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CHAPITRE IV

Dans cette grande délibération , il s'agissait de décider enfin toutes les questions qu'on avait laissées si long-temps indécises ; d'examiner à fond les ordres donnés publiquement, et secrètement révoqués; de faire cesser cette variété de conduite que suivait à son gré chaque inten^ dant dans sa généralité, chaque évêque dans son diocèse; d'établir des règles précises et uniformes : en un mot, il s'agissait de balancer les deux doctrines ; et, par une conséquence inévitable, c'était entre la persécution et la tolérance qu'on avait à se déterminer ; question déjà décidée alors dans une grande partie de l'Europe, décidée en Allemagne sous la protection de la France elle-même, et qui, par le peu de succès que la persécution avait eu en France, y était agitée, pour la seconde fois, depuis quatorze ans.

Les secrètes délibérations durèrent près d'une année. Il paraîtrait, au premier coup-d'œilque jamais dans un siècle, plus célèbre par la science

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du gouvernement, par le génie et les talents dans tous les genres , on n'a discuté , avec plus de soins et de maturité, une plus importante question. Mais, en effet, cette question importante , telle que la philosophie la discutée de nos jours, et dans laquelle il s'agit des droits naturels de l'homme et des limites de l'autorité souveraine, de la séparation qui peut exister entre le culte et le gouvernement, entre les opinions religieuses et les lois civiles; cette question où il s'agit de la vraie liberté de conscience et des droits inaliénables de la raison en matière même de foi, ne fut ni agitée, ni proposée par qui que ce fût. Une question bien plus difficile occupa , pendant une année entière, toute l'administration française. On chercha comment le culte dune religion pourrait être généralement établi dans un pays où Ton ne croit pas généralement à ses dogmes.

On commença par consulter les intendants des provinces ; quelques magistrats célèbres y joignirent leurs avis : et il arriva ce quon voit communément dans les affaires difficiles et près d'être désespérées. Chacun exposa le mal avec énergie, quelques-uns avec éloquence, peu furent capables de remonter aux véritables causes , et l'embarras fut général sur le choix des remèdes. Mais ce qui résulte évidemment

de leurs différents mémoires, malgré l'excès de leurs ménagements, pour éviter le ton du blâme, et ne point blesser la gloire du roi, c'est que les calvinistes étaient restés dans leur religion , qu'ils conservaient encore dans beaucoup de villes les formes du gouvernement et de la discipline en usage dans leur secte. Tous les avis , dans leur contrariété même , se réduisent à chercher les moyens de convertir de nouveau ceux qu'on nommait les nouveaux convertis. Les uns proposaient un changement de conduite , fondé sur quelque liberté de conscience, et qui, reprenant, pour ainsi dire , sous œuvre, tout ce qui avait été si malheureusement commencé , faisait de la conversion générale du royaume, une entreprise nouvelle, un ouvrage de plusieurs générations et de plusieurs règnes. Mais ils proposaient cet avis avec une extrême circonspection. Ils commençaient par louer les pieuses intentions du roi dans tout ce qu'il avait précédemment autorisé de son nom et de sa puissance : ils employaient ces tours adroits qui peuvent servir à ramener un esprit prévenu, et par lesquels on envisage d'abord avec lui les objets du même côté qu'il les voit , afin de l'amener insensiblement et par degrés à les voir du seul côté où on voudrait qu'il les envisageât. Ils prétendaient sur-tout que le retour

de la paix devait déterminer à un pareil changement. « Pendant la guerre , disaient les par- » tisans de cette opinion, ils ont supporté leurs » maux dans l'espérance que les traités de paix » y apporteraient quelque adoucissement. Cet » espoir seul les a retenus dans le royaume ; » mais l'événement ayant trompé leur attente , » l'émigration ne tardera pas à recommencer, » si le roi , par sa bonté , ne leur rend enfin » une patrie. »

Les autres ne doutaient pas, au contraire, qu'on ne réussît mieux par de plus grandes rigueurs, et par une inquisition assidue qui forçât tous ces incrédules à pratiquer les actes de notre croyance. C'était dans le retour même de la paix qu'ils en cherchaient de nouveaux motifs. « Le moment, disaient-ils, est favorable » pour vaincre leur opiniâtreté; les traités de » paix ayant trompé leur attente , ils sont dans » cet abattement où l'on est quand on a beau- » coup espéré et que cette illusion est tout- » à-coup détruite : l'appui qui les soutenait » leur ayant manqué, la plus légère impul- » sion suffira pour les entraîner. » Les partisans de cette opinion regrettaient que ces longues délibérations fissent perdre une si heureuse conjoncture. « C'était , disaient-ils , le » terme fatal que les calvinistes eux-mêmes

» avaient marqué pour leur conversion unani- » me. Mais ils sentent qu'on mollit à leur égard » et ils changent de dessein ; ils rengagent au » parti ceux qui s'en étaient détachés. Ce corps » qui était déjà comme ébranlé, se raffermit » et reprend une force nouvelle , de la con- » joncture même qui devait le diviser et le dé- » truire. »

Cette opinion avait sur-tout pour défenseur le célèbre Basville , le plus sévère des intendants ; et voici de quelles couleurs il peint luimême son administration dans le Languedoc.

