , à réclamer des successions, en un » mot, dans toute question où il fut nécessaire » de prouver leur état , se sont vus réduits , » pour terminer leurs différends , à se choisir » des arbitres et des juges. Leurs pasteurs, » aujourd'hui seuls dépositaires et devenus » seuls interprètes de tous les actes qui cons- » tituent Tétât des particuliers, ont une au- » torité encore plus grande que celle dont » Louis XIV voulut les dépouiller. Ils réunis- » sent un double pouvoir ; et , si les rigueurs » du clergé ont d'abord forcé les calvinistes à » se rassembler de nouveau en secte religieuse, » régie par sa propre discipline , ces rigueurs » des tribunaux les ont forcés à former de » nouveau une association civile , régie par ses » propres lois. Elles ont détruit un des plus » heureux effets que devait produire la révoj) cation de l'édit de Nantes, celui de réunir » les protestants sous les lois communes aux » autres citoyens.

» C'est ainsi que plus d'un million d'hommes

HISTORIQUES. 33g

» sépares en France de la religion dominante, » et qui , à ce titre même , ont attiré toute » l'attention du gouvernement, ont cependant » été privés de tous les régimes que l'adminis- » tration leur avait successivement donnés; et » non-seulement on ne suit point à leur égard » un système ancien et sagement médité , mais » tout système est détruit. Il s'est formé au » hasard, dans cette confusion , une espèce de » jurisprudence qui les méconnaît sous le nom » de calvinistes dans tout ce qui est du droit » naturel , et qui les opprime comme tels dans » tout ce qui est du droit civil : jurisprudence » indigue de toute nation policée, contraire » aux intentions de ses propres législateurs, et » dont la durée serait contraire à la bienfai- » sauce du roi , à son équité , à l'honneur de » son règne.

» On avait toujours entrevu, mais d'une ma- » nière confuse et vague , quelque vice caché » dans cette monstrueuse législation ; et le » compte général que j'ai entrepris de rendre » à sa majesté, d'une affaire si étendue et si » importante , serait incomplet , si je ne disais » pas que , depuis l'instant où ces lois parurent, » c'est-à-dire pendant la durée presque entière » du dernier règne , on a constamment projeté » de remédier au mal dont on ne pouvait se

34o ÉCLAIRCISSEMENTS

» dissimuler les effets, et dont personne ne » découvrait la véritable cause. La nécessité » d'une nouvelle loi , nécessité avouée par » ceux qui avaient rendu la déclaration de » 17 24, et dans le temps même où ils rendi- » rent cette déclaration, devenait chaque jour » plus pressante. Une multitude de mémoires » sur ce sujet ont été successivement composés » par des hommes graves. Mais tous les mys- » tères, toutes les subtilités de ce changement » secret, fait dans les lois sous le règne de » Louis XIV, étaient demeurés inconnus. Au » lieu de s'attacher à démêler le vice et la con- » trariété de la législation subsistante , on s'at- » tachait à trouver l'enchaînement et le sys- » tème caché de ces différentes lois ; et, en » s'efforçant ainsi d'en découvrir le plan et » l'ensemble , soit qu'on voulût aggraver ou » adoucir le sort des protestants , avancer dans » la route qu'on croyait suivre, ou revenir sur » ses pas, on restait toujours égaré : on ne » savait ce qu'on devait rétracter ni ce qu'on » devait confirmer : on ne pouvait sortir de » cette profonde obscurité : on ne trouvait » aucun fil pour se conduire.

» Le chancelier d'Aguesseau est le seul qui » ait aperçu cette contrariété. Il faut , di- ;> s ait- il, que l Eglise se relâche de sa rigueur

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» par quelque tempérament, ou, si elle croit » ne le pas devoir , il faut qu elle cesse de de- » mander au roi d employer son autorité pour » réduire ses sujets à V impossible , en leur com- » mandant de remplir un devoir de religion que » / Eglise ne leur permet pas d 'accomplir. Mais » on voit avec la dernière surprise que , dans » le Mémoire même où il s'exprime ainsi, il » abandonne aussitôt cette lumière , et cher- » che , contre son gré et contre son caractère , » comment on pourrait consommer, par des » lois plus précises et plus rigoureuses , ce » qu'il gémissait d'avoir vu commencer avec » trop de rigueur.

» En effet, le gouvernement conserva pen- » dant toute la première moitié de ce règne, » l'espérance qu'on achèverait enfin par la » contrainte ce qu'on avait commencé par » l'autorité ; mais tous ces projets de nou- » velles déclarations,, souvent médités, tou- » jours suspendus par leurs propres difficul- » tés, achevèrent de s'évanouir pendant les » longues dissensions de la magistrature et du » clergé. Le mal s'accroissant de plus en plus , » on cessa enfin de se dissimuler que cette » grande entreprise de la conversion générale » du royaume ne pouvait plus être suivie par » les mêmes moyens ; que la contrainte avait

