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CHAPITRE III

Mais de ce que les huguenots n'étaient plus à redouter, il en résultait qu'on se livrait de toutes parts et ouvertement contre eux à une haine que le temps n'avait pas encore assoupie. L'animosité avait survécu aux troubles ; et , dans beaucoup d'esprits , la crainte avait survécu au danger. Les cendres de la Ligue n'étaient pas totalement éteintes ; et nous ne pouvons nous refuser ici à une observation. Louis XI \ , en révoquant l'édit de Nantes , et en permettant qu'un de ses ministres allât encore bien au delà de cette révocation , s'est laissé entraîner à cette animosité publique ; mais aujourd'hui la pitié générale a succédé à la haine , et le monarque qui se laisserait fléchir et qui rendrait enfin quelques droits à ces infortunés , daignerait , comme Louis XIY , condescendre au vœu presque unanime.

Ce n'est pas que , dans les armées , sur les flottes, à la cour même , une heureuse concorde ne régnât entre les deux religions. Plusieurs

calvinistes étaient considérés de la nation entière , les uns par leurs grands services, d'autres par leur immense savoir, d'autres par une austère probité , quelques-uns par l'agrément de leur esprit.

« Il y avait long- temps avant la révocation » de Tédit de Nantes, dit Ségrais en parlant » de la ville de Caen , que les catholiques et les » huguenots vivaient ici dans une grande in- » telligence ; qu'ils mangeaient , buvaient , » jouaient, se divertissaient ensemble, et se » quittaient librement, les uns pour aller à la » messe , les autres pour aller au prêche , sans » aucun scandale, ni d'une part, ni d'autre. »

La culture des lettres contribuait à cette conciliation. Pour peu qu'on soit versé dans l'histoire de notre littérature , on sait que l'amitié établie entre quelques hommes des deux religions , a fondé l'Académie française ; mais on sait moins communément que telle fut aussi l'origine de l'Académie de Caen , de celle de Nîmes , et de plusieurs autres.

Des évèques célèbres s'honoraient de prendre place dans ces assemblées, et quelques-uns, dans les provinces , s'en déclaraient protecteurs , à l'exemple du cardinal de Richelieu.

Si donc la renaissance des lettres, dans les premières années du quinzième siècle , avait

causé les malheurs du schisme, les lettres ellesmêmes , en se perfectionnant , adoucissaient les esprits, et faisaient succéder aux disputes d'une érudition dangereuse , les égards mutuels pour la diversité des opinions.

Mais tel n'était pas encore l'esprit populaire, cet esprit qui , dans les monarchies les plus absolues , parvient souvent à dicter les lois ; et , dans le temps dont nous parlons, non-seulement le clergé, mais les parlements, les cours souveraines, les universités, les corps municipaux, les communautés des marchands et artisans se livraient en toute occasion à leur pieuse animosité. Dès qu'on pouvait, dans quelque cas particulier, enfreindre l'édit de Nantes, abattre un temple , restreindre un exercice , ôter un emploi à un protestant , on croyait remporter une victoire sur l'hérésie. On imputait hautement à la malédiction du ciel sur eux, toute espèce de malheur public. On les croyait auteurs de tous les crimes dont les auteurs étaient inconnus. Il restait dans la plupart des esprits l'opinion qu'ils avaient obtenu à main armée les privilèges dont ils jouissaient. On oubliait que le premier édit en leur faveur, l'édit de 1 562 , avait été rendu à l'assemblée des notables, sans guerre , sans effusion de sang , quand les princes de la maison royale étaient redevenus

