‹ ŒuvresChapitre 22 sur 53 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Qu'une fausse interprétation de nos lois sur les mariages , ait causé l'infortune de la vingtième partie de nos concitoyens; que cette erreur sur nos lois les plus connues , les plus nécessaires à connaître, ait été universelle dans le royaume; qu'elle ait duré soixante années ; qu'elle se soit accréditée et si long-temps maintenue par le silence imposé dans tous les tribunaux , sur l'existence même d'une si nombreuse partie de notre nation ; cet événement ajoute encore à la singularité de tous ceux que j'ai été forcé de développer dans cet ouvrage.

Les lois qui forment aujourd'hui la jurisprudence française sur les mariages , furent promulguées en 1697 ; et la plupart des protestants ont daté, de cette époque , l'infortune sous laquelle ils ont gémi. Ce sont ces lois que les évêques ont réclamées quand ils ont provoqué la sévérité du gouvernement. Ce sont elles que les magistrats ont prétextées lorsqu'ils ont prononcé des condamnations si flétrissantes.

Eclaire, hi.st 2^>

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Depuis quelques années, d'habiles j urisconsultes se sont enfin aperçus de celte méprise générale. Ils se sont récriés sur l'injustice de flétrir un million de citoyens par une interprétation arbitraire de règlements qui n'ont rien prononcé de pareil : et cependant les raisons les plus convaincantes ont échappé à ces habiles jurisconsultes ; les unes parce qu'elles étaient cachées dans l'obscurité des archives; les autres, parce qu'elles tiennent à des événements que l'histoire n'a pas encore suffisamment éclaircis. Ces lois sur les mariages sont adaptées , ontils dit , à la constitution de la monarchie française ; elles subsistent en France depuis deux siècles ; et sur leurs sages dispositions reposent l'honneur des familles , l'autorité des pères , la juste liberté que le progrès de l'âge doit donner aux enfants, les droits, ou, pour mieux dire, les devoirs du clergé dans un acte où notre religion veut qu'il intervienne. Plus d'une fois , le désordre des mœurs les a fait tomber en désuétude, et a rendu leur renouvellement nécessaire. Chaque fois, elles ont été promulguées d'une manière générale, sans distinction de culte, sans exception en faveur des protestants; et jamais on n'avait prétendu que cette énonciation générale eût porté atteinte aux prérogatives dont ils jouissaient. La révocation de

redit de Nantes avait restreint leurs droits ; mais leur existence n'était pas moins légale. La jurisprudence obscure et mystérieuse qui subsistait sur leurs mariages , n'était pas moins réelle ; le renouvellement de ces mêmes lois en 1697, occasioné par le retour des mêmes désordres dans les mœurs des catholiques, laissa donc subsister la même exception. Voilà ce qu'ont prouvé les jurisconsultes; et ils auraient pu ajouter que les calvinistes n'avaient plus , il est vrai, de tribunaux particuliers ; mais que l'attribution donnée aux intendants, empêchait alors qu'ils ne fussent jugés par les lois générales.

Remarquons ensuite les singulières conjonctures où l'on se trouvait quand 'ces lois furent rendues. Cette grande affaire de la conversion des calvinistes, après avoir causé tant d'agitations dans les années précédentes, avait cédé à des soins d'un autre genre , et paraissait presque totalement assoupie. On ne se dissimulait plus que celte entreprise n'avait pas eu le succès rapide dont on s'était un moment flatté ; mais ce peu de succès était lui-même un motif d'observer, sur ce sujet , le silence le plus circonspect. Cette autorité absolue , confiée aux intendants des provinces, maintenait, dans le royaume , un ordre apparent au milieu de ce

désordre public et général , qui ne troublait point la tranquillité intérieure. Toute décision à cet égard demeurait suspendue , parce qu'on remettait sans inquiétude à un temps plus favorable le choix du parti qu'enfin il faudrait prendre.

