CHAPITRE VI
Le crédit des jésuites paraissait entièrement tombé. Madame de Maintenon, dès l'année 1 70 1 , écrivait au cardinal de Noailles : « Jamais les » jésuites n'ont été plus faibles ; le P. de la » Chaise n'ose parler. Us n'ont de pouvoir que » dans leur collège. Je vois la force que vous » auriez , si ce nuage de jansénisme pouvait » enfin se dissiper. On est averti que vous avez » des commerces directs et indirects à Rome , » avec des gens qui y ont été les plus acharnés » pour Jansénius et contre le roi. Croyez que » tout lui revient , et qu'il n'a aucun tort de » vous soupçonner. Ce n'est point sur les dis- » cours de votre P. de la Chaise ; le bon- » homme , encore un coup , n'a nul crédit. » Il faut en convenir, les jansénistes semblaient chercher leur malheur. Tout ce qui composait le gros de leur secte était bien loin d'imiter les timides ménagements de ceux qui avaient dirigé la révolution. De toutes parts on abusa contre les jésuites de cette défaveur passagère.
On les rechercha jusque sur leurs missions de la Chine ; et , dans la passion de les trouver hérétiques , on déclara la Chine idolâtre et ses mandarins athées. Ils eurent enfin recours à l'expédient qui leur avait déjà réussi ; et, dans l'acharnement implacable avec lequel les deux partis s'efforçaient, depuis un siècle, à jeter l'un sur F autre cette tache d'hérésie , ils furent, pour la seconde fois, plus heureux et plus adroits que leurs adversaires. A l'arrivée d'une nouvelle bulle de Rome , tout changea. Ceux-ci se trouvèrent tout-à-coup dans la fâcheuse alternative, ou de souscrire à l'anal hème d'un livre dont ils préconisaient la sainteté, ou de se montrer à front découvert sous ce nom de janséniste, toujours odieux à Louis XIV. Dès lors , le prétendu accord qu'on avait appelé la paix de l'Eglise, dont le roi s'était autrefois félicité , comme devant assurer la tranquillité de son règne , après avoir duré plus de quarante années , sans être rompu par tant d'hostilités secrètes , fut rompu ouvertement et sans espoir de retour. Noailles, devenu le soutien d'une hérésie , tomba dans une entière disgrâce ; et toutes ces craintes d'un nouveau schisme que Louis XIV avait eues dans sa jeunesse , ne cessèrent plus d'inquiéter et de troubler ses dernières années.
Le plus dangereux confesseur qui se soit emparé de la conscience d'aucun prince, le jésuite le Tellier } toujours désavoué par les plus sages de ses confrères, avoit remplacé le jésuite la Chaise, et conduisait cette grande intrigue. Tous les mémoires du temps disent que « le » conseil du roi était sans considération et sans » crédit, et que ce jésuite n'était pas moins la » terreur des ministres, qu'il l'était de toute » la France. » Il parvint à faire tomber et les
anathèmes de l'Eglise et la disgrâce du roi sur tous les ennemis de sa société.
Cet homme seul se hâta d'établir pour maxime, dans le gouvernement français, la fiction inique et dérisoire qu7//*y avait plus de protestants en France. Il tourmentait la conscience de son pénitent par le fantôme d'une hérésie naissante, et il eut encore l'art de lui faire voir l'ancienne et véritable secte comme entièrement éteinte. Il trouvait, dans cette autre illusion, un nouveau moyen de l'irriter de plus en plus contre les jansénistes, en lui persuadant qu'eux seuls en avaient long- temps ranimé les faibles et derniers restes.