les maîtres du conseil ; que l'édit de Nantes avait été rédigé après de longues discussions, et accordé à ceux qui avaient le plus contribué à rendre le trône à Henri IV ; et qu'enfin Fédit de 1629 avait été donné aux protestants soumis et vaincus, sous le nom ftédit de grâce. Ce sont les trois grandes époques des concessions qui leur avaient été faites. C'étaient les ouvrages du chancelier de l'Hôpital, du président de Thou, du cardinal de Richelieu , noms respectés de la nation entière. C'est citer la justice , la vertu et le génie. Mais il n'y avait que les hommes très-éclairés, dont le nombre est toujours si restreint , qui sentissent le respect dû à de pareilles lois. La haine et le fanatisme ne raisonnaient pas ainsi. On ne leur pardonnait pas d'être échappés à tant d'anathèmes et de proscriptions; et, suivant l'opinion commune , ils n'étaient soufferts en France que forcément. Un si cruel ressentiment semblait corrompre l'équité des hommes les plus vertueux. Les magistrats les plus intègres en inféraient que toutes les affaires où le calvinisme se trouvait mêlé, ne devaient pas être comptées entre les choses que, dans le langage de la jurisprudence, on appelle favorables , c'est-à-dire , pour lesquelles on interprète les termes des lois dans le sens le moins rigoureux ; et qu'au contraire, il

fallait s'en tenir à la rigueur des expressions. On décidait donc, sans se croire injuste, toutes les questions qui leur étaient relatives , suivant ce droit rigide , qu'une maxime ancienne et généralement admise qualifie de suprême injustice; et, de quelque manière que leur droit pût être contesté, dès qu'il n'était pas véritablement incontestable, la décision leur était contraire. Cest l'esprit d'une multitude d'arrêts rendus, à cette époque, sur des cas particuliers, soit par ces tribunaux extraordinaires qu'on nommait les grands jours, soit par le conseil du roi, soit par les intendants des provinces.

Cette dernière autorité était nouvelle dans le royaume. Elle n'existait point lorsqu'on rédigea l'édit de Nantes; et les négociateurs de cet édit n'avaient pas dû songer à se prémunir contre elle. En effet les ordonnances qui forment encore aujourd'hui notre droit public, avaient voulu seulement que les maîtres des requêtes , suivant un rôle qui serait arrêté chaque année par le chancelier, fissent des chevauchées dans les provinces , pour y recevoir les plaintes des peuples sur l'inexécution des lois, et en dresser des procès verbaux , pour les rapporter au chancelier. C'était donc une inspection vigilante, et non une autorité dangereuse. Un établissement si sage avait , selon tonte apparence,

été interrompu pendant les guerres civiles ; mais, en supposant qu'à l'époque de l'édit de Nantes , la tranquillité rendue à l'état dût faire présumer que ces visites annuelles recommenceraient bientôt, comment les calvinistes pouvaient-ils prévoir que cette inspection , protectrice des lois , ne tarderait pas à se changer en une autorité oppressive. Les négociateurs de l'édit avaient donc assuré aux protestants des droits égaux à ceux des autres citoyens. Ils les avaient protégés contre l'animosité publique ; ils avaient réussi à rendre les cours de justice impartiales; et, quelques années plus tard, Richelieu , en prononçant qu'ils pouvaient vivre avec sûreté dans les mêmes villes que les catholiques , n'avait pas cru qu'ils pussent encore être jugés avec impartialité par les mêmes tribunaux. Depuis ce temps, Richelieu avait non seulement envoyé dans toutesles provinces ces délégués annuels, sous F ancien prétexte « de recevoir les plaintes des peuples contre les » foules et incommodités qu ils recevraient \ soit » dans l administration de la justice , soit dans » la levée des impôts , oppression des faibles par » la violence , crédit et autorité des grands* , et » pour veiller même sur les gens d église ; »J mais bientôt ces espèces d'inquisiteurs avaient été rendus sédentaires dans toutes nos grandes

capitales, malgré les inconve'nients que Richelieu lui-même prévoyait de leur séjour, « plus » propre , dit-il , à servir leur vanité particulière , » que V utilité publique ; » et ils étaient parvenus à enlever la connaissance de beaucoup d'affaires de justice aux cours souveraines, la levée des impôts à ceux qui en étaient chargés, une partie de la police militaire aux maréchaux de France, presque toute la police particulière aux municipalités des villes, et enfin ils s'étaient emparés de presque toute l'autorité des gouverneurs et des commandants des provinces.