« Toutes les fois qu'il y aura un homme » assez téméraire pour oser faire le prédicant, » les nouveaux convertis de ce pays , soit par » légèreté naturelle , soit par attachement à » leur ancienne religion, ne manqueront pas » de former des assemblées, ou à la campagne , » ou dans des maisons particulières; c'est ce » qu'il a fallu, depuis treize ans, empêcher » avec beaucoup de soin. J'ai fait prendre et » punir seize de ces prédicants ; je n7en con- » nais plus que deux qui sont fort cassés , que » j'espère faire arrêter s'ils paraissent. Le » moyen le plus efficace que j'ai pu trouver » pour empêcher ces assemblées est d'en ren- » dre les communautés responsables , de con- » damner en des amendes solidaires tous les

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» habitants , de leur envoyer des troupes en » pure perte , et de raser les maisons où elles » ont été tenues. Depuis que nous avons mis » en pratique cet expédient , les assemblées » ont été beaucoup moins fréquentes. » Basville , que la faveur de Louvois avait envoyé dans cette province plusieurs mois avant la révocation, y fut retenu pendant trente-quatre ans de suite , et sans pouvoir obtenir de la quitter un seul jour. On prétendait qu'une administration si vaste et si difficile avait besoin de sa présence; mais , sous ce prétexte , on voulait le tenir éloigné de la cour, parce que tous les ministres le regardèrent toujours comme un de leurs successeurs annoncé , que ses talents étaient grands, son caractère ferme, et que madame de Mainte non qui l'avait autrefois connu , en parlait souvent avec estime. C'est de lui que le maréchal de \ illars écrivait : « Il n'était pas » fait pour être intendant de finances et de » justice , mais général d'armée : il est toujours » prêt et jamais pressé. » Basville , dans cet éloignement , et du fond de cette province , n'avait pas suivi toutes les variations secrètes qu'il y avait eu à la cour. Il n'ignorait pas que la piété du roi avait seule commencé les conversions. Il le dit expressément ; mais il imaginait que cette piété avait donné occasion d'en-

treprendre une des plus grandes affaires d'état; et il supposait que le ministère , après avoir formé témérairement un grand dessein, avait toujours suivi un même plan. Il savait seulement qu'il avait à Versailles, dans son prédécesseur d'Aguesseau., un adversaire, un ennemi même qui s'y faisait écouter. 11 crut que la révolution sur laquelle on délibérait, était dirigée contre lui seul , qu'elle était proposée dans l'unique dessein de jeter du blâme sur sa conduite , de le discréditer dans l'opinion publique, de le perdre dans l'esprit du roi: aussi, pendant tout le cours de cette année , plus il apprend que la cour penche vers la modération , plus ses mémoires se succèdent avec rapidité , et redoublent de passion pour soutenir le système de l'intolérance. C'est sa défense personnelle qu'il écrit , et dans laquelle il emploie toutes les armes de l'éloquence. Il s'enflamme de haine contre les protestants; il parle de leurs anciennes révoltes, d'écraser un parti , de soumettre d'anciens rebelles. Ceux qui avaient fui, il les accuse d'avoir violé l'obéissance qu'ils doivent à leur souverain ; ceux qui ont abjuré , il les méprise , parce qu'ils ont préféré leurs biens à leur religion. Il s'emporte jusqu'à dire « que la qualité de persécuteurs » des hérétiques ne fit jamais déshonneur aux

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» princes chrétiens ; » et , s'adressant tour-àtour à tous les hommes en crédit, il écrit à Bossuet du style d'un Père de l'Eglise , et à Pontchartrain du style de Démosthène. Mais comparez avec attention tous les mémoires qu'il fit dans le cours de cette année, et ce qu'on peut savoir encore par d'autres voies de ses sentiments particuliers : vous croirez entrevoir sa véritable opinion. C'est qu'on a fait une grande faute en révoquant l'édit de Nantes; que cette faute a conduit le royaume à une crise dangereuse, et dont il faut sortir le plus tôt et le moins malheureusement qu'il sera possible ; que de revenir sur ses pas serait une faute nouvelle ; que la seule ressource est dans une administration sévère ; que le temps de délibérer est passé ; qu'il faut achever à la hâte , fermer son cœur à la pitié , sa raison à la justice , se faire une religion de circonstance , et sauver promptement l'état par des rigueurs devenues nécessaires. « 11 ne faut plus , disait-il , » regarder les huguenots, en France , comme » un peuple qui , jouissant paisiblement du » libre exercice de sa religion sur la foi d'un » traité avec son roi, lui rende le service et l'o- » béissance que les sujets doivent à leur souve- » rain. Il faut les regarder comme un peuple » irrité, qui a le cœur aigri , qui ne renferme

» son ressentiment que par faiblesse ; qui , se y> voyant privé, par autorité, de temples, de mi- » nistres , de sacrements, d'assemblées, sup- » porte avec regret cette violence , et qui, s'é- » tant persuadé qu'on lui a fait injustice de lui » avoir ravi, contre la foi des édits, ce que » les hommes ont naturellement de plus libre » et de plus cher , croit aussi qu'il a droit à son » tour, de manquer de fidélité et de patience. » On ne pourrait les apaiser qu'en les ren- » dant plus formidables, soit qu'on les remit » ouvertement dans leur liberté de conscience , » soit qu'on leur laissât professer en secret » leur religion. 11 s'agit , pour assurer le repos » de l'état, de changer leurs volontés, de se » régler sur ce qu'on a fait, de se suivre soi- » même , de les réduire à une entière soumis- » sion, en leur arrachant du cœur les préjugés » de leur naissance, et en les obligeant, par au- » torité, à se ranger à la religion du royaume. » Ce fut réellement contre la sévérité de Basville que parut dirigée l'opinion de Pontchartrain , ministre alors le plus accrédité. Personne ne connaissait mieux la dépopulation et la ruine des provinces ; il remplissait avec une grande réputation presque tous les emplois de Colbert, dans des temps plus difficiles, où le commerce était détruit, les finances épuisées,