» échoué ; que ce nom illusoire de nouveaux » convertis, toujours employé pour désigner » les protestants, n'était plus qu'un mensonge » inutile , et ne servait pas même à entretenir » le prestige , que si l'on n'y apportait un » prompt remède, le royaume allait être inon- » dé de bâtards; que la confusion allait assail- » lir l'état , et se porter dans les héritages ; » que l'ordre politique était détruit , les prin- » cipes de la société renversés ; que les droits » de l'humanité les plus imprescriptibles étaient » violés ; que la religion n'en retirait aucun » avantage , et que le royaume était menacé de » nouvelles pertes, par le renouvellement des » émigrations déjà recommencées de toutes » parts. Les événements survenus pendant cet » intervalle permettant alors aux opinions » jansénistes de reparaître avec plus de li- » berté, il fut agité jusque dans le conseil du » roi, de rétablir cette espèce de tolérance » adaptée à leur système, et qui n'était qu'un » autre genre de sévérité religieuse. Mais le » torrent des affaires entraîna l'administration ; » et bientô t les dissensions qui s'élevèrent entre » le gouvernement et la magistrature 3 ne per- » mirent plus de s'occuper de loi sur la re- » ligion,

» Depuis ce temps, on a imaginé des pallia-

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>> tifs, par lesquels on est parvenu à suspendre » une partie des maux sans nombre qui doi- » vent nécessairement résulter d'une pareille » dissolution de la société. On a réduit les actes » baptistaires à une formalité insignifiante , et » les preuves légales du mariage à la seule no- » toriété de la possession d'état. Mais ces pal- » liatifs imaginés pour arrêter à la hâte le » progrès d'un mal qui ne souffrait point de » retard , et maintenant employés dans l'attente » des véritables remèdes, ont eux-mêmes de » grands dangers, et pourraient à la longue » produire des maux irrémédiables. 11 faut ren- » dre grâce à leurs sages inventeurs , et recon- » naître que , dans les conjonctures actuelles , » ce fut un bienfait public. Mais, si l'on conti- » nuait plus long-temps à en faire usage , ne » serait-ce pas ramener le royaume à ces siècles » d'ignorance et de barbarie qui ont précédé » nos plus belles ordonnances ? Ne serait-ce pas » risquer d'introduire un désordre général, » afin de rendre moins sensible un désordre » particulier?

» Je n'hésiterai donc point à présenter sous » les yeux du roi, le projet d'un nouvel édit » pris tout entier dans le premier plan de Louis » XIV, et composé presque dans sa totalité, » de deux arrêts du conseil d'état de ce prince,

» sur les baptêmes et sur les mariages , et d'une » déclaration pour établir la preuve des décès. » Tous trois ont pour époque le temps même » de la révocation , et furent rendus depuis le » 16 juin ib85, jusqu'au n décembre de cette » même année : l'édit révocatoire parut dans » cet intervalle.

» Ce projet a été rédigé par M. de Maie- » sherbes ; et chaque article est accompagné de » discussions qui en établissent les principes » e\ en développent les conséquences. Les » changements qu'il a faits à cet ancien plan, » ne tendent qu'à rendre plus efficaces les me- » sures prises dès ce temps-là, pour que les » protestants ne soient plus une nation étran- » gère au milieu de nous, une nation séparée , » et pour leur ôter jusqu'au moindre prétexte » d'avoir des fonds communs entre eux, jus- » qu'à la moindre occasion d'avoir des tribu- » naux différents des nôtres.

» La loi se restreint à l'unique objet de » donner aux non catholiques un état civil. » Quelques autres points sur lesquels il sera » nécessaire de statuer sont moins pressants : » on ne peut y statuer qu'en très-grande con- » naissance de cause lorsque l'état civil des » protestants sera fixé , et qu'on pourra mieux » les connaître. Il a donc cru devoir aujour-

» dhui ne rien proposer au delà de ce qui est » de la justice la plus rigoureuse et de la né- » cessité la plus évidente.

» Quant aux personnes qu'il plaira à sa ma- » jesté de faire consulter sur ce projet, il y a » une observation très-importante et que je » crois digne de lui être soumise. L'espèce de » tolérance tacite dont les religionnaires jouis- » sent aujourd'hui, et qui n'est appuyée sur » aucune loi , donne dans toutes les provinces » une sorte de pouvoir arbitraire aux com- » mandants, aux procureurs généraux et aux » intendants. Chaque protestant les regarde » comme les maîtres absolus de sa destinée ; et » parce qu'il a perdu la protection générale » des lois, il a besoin de la protection particu- » lière de quiconque exerce une partie de l'au- » torité. Tout ce qui a du crédit dans les pro- » vinces , perdra donc quelque chose de ce pou- » voir vraiment despotique et de l'extrême con- » sidération qui y est attachée, aussitôt que » l'état des protestants deviendra aussi assuré » que celui des catholiques. Je suis loin de » soupçonner qui que ce soit de se laisser » égarer par cet intérêt personnel, au point » de s'opposer à un bien général et à l'entière » sécurité d'un si grand nombre de sujets du » roi ; mais il serait bon néanmoins de ne pas

» oublier cette observation , quand on aura à » peser les suffrages de ceux qui voudraient » s'opposer à ce projet.