On s'en était plaint de toutes parts , aussitôt qu'on avait eu la liberté de s'en plaindre ; et , pendant les agitations de la Fronde , ce fut un des plus justes griefsde la nation. Elle demanda la révocation des intendants ; la cour l'avait promise , et avait éludé cette promesse. Les chambres de justice , établies pour les protestants , éprouvaient donc en cela le sort commun aux autres tribunaux. Ce n'était pas à l'édit de Nantes que le gouvernement avait intention de porter atteinte; c'était aux anciennes formes de l'administration générale du royaume ; mais il en résultait également que beaucoup d'affaires où les protestants étaient intéressés, se trouvaient, contre la teneur de l'édit, livrées a des décisions arbitraires.

Le clergé français avait conservé sur eux de justes avantages, mais qui s'augmentaient d'année en année. Personne n'ignore que la réforme du clergé avait été dans le siècle précédent le seul et véritable objet des novateurs , et que ce fut seulement dans l'animosité de ces disputes qu'ils passèrent de l'examen des mœurs , à l'examen de la doctrine. Dès ce moment, il fut facile au clergé de couvrir ses ressentiments de tous les prétextes que fournit le salut des âmes. Gardons-nous cependant de calomnier le clergé français , et rendons justice à ses vertus. Les temps les plus doux dont ces hérétiques aient joui dans le royaume , depuis 1629 qu'ils y sont abandonnés, sans défense , à la merci du gouvernement , ont été sous l'administration de trois cardinaux qui, pendant ce long période, l'ont gouverné à trois différentes époques : Richelieu, Mazarin et Fleury; et, quand l'intolérance générale eut entraîné Louis XIV lui-même contre ses principes et contre sa volonté, le cardinal de Noailles , le seul qui, pendant un si long règne, ait eu quelque temps un grand crédit à la cour, parvint à suspendre la persécution. Mais cette conduite tenait plus aux sentiments personnels de ces quatre princes de l'Eglise, qu'aux sentiments de tout le clergé. 11 faut convenir que les pasteurs

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protestants ne travaillaient pas à calmer cette haine ; ils s'occupaient gravement dans leurs synodes à faire déclarer que « le pape était » Vantechrist, que la religion romaine était * la prostituée de Babylone. » Le clergé leur rendait scrupuleusement injure pour injure ; il les appelait, « portes de l'enfer et concubines » de Satan; » mais, si les deux religions s'injuriaient d'une manière atroce, il y avait cette extrême différence entre les invectives qu'elles se permettaient l'une contre l'autre, que le clergé portait aux pieds du trône , dans tous ses discours au roi, celles dont il les accablait , et avait droit d'y qualifier hautement de blasphèmes, les mots injurieux que ceux-ci osaient employer dans leurs livres. Il y avait une différence bien plus importante. Le clergé donnait de l'argent au roi On négociait avec ce premier corps de l'état, pour obtenir en faveur des besoins du royaume , ce qu'on nomme le don gratuit; et les protestants, au contraire, avaient besoin de l'argent du roi pour l'entretien de leurs ministres et pour la tenue de leurs synodes. Chaque fois qu'ils demandaient à s'assembler , c'était une grâce pécuniaire qu'ils sollicitaient ; et chaque fois que le clergé s'assemblait , c'était une sorte de grâce qu'il accordait à l'état. Aussi chaque assemblée du clergé était-elle marquée

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par quelque avantage remporté sur eux , et chaque synode au contraire recevait de la cour quelques marques de défaveur. Si vous cherchez dans les collections du clergé cette longue suite de lois toujours plus sévères contre les calvinistes , que , de cinq ans en cinq ans , c'est-àdire à chaque renouvellement périodique de ses assemblées , il achetait ainsi du gouvernement, vous y observerez d'abord que ses demandes avaient quelque modération , tant que les calvinistes pouvaient être redoutés ; mais quelles tendirent vers une persécution ouverte , aussitôt qu'ils devinrent des citoyens paisibles. Vous y observerez ensuite que le gouvernement, de jour en jour plus obéré , lui vendait en détail la cassation successive de tous les privilèges dont il était possible de les dépouiller, sans une criante injustice; qu'on accordait à son argent ce qu'il demandait au nom de la religion; et que cette vile ressource dura jusqu'à l'administration économe de Colbert , où tout changea en leur faveur.

