CHAPITRE VIL
Le plus spirituel, mais le plus inconséquent et le plus inconsidéré des anciens peuples , les Athéniens avaient érigé un tribunal, dont les magistrats , sous le nom de Thesmothètes , étaient particulièrement chargés de la révision des lois. Lorsque ces magistrats en découvraient de contradictoires, ils les faisaient afficher ensemble , pour dénoncer cette contradiction à toute la république ; les tribus s'assemblaient aussitôt , et décidaient , à la pluralité des suffrages, la loi qui serait conservée , et celle qui serait abrogée. Telle était la précaution qu'avait prise contre sa propre légèreté , le peuple qu'on a le plus souvent comparé aux Français. Mais , quelle opinion- les historiens nous en auraient-ils donnée , s'ils nous racontaient que son assemblée législative , après le plus mûr examen, eût réuni, dans un même édit, ces deux lois évidemment contradictoires ? Une révision générale de toutes les lois faites sur les conversions, eut lieu aprèsla mort de Louis XIY;
et , tout le temps qu'elle dura , on laissa aux protestants une tolérance assez étendue. Le régent était si loin de méconnaître leur existence, qu'il fit composer par un des plus célèbres pasteurs de Hollande, imprimer à Paris, et répandre dans tout le royaume , une instruction qui les exhortait à la patience dans les persécutions , à la soumission aux puissances de la terre pour toutes les choses purement temporelles, sans employer aucun autre moyen de se défendre que la résignation au martyre. On voit que le duc d'Orléans, en leur faisant prêcher cette doctrine , attendait, pour changer leur sort , un temps plus favorable que le commencement d'une régence : ce serait la première fois qu'on aurait fait exhorter à la patience ceux qu'on aurait eu intention de toujours persécuter. Le torrent des affaires d'une si vaste monarchie , les mouvements de sa régence plus désordonnée qu'orageuse , et les plaisirs auxquels il s'abandonnait, emportaient tous ses soins ; mais il avait élevé à la place de chancelier de France le procureur - général d'Aguesseau , dont les intentions étaient connues. D'Aguesseau rassembla toutes ces lois innombrables , rendues sous le dernier règne , et s'occupa de former une législation nouvelle sur cette matière. Une si haute dignité , au lieu
de favoriser ses sages intentions, l'exposa luimême à de fréquents orages ; et , pendant les deux exils successifs qui firent passer pour un temps l'autorité de sa place en d'autres mains , la collection qu'il avait rassemblée servit à un usage bien différent de celui qu'il avait médité.
Le rapport fait 'au roi par M. le baron de Breteuil, amis , dans le plus grand jour , toutes les contrariétés renfermées dans la déclaration de 1724, où ces lois, si opposées les unes aux autres, ont été si imprudemment compilées. Il a fait voir comment on y a réuni les deux systèmes contradictoires qui avaient prévalu tourà-tour , sans rien apercevoir de leur incompatibilité : il a prouvé que cette contradiction n'avait pas été même aperçue au milieu des désordres qui en ont été la suite inévitable.
Il est trop vrai que ni dans les représentations des magistrats, ni dans les observations des philosophes , ni dans les annales des historiens, ni même dans les conversations de ce peuple oisif, qui se plaît à exercer une censure maligne sur ceux qui le gouvernent, personne , jusqu'à ces derniers temps, n'avait discuté les fautes de cette inexécutable déclaration, démêlé la dangereuse confusion qu'elle renferme, prouvé que la sévérité des épreuves détruit la sévérité des contraintes , et que les malheureux
protestants, désolés, pour ainsi dire, entre l'aiguillon qui les pressait et le mors qui les arrêtait, tout- à- la- fois violemment entraînés et non moins violemment retenus, ne pouvaient que se rebuter, s'opiniâtrer, et gémir sous le joug de ces lois qui rendaient impossibles l'obéissance même qu'elles exigeaient. J'ose encore le demander : Les romans satiriques , où l'on emploie les plus folles exagérations dans le dessein de mieux représenter les erreurs humaines et les maux qu'elles causent à la société , se sont-ils rien permis d'aussi invraisemblable ? Si nous lisions notre propre histoire sous des noms étrangers , si l'on nous racontait que des règlements incompatibles ont formé , pendant un demi-siècle , la seule jurisprudence d'une grande nation sur le sort de plus d'un million d'hommes, ne refuserait-on pas d'ajouter foi à de tels récits comme à des fictions absurdes et cruelles; et pourraiton les écouter autrement qu'avec ce rire amer où l'indignation se mêle avec la pitié ? Les voilà cependant ces lois qui, de nos jours encore, ont trouvé des apologistes et des défenseurs! Tel est l'arrêt fatal qui a proscrit la vingtième partie de la nation française ! N'est-ce pas par de pareilles inadvertances que les nations les plus spirituelles , les plus policées , peuvent
retomber dans la barbarie ? et l'honneur du gouvernement n'aurait-il pas été flétri , si la source de ces maux une fois découverte, ils avaient eu un plus long cours?