où Féconomie la plus sévère ne suffisant plus aux besoins de l'état , il fallait employer des ressources destructives; il les trouvait dans l'intarissable fonds de la vanité française , dans des créations de charges nouvelles dont il était le premier à sentir le vice et le ridicule ; et Ton disait de lui que « la malignité de son sourire » était plus à craindre que la mauvaise humeur » de Colbert. » 11 avait long-temps présidé le parlement d'une de nos plus grandes provinces ; et, il conservait dans l'autorité même de sa place de secrétaire d'état , un inviolable attachement aux lois et aux formes de la justice. C'était lui qui, en arrivant au ministère, avait rendu aux héritiers calvinistes les héritages de leurs familles ; mais , au temps de cette grande délibération , son crédit à la cour souffrait quelque nuage. Les affaires du quiétisme avaient porté la division jusque dans le conseil d'état ; elles avaient troublé l'union des hommes sages qui le composaient ; elles avaient fait éclater les secrètes jalousies de faveur et d'autorité dont toute leur vertu ne les avait pas garantis ; et si Pontchartrain ne tarda pas à être élevé à la place de chancelier de France, on fut loin de regarder cette élévation comme une grâce, parce que, dans ces temps de soumission générale , les parlements donnant aux peu-

pies l'exemple de l'obéissance, cette grande place de chef de la magistrature ne passait que pour une retraite , sans travail , sans péril et sans gloire. Le mémoire qu'il lut au conseil commençait ainsi : « Quelques intendants en- » gagés sans doute par un bon motif, et peut- » être par le zèle indiscret de certains ecclé- » siastiques, traitent avec une extrême rigueur » ceux des nouveaux convertis dont ils soup- » çonnent la catholicité ; ils les chargent de » taxes d'offices, les accablent de logements de » gens de guerre, et emploient tout ce qu'ils » ont d autorité en main, pour les forcer à » pratiquer notre religion. »

» Les provinces où l'on en use ainsi , sont » pleines de tumulte et de troubles. Les nou- » veaux convertis effrayés, cessent de s'appli- » quer aux arts qui faisaient subsister avec eux » un grand nombre de familles. Ils ne sont plus » occupés que de vendre secrètement leurs » biens, et de quitter la France. Cependant, » après la guerre qui vient d'épuiser le royaume, » il est nécessaire d'y retenir ce qui reste d'hom- » mes et de biens. 11 ne faut plus envoyer aux » étrangers les arts et les artisans dont nous » avons besoin. Leur fuite n'est propre qu'à » donner une fausse idée de la clémence et de » la justice du roi ; à entretenir un levain de

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» sédition au dedans, et de haine au dehors ; à » faire revivre les dispositions à la guerre, ou, » pour le moins, à troubler le repos de la » paix. » 11 reproche ensuite au clergé de n'avoir agi dans cette affaire que par faux zèle et par passion. Il n'hésite point à demander la cessation de toutes les rigueurs , l'observation de l'édit révocatoire et de la tolérance promise par cet édit ; mais il n'ose prononcer le nom de cette tolérance. « Ce qui retiendra, dit-il, » dans le royaume les sujets du roi, ce sera » l'espérance d'y pouvoir vivre sûrement et en » repos, en ne faisant rien extérieurement contre » l'ordre public, contre les édits et déclarations, » contre l'observation exacte du dernier article » de l'édit qui révoque celui de Nantes, et qui » doit être une loi inviolable. » Ainsi cet homme adroit, toujours maître de lui-même , assuré dans ses opinions et jamais emporté, rappelait à-la-fois et la sévérité et la tolérance réunies dans cette même loi. Il propose ensuite d'ôter aux intendants toute cette autorité arbitraire qu'on leur avait confiée, et de rétablir pour l'administration de la justice, les formes anciennes de la monarchie. Il touche même l'article important des mariages : il propose « de faire consulter sans éclat quelques évê- » ques d'une doctrine, d'une sagesse et d'une

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» pieté connues, et comme la police exté- » rieure doit y entrer pour beaucoup, et que » le concours des deux puissances y est néces- » saire, d'y joindre quelques magistrats des » plus instruits , » et l'on ne peut douter qu'il n'eût en vue, dans cette double proposition , l'archevêque de Paris, Noailles, et le conseiller d'état d'Aguesseau. Tel est le précis du mémoire qu il lu tau conseil , remarquable parce mélange de sincérité et d'adresse ; son avis y est exposé avec fermeté, et, cependant, avec réserve. On voit un homme qui ne veut point se compromettre, qui ne porte dans une affaire de religion aucune espèce d'enthousiasme , qui dit son sentiment comme un homme accoutumé à céder à d'autres avis, et qui veut faire résoudre les plus importantes difficultés de cette affaire par ceux dont il médite de faire valoir les opinions. On reconnaît enfin, dans sa conduite , un ministre intègre, un esprit éclairé, mais tous les ménagements que lui inspirait cet état même de ministre, et le désir de conserver sa faveur, alors incertaine et ébranlée. L'archevêque de Paris, Noailles, n'eut point ces timides ménagements ; ce temps était celui de ses progrès à l'intime confiance du roi; et quoique ce fameux chef des jansénistes, déjà suspect de les favoriser, quand il parut à la

cour, eût perpétuellement à redouter d'en être convaincu, cette crainte ne put attiédir son zèle. Sa nomination à cet archevêché était le plus beau triomphe que madame de Maintenon eût obtenu sur le confesseur : «Les jésuites, écri- » vait-elle en 1696, et dans la première joie de » cette victoire, ne lui pardonneront pas de » s'être élevé au siège de Paris sans leur par- » ticipation. S'ils se fâchent, on priera le roi » de le faire cardinal. 11 fallait à la première » église du royaume , un prélat de mœurs sans » tache, d'un caractère modéré, doux et sim-

» pie, d'une piété éclairée et solide Le roi

» a consulté des gens de bien, et s'il eût connu » en France un plus honnête homme , il l'au- » rait donné à sa capitale. »