Ajoutons enfin que la considération dont les deux clergés jouissaient, était très-inégale. Les calvinistes,n'ayant aucune dignité ecclésiastique, n'ayant point de riches bénéfices, n'avaient, dans leur clergé, que des hommes religieux et savants. D'un côté étaient la piété et la doctrine :

mais , de l'autre , où la doctrine et la piété se trouvaient également , il y avait encore les immenses richesses , la haute naissance , l'éducation des princes , la faveur à la cour, l'habitude des grands emplois.

Il s'en fallait donc bien que les forces ne fussent égales; et, cependant, avec des armes si disproportionnées, au moment où Louis XIV commença de régner par lui-même , un combat en règle venait de s'engager entre tout le corps du clergé, d'un côté, et tout le corps des protestants , de l'autre , au sujet de la nomination des commissaires pour réparer les infractions faites à l'édit. Le clergé regarda comme sa plus grande affaire, le soin de veiller, dans toutes les provinces , sur cette commission , et de diriger suivant ses intérêts , ou , si l'on veut , suivant le plus grand avantage de la religion , toutes les décisions qui allaient être rendues ; situation critique , qui n'eut cependant toutes ses funestes conséquences que plus de seize ans après , et dont il serait aisé de prouver que Mazarin mourant avait senti tout le danger.

C'en est assez, sans doute, pour expliquer par quels motifs, dans ce premier période de l'administration de Louis XIV à l'égard des protestants , on vit successivement paraître un grand nombre d'édits , d'arrêts , de déclarations

qui avaient également pour objet de restreindre les privilèges des calvinistes , sans qu'on puisse inférer de leur apparente connexité , qu'ils soient émanés d'un même plan , d'un système déjà formé pour l'entière ruine de la secte. Us tenaient à l'esprit général de ce temps-là , au zèle du clergé qui ajoutait , de cinq ans en cinq ans, aux demandes déjà obtenues contre eux, des demandes toujours nouvelles, à la vigilance d'une administration active , qui cédait un peu à cet esprit général , « et qui les renfermait dans » les plus étroites bornes que la justice et la » bienséance pouvaient permettre. » Ce sont les propres expressions de Louis XIV . On sait aussi que la douloureuse et longue maladie de la reine mère répandait sur toute la cour un air de tristesse, y renouvelait souvent les spectacles d'édification et d'une piété lugubre , et augmentait l'empire de la religion et du clergé. Mais, dans ces temps mêmes d'une apparente dévotion et d'une administration vigilante, les principes qu'on suivait laissaient encore lieu à cette impartialité dont Louis XIV s'applaudit dans ses Mémoires. On pourrait en citer beaucoup d'exemples. Il y a cependant une de ces déclarations infiniment remarquable , parce qu'après un intervalle de dix-buit ans, le zèle des conversions s'en est étrangement prévalu, 5. 3