Il est très-vrai que les progrès de la tolérance, qu'on avait voulu étendre sans les publier, étaient chaque jour plus étendus sans acquérir aucune publicité. Les calvinistes , en
grand nombre dans la ville de Paris , y jouissaient d'une extrême tranquillité. Ils la devaient sur-tout au célèbre d'Argenson qui, sans paraître initié ni dans ce mystère du gouvernement , ni dans l'intime confidence de Pontchartrain et de d Aguesseau, avait demandé la tolérance pour cette ville confiée à ses soins, et où le premier il avait établi l'ordre et la sécurité qui y régnent aujourd'hui. Le mémoire qu'il présenta sur ce sujet subsiste dans les archives. « L'in- » quisition qu'on établirait dans Paris contre » les protestants , dont la conversion est dou- » teuse , aurait, dit-il dans ce mémoire, de » très-grands inconvénients. Elle les forcerait » d'acheter des certificats ou à prix d'argent » ou par des sacrilèges. Elle éloignerait de » cette ville ceux qui sont nés sujets des princes » neutres, indisposerait de plus en plus les » protestants ennemis, brouillerait les familles, » exciterait les parents à se rendre dénoncia- » teurs les uns des autres, et causerait un mur- » mure peut-être général dans la capitale du » royaume, qui doit être considérée comme » une patrie commune. D'ailleurs cette inqui- » sition ne pourrait avoir lieu ni envers les » Genevois, ni à l'égard des autres étrangers » réputés règnicoles. Ils sont en grand nombre; » et cette différence entre eux et les sujets du
» roi produirait de très-méchants effets parmi » le peuple , qu'il ne serait pas prudent d'a- » larmer par une recherche inusitée. » Comment ne pas observer quelle singulière réunion de suffrages en faveur de la tolérance, quels noms respectés de la nation entière , quelles autorités imposantes nous avons eu occasion de citer dans de simples éclaircissements? Richelieu et Mazarin , ces deux ministres rois, Colbert, Fénélon , les deux d'Aguesseau , Yauban , Yillars, Pontchartrain , Noailles , enfin d'Argenson , un des hommes les plus remarquables par la force de son génie, par la fermeté de son caractère; cet homme qu'on n'accusera pas d'avoir voulu affaiblir l'autorité royale, lui qui créa, en plus grande partie , cette redoutable police que les étrangers admirent et qu'ils craindraient d'établir chez eux.
La tolérance ne s'était pas moins étendue dans les provinces. Quelques administrateurs attachés au système des contraintes, mais à qui la loi de 1698 ne permettait plus de forcer les calvinistes à de feintes abjurations, ayant imaginé d'employer les menaces pour leur faire signer une simple promesse de se faire instruire, en furent vivement réprimandés. Le maréchal d'Estrées s'était prêté, pour ce nouveau projet, aux demandes de quelques évêques;
il s'en applaudissait ; il en prévoyait, dit-il dans ses lettres, les plus heureuses suites; mais il avait été forcé, par un ordre du roi , à rétracter les ordres qu'il avait donnés sur ce sujet dans son gouvernement ; et nulle part on n'exigeait plus même cette promesse.
Enfin les écoles pour l'instruction des enfants, n'avaient pu êlre entretenues pendant les calamités de la guerre. Les impôts nécessaires à la défense du royaume, étaient devenus trop accablants pour qu'il fût possible de lever encore sur les villages celte nouvelle taxe des écoles. Elles étaient par-tout tombées. Les enfants des calvinistes n'avaient point eu d'autres instructions que celles qu'ils avaient reçues dans l'intérieur de leurs familles ; et, si l'on se rappelle que les pensions, accordées d'abord aux nouveaux convertis, n'avaient pu être payées pendant la guerre précédente, on verra que la ruine de l'état avait également préjudicié aux deux systèmes, à celui des conversions mercenaires , et à celui des conversions par l'instruction.
Et c'est dans une telle conjoncture, après dix-sept années de tolérance , quand toutes les nouvelles informations prises dans les provinces, après la paix d'Ltrecht, prouvaient de plus en plus que toute cette entreprise était
échouée ; quand les propositions sévères, auxquelles le gouvernement inclinait alors, étaient rejetées depuis deux ans par tous les hommes sages qu'il consultait ; quand les secrètes délibérations , pour faire une loi nouvelle, démontrent qu'on en reconnaissait l'extrême difficulté ; c'est dans une telle conjoncture qu'on forme le projet d'éteindre en un instant le calvinisme ; de l'éteindre en publiant qu'il est éteint ; en ressuscitant une seule loi, celle contre les relaps au lit de la mort. Nous avons vu, dès l'année 1686, Louis XIV reconnaître l'inutilité de cette loi , en avouer le danger, faire secrètement écrire à tous les administrateurs d'en rendre l'exécution plus rare ; nous l'avons vu , douze ans après, retenu par de vaines considérations qui l'empêchèrent de la rétracter, la faire totalement suspendre , et la rétracter en secret. Et, tout-à-coup, à l'instant où les jésuites, qui l'avaient autrefois dictée, se ressaisissent du crédit échappé de leurs mains, on fait revivre cette horrible loi ; et, sous le nom de relaps, elle va désormais menacer les calvinistes eux-mêmes.
