CHAPITRE VHI et dernier
Oublions , s'il se peut, que cette imprudente déclaration fut Tordre d'un exil éternel pour cette multitude de familles fugitives qui, dans toutes les parties du globe , conservant au fond de leur cœur l'amour du nom français, n'avaient pas encore adopté pour patrie les lieux qu'elles avaient choisis pour refuge. La plupart attendaient ce que la France, dans ce changement de règne , allait décider de leur sort. Cette loi seule en a décidé ; plus de six cents mille Français devinrent citoyens des lieux où ils avaient fui ; et de nouvelles émigrations causèrent au royaume de nouvelles pertes.
Mais la sanglante persécution qu'elle devait susciter contre ceux qui restèrent en France, ne s'éleva pas encore pendant la douce et tranquille administration du cardinal de Fleury ; soit que la marche lente des événements n'ait amené qu'à l'époque précise de sa mort une crise tôt ou tard inévitable , soit plutôt que la prudence de ce sage modérateur, et la grande étendue de
son autorité continssent tous les esprits. Cependant le système des épreuves qui avait excité de si vives contradictions, qui avait eu d'abord si peu de sectateurs, était successivement adopté dans tous les diocèses. La plupart des évéques n'espérant plus cette prompte conversion dont ils s'étaient flattés sous l'autre règne, ni même cette lente conversion des races futures, par l'hypocrisie de la génération présente , abandonnaient une doctrine qui n'avait produit que d'inutiles sacrilèges. On aimerait à se persuader que ce motif religieux fut la seule cause du changement général. Mais, comme un grand nombre d'évéques ne cessèrent de provoquer la sévérité du gouvernement, quelques-uns d'exhorter les juges à passer la rigueur des édits ; et que ceux-là, loin de diminuer la rigueur des épreuves, annoncèrent le dessein de les aggraver, dès que la cour et les tribunaux châtieraient sans pitié les réfractaires, il faut nécessairement reconnaître dans leur conduite une inconséquence et une contradiction toutes semblables à celles qui se trouvaient dans les lois elles-mêmes.
Aussitôt que les nouveaux convertis, ou plutôt ceux qu'on s'obstinait encore à désigner sous ce nom, eurent été repoussés de nos églises par la sévérité de ces épreuves, le pre-
raier embarras auquel le gouvernement eut à pourvoir, fut celui de leurs sépultures. On aurait pu , à cette occasion, se rappeler l'ancien mot d'un philosophe cynique : « Je trouverai » bien moi-même, après ma mort, les moyens » de me faire enterrer. » Mais à quelle puérile subtilité le gouvernement d'un grand empire fut-il forcé d'avoir recours pour soutenir, pendant quelques années encore , tout cet ouvrage de fiction et d'illusion. Ceux qu'on affectait de confondre , pendant leur vie , avec les catholiques français, on affecta de les confondre , après leur mort , avec les non catholiques étrangers. « A l'égard de la sépulture ecclésiastique, » est-il dit dans un mémoire composé en 1732, » les magistrats de police ne cessent de repré- » senter l'inconvénient de ces sépultures in- » connues, dont il ne se trouve aucune preuve » juridique. Rien n'est si commun à Paris ; et » plusieurs provinces sont dans le même cas... » L'établissement d'une forme juridique est » très-difficile, d'autant plus que ce serait » annoncer qu'il y a dans le royaume des re- » ligionnaires. Mais la nécessité d'assurer l'état » des familles est un objet important.... N'y » a-t-il pas à Paris des juifs , des mahométans , » des étrangers protestants qui y décèdent? » Ce serait le prétexte qu'on pourrait prendre
» pour établir une règle : on ajouterait et au- » ires ; on ordonnerait que tous étrangers qui » ne professent pas la religion catholique , et » qui décéderaient dans le royaume sans avoir » participé aux sacrements, et ne pourraient, » par ce motif, avoir la sépulture ecclésias-' » tique, et généralement tous ceux à qui elle » serait refusée, seraient inhumés en vertu » d'une permission donnée parle juge du lieu. » Cette proposition fut faite au chancelier d'Aguesseau par l'auteur même de la déclaration de 1724; et il est remarquable que, parmi beaucoup d'autres propositions qu'il faisait pour étayer tout son frêle édifice , celle-ci fut la seule agréée.