Ce fut au nom même de la religion que Noailles demanda le rétablissement de la tolérance ; et , dans un mémoire au roi , où il rappelle les exemples des premiers siècles de l'Eglise. « Je ne parle pas, dit-il, du règne de » Constantin, où l'on pouvait redouter le nom- » bre des païens ; mais un siècle après, et lors- » que saint Augustin témoigne que les païens » étaient réduits à un petit nombre , nous ne » voyons point qu'on employât aucune voie » d'autorité pour les convertir. 11 est vrai qu'on » ferma leurs temples, qu'on abattit leurs idoles,

» et qu'on défendit tout exercice public de leur » fausse religion ; mais on ne les força point à » se faire instruire. Les églises leur furent ou- » vertes ; mais , s'ils y vinrent , ce fut librement ; » on ne leur ôta point leurs enfants pour les » instruire et les baptiser malgré eux. On leur » laissa contracter des mariages qui n'étaient » que des contrats civils , et dont toutefois les » enfants étaient légitimes. Ils pouvaient faire » divorce, se remarier, en un mot faire tout » ce que les lois civiles permettaient, quoique » contraire à la religion. » Il prouve qu'on traita les hérétiques de la même manière, à l'exception des seuls manichéens , « à cause » des abominations qu'ils commettaient dans » leurs mystères, et dont ils furent plusieurs » fois convaincus. Telle a été, ajoute-t-il, » la conduite du grand Théodose , de ses en- » fants, de Théodose le jeune, de Marcien , » de Léon , de Justin , de Justinien , qui sui- » vaient les conseils de saint Ambroise , de saint » Jean Chrysostôme , de saint Augustin, de » saint Léon et des autres papes. »

Malheureusement l'épouse de Louis XIV était alors tombée dans une espèce de disgrâce. La confiance qu'elle avait accordée à Fénélon avait été la cause des ressentiments du roi. Nous ne chercherons point à éclaircir cette affaire du

quiétisme , demeurée si obscure. Ce qui est certain , c'est que le roi en avait été vivement affecté, et que FeSéque de Chartres, confesseur de madame de Maintenon, crut devoir écrire à ce prince, « pour l'engager, dit- » il, à rendre sa confiance à cette excellente » compagne , pleine de l'esprit de Dieu et de » discernement , et dont la tendresse , la sen- » sibilité , la fidélité pour vous sont sans bor- » nés. Il a plu à Dieu que je connusse le fond » de son cœur : je serais bien sa caution , sire, » qu'on ne peut vous aimer plus tendrement ni » plus respectueusement qu'elle vous aime. Elle » ne vous trompera jamais , si elle n'est elle- » même trompée. » Mais le jésuite la Chaise abusait contre elle de cette disgrâce ; entre autres accusations , il lui imputait de redire tout à des gens qui, de leur côté, redisaient tout à d'autres ; et madame de Maintenon , habituée dès sa plus tendre jeunesse aux charmes des confidences , redisait aussitôt cette accusation même. « Il a plus de talent pour le mal que » pour le bien , écrivait -elle , et cela peut-il » être autrement , quand les intentions ne sont » pas droites; peut-être aussi est-ce faute de » lumières. » On voit dans ses lettres que , vers ce temps là , elle réussit enfin à beaucoup altérer l'estime du roi pour ce jésuite. Elle em~

ployait, avec infiniment d'adresse et de mystère, tous les moyens, tous les artifices que tolère la dévotion, pour faire passer la confiance du roi au cardinal de Noailles. Elle prend soin de le conduire , « de lui développer , dit- » elle , fhomme énigmatique dont Dieu Ta

» chargé Je vois , avec une grande joie ,

» qu'on s'accoutume à vous , et qu'on est per-

» suadé par vous J'ai dans l'esprit que

» si on ne l'avait pas éloigné de moi , nous au- » rions continué comme il commençait il y a » cinq ou six ans. Je ne méritais pas un tel » bonheur; et je serai bien contente s'il vous » est réservé. » Et enfin , dans une lettre suivante : « Ma réputation se répare. On me re- » garde comme la protectrice des malheureux » et des opprimés. »

Elle marchait donc alors avec une grande timidité dans un sentier glissant. Elle avançait avec précaution ; elle tentait avec dextérité d'amener le roi au sentiment du cardinal ; mais elle se pressa d'avertir celui-ci de prendre garde à cette odeur de jansénisme qu'il apportait avec lui , et dont on ne tarda pas , en effet, à répandre que son projet , en faveur des nouveaux convertis, était infecté; mais elle lui

disait , dans le même temps : « Le bon

» père m'a poussée à bout, et bientôt je serai

» aussi janséniste moi. » N'est-ce pas/ en effet, une chose étrange que la favorite d'un prince si religieux , celle même qui était parvenue à lui plaire par un adroit mélange de la dévotion et de la galanterie , ait eu successivement à se défendre contre l'accusation des trois hérésies que ce prince a si sévèrement proscrites , et qu'elle ait été obligée de sacrifier la religion de ses pères à sa première faveur , Fénélon et le quiétisme à son crédit, et enfin le cardinal de Noailles et le jansénisme à sa tranquillité.