On touchait au terme de cette longue guerre, où la France avait seule soutenu les efforts de l'Europe conjurée contre elle, et surtout les efforts opiniâtres des puissances protestantes. On traitait, au congrès de Riswick , de la paix générale ; Louis XIV désirait d'autant plus ardemment cette paix , que des hommes vertueux l'avaient éclairé sur la misère des peuples ; que la passion des conquêtes avait cédé dans son âme à des idées plus modérées, et que des ministres encore aujourd'hui renommés pour leur droiture et leur modération , Beauvilliers , Pontchartrain et Pompone, dirigeaient ses conseils. Il proposait à ses ennemis, quoiqu'il les eût constamment vaincus, de leur restituer tous les envahissements que Louvois lui avait fait faire sous le titre de Réunions ; et, par cette offre même , il semblait avouer l'injustice de ces récentes usurpations. Les plus belles instructions , peut-être, qu'un souverain ait jamais données à ses ambassadeurs, sont celles qu'il avait adressées aux négociateurs

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de ce traité. On y voit que désormais sa plus chère ambition était d'éteindre, d'anéantir tous les motifs, tous les prétextes de guerre , et de rendre plus difficiles pour ses voisins et pour lui - même tous les moyens d'attaque ou d'agression. 11 offrait d'évacuer des villes conquises dans les guerres précédentes , et dont la possession, assurée par des traités antérieurs, lui donnait des forteresses dans leurs états, ou du moins un accès toujours libre et facile. 11 n'avait plus d'autre objet que la sécurité de ses frontières; et il sollicitait ses ennemis de rendre les leurs inexpugnables , en acceptant de lui la restitution de tout ce qui contribuerait à leur donner la même sécurité. Avec ce désir ardent de la paix , avec cette impatience de la conclure , aurait-il risqué imprudemment, pendant la durée de ces importantes négociations, d'envenimer contre la France la haine des puissances protestantes ? Aurait-il risqué de renouveler contre nous en Angleterre et en Hollande les ressentiments d u fanatisme et la plus dangereuse fermentation populaire , pour la vaine satisfaction de laisser croire qu'il allait user contre les protestants français, d'une sévérité qui n'a eu lieu dans aucun temps de son règne ? Aurait-il menacé d'aggraver les persécutions à cette même époque , tandis que nous allons le voii:

aussitôt après la conclusion de la paix , établir en leur faveur une tolérance plus grande encore que celle dont ils avaient joui depuis la révocation.

Mais si nous discutons ces lois en elles-mêmes , nous reconnaîtrons avec surprise , dans la diversité de leurs dispositions , cette lutte secrète entre h>s jansénistes et les molinistes, qu'on n'y a pas encore aperçue , et qui bientôt éclata plus ouvertement et troubla toute la fin de ce règne.

Quelques détails sont ici nécessaires . et Ton verra qu ils ne sont pas étrangers au sujet que nous traitons. L'histoire n'offre point de plus beau spectacle que ce concert de plusieurs hommes vertueux , pour faire abandonner , après la mort de Louvois, toutes les premières maximes de ce règne , dissiper toutes les illusions que de fausses idées de la gloire avaient faites à un prince qui , depuis trente ans, n'avait rien imaginé de plus grand que d'être la terreur de l'Europe, et que l'adulation de sa • cour avait presque déifié. On travaillait depuis quelques années à fléchir son caractère , à calmer son ambition, à l'éclairer sur la misère des peuples, sur les dangers d'une autorité sans règles , sur l'injustice de ses conquêtes, à lui persuader que le premier devoir des rois est

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l'équité , et que leur véritable grandeur consiste dans la félicité publique.