Mais la question sur les mariages, toujours hérissée, depuis un demi-siècle, des mêmes difficultés, se représentait sans cesse. Le mal s'étendait avec rapidité. De nouvelles générations naissaient dans le sein du calvinisme. On sentait de plus en plus la nécessité d'une décision précise. On s'en occupait toutes les fois qu'un événement public y ramenait l'attention du gouvernement ; et , bientôt arrêté par ces perpétuelles difficultés, et entraîné, d'un autre côté , par le torrent des affaires générales , on cessait de s'en occuper, pour y revenir encore à quelque occasion nouvelle. La plupart des évê-
ques appelaient les tribunaux au secours de la religion, ils demandaient que tous les mariages faits hors de l'église , dont le nombre croissait d'année en année , fussent juridiquement flétris. On leur répondait que les lois subsistantes *n'autorisaient point à prononcer de telles condamnations. Ils s'efforçaient d'enhardir la conscience des juges, ou d'obtenir enfin du législateur une loi plus positive. Mais toutes les délibérations pour convenir des principes qu'on suivrait dans cette loi, n'amenaient entre le gouvernement et le clergé que d'inutiles disputes. On convenait des deux parts d'offrir, à de certaines conditions , la réhabilitation générale des mariages, et la légitimation de tous les enfants ; mais on ne pouvait s'accorder sur ces conditions , les évêques ne voulant rien relâcher de la rigueur des épreuves , et le gouvernement craignant de s'engager dans de nouvelles sévérités. Dans ces conjonctures, le présidial de Nismes , contre les ordres exprès du roi , osa dissoudre six de ces mariages. Ce fut le premier symptôme de la calamité qui se préparait. Mais ces juges prirent soin de restreindre leur arrêt à des condamnations particulières , en éludant avec adresse tout ce qui pouvait toucher à la question commune à tous les protestants. Cette rigueur s'arrêta aussitôt, et ne
suspendit même pas, parmi ces montagnards , les progrès d'un désordre dont ces condamnations ne pouvaient être le remède. Ainsi se passa le ministère du cardinal de Fleury . Aucune loi ne fut rendue , ni pour adoucir ni pour aggraver le sort des protestants ; mais aucune persécution ne s'éleva. Cet heureux vieillard , parvenu aux derniers termes de l'ambition, et aux dernières limites de la vie humaine, avait vu tous les différents périodes de cette révolution. Il avait passé les plus belles années de sa jeunesse dans les différentes provinces attachées au protestantisme ; en Languedoc , dans la société intime de Fléchier et de Basville ; en Saintonge , où il avait fait avec Fénélon et dans la société des jeunes abbés de cour une mission célèbre ; en Provence, où il avait un peu résidé comme évêque. Il avait dû alternativement les premiers pas de sa fortune, qui en avaient été les plus difficiles, aux partisans les plus animés des deux systèmes différents. Ses principes auraient été pour l'intolérance ; mais son caractère était pour la douceur. Il ne changeait point le sort des protestants ; mais il évitait tout ce qui aurait troublé le calme de son administration ; et , comme il était lié avec les personnes les plus accréditées dans chacun des pays où cette sourde fermentation se faisait
sentir, et qu'il aimait naturellement à traiter et à négocier , il conciliait toutes les affaires par des négociations directes avec ces personnes ; il trouvait, par cette espèce de concert, les moyens d'éluder toutes les difficultés, de prévenir tout éclat dangereux , de suspendre toutes les décisions et de toujours temporiser.
Mais le cardinal deFleury mourut ; tout changea. Un des plus grands malheurs attachés aux gouvernements arbitraires, c'est que tous les principes précédemment suivis, se perdent d'un règne à l'autre ; et souvent, sous un même règne, on peut compter autant d'administrations différentes qu'on voit de favoris et de ministres se succéder et disparaître. Combien de fois, dans le cours de cette seule affaire du calvinisme, n'avons-nous pas vu se rompre à de semblables époques le fil des traditions précédentes. Et, pour rappeler en peu de mots les plus remarquables de ces soudains changements, ce fut ainsi qu'aussitôt après la mort de Mazarin, Louis XIV, en prenant en main les rênes de son royaume, consentit à laisser rendre contre les relaps cette loi dont Richelieu et Mazarin avaient constamment rejeté la proposition ; cette loi sollicitée sous le prétexte de maintenir une sage police entre les deux religions , mais qui devint le plus fatal instrument
de la ruine des calvinistes , et donna naissance au système de persécution qu'on a suivi pendant près de cent années. Ce fut ainsi encore qu'après la mort de Louis XIY , on oublia que jamais il n'avait été question sous son règne d'opprimer en eux une secte dangereuse pour la monarchie ; que ce prince n'avait jamais qualifié de révoltes ni de crimes les associations et les guerres qui avaient conservé le trône à sa maison ; qu'il n'avait point traité de sujets infidèles ceux qui avaient maintenu les droits auxquels il régnait ; qu'il s'était livré à ce zèle de conversions, quand lui-même eut abjuré les erreurs de sa conduite , et se fut, pour ainsi dire ? converti ; qu'alors il avait travaillé à donner des âmes à Dieu , pour réparer les scandales que la trop grande publicité de ses désordres avait causés dans son royaume ; que ce ne fut point une proscription qu'il ordonna, mais une réunion qu'il essaya ; en un mot , on oublia que , dans ses plus grandes sévérités , il n'avait eu d'autre intention que de convertir des sujets errants ; et, pour la première fois, on supposa que la révocation de l'édit de Nantes avait été un acte de politique, et avait tenu au dessein d'écraser une faction redoutée.
