‹ ŒuvresChapitre 14 sur 50 · LE DESSUS · texte numérisé non relu

LE DESSUS

Ninon, de qui la beauté Méritoit une autre aventure , Et qui devroit avoir été Femme ou maîtresse d'Epicure.

LA LETTRE

Si c'est à bonne intention Qu'à tes loix tu veux me soumettre , Réponds à mon affection Lorsque tu réponds à ma lettre.

Mon cœur pour toi forme des vœux, Mes yeux te trouvent sans seconde, Et, si je ne suis amoureux, Je suis le plus trompé du monde.

Mon âme languit tout le jour; J'admire ton luth et ta grâce.

J'ai du chagrin, j'ai de l'amour :

Dis-moi, que veux tu que j'en fasse?

Ton entretien attire à soi ; Je n'en trouve point qui le vaille; Il pourrait consoler un roi De la perte d'une bataille.

Je me sens toucher jusqu'au vif Quand mon âme voluptueuse Se pâme au mouvement lascif De ta sarabande amoureuse.

Socrate, et tout sage et tout bon, N'a rien dit qui tes dits égale ; Au prix de toi, le vieux barbon N'entendoit rien à la morale.

Tu possèdes les qualités Dont un cœur ne peut se défendre.

Peut-on avoir tant de beautés, Et n'en avoir point à revendre.

Je sais quel nombre de galants De ton affection se pique.

Trop de Médors, trop de Rolands, Font l'amour à mon Angélique.

Je modère ainsi mon courroux De ne pouvoir faire des rimes :

Je les voudrois dignes de vous , Et de pareils souhaits ne sont pas légitimes.

SONNET

g^ rai, je ne puis ressentir

Les maux que ton esprit projette; ^Quoique tu fasses le prophète,

Je pourrai te faire mentir.

Je sais que Ninon est parfaite , Que ses traits se font bien sentir; Mais , fût-elle cent fois mieux faite , Je ne saurois y consentir.

Son esprit, Tircis, qui te trompe, Cherche l'éclat , court à la pompe Et ne sauroit être indulgent.

J'aime mieux, et crois être sage, Que l'argent serve de visage Qu'un visage serve d'argent.

SONNET

inon, ma compagne très chère , Pourroit vaincre le plus brutal, Et je veux être mis en bière Si le mal qu'elle fait n'est mal.

Je suis pourtant fort en arrière , Et tiens cela fort inégal , Car j'enrage et me désespère De me voir seul et sans rival.

Je sais bien qu'elle est fort poupine , Mais c'est trop peu pour la cuisine ; Et puis , pour un homme indigent,

Ninon , vous me contez fleurette :

Si vous me comptiez (i) de l'argent, Je tiendrois votre affaire faite.

(i) Compter et conter s'écrivoient assez généralement alors de la même manière, et Saint-Marc a conservé ici celle orlographe : nous avons cru devoir en user autrement.

CoîVTRK Ninon.

1 ne faut pas qu'on s'étonne Si souvent elle raisonne De la sublime vertu Dont Platon fut revêtu ;

Car, à bien compter son âge,

Elle peut avoir vécu

Avec ce grand personnage (i).

(i) Celte pièce est un peu moins chaste dans le Cabinet satyrique. {S,~ilare.)

Ecrite de La Bourdaisière , où M™'" de Pelissari l'avoit amené de Véret, et où il avoil quitté M™« de Valentiné, à laquelle il adresse cette Lettre.

adame , qu'il m'a coûté cher g Cet adieu sur le bord du Cher, Dont l'indifférente manière Ne me put lors jamais cacher Combien j'avois à me fâcher Contre ma bonté coutumière, Qui me fait toujours relâcher Si vite à la moindre prière !

L'heure que , trop aimable et flère , Je vous vis brusquement marcher Et passer, sans moi , la rivière , Devoit bien être ma dernière.

Si j'ai su me le reprocher, J'en prends à témoin la lumière De l'astre qui me vit coucher Et passer la nuit tout entière , Sans pouvoir jamais attacher Sur mes yeux mouillés ma paupière.

Non , ce n'a point été le bruit De cent et cent tailleurs de pierre , Ni l'abbé , dont le nez au lit Gronde plus qu'au ciel le tonnerre ;

OEUVRES DIVERSES. l63

Bien moins encor tout ce qu'on dit

De Brandebourg , qui vient grand'erre ,

Ni du Suédois, qui le suit ,

Qui m'a tourmenté cette nuit ,

Et fait bien plus mortelle guerre

Qu'ils ne feront , et qu'on ne fit

Jamais ni sur mer ni sur terre.

Ah , nuit de tristesse et d'ennui !

Croirai-je que cet aujourd'hui Ne me soit pas encore pire , Et que je n'aie point ce soir Cette horrible réponse à lire?

Pourquoi donc tout ce désespoir, Seigneur Chapelle, ou bien beau sire?

Vous avez fait votre devoir; Personne n'y trouve à redire.

Si cela m'arrive , en ce cas Que faire, malheureux? Hélas!

Quel secours , quel autre remède Pourrai-je appeler à mon aide , Qu'un soudain et fameux trépas?

