CHAPITRE V
Avant d'entrer dans le troisième période de l'administration de Louis XIV à l'égard des protestants , nous demandons la permission de faire une remarque si étrange qu'on la prendrait d'abord pour un vain jeu d'esprit , mais qui n'en sera que plus curieuse , si l'on ne peut se refuser à son extrême justesse. Parmi deux singulières fortunes qu'a vues ce siècle et qui ne semblent pas avoir entre elles un seul point de comparaison , il se trouve cependant un rapport digne d'être observé. Cromwel, dans les premiers temps de la guerre civile à laquelle il dut son élévation, aperçut de très-loin , avec un coup-d'œil d'aigle , un but que des yeux moins perçants ne pouvaient apercevoir, et qu'un génie plus commun aurait trouvé inaccessible. Il vit la carrière ouverte à l'homme habile et audacieux qui voudrait se rendre maître de l'Angleterre. Mais le peu d'illustration qu'avait sa naissance , et, malgré la rapidité de sa fortune , le progrès encore trop peu avancé
qu'elle avait déjà fait, ne lui permettant pas alors de concevoir une si haute ambition pour lui-même , il proposa ce plan à un homme plus considérable : « Milord , lui dit-il , si vous voulez » vous attacher aux honnêtes gens, vous vous » trouverez à la tête d'une armée qui fera la » loi au roi et au parlement. » Le comte de Manchester, à qui il destinait ce rôle , n'ayant pas eu l'ambition ou la force de caractère qu'il eût fallu pour s'en saisir , et les circonstances ayant favorisé Cromw el lui-même , il exécuta , pour sa propre grandeur, ce qu'il avait proposé à un autre. C'est le point de ma comparaison. Aussitôt que madame de Maintenon eut approché de Louis XIV , elle ne tarda pas à démêler que la galanterie et la dévotion avaient un égal empire sur l'âme de ce prince ; elle conseilla à madame de Montespan de faire mouvoir ensemble ce double ressort, et de s'assurer, par une adroite réunion de ces deux sentiments, un pouvoir absolu et inébranlable. Elle était loin d'imaginer que ce personnage pût la regarder elle-même. Madame de Montespan ne put soutenir long-temps ce plan de conduite. « On écoute mes conseils, écrivait madame » de Maintenon à son directeur ; quelquefois » on m'en sait gré; souvent on s'en fâche; ja- » mais on ne les suit, et toujours on s'en re-
» pent. » Et, dans une autre lettre à ce même directeur : « Je vis hier le roi ; je lui parlai en » chrétienne et en véritable amie de madame » de Montespan. » C'est ce qui faisait dire à une des femmes les plus spirituelles de ce temps, et qui était à portée d'être bien instruite : « Si madame de Montespan peut ne » point reprendre ses vieilles brisées , elle » poussera son autorité et sa grandeur au delà » des nues; mais il faudrait qu'elle se mît en » état d'être aimée toute l'année sans scru-
» pule Cela est plaisant, ajoute madame
» de Sévigné, que tous ses intérêts et sa poli- » tique s'accordent avec le christianisme , et » que le conseil de ses amis ne soit que la )) même chose avec celui de M. Bossuet. » Par les mots vagues de ses amis, elle entend ici madame de Maintenon , comme il est aisé de s'en convaincre par une lecture attentive de ce qui précède et de ce qui suit. Bientôt, les conjonctures ayant favorisé cette femme habile , elle s'empara du rôle que l'autre abandonnait. Elle mena le roi de l'amour à la dévotion, pour le ramener de la dévotion à l'amour. Elle le livra à la conduite d'un confesseur, et le confesseur la conduisit jusqu'au trône. Madame de Maintenon avait été calviniste ; et nous ne tarderons pas à reconnaître pourquoi cette Esther
nouvelle , loin de contribuer au salut de ses frères, conniva à leur ruine. Elle-même nous apprend quels étaient, avant les progrès de cette dévotion, les sentiments du roi à l'égard des protestants. Voici ce qu'elle écrit à son frère le premier octobre 1672. Je crois cette lettre mal datée par l'éditeur, ainsi que beaucoup d'autres du même recueil ; mais la précision de cette date ne fait rien à ce que je dois dire.
« On m'a porté sur votre compte des plain- » tes qui ne vous font pas honneur. Vous mal- » traitez les huguenots ; vous en cherchez les » moyens ; vous en faites naître les occasions ; » cela n'est pas d'un homme de qualité. Ayez » pitié de gens plus malheureux que court pables. Ils sont dans des erreurs où nous » avons été nous-mêmes, et dont la violence » ne nous aurait jamais tirés. Henri IV a pro- » fessé la même religion , et plusieurs grands » princes. Ne les inquiétez donc point. Il faut » attirer les hommes par la douceur et la cha- » rite : Jésus-Christ nous en a donné l'exemple; » et telle est l'intention du roi. C'est à vous à » contenir tout le monde dans l'obéissance ; » c'est aux évêques et aux curés à faire des » conversions par la doctrine et par l'exemple. » Ni Dieu ni le roi ne vous ont donné charge
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» d'âmes. Sanctifiez la vôtre : et soyez sévère » pour vous seul. »
Il ne s'agit pas de remarquer ici le petit ridicule attaché à dire : « Que la persécution n'est » pas digne d'un homme de qualité ; » et combien la vaine gloire du nom de d'Aubigné perce dans tous les sentiments de madame de Maintenon. Cette lettre est un monument précieux des vrais sentiments de Louis XIV. Ils nous sont transmis par une femme dont l'unique étude était alors de pénétrer l'esprit et le caractère de ce prince. Nous les entendrons bientôt de la bouche de ce prince lui-même ; mais citons encore un autre témoignage. Madame de Caylus, dans ses Souvenirs , où elle nous a conservé de si curieuses anecdotes, dit, en parlant de la persécution que souffrirent bientôt les protestants : « Le roi se rendit contre ses pro- » près lumières et contre son inclination na- » turelle qui le portait toujours à la douceur: » ainsi s'exprime la nièce de madame de Maintenon , élevée dans sa chambre, et pour ainsi dire sur ses genoux.
Comment parvint-on à fasciner les yeux de ce monarque ? Comment de si funestes conseils l'ont-ils emporté sur ses propres lumières, et des conseils si violents sur son inclination naturelle ? Ses opinions et son caractère n'é-
taient-ils pas la règle de toute sa cour ? C'est ce point d'histoire que nous entreprenons maintenant d'éclaircir.
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