et que, d'année en année , continuant d'en abuser toujours de plus en plus, il s'en est enfin servi pour renverser prématurément tous les temples , et dans la suite encore , pour tâcher d'abolir en France , jusqu'au nom des prétendus réformés. Elle fut rendue dans l'unique dessein de maintenir une sage police entre les deux religions; et le clergé, en l'obtenant de Louis XIV, ne lui proposa, ni de commencer une persécution , ni rien qui parût y tendre. C'est une loi rendue en 1660 , contre les relaps. Ce nom dérivé d'un mot latin qui signifie retomber , désigne , en effet, ceux qui retombent dans l'hérésie après l'avoir abjurée. Cette faute, aux yeux des zélés catholiques , était la plus irrémissible; et ce nom, l'injure la plus diffamante. On se souvenait encore de s'en être servi pour soulever les peuples contre Henri IV. Un article de l'édit de Nantes semblait favoriser cette coupable légèreté ; mais, comme il avait eu pour objet d'annuler les conversions arrachées de force pendant les guerres civiles , on n'avait cru, en le rédigeant, ni demander ni accorder une faveur ; des gens à qui on avait dit, « la mort, ou la messe, » discours tenu à Henri IV lui-même , la nuit de la Saint-Barthélemi, avaient dû obtenir le d roitde rétracter de telles abjurations, Cet article, qui est le

dix-neuvième de redit, contenait donc un juste désaveu de ces violences, et, pour ainsi dire, une expiation de cette nuit fatale, dont on ne pouvait trop effacer la mémoire. Mais, dans la suite, quelques protestants avaient abusé de cette facilité. Des esprits inquiets avaient flotté entre les deux religions : tel fut, par exemple, dans le temps dont nous parlons, le célèbre Bayle qui, très-jeune encore, était déjà tourmenté par le doute dont il a fait, dans un âge plus mûr, la base de sa philosophie. D'autres , pour quelques intérêts particuliers, soit de mariage ou de succession, avaient feint de se convertir; et, quand cet artifice leur avait réusssi, ils quittaient ce déguisement, et retournaient à leur ancien culte. D'autres enfin, après l'avoir quitté , par séduction ou par faiblesse , v retournaient par persuasion ou par une sorte de point d'honneur ; et, si nous voulions diminuer l'horreur de cette faute par d'illustres exemples , nous dirions que tel fut alors d'Ablancourt, un des écrivains qui ont le plus contribué à donner à notre langue ce caractère de raison et de pureté qui la distingue ; et tel encore de nos jours le fameux citoyen de Genève qui , à tant de titres , a si bien mérité du genre humain. Les calvinistes avaient cette légèreté en horreur; et pour la prévenir, ils

avaient décidé de n'admettre à leur culte les catholiques , qu'après avoir exigé d'eux des épreuves dont la durée dépendait des circonstances. Nous croyons aussi que plusieurs évéques avaient établi dans leurs diocèses de semblables règles,et qu'on n'y admettait les calvinistes à faire abjuration qu'après avoir long-temps éprouvé la sincérité de leur foi. Peut-être aurait-il fallu se contenter, pour réprimer un abus également abhorré dans les deux religions, d'imiter des deux parts une semblable sévérité , de rendre générales les règles que la piété rigide de ces évéques doit leur avoir suggérées. Mais d'autres ecclésiastiques trouvèrent plus sûr d'armer le bras séculier, et d'implorer contre les relaps la sévérité du gouvernement.

Leurs sollicitations , pour obtenir une loi à cet égard , furent long-temps vaines.

Les premières tentatives avaient été faites en i638, par les évéques de Languedoc. Le cardinal de Richelieu ne confirma point les ordonnances provisoires que ces évéques avaient obtenues de l'intendant, soit que Richelieu regardât cet abus comme un léger mal attaché au bien inappréciable de la liberté de conscience , dont il fut tellement protecteur, qu'il régla même dans quelle forme un catholique pourrait abjurer sa religion et embrasser le calvi-

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nisme, soit peut être qu'étant né douze ans après la Saint-Barthélemi, le souvenir, encore récent pendant son ministère , des troubles occasionés par les conversions forcées, et l'horreur qu'elles avaient laissée dans tout esprit sage , lui rendissent plus sacrée la loi qui semblait les proscrire pour toujours.