Les progrès de Noailles sur l'esprit du roi étaient chaque jour plus marqués. Déjà ce prince suivait presque tous les préceptes de ces austères réformateurs; et, malgré les efforts de son confesseur pour le ramener à un genre de dévotion plus compatissant à nos faiblesses, il était devenu , à cette époque , un des dévots les plus scrupuleux et les plus rigides de son royaume. Cependant il avait peine à se déterminer sur la révolution que Noailles méditait ; il était ébranlé sans être convaincu. Noailles, soit avec la candeur de la vertu , et la persuasion que tous les hommes religieux auraient les mêmes sentiments que lui , soit avec l'adresse d'un chef de parti , et le dessein de perdre ses adversaires en montrant au roi tout le clergé réuni contre eux , proposa de consulter

tous les évêques. Le moment décisif semblait approcher ; car, si les plus célèbres évêques se réunissaient dans la même opinion , s'ils réprouvaient tout ce qu'on avait fait, ordonné et conseillé , quel remords le roi ne devait-il pas ressentir ! quelle devait être son indignation contre ceux qui , depuis vingt ans , l'avaient engagé dans une entreprise qu'on eût déclarée sacrilège , et digne de tous les anathèmes !

11 leur écrivit donc , au nom du roi , pour les consulter « sur la conduite qu'on doit tenir à » l égard de ceux qu on appelle réunis ; c'est l'expression dont il se sert : « Envoyez-moi un » mémoire , où vous marquerez en détail toutes » les choses que vous croirez utiles pour les con- » vertir, ou du moins pour les retenir dans leur » devoir; » et, en leur demandant une prompte réponse , il prend soin de leur insinuer que l'opinion janséniste a déjà pour elle « tous les » bons évêques qui sont à Paris et à la cour. » Il fut cruellement déçu dans ce qu'il avait présumé : presque tout le clergé de France fut pour le parti de la contrainte, et la continuation des sacrilèges. 11 résulte d'abord de leurs mémoires une observation générale , et la même qui déjà était résultée des mémoires envoyés par les intendants. On y voit par l'aveu unanime du

clergé , que toute cette entreprise estmanquée. lous conviennent « que la coutume et la pré- » vention retiennent encore l'hérésie dans les » cœurs et dans les volontés de ceux qui Font » abjurée; qu'ils font entre eux comme un » corps toujours réuni par leur ancienne » croyance , par la dépendance qu'ils ont les » uns des autres, par les promesses qu'ils se » sont faites de ne point s'abandonner , par le » souvenir et le récit fréquent de ce qu'ils ont » ouï dire de notre foi et de nos pratiques , » par les reproches qu'ils font à ceux qui osent » reconnaître la fausseté de leur religion , en » un mot, par cet esprit de cabale qui règne » encore dans leurs consistoires. » Mais il résulte aussi du plus grand nombre de ces réponses qu'après avoir persuadé à Louis XIV, en i685, que tout son royaume était converti ou près de l'être, cette erreur étant devenue manifeste, on lui dit enfin, pour la première fois , qu'il a entrepris d'extirper l'hérésie par la persécution , et qu'il doit poursuivre cet ouvrage par la persécution. La plupart s'obstinent à nommer convertis ceux qu'ils avaient peints des couleurs que nous venons de voir. Ils proposent de les astreindre à tous les devoirs de la catholicité, plus sévèrement que les catholiques eux-mêmes : « On avait employé la force

» à leur ôter leur religion , et maintenant qu'ils » n'en ont plus aucune , n'est-il pas deveuu » nécessaire de leur en donner une par force ? » ils ne dissimulaient pas que ce serait une perpétuelle profanation; mais le roi aurait devant Dieu le mérite d'avoir établi le vrai culte ; et le sacrilège tomberait uniquement sur ceux qui auraient si mal profité de cette grâce.

L'évêque d'Alais, François de Saulx, employa un étrange raisonnement pour soutenir cette doctrine. « Il est bien important de remarquer, » dit cet évêque, que le plus grand nombre des » personnes qui composent aujourd'hui les fa- » milles des nouveaux convertis, est catho- » lique de naissance, parce que la déclaration » du 17 juin iG83, porte que les enfants qui » auront été au-dessous de quatorze ans,lors- » que leurs pères se sont convertis , sont censés » catholiques par la seule conversion de leurs » pères ; de sorte que les enfants, présentement, » au moins jusqu'à vingt-sept, ans sont catho- » liques de naissance ; et comme les conver- » sions ont commencé des 1680, il y en aura » plusieurs, particulièrement en Poitou, qui » le seront même jusqu'à trente-deux ans; c'est » ce qui compose presque tontes les familles. » La doctrine de cet évêque était analogue à sa situation dans sa ville d'Alais où on avait, de-

puis la révocation, érigé un évêché et construit une citadelle.

On s'étonnera d'entendre l'évêque de Nîmes , Fléchier , si renommé par sa douceur, et qui ne montra jamais de principes intolérants, ne point les dissimuler dans sa réponse secrète. Voici son début : « Nous apprenons avec plaisir, par » la lettre que vous nous avez fait l'honneur » de nous écrire, que le roi est dans le dessein » de régler les affaires de la religion qui le » regardent , et d'ordonner aux nouveaux con- » vertis de son royaume de professer la foi et » de suivre les pratiques de l'église catholique. » Il s'en faut bien que Noailles eût ainsi parlé. Fléchier continue : « Nous en rendons grâces à » Dieu , et nous le prions , tous les jours , qu'il » inspire à sa majesté les moyens les plus effi- » caces pour ramener des esprits la plupart » disposés à exécuter ses ordres, et lassés de » vivre sans aucune religion. » Ce préambule annonce assez qu'il demande une contrainte salutaire «Je n'entends pas par ce mot, des moyens » durs et violents , mais des remèdes efficaces. » Je parle dune contrainte qui porte à la con- » version et non au désespoir, et qui soit plu- » tôt une correction qu'un châtiment; » mais si l'on analyse ce qu'il enveloppe sous des termes si modérés , on découvre qu'il s'agit de

logements de gens de guerre , de doublement d'impôts, de galères et de toutes les rigueurs employées par Basville, intendant de la province où Fléchier avait son diocèse.