A la mort du cardinal de Fleury , toutes les maximes précédemment adoptées, sur le ma-
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riage des calvinistes, furent ainsi effacées de tous les souvenirs. Ce sage vieillard, qui avait suivi les divers mouvements de cette révolution, qui en connaissait tous les principes, qui en avouait toutes les fautes , savait qu'une de ces fautes les plus déplorables , c'était qu'en avançant toujours, en continuant d'accumuler règlement sur règlement , déclaration sur déclaration, on avait, à chaque loi nouvelle, laissé de côté cette question insoluble sur les mariages ; qu'on s'était toujours réservé de la décider quelque jour par des lois ultérieures ; que ces lois ultérieures et nécessaires n'avaient jamais été faites ; que , depuis tant d'années , on avait toujours évité de les faire , on avait différé de jour en jour à cause de leur difficulté ; et que cette décision demeurant encore suspendue, il était juste de continuer également à suspendre le jugement des tribunaux.
N'hésitons point à dire que la monarchie , à cette époque , ne fut plus gouvernée par une volonté seule, et que les autorités subordonnées commencèrent à perdre quelque chose de leur longue subordination. Dès lors le zèle des persécuteurs l'emporta dans toutes les provinces sur les maximes de modération et de justice qu'on avait su lui opposer. Osons le dire ; moins la cour affecta de dévotion, plus elle se fit un
point de politique de protéger le zèle des dévots ; et ce qui avait été commencé par un retour de Louis XIV vers les mœurs exemplaires et vers la piété , on voulut l'achever au moment où la cour parut abandonner les principes de cette piété même. Ce fut donc en 1744 * pour la première fois, et dans les années qui suivirent , que , sans avoir obtenu la loi nouvelle qu'on avait sollicitée , par la seule interprétation de ces lois qu'on avait regardées comme insuffisantes, les tribunaux cassèrent un grand nombre de ces mariages , flétrirent , sous le nom même de calvinistes , les maris , les épouses , leur postérité , et enveloppèrent des générations sans nombre dans une proscription que le législateur n'avait point eu intention de prononcer. On ne pouvait plus cependant , à cette époque , regarder les calvinistes français comme un reste de sectaires dispersés, désunis , découragés , inconnus les uns aux autres. La destinée voulut que précisément à cette époque même , les nouveaux convertis, repoussés de nos églises , et n'ayant pu obtenir de nos prêtres ni le baptême , ni le mariage , ni la sépulture , reprissent leur véritable nom. Tant d'efforts réunis contre eux , mais si imprudemment dirigés, n'avaient servi qu'à changer la forme de leur culte; et cette même année 1 744 ? ^s avaient
Eclaire, hi.st 3l
convoqué à Nîmes une de ces assemblées autrefois en usage sous le nom de synode national, afin d'y dresser tous les nouveaux règlements nécessaires à leur restauration. Ils y décidèrent, pour dissiper jusqu'aux moindres ombrages que le gouvernement aurait pu concevoir de leurs assemblées dans les campagnes , de défendre à tous ceux qui y viendraient, d'y jamais apporter aucune espèce d'armes. Un autre article des règlements qui furent établis s'exprime ainsi : « Quoique nos pasteurs et nos » troupeaux n'aient pas besoin d'exhortation. » pour s'affermir dans les sentiments de fidé- » lité et d'obéissance qui sont dus au souverain, » l'inclination de leur cœur s'accordant par- » faitement avec les préceptes qui leur près- » crivent ce devoir , cependant , parce qu'on » ne saurait trop l'inculquer , en se conformant » à l'exemple de l'apôtre qui écrit à son dis- » ciple Tite : Avertissez les fidèles d être soumis » aux princes et aux magistrats , et de leur » obéir , l'assemblée a ordonné que tous les » pasteurs feront, au moins une fois chaque » année , un sermon sur cette matière. »
Ces assemblées dans les campagnes toujours nommées les assemblées du désert, se tenaient en plein jour, dans toutes les provinces, le plus souvent dans le voisinage des grandes
villes, et, pour ainsi dire, sous les yeux des prêtres qui ne pouvaient plus en accuser la clandestinité, sous les yeux des magistrats qui pouvaient aisément savoir tout ce qui s'y passait. Les riches négociants , les bourgeois d'une fortune aisée , les gentilshommes considérés dans leurs provinces, qui d'abord s'étaient contentés de l exercice domestique , cessant de dissimuler leur croyance , venaient assidûment à ces assemblées, et y donnaient au peuple l'exemple de la ferveur. Des vieillards qui se ressouvenaient encore de l'édit de Nantes, accouraient de vingt, de trente lieues, et bravaient toutes les intempéries des saisons, pour rassasier leurs derniers regards d'un spectacle si consolant pour eux. « Dans ces assemblées, dit une rela- » tion écrite en i^S , on administre le bap- » terne , on bénit les mariages, on adresse au » peuple des discours sur les devoirs de la re- » ligion, on instruit la jeunesse, on fait des » collectes pour les pauvres. Sur le simple avis » de quelques personnes préposées à ce sujet , » il se rend au lieu marqué, quelquefois jus- » qu'à vingt mille personnes de tout sexe , de » tout âge, de toute condition. Cette affluence « oblige à les convoquer de jour, et dans des » lieux plus commodes, afin que tous ceux qui » les fréquentent puissent s'y rendre avec moins