C'est ici que madame de Maintenon paraît véritablement digne du rang où elle avait su monter. Le choix de ce nouveau conseil d'état fut son ouvrage, et lui donne des droits éternels à l'estime et à la reconnaissance de la nation. Je ne raconterai pas que , depuis le succès apparent des dragonnades, Louvo is, resté maître du gouvernement, conduisant seul toutes les grandes affaires, disposant seul de toutes les grâces, sous un roi qui ne voulait point de premier ministre , était parvenu à s'en arroger le pouvoir; que la hauteur de son caractère ne put dissimuler l'orgueil du rang qu'il avait envahi ; que ses nombreux ennemis se rallièrent sous l'autorité de la favorite ; que leurs intrigues furent tissues avec habileté ; que les calamités survenues à cette époque furent rejetées sur lui seul ; que dans le succès, on l'accusa de s'en approprier toute la gloire , et qu'ainsi les revers et les avantages irritèrent également le roi contre lui ; qu'aussitôt on retira de ses mains avec éclat l'autorité qu'il avait usurpée sur les autres départements ; que son humeur altière s'en indigna ; que ses emportements blessèrent la fierté de Louis XIV , et qu'enfin toutes ces conjonctures donnèrent à madame

de Maintenon, pour achever de le perdre, une force qui n'était point naturellement en elle. La publicité de cette disgrâce , assez long-temps suspendue sur la tête de Louvois , et dont la crainte accéléra sa mort, attira autour de celle dont elle parut l'ouvrage , cet empressement général qui , dans toutes les cours, suit de pareils événements. Elle créa les nouveaux ministres , seul avantage qui puisse décider et affermir l'autorité d'une favorite; ils s'adressèrent à elle comme à leur oracle. Les principes qu'ils suivaient dans le gouvernement , s'accordèrent avec les sentiments de modération , de justice et de piété qu'elle inspirait au roi ; il prit l'habitude de la consulter. Cette femme qui semblait si dépourvue d'ambition, se trouva pour quelques moments, maîtresse du royaume sans avoir paru le désirer, et peut-être sans que le roi s'en aperçût : ce fut la plus brillante époque de sa vie. Ce qu'elle affectait de réserve, de simplicité, de modestie, servait à persuader que les honneurs et le titre de reine qui manquaient seuls à sa fortune , ne lui manquaient que par sa volonté. Mais elle recevait avec complaisance le nom des reines les plus saintes : c'était Clotilde, c'était Esther; et, sous ces noms emblématiques, on semblait de toutes parts applaudir à son élévation, et confirmer,

pour ainsi dire , le choix du roi. Sa beauté même conservait un dernier éclat, et se soutenait contre les approches de la vieillesse : « J'ai » vu la plus belle chose qu'on puisse imaginer, » écrivait alors madame de Coulanges; c'est » un portrait de madame de Maintenon en » sainte Françoise Romaine. MignardVa. em- » bellie , mais c'est sans fadeur , sans incarnat , » sans blanc, sans l'air de la jeunesse ; et, sans » toutes ces perfections, il nous fait voir un » visage et une physionomie au-dessus de tout » ce qu'on peut dire; des yeux animés, une » grâce parfaite : point d'atours; et, avec tout » cela , aucun portrait ne tient devant ce- » lui-là. »

Le confesseur seul , le jésuite la Chaise , toujours indépendant d'elle , affectait de ne lui rendre aucun devoir; et soit que le caractère de madame de Maintenon , formé par une longue habitude des plus timides ménagements ne se prêtât pas à sa nouvelle position, et l'empêchât d'user hardiment de tout le crédit qui s'offrait à elle ; soit que la fierté imposante du roi retînt constamment dans la crainte tout ce qui l'environnait , et que son caractère fût bien moins aisé à fléchir qu'on ne l'avait espéré ; soit enfin que ce jésuite eût réellement plus d'esprit et de manège que ses adversaires,