« Je ne dis pas que les évêques et les eccle- » siastiques doivent se mêler de ces punitions, » quoique saint Grégoire et quelques conciles » semblent leur en avoir donné le pouvoir. » Notre ministère est un ministère de paix. » Nous sommes établis pour l'édification ; nous » devons nous souvenir que nous vivons dans le » temps de la nouvelle alliance , où il faut non- » seulement avoir la charité dans le cœur, mais » encore dans nos œuvres.... Il nous faut atti- » rer la confiance de nos peuples ; et, comme » nous sommes les médiateurs entre Dieu et » eux, il n'est pas hors de propos que nous » soyons quelquefois les entremetteurs entre » eux et le prince , en les plaignant par charité, » et en leur faisant obtenir grâce quand ils la » méritent. Nous sommes comme le centre de » l'unité dans nos diocèses , et c'est une de » nos fonctions de recevoir dans notre sein, » qui est le sein de l'Eglise , ce que la puissance » séculière y ramène. » Ainsi Fléchier veut charger le prince de toute la rigueur; il l'y excite ; il lui en fait un devoir. Il rappelle des conciles qui ont engagé des princes catholiques

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à ne point souffrir d'hérétiques dans leurs états. Et c'est là cette charité épiscopale, dont il se fit toujours honneur dans son diocèse , agissant de concert avec l'intendant qui était si sévère, et ne montrant lui-même qu'affabilité et modération.

Quelques-uns employèrent ces paraboles , tirées des livres saints , ces figures allégoriques, que les apologistes de l'intolérance cherchent à interpréter suivant leur propre sentiment , pour suppléer au défaut de textes précis, et d'autorités positives en faveur de la persécution, lesquels ne se trouvent point dans l'Évangile. Ils rappelèrent la parabole du père de famille, qui ordonne de faire entrer de force dans la salle du festin, ceux même qui ne sont pas revêtus de la robe nuptiale ; et les deux barques dont saint Pierre se servait pour pêcher, symboles de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle ; et la précaution du laboureur, lorsqu'un vent impétueux menace de dissiper dans l'air la paille avec le bon grain, renfermant aussitôt l'un et l'autre avec précipitation pour en faire la séparation à loisir ; et la conversion de saint Paul, frappé au milieu des éclairs et du tonnerre ; d'où ils inféraient qu'il fallait, à l'exemple de Dieu, employer la violence pour frapper les cœurs. Ils réfutèrent

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les exemples tirés de la conduite et de la charité des apôtres, en disant que « si les apôtres » n'ont point imploré les puissances séculières? » c'est qu'alors il n'en existait aucune qui pût » leur prêter son secours; mais que la persé- » cution s'était établie par l'autorité des papes » et des conciles, aussitôt que les papes et les » conciles avaient eu le crédit de persuader les » princes. » Ils citaient sur-tout le sixième concile de Tolède , qui appelle la contrainte , la science d un remède admirable.

Mais celui qui développa ce système plus ouvertement , sans parabole , sans figure , sans modération affectée, ce fut l'évéque de Chartres, directeur de madame de Maintenon , Godet Desmarets, qui avait déjà contribué à perdre Fénélon, et qu'on pourrait soupçonner de s'être livré contre le cardinal de Noailles à une aussi pieuse animosité. Les mémoires de ce temps-là disent qu'il était fort profond théologien, « et ce qui était plus surprenant , ajoutent » les mêmes mémoires, dans un homme qui » n'était jamais sorti de la profondeur des » écoles, c'est qu'il était pour la cour et pour » le monde , tel que les plus fins courtisans » auraient eu à profiter de ses leçons. Mais » c'était un talent enfoui , et dont jamais il » ne se servait sans de vrais besoins.

» Si Ton n'a pas fait difficulté, disait-il, de » recevoir l'abjuration d'un grand nombre de » calvinistes dont on pouvait craindre que la » conversion ne fût pas sincère , pourquoi se » fera-t-on aujourd'hui de la difficulté de les » contraindre par les mêmes voies , à recevoir » les sacrements ? On craint de se rendre » complice de leurs sacrilèges. Pourquoi ne » craignait-on pas de se rendre complice du » mensonge qu'ils faisaient au Saint « Esprit ? » On s'est élevé avec beaucoup de sagesse au- » dessus de cette crainte, parce qu'en leur » demandant des choses justes , on ne s'est pas » cru responsable de la manière impie dont » ils les faisaient. N'a-t-on pas les mêmes rai- » sons d'éloigner aujourd'hui tous les scrupules, » en les obligeant de fréquenter les sacre- » ments ? » Il discute ensuite toutes les occasions dans lesquelles il est licite de prendre part à un sacrilège ; et , après avoir cité l'exemple du prêtre donnant publiquement la communion à un homme dont il ne connaît les péchés que par des voies secrètes : « Alors, con- » tinue cet évêque , on ne craint point d'aller » contre le précepte de Jésus-Christ, qu'il zw^ » faut point donner le pain aux chiens , parce » qu'il y a de l'utilité, même de la nécessité » de conserver la réputation de ce simple

» particulier. Or, la nécessité et Futilité de la » religion, n'est-ce pas une raison supérieure » et plus générale ? »