L'assemblée du clergé de 1660, renouvela cette demande ; et tant que Mazarin vécut , elle ne put l'obtenir. Mais il semble que la mort de ce ministre interrompit la tradition de cette prudente politique. Nous verrons ici plus d'une fois, et, on peut souvent l'observer dans les gouvernements soumis à l'autorité d'un seul , que la mort d'un administrateur formé par un long usage des affaires, et dont l'expérience s'était mûrie à l'école de ses prédécesseurs , fait perdre le fil des plus utiles traditions et des maximes les plus sages. L'assemblée du clergé profita du changement d'administration. Elle fit promptement intervenir une ordonnance provisoire de l'intendant de la Ptochelle ; elle en sollicita la confirmation ; elle demanda que cette ordonnance particulière fût érigée en loi générale, et confondit dans sa demande les relaps avec les apostats ; association qui faisait envisager les premiers sous un jour plus odieux. Mais de quelle manière fut-elle obtenue cette

loi qui eut des suites si extraordinaires et si importantes ?

Louis XIV, dans ses Mémoires, le raconte en ces termes : « Jusqu'aux moindres démarches, » tout était important pour faire voir à la » France quel serait l'esprit de mon règne. » J'étais blessé de la manière dont on s'était » accoutumé à traiter avec le prince, ou plutôt » avec le ministre ; mettant toujours en condi- » tion ce qu'il fallait attendre de ma justice ou » de ma bonté. L'assemblée du clergé, qui avait » duré long-temps dans Paris, différait, à » l'ordinaire, de se séparer, comme je l'avais » témoigné souhaiter, jusqu'à l'expédition de » certains édits qu'elle avait demandés avec » instance. Je lui fis entendre qu'on n'obtenait » plus rien par ces sortes de voies : elle se sé- » para ; et ce fut alors seulement que les édits » furent expédiés. » Le jeune monarque, content de s'être fait promptement obéir par le premier corps de son royaume , récompensa cette prompte obéissance , en accordant, à son tour, ce que le clergé avait en vain sollicité de Richelieu et de Mazarin ; et le secrétaire d'étal s chargé de ce département , homme sans génie et sans lumières, (nous avons déjà cité sur ce ministre l'autorité du roi lui-même) céda, de son côté , sans rien représenter, sans rien pré-

voir. La nouvelle loi fixa donc aux seules abjurations faites avant l'édit de Nantes , le sens de cet article célèbre : elle s'attacha à faire tomber sur les relaps , en les réunissant avec les apostats , toute l'horreur due aux crimes de profanation et de sacrilège. Elle ordonna de procéder contre eux suivant la rigueur des ordonnances , sans spécifier ce qu'on appelait la rigueur des ordonnances sur une faute qui, jusque-là, n'avait point été poursuivie comme un crime.

L'animosité contre les protestants était si générale , que la plupart des tribunaux instruisirent aussitôt des procès criminels contre ceux qui avaient commis cette faute, avant que la déclaration fût rendue ; mais le conseil du roi était encore si juste , qu'il se pressa d'interpréter sa loi , et fit défense d'y donner un effet rétroactif. Il fallut ensuite définir ce qu'on appelait la rigueur des ordonnances; et il fut statué que les relaps seraient bannis à perpétuité hors du royaume : tant on était loin d'avoir formé le système de persécution , auquel a tenu la révolution vingt ans après , lorsqu'on enferma dans le royaume , par les plus sévères défenses, ceux qu'on força d'abjurer par d'extrêmes rigueurs, et qu'on espérait retenir dans la vraie religion par l'effroi des nouvelles peines qui furent alors imposées aux relaps.

4o ÉCLAIRCISSEMENTS

Voilà comment une faible atteinte portée à*ledit de Nantes , si faible qu'elle ne paraissait même pas en enfreindre le sens littéral , en devait bientôt, et presque seule , entraîner la révocation. Le désir inconsidéré de corriger un léger mal , préparait une dangereuse révolution. Les plus grands ministres qu'ait eus cette monarchie avaient toléré ce léger abus; et cependant toute la sagacité humaine ne pouvait aller jusqu'à prévoir, dans un ébranlement presque insensible, l'instante et prochaine ruine de tout ce grand ouvrage.

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