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trop prompts à le mépriser, ne lui en avaient jusque-là reconnu ; toutes les fois qu'ils rencontraient quelque résistance à leurs desseins, c'était sur lui que tombait leur ressentiment. Ils imputaient au seul crédit capable de balancer le leur, tout ce qu'ils trouvaient d'opposition et d'obstacles à ce changement général qu'ils méditaient. L'église gallicane n'avait point alors d'autre chef que ce jésuite ; il avait succédé seul à tout le pouvoir qu'avait eu depuis plusieurs règnes le conseil de conscience. Il nommait à tous les bénéfices, à tous les emplois ecclésiastiques; il gouvernait les affaires de la religion , avec l'autorité souveraine et absolue que Louis XIV, en se flattant de l'exercer par lui-même, laissait à chacun de ses ministres dans le département qu'il leur confiait. Je ne chercherai point à faire connaître ce confesseur; on sait qu'en chaque jésuite le caractère personnel disparaissait toujours , pourrie laisser voir que le caractère général de cette société. On peut dire cependant que sa vieillesse déjà fort avancée , sans toucher encore à la caducité , avait tempéré en lui toute espèce de fanatisme ; que ses adversaires eux-mêmes furent contraints de le regretter ; et qu'ils apprirent, après sa mort et sous le joug terrible de son successeur, combien ils auraient du

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chérir sa modération, sa douceur, son bon esprit.

Les deux personnes qui, dans cette cour dévote, se disputaient la confiance du roi, offraient donc entre elles un singulier contraste. On reprochait au confesseur trop d'indulgence, et à la favorite trop de sévérité. L'un gouvernait l'Eglise ; mais , à ses yeux , un air de sainteté était toujours un masque d'hérésie ; il disait que « les dévots ne sont bons à rien ; » il voulait qu'un évéque fût homme du monde, homme d'état ; il s'attachait à élever aux places éminentes du clergé ceux que nous nommons en France les évêcjues politiques. L'autre, au contraire, dont le crédit influait sur l'administration de l'état , regardait les principes de piété comme les seules règles de conduite ; elle voulait que les vertus chrétiennes fussent en tout le premier mérite ; que ni la supériorité des talents ni l'éclat des services ne fussent comptés pour rien sans l'austérité de la dévotion. Ainsi, dans le gouvernement , on suivait les maximes de la piété, et , dans la religion , on suivait les maximes du monde.

De cent passages des Lettres de Maintenon qui confirment ces détails, nous ne citerons que celui-ci : « Ce serait lui qui devrait être le » protecteur de la piété , au lieu de faire dire

» que nous sommes mal ensemble , parce que » j'aime les gens de bien , et qu'il ne peut les » souffrir. »

La conversion du roi avait paru autrefois la seule occupation, la seule ambition de cette favorite; et, aujourd'hui, pour assurer le salut de ce prince, il fallait l'enlever à son confesseur. Elle disputait l'âme du roi à ce jésuite, comme autrefois elle l'avait disputée aux maîtresses; et, après avoir fait ses premiers pas, de concert avec lui , après avoir assuré son propre crédit par le crédit qu'elle lui avait donné , elle s'efforçait de le détruire et de le perdre. Elle y employait la même adresse qui avait préparé la disgrâce de Louvois. Telle avait donc été la fidélité de cette association , de cette espèce de ligue et de triumvirat que nous avons vu, dix ans auparavant, se former, pour la ruine du calvinisme , entre le ministre , le confesseur et la maîtresse.

Ce n'est pas que madame de Maintenon eût embrassé toutes les opinions jansénistes ; elle avait livré toute sa confiance à l'homme de l'esprit le plus séduisant, de la conversation la plus aimable , de l'éloquence la plus entraînante, et de la vertu la plus pure : Fénélon était son confident et son conseil. Leurs esprits étaient faits pour se plaire, quoique leurs âmes ne

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fussent pas de la même trempe. Il l'avait engagée dans les erreurs d'une dévotion mystérieuse , dans les illusions et les dangers du quiétisme : elle faisait quelques tentatives pour inspirer au roi le goût de cette dévotion : elle se plaignait « qu'il ne fût pas assez avancé dans la » piété pour goûter cette perfection; » et Fénélon, quel que fût son dessein, Fénélon luimême, dont les jésuites entreprirent la défense dans la persécution qu'il éprouva bientôt, se liguait alors avec leurs adversaires pour détacher le roi de ce confesseur.