La plupart de ces évêques affectèrent de s'autoriser contre le cardinal de Noailles, des sentiments de saint Augustin , et s'attachèrent à lui opposer l'oracle de sa secte. Ils allèrent jusqu'à craindre d'adresser leurs réponses à lui seul ; et sans les rendre publiques , ils prirent la précaution de les faire parvenir entre les mains de ceux qui devaient influer sur la décision. Un très-petit nombre adhérèrent à l'opinion du cardinal. Ils citaient le texte positif des livres saints, où Dieu n'adopte point un peuple qui ne l honore que des lèçres, les préceptes de tolérance si multipliés dans l'Evangile , les exemples de la conduite même de Jésus-Christ ; les paraboles et les allégories où il se compare à un pasteur que suivent ses brebis ; où il défend iï arracher l ivraie de peur de déraciner le bon blé; où il cite le père céleste qui envoie la pluie sur les justes et sur les injustes , et fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons. Ces évêques soutenaient que la religion est dans le cœur ; qu'elle se persuade et ne se commande pas. Ils voulaient astreindre le clergé à la résidence et aux règles les plus sévères de son état ; sanctifier les catholiques

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eux-mêmes , établir dans les mœurs générales du royaume une austérité capable d'édifier les calvinistes, et de les attirer à notre foi. Les uns et les autres faisaient également intervenir en faveur d'opinions si contradictoires , les maximes de la primitive église, les préceptes des saints pères , les exemples des anciens empereurs ; et, enfin, des deux parts , on joignit encore les raisons d'état aux interprétations si diverses des mêmes autorités.

Ni cette pluralité imposante , réunie contre le cardinal de Noailles , ni les sourdes accusations de jansénisme, qui, de toutes parts, se répandaient contre lui, ne purent attiédir son zèle. « Le roi aura de la peine à décider contre » votre opinion dans ce qui regarde les nou- » veaux convertis , lui écrivait alors madame » de Maintenon ; cependant la plus générale » est de les forcer d'assister à la messe. Pensez- » y bien encore ; on prétend que M. de Meaux » revient à cet avis. » Nous n'avons trouvé que ce mot sur l'opinion qu'avait eue alors le grand Bossuet; et ce mot prouve qu'il fut d'abord de l'avis- du cardinal, et ne donne qu'un léger doute sur sa persévérance dans ce sentiment. Afin d'aller au-devant des moindres incertitudes, n'oublions pas d'observer que l'éditeur des Lettres de madame de Maintenon suppose , on

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ne sait pourquoi , que toutes celles-ci ont été écrites Tannée suivante , plusieurs mois après l'événement de cette importante délibération Nous en avons en main tous les monuments authentiques, et il nous a été facile de rectifier ces dates infidèles. Elle écrit ensuite : <* Le roi » se trouve dans un grand embarras sur la dif- » férence des avis de MM. les évêques — Yous » ne suivez , je le sais , que les lumières de » votre conscience ; mais je dois vous avertir » de tout. Vous me pardonnerez de craindre » tout ce qui peut s'opposer à Ja confiance du » roi pour vous, si nécessaire à son salut. Il » m'a paru disposé à vous entretenir long-

» temps Votre avis est une condamnation

» de tout ce qu'on a fait jusqu'ici contre ces » pauvres gens. On n'aime pas à revenir de si » loin, et l'on a toujours cru qu'il leur fallait » une religion. »

Cet entretien du cardinal et du roi fut décisif. Rendons encore hommage au caractère de Louis XIV; un seul homme, dont il estimait la vertu, décida son opinion contre celle de presque tout le clergé de France.

Le 29 août 1698, le cardinal, en conséquence de l'ordre que le roi lui en donna , remit à M. de Pontchai train les mémoires sur cette affaire ; et il est dit dans une note écrite de la main de

Pontcharirain , sur ces mémoires, « que ce » fut pour en conférer avec le cardinal lui- » même, avec M. d'Aguesseau , et dresser un » projet d'édit. »

Les principes de cette loi ont été développés dans le rapport fait au roi par M. le baron de Breteuil; il s'est attaché particulièrement à éclaircir l'espèce de mystère dont on avait, à dessein, voilé la liberté entière qu'on y laissait aux calvinistes pour leurs mariages. 11 a montré quelles furent les intentions de ceux qui employèrent tant de subtilité pour remplir le double objet de conserver et de cacher cette tolérance. Nous croyons devoir ajouter ici quelques autres éclaircissements.

Pontchartrain avait été chargé par le roi d'en être le rédacteur; mais il est vraisemblable que cette commission lui parut dangereuse , et ce ministre , à qui sa droiture et ses bonnes intentions permettaient cependant une très-grande adresse, eut celle d'en laisser l'honneur et le péril à un homme bien moins exposé que lui aux orages de la cour. D'Aguesseau, chargé de ce travail , eut une autre espèce de ménagement, et satisfait de bien assurer à son parti les avantagés réels d'une si grande victoire , il eut pour second objet de cacher, pour ainsi dire, le triomphe , de couvrir le blâme qu'un change-

ment si absolu jetait sur la conduite qu'on avait tenue , de faire tomber les mauvaises lois sans les révoquer, sans blesser la gloire du roi, sans trop irriter des adversaires, toujours puissants, et désormais d'autant plus redoutables qu'ils étaient appuyés par la plus nombreuse partie du clergé. Ses opinions particulières étaient d'accord avec cette conduite. Il avait d'abord rejeté toute idée d'en revenir aux termes de Fédit révocatoire : il avait soutenu « que l'état » des choses ne comportait plus cette indul- » gence ; qu'on avait employé , il est vrai, des » moyens abhorrés de la religion , mais qu'il » fallait partir du point où l'on était arrivé ; » que , si les réformés et les nouveaux conver- » lis sentaient que l'autorité cessait de s'appe- » santir, ils s'imagineraient voir arriver les » temps de leur délivrance ; qu'aucun moyen » ne serait capable de vaincre leur opiniâtreté^ » et qu'il était nécessaire de déguiser à leurs » yeux ce relâchement des rigueurs. » On trouve dans un autre de ses écrits très-secrets, ce passage remarquable : « 11 ne faut sur cela » aucun mémoire, lettre , instruction ou autre » marque extérieure et écrite qui paraisse, et » qui puisse devenir publique; car, quelque » précaution qu'on prenne, ces sortes d'ordres » passant par diverses mains ne demeurent