» L'avis que je propose ensuite est de ne » point admettre le clergé dans l'examen de » cette loi nouvelle , ou plutôt de cette loi re- » nouvelée. Il ne fut point appelé quand elle » fut promulguée pour la première fois , sous » Louis XIV. Le clergé n'a eu droit de se mêler » dans toute cette affaire , que du moment où » l'on a donné aux calvinistes le nom de nou- » veauœ convertis; lui-même leur a enfin rendu, » et avec raison , le nom de calvinistes ; et dès » lors elle lui est devenue étrangère. Il ne fut » appelé ni aux conférences pour l'édit de » Nantes , ni au conseil sur la révocation : il ne » s'est point mêlé de l'admission des juifs , » des luthériens , des anabaptistes : ce droit » appartient exclusivement à la puissance tem- » porelle. Les évêques furent consultés en » 1698 pour la première fois, parce qu'il s'a- » gissait alors de décider les règlements qu'on » ferait suivre aux nouveaux convertis , et » Louis XIV, qui avait demandé leurs senti- » ments , ne suivit point les conseils du plus » grand nombre. On les consulta encore en » 174° et en 1752, ou plutôt, par un change- >> ment remarquable, il fallut traiter et négo-

» cier avec eux, et ce fut en vain. Leurs pré- » décesseurs avaient offert, en 1698, d'ad- » mettre à tous les sacrements de l'Eglise des » hommes qui, de l'aveu général, n'en croyaient » pas les dogmes, si le roi voulait prêter le » secours de son autorité ; et, pendant le der- » nier règne, le roi leur proposa le concours » de son autorité , s'ils voulaient en revenir à » ce que leurs prédécesseurs avaient offert. » Non-seulement ces négociations furent inu- » tiles, elles furent dangereuses : on perdit de » vue tout ce qui était décidé : on remit en » question les droits du roi sur les mariages. » On agita encore beaucoup d'autres questions, » telles que les droits des évêques sur les sa- » crements, ceux des tribunaux sur les évê- » ques ; et , en compliquant ainsi cette affaire , » on en rendit la décision impossible. En un » mot, le roi avait livré les calvinistes à l'é- » glise , et le clergé lui-même les a rendus à » l'état : désormais cette affaire ne regarde » que la seule autorité du roi.

» La réponse serait aisée si quelqu'un m'ac- » cusait de proposer au roi une coupable in- » différence sur la religion. Ce n'est point re- ;» noncer à l'espérance de la réunion des cal- » vinistes français à l'Eglise : c'est prendre , » pour y parvenir , une marche plus assurée ;

» c'est revenir à la véritable route dont on » s'est trop écarté ; c'est abandonner des » moyens faux et dangereux pour faire usage » de ceux qui avaient auparavant réussi. Il est » prouvé , ce me semble , d'une manière à con- » vaincre la piété La plus craintive, le zèle le » plus intolérant, que les moyens dont on usa » pour la conversion des calvinistes , pendant » la première moitié du règne de Louis XIV , » ont produit plus de conversions que les ri- » gueurs, et que ce sont au contraire les ri- » gueurs qui ont fait échouer une entreprise si » heureusement commencée. Une crainte toute » différente serait plus légitime ; et peut-être » les protestants eux-mêmes , encore remplis » des défiances que les événements passés leur » ont inspirées , seront-ils portés à redouter » qu'en faisant enregistrer leurs mariages et » leurs baptêmes dans les tribunaux, le roi n'ait » pour objet de se procurer leur dénombre- » ment , par noms , par états et par âges ; » d'augmenter ensuite , à la faveur de ce dé- » nombrement, leurs impôts et leurs corvées ; » de faire exécuter plus aisément des lois sé- » vères ; de connaître d'une manière sûre tous » leurs ministres ; et ceux-ci seront d'autant » plus portés à entretenir toutes ces terreurs, » qu'eux seuls perdront à cette loi nouvelle,

» et qu'elle restreindra l'autorité dont la situa- » tion actuelle les fait jouir dans leur secte.

» Ce serait peut-être le sujet de quelques » sages écrits , dans lesquels sa majesté permet- » trait qu'on éclairât sur les motifs qui l'au- » raient déterminée , ses sujets des deux reli- » gions, afin de prévenir que des intérêts per- » sonnels , de vaines défiances, un zèle mal » entendu, ne troublent les desseins de sa jus- » tice et de sa bienfaisance; que des voix dif- » férentes ne s'élèvent pour dire d'un côté » qu'elle renverse l'ouvrage de Louis XIV, et » pour faire craindre, d'un autre côté, qu'elle a ne veuille aggraver l'oppression ou la faire » changer de nature. On verra au contraire' » qu'elle veut suivre, à l'égard de la religion » catholique , les pieuses intentions de ce . j> prince, et à l'égard des sectaires, ce que lui » avait inspiré la justice la plus exacte , et » qu'en imitant la conduite du plus grand de » ses prédécesseurs, elle sait encore n'imiter » que ce qu'il a eu de plus grand. »

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