Voyez cette lettre si hardie , qu'on peut douter y en la lisant , que Fénélon ait osé l'adresser au roi, mais qu'on a trouvée écrite et corrigée de sa main, et qui, en effet, contient tous les principes de religion, de morale et de politique qu'on s'efforçait d inspirer à ce prince ; cette lettre dont parle évidemment madame de Maintenon , quand elle mande , en i6cp , au cardinal de Noailles , en la lui confiant pour servir à le diriger : « Voici une lettre qu'on lui » a écrite , il y a deux ou trois ans ; il faudra » me la rendre ; elle est bien faite ; mais de » telles vérités ne peuvent le ramener. Elles » l'irritent ou le découragent ; il ne faut ni l'un » ni l'autre , mais le conduire doucement où » l'on veut le mener.

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» Votre confesseur n'est pas vicieux ( dit » Fénélon dans cet écrit ) ; mais il craint la » solide vertu, et il n'aime que les gens pro- » fanes et relâchés. 11 est jaloux de son autorité » que vous avez poussée au delà de toutes les » bornes. Jamais confesseurs des rois n'avaient » fait seuls les évêques, et décidé de toutes les >/ affaires de conscience. Yous êtes seul en » France , sire , à ignorer qu'il ne sait rien. » Les jésuites même le méprisent, et sont in- » dignes de le voir si facile à l'ambition de » sa famille. Vous avez fait d'un religieux un » ministre d'état. Il ne se connaît point en » hommes ; il est la dupe de tous ceux qui le » flattent ; il ne doute ni n'hésite sur aucune » question difficile. Un autre , plus droit et plus » éclairé, n'oserait décider seul; pour lui, il » ne craint que d'avoir à délibérer avec des » gens qui sachent les règles. 11 va toujours haï - » diment, sans craindre de vous égarer. Il pen- » chera toujours au relâchement, et à vous en- » tre tenir dans l'ignorance ; du moins il ne pen- » chera aux partis conformes aux règles, que » quand il craindra de vous scandaliser. »

Tous ceux qui environnaient madame de Maintenon, quelles que fussent leurs opinions particulières , étaient donc réunis par une inimitié commune, contre le seul crédit qui s'opposait à

leurs maximes ; et il est aisé de sentir combien, à la faveur de cette réunion, les vrais jansénistes trouvaient à la cour d'accès et d'appui. Comment ne pas gémir, en considérant, parmi les monuments de gloire qu'un si beau règne nous a laissés , combien il y en a eu de démentis par la publicité même des événements! On avait élevé des statues au roi , comme destructeur du calvinisme , et les calvinistes étaient nombreux dans le royaume. On avait frappé des médailles en son honneur pour la destruction du jansénisme , et les jansénistes remplissaient la capitale et la cour. Presque toutes les fa~ meuses pénitentes étaient sous leur direction. C'était eux seuls qu'on affectait de nommer les gens de bien. Leur austérité était plus en vogue que la dévotion mondaine de leurs antagonistes. Il y a dans la morale sévère un caractère de force qui imprime le respect, qui saisit l'imagination , et qui, par-là, obtient une sorte de faveur populaire qu'on n'accorde jamais à la morale indulgente et facile.