Du moins ceux qui venaient tout récemment d'établir pour principe dans le gouvernement français, l'inconcevable fiction qu'il n'y avait plus de protestants en France , n'avaient pas eu le front d'en avouer l'existence ; mais lisez cette nouvelle loi, et vous verrez que leur existence y est tout-à-la-fois avouée et tout-à- la-fois méconnue. Etranges époques de cette monarchie, où, sans autre intervalle que les années d'une régence licencieuse , le trône fut successivement occupé par un roi dont la vieillesse touchait de près à la décrépitude , et par un roi dont la jeunesse tenait de près à l'enfance ; et où les deux hommes qui gouvernèrent le royaume, l'un par un crédit usurpé dans le confessionnal , l'autre par l'autorité passagère d'un ministère de deux années , sont tombés très-différemment , il est vrai , mais enfin sont tombés tous les deux dans une prompte disgrâce ! Par quelle inconcevable fatalité, dans un pays toujours accusé de mobilité et d'inconstance , s'est-on attaché si longtemps à regarder comme irrévocable ce qui fut statué à ces deux singulières époques ?
Lisez cette nouvelle loi , et vous verrez que,
Eclaire, hist 3o
pour la première fois, on' y parle de révoltes, de mouvements suscités par les étrangers , sans que jamais, pendant la durée entière du règne de Louis XIV , dans cette multitude innombrable d'édits , d'arrêts, de déclarations, on eût articulé le moindre reproche à cet égard. Cette entreprise de la conversion générale du royaume change donc enfin de caractère. On oublie que Louis XIV n'avait jamais paru dans ses lois s'écarter du seul principe de piété qui l'avait conduit, celui de convertir des sujets errants ; et , en publiant une loi si sévère , on cherche à rendre odieux ceux qu'elle allait opprimer.
Elle fut rédigée avec une telle inattention , une telle légèreté , que , deux mois après sa promulgation , il fallut excepter de sa rigueur toute une province , l'Alsace , à laquelle on n'avait pas pensé , et dont les privilèges , qui y maintiennent les luthériens dans les pratiques de leur croyance , sont fondés sur des traités avec des puissances étrangères; comme si la parole des rois n'était inviolable que sous la garantie des étrangers ; comme si de nouveaux citoyens avaient plus de droit sur la justice et la bonté du roi que ses anciens sujets : mais enfin cette loi à laquelle il semblait qu'on n'osât toucher, reçut, deux mois après sa promulgation, cette atteinte solennelle.