» de peine, mais toujours avec circonspection,
» régularité, tranquillité. Une au Ire raison en-
» core a porté ceux qui dirigent ces assemblées
» à les tenir ainsi, de jour et publiquement ;
» c'est le dessein d'en faire connaître l'inno-
» cence , d'édifier les catholiques eux-mêmes ,
» de prévenir toutes les inquiétudes du gouver-
» nement. On n'y recommande rien tant que
» l'obéissance à Dieu , au roi , à tous les supé-
» rieurs. Elles ne sont précédées ni suivies
» d'aucun attroupement. Ceux qui les fréquen-
» tent se gardent bien d'offenser ceux que la
» simple curiosité y attire ; et si quelquefois
» on les a eux-mêmes offensés , ils l'ont souf-
» fert , et n'ont point rendu le mal pour le
» mal. Us n'y portent aucune sorte d'armes
» On y admet indifféremment les femmes, les
» vieillards, les enfants ; on y reçoit indistinc-
» tement ceux des catholiques qui veulent y
» assister ; on ne se cache ni des ecclésiastiques
» ni des gens du roi. »
Enfin, pour achever d'exposer sous les yeux des lecteurs l'état des calvinistes en France quand une nouvelle persécution s'y éleva contre eux, ajoutons qu'on avait, depuis quelques années, fait revivre en Languedoc l'ordonnance autrefois imaginée par M. de Basville, laquelle taxait à une amende générale tous les habitants
d'un district où il y aurait eu des assemblées. Mais ces amendes étaient dégénérées en une sorte d'impôt régulier, par lequel les religionnaires de cette province achetaient le droit de pratiquer leur culte. Tel était l'état des choses lorsqu'on vit recommencer dans toutes nos provinces le logement arbitraire des troupes, les enlèvements d'enfants, la confiscation des biens, les condamnations aux galères, le supplice des pasteurs, et prononcer pour la première fois, dans tous les tribunaux, les arrêts qui déclaraient le mariage des calvinistes un scandale public, leurs épouses infâmes, leurs enfants illégitimes. Les troupes furent envoyées dans les bois pour disperser, par le fer et le feu, ces multitudes de femmes, de vieillards, de gens sans armes. J'ai lu ces propres mots dans les instructions que donnait aux troupes le commandant d'une grande province, connu par son extrême indulgence : « Il sera bon que vous » ordonniez , dans les instructions particulières » aux officiers qui devront marcher , de tirer le » plus tard qu'ils pourront , sur ceux qui ne se » défendront pas. » Une relation, composée quelques années après , par les ordres d'un secrétaire d'état, porte ce qui suit : « Les prisons » de Grenoble, de Crest, de Montpellier, de » Valence , de Die , de Montelimart, de Nîmes,
» de Ferrières, de la tour de Lourdes, d'Auch, » de Saint-Hippolyte, d'Alais étaient pleines de » nouveaux convertis, dont le seul crime était » d'avoir assisté aux assemblées. La jurispru- » dence variait suivant les lieux : en Dauphiné » on usa d'une extrême sévérité ; en Langue- » doc , où le nombre des coupables était si » grand , qu'il aurait fallu envoyer aux galères » le quart de la province , on usa de quelque » indulgence ; cependant, dans la seule an- » née 1746, il y eut vingt-huit personnes de » cette province conduites à la chaîne des for- » çats, parmi lesquelles on vit deux gentils- » hommes, anciens officiers, un médecin, et » toute la famille du seigneur de Lasterne. » Dans les plus orageuses années de Louis XIV, j> on n'avait rien vu de plus désolant.... Par- » tout on employait contre les mêmes maux , » des remèdes différents : en Normandie , on « vendait, sans forme de procès, les biens de )> ceux qui n'avaient point fait baptiser leurs » enfants par le curé ; à Auch , on leur infli- » geait seulement une amende de 5oo liv. L'in- » tendant de Montpellier n'inquiétait point les » mariés au désert ; celui d'Auch les condam- » nait à une amende modique, mais le parle- » ment de Grenoble, celui de Bordeaux, et » l'intendant de Montauban les condamnaient
» aux galères. Rien n'étonna plus qu'un juge- » ment d'Auch, qui condamna aux galères per- » pétuelles quarante-cinq gentilshommes, pour » avoir assisté à des assemblées. »