Le rapport, mis sous les yeux du roi, n'en a rappelé que le simple titre , « qui ordonne que » ceux qui auront déclaré qu'ils veulent per- » sister et mourir dans la religion réformée
» soit qu'ils aient fait abjuration ou non seront » réputés relaps. » Elle dit ensuite: « Le séjour » que ceux qui ont été de la religion prétendue » réformée, ou qui sont nés de parents rehgion- » naires, ont fait dans notre royaume , depuis » que nous y avons aboli tout exercice de ladite » religion , est une preuve plus que suffisante » qu'ils ont embrassé la religion catholique , » apostolique et romaine ; sans quoi ils n'y au- » raient pas été soufferts ni tolérés. » Soufferts ni tolérés! Que sont-ils devenus? Ont-ils été chassés de France ? Où est l'édil de leur bannissement? On venait au contraire, par une ordonnance récente, (elle est du 18 septembre 1 7 1 3, ) de leur défendre, sous le nom même de prétendus réformés , la sortie du royaume. Ont-ils été mis à mort? Montrez-nous l'arrêt de leur supplice, et faites-nous oublier, s'il se peut , que , par une indulgence toute récente (l'arrêt du conseil est du premier mai 1 7 1 3), le roi venait de pardonner à des assemblées de religionnaires. Ne relevons pas la perfide équivoque qu'on a mise dans la bouche de ce prince , dont les édits précédents avaient défendu T exercice public ; à qui Ton avait fait dire ensuite qu'il avait défendu V exercice, et à qui l'on fait dire aujourd'hui qu'il a aboli tout exercice. Ne rappelons pas que nous avons vu
Louis XIV, inviter les protestants réfugiés dans les pays étrangers à revenir en France, sans pouvoir être troublés ni empêchés , sous prétexte de leur religion. Détournons nos yeux de l'atrocité avec laquelle on se jouait de la parole et de la conscience de Louis XIV mourant.
Dès lors , en France , le devoir de tous ceux qui avaient part à V administration, fut de méconnaître l'existence d'une tribu toujours nombreuse dans le royaume ; et , comme si leurs yeux eussent été fascinés par quelque prestige , comme s'ils eussent été frappés d'un soudain aveuglement , de soutenir que cette tribu entière avait disparu; et toutefois, en niant qu'il y eût des protestants parmi nous , d'inquiéter les mourants, comme tels ; de dépouiller , à ce titre , leurs héritiers ; de poursuivre , sous ce nom, leurs cadavres et leurs ombres. D'un côté on voyait offrir avec menace, et présenter de force , les sacrements aux calvinistes qui les rejetaient, et les refuser aux jansénistes, lesquels en adoraient la sainteté , et les sollicitaient avec instance. On voyait contraindre, comme sujets de l'Église , ceux qui s'avouaient rebelles à l'autorité de ses conciles , et s'obstinaient à en rejeter les décrets ; et repousser du sein de l'Eglise , comme hérétiques, ceux qui invoquaient l'autorité d'un nouveau concile, el
46o ECLAIRCISSEMENTS
qui en appelaient à ses jugements. Oseronsnous , dans une matière si sérieuse et si grave , rapporter une anecdote de ces temps-là, qui fait bien sentir toute la bizarrerie de ce contraste. On raconte qu'il se trouva dans le même hôtel deux malades, dont F un, janséniste ^demandait au curé les sacrements, ne pouvait les obtenir, et menaçait de s'adresser aux magistrats ; et Fautre, calviniste, refusait la communion, et repoussait le curé qui le menaçait des galères, s'il en relevait, ou de le faire traîner sur la claie , s'il mourait. Le maître de l'hôtel, alarmé de ces scènes fâcheuses , qui pouvaient avoir des suites plus fâcheuses encore , imagina de changer secrètement les deux malades de lit , et tout le trouble fut apaisé.