» jamais secrets , et il est très-important qu'on » ne voie aucun changement ni relâchement » sur cette matière. » Il eut donc la subtilité dangereuse, et qui devint bientôt si funeste, de ne point révoquer formellement cette fameuse loi contre les relaps au lit de la mort, cette loi que tout le parti triomphant regardait comme un ordre de profanations et de saeriléges. Lesévèques mêmes du parti opposé avaient demandé qu'on en retranchât l'horrible spectacle des cadavres traînés sur la claie ; « mais , » dit d'Aguesseau dans ses observations , s'il » est bon d'ôter cette peine qui fait tant d'hor- » reur , il est bon de la laisser craindre. » Il affecte donc à dessein de rappeler quelques expressions de cette loi. Il enjoinl à tous ceux qui ont coutume d'entourer et de soigner les malades, d'avertir les curés, « afin, ajoute-t-il, » que nos sujets , réunis à l'Eglise , puissent en » recevoir les consolations spirituelles dont ils » auront besoin , et les secours des sacrements » lorsqu'ils les trouveront en état de les rece- » voir ; » et il fit secrètement écrire à toutes les cours de justice de ne plus exécuter la loi qui n'était point révoquée.

On serait tenté, au premier coup-d'œil, d'accuser les hommes vertueux qui conduisirent cette révolution ; d'avoir dérogé à leurs prin-

cipes, d'avoir cédé à une ambition de parti, et voulu presser les conversions un peu plus que leur, système ne devait le leur permettre, afin d'enlever à leurs adversaires cet avantage des conversions plus promptes, dont ceux ci avaient flatté la piété du roi. Mais il faut observer que jamais aucune idée de liberté civile n'avait occupé leur secte. Elle avait, au contraire, embrassé le système de la résignation absolue aux puissances temporelles, dans tout ce qui ne blesse pas la conscience. Persuadés que les conversions doivent être l'ouvrage de la grâce divine, ils croyaient ( nous l'avons déjà observé ) qu'on pouvait l'aider, non par des contraintes qui forçassent un homme à pratiquer , contre son gré, une religion qu'il n'a pas véritablement embrassée ; mais par des rigueurs mitigées, par des privations, telles que la nature peut en supporter ; par des craintes même qui engageassent ceux qui les éprouvaient à réfléchir et à faire volontairement ce qu'on désirait d'eux ; et comme ils avaient trouvé, à force de distinctions et de divisions, les moyens d'accorder, dans leur doctrine, la liberté meta physique de l'homme avec la grâce efficace, ils avaient aussi trouvé de semblables moyens pour accorder la liberté de conscience , avec un assez grand usage de la toute-puissance royale.

L'instruction que d'Aguesseaufit adresser aux intendants contient tous les mêmes artifices. On y pose en principe et comme un fait certain, que tous les sujets du roi sont convertis ; quoique, dans tous ses mémoires secrets, il avoue toujours « le grand nombre de caivi- » nistes qui restent encore en France ; » mais ce qui rend cette instruction plus remarquable, c'est qu'elle retire des mains des intendants l'autorité qui leur avait été, confiée depuis le commencement des conversions. Il ne jette cependant aucun soupçon de blâme sur les abus mêmes qu'il réforme. Voici ses expressions : « Dans les premières années après la révoca- » tion de l'édit de Nantes, le roi a chargé di- » rectement les intendants de tout ce qui re- » gardait la religion. 11 y avait dans la conjonc- » ture d'un si heureux changement, une infinité j> de choses qui dépendaient plus de la direc- » tion que de l'ordre judiciaire et de la justice » distributive ; et celles même qui semblaient » avoir quelque rapport à cette dernière fonc- » tion ne pouvaient être réglées que par une » autorité prompte , non sujette aux suites des » appellations. On n'a pas pu changer, pendant » la guerre , un ordre si nécessaire ; mais à pré- » sent que, par la paix, toutes les parties du » royaume doivent être remises dans leur état

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» naturel , l'intention du roi est que les inten- » dants laissent agir les officiers des justices » royales, et ceux des seigneurs particuliers, » dans les cas qui leur sont attribués, sur tout » ce qui peut être de l'exécution , tant de l'édit » qui révoqua celui de Nantes , que des décla- » rations intervenues depuis, ainsi que sur » toutes les autres matières de la justice ordi- » naire, sauf l'appel aux parlements. »

Ainsi fut abandonné le projet de profiter des fausses conversions pour convertir réellement les générations futures. Telle fut la loi que produisit cette révolution, loi plus sage dans son principe que dans ses dispositions, et dont madame de Maintenon écrivait au cardinal de Noailles : « Le projet de M. d'Aguesseau m'a » paru admirable ; mais il est plus aisé d'ar- » ranger tout cela sur le papier que d'exé- » eu ter. »

Ne nous plaignons donc point de trouver dans les historiens tant d'obscurité, tant de choses vagues sur cette matière. Ils n'ont pu entrevoir aucune issue dans ce labyrinthe ; ils en ignoraient toutes les routes qu'on avait rendues à dessein si ténébreuses.

Il y eut, en effet, deux époques très-différentes ; l'une, où les édits annonçaient un reste de tolérance, et où la sévérité de Louvois avait

porté la persécution à son comble, et l'autre où Ton ne rétracta en apparence aucun ordre rigoureux , et où la tolérance fut tacite.

Tristes effets de la persécution dans laquelle on avait engagé Louis XIV ! on croyait que la justice et la bonté, si conformes à son caractère, ne pouvaient plus être exercées qu'en secret ; et Ton en fit un des mystères de son gouvernement.

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