Un grand nombre de familles allèrent chercher dans d'autres pays, non plus seulement la liberté de leur culte , mais leur sûreté personnelle, la sûreté de leurs unions, l'honneur de leurs épouses , la légitimité de leurs enfants. Ce fut le septième renouvellement de cette émigration désastreuse , qui a duré pendant près de cent années. Par quel inconcevable mélange de fanatisme et de mauvaise foi, les partisans de l'intolérance ont-ilsdonc osé, dans leurs livres, ne compter le nombre des fugitifs que dans le premier mois qui suivit la révocation? Il faut commencer ce triste calcul à cette première émigration, qui eut lieu en 1666, et que suspendit Colbert en faisant rendre aux calvinistes les droits dont on voulait dès lors les dépouiller, Si vous considérez qu'elle se renouvela en 1681, et fut alors suspendue parla disgrâce deMarillac; que la révocation et les dragonnades occasionèrent cette grande désertion , qui affaiblit nos armées et nos flottes, qui ruina notre commerce et nos finances ; que la loi imparfaite de 1698 , trompant l'attente des calvinistes, et conservant dans la tolérance même , l'apparence de
la persécution , détermina à la fuite ceux que l'espérance avait retenus ; qu'un événement semblable suivit l'horrible loi de 17 1 5, laquelle contraignit aux actes de notre foi, ceux même qui n'avaient pas abjuré, et l'absurde compilation de 1724, où l'on ordonna en même temps les contraintes sacrilèges et les superstitieuses épreuves, et enfin cette dernière persécution , dans laquelle les tribunaux, le gouvernement et le clergé se réunirent pour faire exécuter des lois inexécutables ; vous reconnaîtrez toutes les funestes époques de cette émigration qui a porté notre industrie, nos arts, nos sciences chez tant de peuples : elles ont produit pour l'Europe entière ce que produisirent autrefois pour la seule Italie les différentes invasions des Turcs dans la Grèce. En vain ceux des évêques qui s'attachaient encore à obtenir du gouvernement de plus grandes rigueurs, ne cessaient de répéter « que cette sortie des reli- » gionnaires n'était plus à craindre. Elle est fort » rare, disaient-ils dans leurs mémoires; ceux » qui possèdent quelques biens ne désertent » plus. » Mais l'intendant de Languedoc, M. de Saint-Priest , qu'une piété sans fanatisme portait à ne rien négliger pour seconder le gouvernement, et en même temps pour l'éclairer, répondait à ces évêques eh 1751: « Cinq
» personnes seulement au diocèse de Mont- » pellier ont emporte en argent comptant » 48°î000 livres. Si l'on faisait une recherche » exacte en chaque diocèse , on verrait avec » surprise ce que l'état perd d'argent et de » sujets. »
Et quel était l'unique prétexte de cette violente persécution ? Etait-ce une loi qui eût ordonné à tous les Français de quitter les erreurs du calvinisme ? Non : mais une loi fondée sur la supposition qu'il n'y avait plus de calvinistes en France. On opposait à l'évidence même ce que les jurisconsultes appellent la présomption légale. Le sang coulait ; les cachots regorgeaient de victimes ; une même chaîne attachait sur les galères, avec les plus vils scélérats , ces malheureux distingués du moins par le nom de forçats pour cause de religion ; une multitude de Français fuyaient leur patrie, et ce qui perpétuait jusque dans l'urbanité de nos mœurs ces déplorables restes de barbarie, c'était une vaine subtilité de jurisprudence.
Un cri de terreur et de pitié s'éleva dans tout le royaume : l'horreur qu'éprouva la nation à l'aspect des échafauds par -tout dres ses , par-tout ensanglantés ; la commisération qui saisit tous les cœurs au spectacle de cette
multitude d'épouses infortunées à qui d'inexorables juges enlevaient leurs enfanls, leurs époux , et jusqu'au nom d'épouses ; l'indignation qu'excitèrent d'avides collatéraux, enrichis des dépouilles de leurs familles trahies par leurs infâmes délations; une sorte d'effroi général en voyant où allait nous conduire celte jurisprudence atroce, et ce renouvellement d'une sévérité devenue étrangère à nos mœurs, suspendirent le cours de la persécution. Nous sommes capables d'un mouvement violent et impétueux, mais nos efforts languissent bientôt et s'affaiblissent d'eux-mêmes. On ne vit nulle part, ni dans les villes ni dans les campagnes, aucun attroupement fanatique ; le peuple ne se livra point à son ancienne frénésie ; les troupes elles-mêmes adoucirent l'inhumanité des ordres qu'elles exécutaient. Les officiers ralentissaient la marche de leurs détachements , pour donner aux religionnaires assemblés le temps de fuir ; ils avaient soin de se faire voir long-temps avant de pouvoir les atteindre. Ils prenaient des routes perdues , et par lesquelles ils cherchaient à égarer leurs soldats. Les commandants s'adressaient dans chaque pays aux religionnaires les plus considérés pour les conjurer de faire cesser les assemblées du désert, et leur promettaient de ne faire aucune espèce de re-
HISTORIQUES. 4g I
cherches dans l'intérieur des maisons. Quelques» uns de ceux qui furent chargés de ces ordres terribles liront cet ouvrage , et se rappelleront à cette lecture les actions que l'humanité leur inspira , la générosité dont ils donnèrent l'exemple ; ils éprouveront la douce satisfaction d'avoir devancé leurs contemporains, et pensé dès lors ce que pense aujourdhui toute la nation.
