‹ ŒuvresChapitre 11 sur 50 · L'HIVER · texte numérisé non relu

L'HIVER

A Monsieur l'Abbé de Chauliec.

I her abbé , souviens-toi qu'Horace I Veut qu'on mette pendant ces froids ' Largement du vin dans la tasse Et dans le foyer force bois.

Vois-tu nos arbres et nos toits

Soutenir à peine le poids

De la neige qui s'y ramasse?

Vois-tu nos fleuves , comme en Thrace,

Si bien arrêtés pour deux mois,

Que bientôt à la même place

Où rouloient les flots autrefois

Tu verras rouler les charrois

Sur leur ferme et stable surface?

Les Aquilons ont glacé l'air ; Le Soleil n'ose plus aller, Et puisque tant de temps se passe Sans qu'il paroisse dans les cieux , Crois que le forgeron des dieux Lui ferre ses chevaux à glace.

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La Terre aussi , s'éraerveillant De voir de la céleste voûte Lui manquer le secours brillant, De crainte se cache en déroute ; Et , partout aux yeux défaillant , S'en va bientôt faire, sans doute, Au peuple brute banqueroute, Qui n'a plus, dans tout son vaillant.

Que l'écorce des bois qu'il broute.

Plus desséché qu'un hareng pec, Le poisson meurt sous ces entraves ; Pour mettre de quoi dans leur bec Les oiseaux se font nos esclaves ; Et nous-mêmes , sans choux ni raves, Ne vivons , dans ce rude échec, Que de ce dont Melchisédec Reput Abraham et ses braves , C'est-à-dire de beau pain sec Et du bon gros vin de nos caves.

Abbé, long sera ce désordre.

Qui tout l'Univers a transi; Et nous va ce grand hiver-ci Donner bien du til à retordre.

U a nos jardins endurci, Et corrompu tous nos mets, si Que qui peut y trouver à mordre Au Ciel doit un beau grand merci.

Tenons-nous donc, toi dans Evreux, Où soir et matin tu festines

Diverses. 147

Avec la fleur des héroïnes (i); Moi dans Anet, lieu plein de jeux, Et de bons vins les plus fameux De France et des îles voisines.

Aussi m'y crois-je tant heureux Et comblé de faveurs divines , Oue , pendant tout ce temps affreux , Peur en sortir, d'un mois ou deux Ne feront place à mes bottines Mes souliers, si tu ne le veux Et qu'âprement tu ne t'obstines , Ou que , pour faire au Ciel des vœux, Jussac , du bien vivre amoureux , A Noël ne m'entraîne à Matines.

(i) La duchesse de Bouillon.

LETTRE A Monsieur Carré

Pendant la guerre civile de la Fronde.

I a belle et galante manière ' Dont vous mettez vers en lumière Nous fait bien voir, Monsieur Carré , Qui, lorsque vous serez curé, Vous direz peu votre bréviaire.

Bien plutôt aurez soin et cure , Quand vous serez à votre cure , D'avoir toujours force poulets , Et de vin savoureux et frais Très suffisante fourniture.

Aussi ne verra-t-on chez vous

Hypocrites ni loups-garous ,

Torts-cols à grimaçante mine,

Ni cagots de telle farine ,

Mais bien des gens faits comme nous.

Maintenant , quant au Panégire Que sans rougir je n'ai pu lire, Fort vraiment vous m'obligerez

OEUVRES DIVERSES. l49

Si, lorsque vous nous écrirez, Il vous plaît de n'en pas tant dire.

Eh quoi ! là dedans mon éloge Dure plus d'une heure d'horloge , Et pas un ne voit le pourquoi, Car je ne suis prince ni roi , Et vertu nulle en moi ne loge.

C e n'est pas que si grande lettre Ne m'obligeât bien à vous mettre Un bel et beau remercîment; Mais écrivons sans compliment , Puisque nous écrivons en mètre.

Vous saurez donc qu'ici la peste Et la guerre, encor plus funeste , A ravi la moitié des gens.

Je ne sais si les Allemands Voudront bien épargner le reste.

Le Nord nous a rendu visite, Suivi d'un nombreux exercite De Lorrains, Croates et Goths , Le tout pour nous mettre en repos , Ainsi que gazette débite.

Cependant ils ne laissent pas De charger leurs chevaux de bâts De mainte belle et bonne harde , Et tout ce qu'aux champs on hasarde Est le butin de leurs soldats.

l5o OEUVRES DIVERSES. .

Toutes ces troupes étrangères ■

Font qu'on ne se promène guères. Hélas! comment le pourroit-on, Puisque Chaillot et Charenton Sont à présent places frontières ?

Je suis renfermé dans la ville , En grand chagrin, sans croix ni pile.

Nous buvons mal, et, qui pis est, Boirons long-temps mal , s'il ne plaît Aux gens d'armes de faire gille.

Car à Melun une grand'chaîne ,

Qui tient la pauvre Seine en gêne.

Empêchant nos fameux voisins

D'amener ici leurs bons vins.

Nous réduit à ceux de Surêne. '

Encore en avons-nous bien peu , Car, sur ma foi , ce n'est pas jeu D'en entreprendre la voiture; Et qui le fait sans aventure En doit belle chandelle à Dieu.

LETTRE A DAMON (i).

IBifS ^ verrai -je jamais Ninon 3 Sans aller décliner mon nom ?

De grâce, introduis-moi chez elle Je brûle de voir cette belle.

Si c'est mon mal , si c'est mon bien ,

Je veux mourir si j'en sais rien.

Hélas ! je désire peut-être

Une faveur dont il peut naître ,

Pour peu que j'eusse de malheur,

Du chagrin et de la douleur.

Peut-être que , pour ma souffrance,

Parmi les soupirs d'importance

De tant de ducs et de marquis

Que des yeux si beaux ont conquis ,

Mes soupirs chez cette cruelle

Seront traités de bagatelle ;

Mais aussi peut-être que non,

Car, comme on parle de Ninon ,

(i) Saint-Marc est encore obUgé de reconnoître ici que de cette pièce et des six pièces qui suivent, toutes relatives à Ninon, la ballade seule est certainement de Chapelle, quoique quelques uues lui soient attribuées par la tradition et que les autres soient très vraisemblablement de lui.

Elle est ou contraire ou propice ,

Selon qu'il plaît à son caprice ,

Et son caprice , ce dit-on ,

Vaut souvent mieux que la raison.

Cependant, quoi qu'il en puisse être,

Cher Damon, je la veux connoître,

Et rendre hommage à mes vainqueurs,

Ces vainqueurs de tant d'autres cœurs ;

Je veux voir ces yeux qu'on adore

Du soleil couchant à l'aurore.

Je verrai briller leurs clartés

Et toutes ses autres beautés,

Sa belle humeur, son grand génie.

J'entendrai la belle harmonie

De son luth, de qui les douceurs

Passent le concert des Neuf Sœurs.

Ainsi mes yeux et mes oreilles

Seront charmés de ses merveilles;

Et peut-être avec tout cela

Je n'en demeurerai pas là.

Qui charme deux des sens ensemble.

En peut émouvoir trois, ce semble.

Et , si le caprice est pour moi ,

Me voilà plus heureux qu'un roi.

Ami , courons à ces délices ;

Allons offrir, sous tes auspices,

Et mon cœur et ma liberté

A cette immortelle beauté.

Ne trompe point mon espérance.

Je meurs déjà d'impatience,

Et , si je ne la vois mardi ,

Tu me verras mort mercredi.

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