Un mot dont on a conservé le souvenir , fait assez, bien connaître ce qu'on pensait générale-

ment des deux partis qui divisaient l'Eglise. Le premier président du parlement de Paris , de Harlay , ayant prévenu par son entremise l'éclat d'un grand procès entre les jésuites et les

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oratoriens , et reconduisant , au milieu de son audience , les personnages les plus graves de ces deux ordres : « Mes Pères , dit-il aux je- » suites en prenant congé d'eux , c'est un » plaisir de vivre avec vous; » et se tournant vers les oratoriens, « et un bonheur, mes Pères, » de vivre avec vous. »

Les jansénistes, dans ce retour de crédit à la cour, pendant que leur nom même y demeurait proscrit, cherchèrent à se concilier la faveur unanime du clergé. J'indiquerai leur première tentative , parce qu'en développant un des ressorts les plus compliqués qui aient alors fait agir le gouvernement, et dont les secrètes impulsions, sans avoir été aperçues pendant la durée d'un siècle , ont produit des effets si fâcheux , et ne sont pas encore totalement détruites, il faut que les différents faits s'éclairent mutuellement et se servent l'un à l'autre d'explication et de preuves. Je rappellerai donc , en peu de mots, que les jésuites, dès leur naissance, avaient été accusés de détruire l'ancienne

discipline de l'Eglise et la soumission due aux évêques, et que les jansénistes, aussi dès leur naissance, s'étaient faits les défenseurs de l'ancienne hiérarchie. L'animosité réciproque s'était exercée sur ce sujet , avant que les grandes questions de la liberté et de la grâce lui eussent

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fourni un éternel aliment. Dès ce temps-là, on s'était accusé mutuellement d'hérésie ; l'autorité royale était intervenue ; une longue prison du chef des jansénites (Saint-Cyran détenu cinq ans au bois de Yincennes) avait assoupi cette première querelle ; mais, lorsqu'enfin, après une longue oppression, ils crurent disposer à leur tour de l'autorité souveraine, ils revinrent sur cet ancien différend; et, sans renouveler d'imprudentes disputes, sans tout ce bruit qu'on avait fait autrefois dans la première effervescence des animosités mutuelles , il parut tout-à-coup, au mois d'avril i6o,5 , un éditsur la juridiction ecclésiastique, où leurs principes sur la hiérarchie étaient érigés en lois , et tous les ordres religieux soumis à l'inspection des évêques. Mais on reconnut bientôt que le crédit de leurs adversaires n'était pas aussi baissé qu'on pouvait le croire ; et dès l'année suivante , il parut, non moins subitement , une déclaration interprétative de cet édit , dans laquelle on déguisait , autant qu'il était possible , par la décence des expressions, une rétractation solennelle , et l'on rendait aux réguliers leur indépendance des évêques.

Un événement tout semblable se renouvela à l'occasion des lois sur les mariages; elles sont contenues dans un édit qui parut d'abord >

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et dans une déclaration qui ne tarda pas à le suivre.

Les premières lois contenues dans Fédit, ont pour objet de prévenir les séductions, les rapts et les mésalliances. Elles établissent des règles précises et sévères, telles que la présence du propre curé , la publication des bans , la notoriété des témoins ; mais aucune des infractions dont elles prononcent la peine ne rend le mariage nul; c'était l'ancienne doctrine de l'église gallicane ; c'était aussi l'opinion des jansénistes, opinion qu'un de leurs patriarches, ce même Saint-Cyran, avait soutenue non seulement contre une assemblée des plus célèbres théologiens, mais contre la toute-puissance du cardinal de Richelieu , qui voulait faire casser le mariage de Gaston , frère de Louis XIII. Saint-Cyran s'opposa à la nullité de ce mariage, et se résigna à la disgrâce et à la persécution , plutôt que de conformer son avis à lavis général. Tel est aussi le système des lois contenues dans cet édit : elles punissent par l'exhérédation , les mineurs qui se marieront sans le consentement de leurs pères ou de leurs tuteurs ; par un procès criminel, les faux témoins ; par la saisie du temporel, les prêtres qui contreviendront aux règles qu'elles établissent ; elles ne déclarent nuls que les mariages contrac-

tés par un mourant , dans le dessein tardif de légitimer une union trop long-temps scandaleuse ; et cette nullité ne tombe même que sur les effets civils, et non sur le sacrement et le lien conjugal qui restent indissolubles.