Dans ce même temps une fameuse querelle commença entre le gouvernement et le clergé sur l'immunité des biens ecclésiastiques ; et pour la première fois depuis un siècle révolu , l'autorité royale ouvertement compromise fut obligée de céder et de s'avouer vaincue. Un autre démêlé s'engagea entre la magistrature et le clergé sur le refus des derniers sacrements à un petit nombre de prêtres jansénistes, tandis que les magistrats laissaient le clergé, depuis trente ans , refuser à un peuple entier un sacrement nécessaire à la perpétuité même de la société. D'autres démêlés plus violents s'élevèrent entre la magistrature et le gouvernement, et troublèrent toute la fin de ce règne. Ce fut au commencement de ce nouveau période, que deux évêques, celui d'Agen (M. de Chabannes), et celui d'Alais (M. deMonclus), voyant se calmer les fureurs de la persécution contre les calvinistes, essayèrent de la ranimer
par des écrits adressés au gouvernement, et répandus dans le public ; mais une société de jeunes religionnaires que les affaires de leur commerce avaient amenés à Paris , et que le goût de la littérature y rassemblait quelquefois, s'indigna du zèle amer qui avait dicté ces écrits, et des outrages qu'on y faisait à leur croyance : ils y répondirent. Ils traitèrent toutes les questions relatives à leur secte depuis son origine, à leurs opinions, à leur conduite, à leurs mariages, aux principes de la tolérance. Le gouvernement favorisa la publication de leurs livres ; ils furent reçus avec acclamation ; on crut y reconnaître les sentiments et la plume d'un de nos plus savants magistrats. Cette méprise honorable pour eux, ne fut pas inutile à la cause qu'ils défendaient; un nom respecté assura l'opinion publique : elle ne craignit plus de s'égarer avec le guide qu'elle croyait suivre. L'exécration générale poursuivit un déclamateur gagé pour réfuter ces sages écrits , et qui , dans un style incendiaire et digne des prédicateurs de la Ligue, tenta de réveiller en nous le fanatisme de ces anciens temps, et d'affaiblir ce qu'on ressent aujourd'hui d'horreur pour les massacres de la Saint-Barthélémy.
De jour en jour il devenait plus évident que nos o pinions étaient changées , nos mœurs adou
cies, les animosités de religion éteintes ; et cependant la persécution n'ayant plus ni aucun système ni aucun objet, se rallumait encore par intervalles. On vit à Toulouse trois frères d'une noble famille, et dont l'aîné n'avait pas vingtdeux ans, dont la seule faute était d'avoir brisé les portes de la prison où leur pasteur était enchaîné , condamnés à mourir avec lui ; on les vit monter ensemble sur un échafaud dressé à côté de son gibet, et leurs têtes tomber tourà-tour sous le fer des bourreaux. Mais lorsqu'enfin dans la même ville , pour dernière victime de cette longue et impuissante persécution, un vieillard eut expiré sur la roue , injustement accusé d'avoir assassiné l'un de ses enfants, qui pensait, disait-on, à embrasser notre foi , nos orateurs les plus renommés entreprirent à l'envi sa tardive justification. Une mère en deuil suivie de ses deux filles, de son fils, d'un ami de leur famille, tous protestants, tous connus pour l'être, vinrent, sans cacher leur religion , se prosterner aux pieds du roi, demander justice sans demander vengeance. La cause discutée hautement dans le conseil, fut décidée d'une voix unanime ; le nom de Calas, immortalisé par ses défenseurs, fut réhabilité par le souverain, l'honneur rendu à cette famille devenue l'objet de cette vénération qu'inspire
4q4 ÉCLAIRCISSEMENTS
ia vertu au comble de l'infortune : cette maxime « qu'il n'y a plus de protestants en France, » fut démentie par un arrêt du législateur. Bientôt on apprit qu'un des plus beaux exemples de la piété filiale s'était donné dans cette persécution même. Fabre, autre vieillard, avait été surpris dans une assemblée religieuse ; des soldats le traînaient au tribunal, où les juges, résolus d'effrayer les peuples, attendaient une victime; son fils , qui fuyait de la même assemblée, et qui déjà ne pouvait plus être atteint, le voit entre les mains des soldats ; il accourt ; ses instances et ses pleurs réussissent à les émouvoir. Leur commisération lui permet de se substituer à la place de ce vieillard , et il est condamné par les juges au lent et ignominieux supplice des galères. Après douze ans, le bruit de cette action parvient à quelques hommes de lettres. Ce ne fut point la tribune , ce fut la scène qui, cette fois, eut la gloire de venger la piété filiale, et d'effacer cet outrage que leur avait fait la superstition. Ce généreux dévouement fut exposé sur nos théâtres ; les larmes de la pitié furent adoucies par celles de l'admiration. Ce fils, honoré par sa condamnation même , vivait dans une petite ville des Cévennes délivré de ses chaînes, mais encore sous le décret de sa condamnation ; les applaudis-
sements publics sollicitèrent sa réhabilitation, et le brevet qu'ils obtinrent pour lui , faisait mention de sa femme et de ses enfants. Ainsi tout démentait et la fiction inique que tous les calvinistes français sont réunis à notre religion , et l'odieuse jurisprudence qui avait méconnu leurs mariages.