Toutefois il ne faut pas dissimuler que des personnes très-éclairées , et qui conviennent de tous les vices de cette fatale déclaration , au lieu d'accuser d'inadvertance celui qui Ta compilée , l'accusent , au contraire , d'avoir porté dans son ouvrage trop de subtilité , et une sorte d'astuce qui cachait un grand et dangereux dessein. Ils l'attribuent à un magistrat célèbre par sa longue expérience et sa rare habileté, mais connu en effet? par un esprit subtil et captieux ; sachant revêtir ses plus secrètes intentions, et ses démarches les plus insidieuses , de toutes les formes admises dans nos tribunaux ; ayant soin , quand il n'était pas forcé à prendre une résolution décisive , de prendre en toute affaire des demi-partis ; plus ambitieux d'arriver à ses fins que de faire montre de son esprit , et capable même , par une profonde finesse , et pour mieux se jouer de ceux avec qui il traitait, de se laisser voir à eux comme un homme simple et facile à tromper. Ils soutiennent que c'était un de nos plus savants jurisconsultes , un esprit très-conséquent, quoique, de leur aveu, son ouvrage paraisse rempli d'absurdes inconséquences ; et, à les en croire , il égara l'administration dans un labyrinthe dont il connaissait bien tous les détours , et dans lequel il s'était ménagé une
issue détournée et alors connue de lui seul. 11 se flattait , disent-ils , que les protestants, forcés par les plus grands intérêts d'aller se marier dans nos églises, consentiraient, sans rien croire de nos mystères , à remplir des formalités désormais indispensables , et qui seraient à leurs yeux des cérémonies assez vaines, et purement civiles ; il ne doutait pas qu'une nombreuse partie du clergé ne continuât à leur administrer les sacrements avec cette même facilité et ce même zèle qu'on avait eu sous le dernier règne ; il prévoyait aussi que des évêques plus scrupuleux continueraient à exiger des protestants une foi sincère et long temps éprouvée ; et il voulait que les magistrats prissent aussitôt parti contre ces évêques. Le but auquel il tendait n'était pas la conversion plus ou moins sincère des calvinistes : il cachait, sous ces inconséquences apparentes, le projet de soumettre le clergé aux tribunaux , de l'y soumettre dans le point le plus sacré de l'autorité ecclésiastique , dans l'administration des sacrements, espérant bien, par une extension du même principe , forcer les deux partis qui divisaient alors l'église de France , l'un à marier les protestants sans épreuves, Fautre à communier les jansénistes sans examen. Ainsi, en paraissant céder à beaucoup de considérations
particulières, en ne montrant d'autre intention que celle de ménager deux partis , dont l'un était encore très-puissant dans la magistrature, et dont l'autre continuait d'avoir un grand crédit à la cour , il dressait contre la puissance épiscopale une embûche secrète qu'il était difficile de découvrir et d'éviter; il préparait une espèce d'arsenal pour foudroyer quelque jour tout le corps du clergé, et le tenir dans une entière dépendance des tribunaux.
Mais, d'abord, puisqu'il a voulu prendre un masque d'ineptie et d'inconséquence , et qu'il est mort sans l'avoir publiquement déposé , nous n'avons jugé que le personnage dont il s'est revêtu , et non la personne qu'il avait cachée avec tant de soin sous ce funeste déguisement. Et, quand bien même cette vue l'aurait conduit, l'inadvertance en serait-elle moins grande dans tous ceux qui, étrangers à son secret, sans pénétrer une vue si déliée et si insidieuse, sans soupçonner qu'un système profond et dangereux était caché sous un amas de lois contradictoires, n'ont pas aperçu seulement ces contradictions.
Ne discutons pas si ce projet fut réel ; si les seules conjonctures de ce règne , qui placèrent bientôt après un cardinal à la tête de l'administration du royaume , firent échouer un pro-
jet directement contraire à l'autorité ecclésiastique ; enfin, si l'auteur, en laissant son secret par écrit, après trente années de désordres causés par son fatal ouvrage , n'a pas cherché une excuse tardive , et mis quelque amour-propre à faire trouver un dangereux artifice où il n'avait mis que de l'imprudence.
Ne cherchons même pas si une fausse subtilité , dont les mesures échouent par l'erreur de ses combinaisons, n'est pas plus inexcusable que la simple inadvertance , et si , en fait d'imprudences, celles qui sont réfléchies ne sont pas les plus blâmables. Supposons que ces apparentes méprises aient caché de si dangereuses , intentions , que penserons-nous alors d'un artifice avec lequel on rassemblait tous les matériaux de la pi us redoutable querelle ; d'unjartifice qui , en réussissant , eût mis le trouble dans le royaume , et qui, en échouant, a dû causer l'infortune d'un million d'hommes ? N'aurait-il pas suffi que de telles intentions pussent être supposées, pour déterminer aussitôt tout le corps du clergé à solliciter la suppression d'une loi qui, interprétée de cette manière, aurait pu amener, tôt ou tard, une si inquiétante jurisprudence ? Le gouvernement n'a-t-il pas dû se presser d'abolir une loi préparée comme une matière d'incendie? Enfin, sous cet autre
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point de vue , les intentions de ce législateur n'étaient pas moins éloignées des funestes effets que ses lois ont eus sur le sort des protestants. De combien de querelles et d'intérêts étrangers à leur sort faut-il donc qu'ils aient été les victimes ?
Nous avons vu dans le rapport mis sous les yeux du roi , comment elles avaient amené dans le royaume la calamité qui y a subsisté si longtemps. Quelques traits historiques achèveront le tableau que nous avions entrepris de tracer.
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