Il est impossible d'y méconnaître les principes de cette dévotion rigide qui tendait à réformer les mœurs publiques. Le seul rapport qu'elles puissent avoir avec les calvinistes, était de leur enlever le dangereux moyen que leur avait offert jusque-là cette extrême facilité qu'ils avaient trouvée dans le plus grand nombre des prêtres catholiques. Elles sont donc l'ouvrage de ceux qui avaient toujours condamné cette facilité comme sacrilège ; mais leur sévérité religieuse devait naturellement conduire au rétablissement des formes publiques et légales pour le mariage des protestants; elle rendait ce rétablissement nécessaire, et nous les verrons bien tôt en effet le demander à Louis XIV, et s'attacher de plus en plus à empêcher les calvinistes et même les mauvais convertis de rentrer dans nos églises, où leur présence, suivant cette doctrine, était une perpétuelle profanation.

La déclaration qui parut trois mois après, contient une doctrine toute opposée, celle de la nullité des mariages , opinion nouvelle en

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France ; mais cette déclaration est tissue avec un extrême artifice, parce qu'on se bornait encore des deux côtés à des hostilités secrètes. Chacun des deux partis ne se croyait pas assez sûr de ses forces pour recommencer les disputes depuis long-temps suspendues : on se faisait, pour ainsi dire, une guerre souterraine. Cette déclaration ne paraît au premier coupd'œil qu'un développement de fédit qui l'avait précédé ; mais elle établit que les mariages contractés sans la présence du propre curé, sont autant de profanations : elle n'en prononce pas la dissolution générale ; mais elle prescrit à toutes les cours de justice d'admettre ce principe, toutes les fois qu'elles auront à juger des procès dans lesquels il s'agira de ces sortes de mariages, et de renvoyer devant les évêques ceux qui se prétendent ainsi mariés , afin de faire réhabiliter leurs mariages , et de subir la pénitence salutaire qui leur sera imposée. Il est donc évident, par l'expression même de cette loi, qu'elle ne peut envelopper ceux qui étaient encore reconnus pour calvinistes. Le seul rapport qu'elle pourrait avoir avec eux, serait de forcer à rentrer dans nos églises, dès qu'un tribunal l'aurait ainsi prononcé, tous ceux que des évêques et des curés jansénistes avaient refusé de marier , et qui avaient

eu recours à quelque prêtre plus complaisant. Elle les obligeait à retourner vers ces mêmes évêques dont ils avaient essuyé les refus, et à faire par eux réhabiliter leurs mariages. Elle contenait ainsi une espèce d'ironie et d'insulte à ces évêques scrupuleux, en les réduisant à rebénir les mariages mêmes qu'ils n'avaient pas permis. Mais enfin, quelles que fussent les intentions cachées de ceux qui dictèrent cette déclaration, nous avons prouvé d'avance que le système général du gouvernement lavait emporté sur leurs vues secrètes. Notre dessein n'est pas d'accumuler de nouvelles preuves ; nous n'avons discuté ces lois, que pour montrer combien cette dissension entre les jésuites et leurs adversaires , encore sourde et cachée , était déjà vive et opiniâtre. Aucune dispute ne s'engageait ; on conservait soigneusement tous les dehors de la paix dont on était convenu il y avait près de trente ans : mais, dans ce silence des querelles théologiques, on se disputait réellement l'autorité à la cour d'un roi dévot. L'animosité des deux partis n'était pas moins active que pendant l'acharnement et le bruit de leurs anciens démêlés ; l'un dominait déjà dans le conseil, et commençait à disposer des grands emplois ; l'autre avait entre ses mains la conscience du roi, et continuait à disposer des bénéfices : telles

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étaient leurs forces respectives, quand la paix de Riswick ayant rendu le roi aux affaires intérieures de son royaume, il voulut s'occuper de nouveau de la conversion générale.

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