Ces lois funestes ne subsistaient plus que de nom, mais elles subsistaient; et leur nom suffisait pour embarrasser le royaume. Les tribunaux n'osaient abandonner cette fiction par des jugements positifs ; ils s'étaient fait une jurisprudence sans lois , ou plutôt ils cherchaient à éluder le jugement de toute question où les protestants étaient intéressés. De son côté , le gouvernement , afin de prévenir la trop grande affluence dans les assemblées du désert , avait senti la nécessité de laissermultiplier le nombre des pasteurs ; il faisait taire la sévérité des lois qui les tenaient écartés ou cachés. Les assemblées devenues plus fréquentes , étaient devenues moins nombreuses ; cette liberté ne laissait plus la crainte de voir revenir en France des prédicants séditieux. On eut dans presque toutes les provinces de sages pasteurs français, instruits dans les meilleures écoles des pays voisins, et non ces espèces de dévoués qu'on y avait long-temps élevés pour l'aposto-
lat de France et pour le martyre. Les évêques, ou du moins la plupart d'entre eux, applaudissaient à cette condescendance du gouvernement, et chéris également, dans leurs diocèses, des protestants les plus opiniâtres, et des catholiques les plus zélés, ils se conduisaient avec une prudente modération , qui ne tenait plus, comme dans les derniers temps de Louis XIV, à des opinions particulières, à des opinions suspectes elles-mêmes d'esprit de secte ou de parti, mais à la vraie charité chrétienne, et à de sages maximes politiques , convenables aux premiers citoyens de cette monarchie. Au défaut de la tolérance légale que Louis XIV avait médité d'établir, une tolérance tacite, précaire, insuffisante, s'établissait ainsi dans tout le royaume. On eût dit qu'après avoir quitté la seule et véritable route, et suivi long-temps , au hasard, des guides mal assurés, divisés entre eux, dont les funestes dissensions nous avaient égarés tour-à-tour dans tous les chemins contraires, forcés de nous arrêter par épuisement, par incertitude, nous hésitions encore à revenir sur nos pas , et à reprendre le véritable chemin.
Un seul point me reste encore à éclaircir, afin de ne plus laisser aucun nuage sur toute cette partie de notre histoire , et en même temps
afin de prévenir une objection générale qui pourrait tomber sur presque tous les faits
démontrés dans ces Elaircissements. On a souvent attribué à des causes chimériques ce retour des nouveaux convertis vers leurs anciennes erreurs , parce que , dans une entreprise malheureuse à laquelle on s'opiniâtrait malgré son peu de succès, on était loin d'accuser le vice même de l'entreprise ; mais on a sur-tout imputé ce peu de succès à la trop grande indulgence du gouvernement pour eux , durant les guerres fréquentes que la France a soutenues depuis un siècle. « On les craignait, dit-on, » dans les temps de péril ; il a fallu souffrir » leurs assemblées pendant que les troupes » étaient hors des frontières, et chaque fois » ils ont abusé de cette indulgence. » Funeste législation qui, au dire même de ses apologistes, avait toujours besoin de la présence d'une armée , et qui changeait un monarque légitime en conquérant d'un pays usurpé ! Mais est-il vrai qu'on les ait ménagés pendant la guerre ? Est-il dans l'esprit de notre gouvernement et dans le caractère inconstant et impétueux de notre nation , d'épargner avec tant de patience ceux que nous croirions avoir sujet de craindre, et de revenir constamment, pendant la durée d'un siècle , toujours à la même
Eclaire, hist. "-^2
modération dans les mêmes conjonctures? C'est la paix , au contraire , qui a toujours ramené l'indulgence. Ce sont les temps de guerre qui ont toujours vu redoubler les sévérités. Rappelons-nous que, dans la première guerre, après la révocation, on commença par leur désarmement général , par leur exclusion de toutes les charges municipales. La vigilance du gouvernement , dans les provinces où ils étaient en grand nombre , ne se ralentit pas un moment ; et l'intendant de Languedoc, loin de leur faire un mérite de leur constante fidélité pendant les neuf années de cette guerre, n'attribua la sagesse de leur conduite qu'à sa constante sévérité. Rappelons-nous que la paix de Riswick suspendit les lois pénales, les conversions forcées, et qu'à cette heureuse époque, les conseils de modération et de tolérance prévalurent sur le zèle des persécuteurs. Une nouvelle guerre recommença, et d'imprudentes rigueurs renouvelées contre la promesse du roi, soulevèrent aussilôt tous les montagnards des Cévennes. Nous avons montré , après la paix d'Utrecht, Louis XIV qui pardonnait rarement , pardonnant à des assemblées de religionnaires. Si nous revenons ainsi l'histoire à la main sur le règne de Louis XV, nous verrons commencer, avec les premières hostilités contre l'Angle-
terre, cette barbare jurisprudence dont nous avons éclairci l'origine, et la persécution qu'elle occasiona se soutenir pendant la durée de deux guerres. La tolérance renaissante dans les dernières années de Louis XV, a eu pour époque la paix de 1762. Les cachots n'ont été fermés, les échafauds abattus qu'après la signature de cette paix; et la seule guerre qui n'ait fait cesser ni l'indulgence ni la sécurité, est la seule que Louis XVI ait soutenue, et dont la cause, la conduite et l'événement ont répandu tant d'éclat sur son règne. Cessons donc de reprocher à des infortunés, trop long- temps accablés sous une oppression qui n'a eu d'exemple chez aucun peuple, d'avoir eu pour eux trop d'indulgence ; et reconnaissons, au contraire, que tant de maux ne peuvent être réparés que par une indulgence véritablement autorisée par les lois.
Je n'ai point cherché , dans ces Eclaircissements, quelles doivent être les limites de cette liberté de conscience, recommandée également par les hommes véritablement religieux , par les philosophes et par les politiques, mais dont le plus ou le moins d'étendue légitime sera longtemps encore une question indécise. 11 en est même qui rejettent toute distinction civile
entre les différents cultes : ils regardent les droits d'une religion dominante comme une usurpation tyrannique, les restrictions imposées à la simple tolérance comme un affront pour la raison humaine ; et nous voyons aujourd'hui le nom de tolérance proscrit avec une sévérité presque semblable dans les pays où Ton ne veut qu'une seule religion , et dans une république naissante où l'on a établi qu'elles seraient toutes égales. J'ai cru devoir éviter ces discussions dans un ouvrage où mon dessein a été de porter la certitude historique jusqu'à la démonstration et à l'évidence. J'ai donc laissé à de plus habiles mains le soin de poser ces limites.
Mais j'ai détruit tous les principes sur lesquels l'intolérance s'appuyait ; j'ai réfuté toutes les erreurs qu'elle avait pris soin d'accréditer ; j'ai dissipé le prestige de tous les artificieux éloges qu'elle avait prodigués. J'ai démontré que Louis XIV n'a point suivi , à l'égard des protestants , un seul et unique système ; que jamais ce prince n'avait ni redouté, ni haï, ni voulu opprimer cette partie de ses sujets ; que , dans la révocation de l'édit de Nantes , il avait obéi à des sentiments de piété, et non pas exécuté un grand dessein. J'ai prouvé que ses premiers projets respectaient la tolérance ; qu'il fut en-
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traîné malgré lui loin de ce premier plan ; que cette faute irréparable , la seule tache de ce beau règne , et qui peut-être en a causé les seuls malheurs , fut occasionée par des rapports infidèles, par de folles jalousies, par de vaines ambitions de cour ; que , dans une entreprise qui eut de la grandeur, mais qui fut commencée au hasard , conduite par l'intrigue , plutôt traversée que secondée par l'émulation de tous ceux qui s'empressèrent de s'y emparer de quelque rôle, on voulut constamment des choses impossibles ; contraindre sans persécuter ; surveiller sans établir l'inquisition ; éviter les sacrilèges et faire pratiquer la religion à des hérétiques ; et que , toujours flottant entre la violence et la douceur, la contrainte et la liberté, on ne prit que des partis mitoyens ; on revint de l'un à l'autre ; on n'acheva rien de ce qu'on avait commencé ; on laissa tous les desseins différents également échoués et dans une confusion qui a occasioné , sur ce sujet, les erreurs du dernier règne.
J'ai démontré que la mort civile des protestants, et la révocation de l'édit de Nantes, malgré les efforts récents de quelques fanatiques pour les faire envisager comme un seul et unique événement , sont en effet deux événements séparés par le laps des années, dis-
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tincts dans leur origine. J'ai ainsi enlevé aux apologistes de ce genre inouï de persécution que Tibère n'aurait pas inventé, le plus dangereux de leurs sophismes. Ils osaient , dans leurs écrits , publiés sous le nom spécieux oV Apologie de Louis XIP^ , lui attribuer toutes ces fautes commises par d'autres mains, commises sous un autre règne. Louis XIV fut si loin de condamner les protestants à cette mort civile, que, pour réparer leur infortune, pour remédier à tout ce qu'elle causait d'embarras dans le royaume, il a suffi de faire revivre ses premiers desseins, de réaliser ses véritables intentions. C'est par-là que Louis XVI en a fait la plus belle, la plus honorable de toutes les apologies. J'ai fait voir que ces inintelligibles querelles sur la liberté et la grâce , assoupies de nos jours, et près de tomber dans un éternel oubli, ont eu et conservent encore sur plusieurs points de notre administration, une influence plus funeste qu'on ne l'avait cru. Et peut-être a-t-on frémi plus d'une fois, en apprenant de quelle manière , dans une monarchie si célèbre , ont été faites tant de lois si importantes. Peut-être, en recherchant d'un œil attentif ce qui avait produit parmi nous une situation si déplorable, s'est-on étonné d'y reconnaître pour cause principale , dans ces derniers temps , non le
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fanatisme ou la superstition qu'on avait cru devoir en accuser, mais uniquement ces défauts d'inattention et d'inadvertance qui tiennent à la légèreté de notre nation , qu'elle se reproche elle-même avec trop d'indulgence , comme en se jouant de ses propres ridicules , et qui enfantent quelquefois des maux que n'auraient pas imaginés les âmes les plus atroces.
Ce ne sont point ici mes opinions ; c'est une suite de faits discutés , démontrés , appuyés des preuves les plus authentiques. Aucune histoire n'existe , si celle-ci peut être démentie.
Puisse le gouvernement achever ce qu'il a commencé si heureusement ! Puisse-t-il réparer tous les maux que l'intolérance a causés ; et , s'il est permis , dans un sujet qui tient à une religion sainte , d'emprunter une comparaison prise d'une religion fabuleuse, puisse-t-il ressembler à ces dieux justes et bienfaisants qui , après les grands boulevepsements du globe terrestre , après les embrasements et les déluges, descendaient pour visiter toutes les parties de la terre , combler les abîmes qui s'étaient formés, et effacer toutes les marques de la désolation et des ravages !