Desespéré, n'irai-je pas, Sur-le-champ et d'un même pas , Chercher quelque affreux promontoire , Et de son plus fier haut-en-bas Me précipiter dans la Loire , Pour me sauver entre ses bras ?

Sur une roche âpre et sauvage Ici près un saint hermitage

l64 OEUVRES

M'en offre un, propre à mon désir.

Le plus déterminé courage Ne peut , sans d'horreur se saisir, Regarder le plus bas étage.

La Loire , le vent et l'orage L'ont vu , depuis le premier âge , De mousse et d'écume moisir.

Plutôt que céder à leur rage.

A tout désespéré bien sage Il semblera fait à plaisir, Et son nom d'un heureux présaige S'accorde à mon fervent désir D'obtenir des flots l'avantage D'être poussé juste au rivage Que vous avez daigné choisir Pour y recevoir leur hommage.

Mais , comme ce fleuve abandonne (Et, qui pis est, surtout l'automne) Les plus beaux et charmants endroits , J'ai , ma foi, peur, et je soupçonne Qu'un quiproquo , dont je frissonne , Pourroit bien , sans ordre et sans choix, Contre le droit, contre les lois.

Qu'en pareil cas l'amour ordonne , Exposer mes os nus et froids Quelque part aux Sables d'Olonne , Plus loin même, au bord iroquois ; Où , pour une seconde fois , Manquant votre aimable présence, Je me redésespérerois.

Votre Loire est un peu brouillonne ;

Diverses. i65

Et, franchement , je ne saurois L'espérer si sûre et si bonne Que la mer le fut autrefois Pour Céix envers Alcione.

Craignant donc la rive inconnue ,

Il me vaut mieux prendre un bateau ,

Et, plutôt dessus que sous l'eau,

Gagner la charmante avenue

Qui mène au superbe château,

Dont sur un riche et doux coteau

Cent tours blanchissent dans la nue.

Là , sitôt que j'aurai lié

Ma gribanne (i) au plus prochain havre ,

Me traînant doucement à pié ,

J'irai vous faire autant pitié

Et pas si peur que mon cadavre.

(i) La gribanne est un petit bâtiment de mer portant depuis trente jusqu'à soixante tonneaux , et garni d'un mât avec son hunier, d'une misaine et d'un beaupré. {S.-Marc.)

STANCES ScR UNE Eclipse de Soleil.

uel moyen de s'en dispenser?

J'allois tout de bon commencer A vous composer sur Téclipse Un livre plus gros et plus long Qu'un des tomes de Juste-Lipse , Tout rempli d'un savoir profond , En beau style d'Apocalypse ,

Quand Pallas , la sage puoelle , Qui m'aime de bonne amitié, S'apparut à moi toute telle Qu'elle est au ciel dans sa ruelle Sur l'estrade et tapis de pié.

Eh quoi , pauvre innocent ! dit-elle , Vraiment tu me fais grand'pitié D'aller perdre ainsi la cervelle , Rêvant à cette bagatelle Plus qu'il ne faut de la moitié.

Surprise des impertinences Que l'on débite en ce bas lieu , J'y viens faire des remontrances A ces fous qui, sans connoissances, Raisonnant comme il plaît à Dieu ,

Gâtent mes plus belles sciences ; Et, pour l'éclipsé à quoi tu penses, Je te vais faire voir en peu Que ces forgeurs d'extravagances Tirent cent fausses conséquences D'une chose qui n'est qu'un jeu.

Sache que ce jour-là mon père Fit à déjeuner si grand' chère, Et trouva si bon le nectar, Que Môme, le dieu des Sornettes, Le voyant être un peu gaillard Et dans ses humeurs de goguettes, Lui proposa que les planètes Jouassent à Colin-Maillard.

« A Colin-Maillard ! dit le maître

Du char brillant et lumineux .

Si , par malheur, je l'allois être ,

Tous les hommes sont si peureux

Qu'ils se croiroient morts quand mes feux

Commenceroient à disparoître.

Chacun fermeroit sa fenêtre ,

EtMorin, le plus fou d'entre eux.

En prédiroit quelque bicêtre (1) ».

a Quoi ! tu veux conclure par là, Répond le grand dieu qui foudroie,

(i) Jean-Baptiste Morin, professeur royal en philosophie et célèbre mathématicien, fort entêté de l'astrologie judiciaire. {S.-Marc.)

l68 OEUVRES DIVERSES.

Qu'un fat pourra troubler ma joie ?

Que m'importe s'il en fera Des contes de ma mère l'Oie ?

Je jure Styx , dont l'eau tournoie Dans le pays de Tartara , Qu'à Colin- Maillard on jouera.

Sus , qu'on tire au sort , et qu'on voie Qui de vous autres le sera ».

Le bon Soleil l'avoit bien dit :

Il le fut, selon son présage.

Toute la compagnie en rit ; Et , sans différer davantage , Aussitôt la Lune s'offrit A lui bien couvrir le visage ; Ce que volontiers on souffrit , Attendu l'étroit parentage.

Le reste , vous l'avez pu voir.

Chacun put lors s'apercevoir Que l'on ne voyoit presque goutte ; Et, sans la Lune, qui sans doute Ne fit pas trop bien son devoir, Le Soleil faisoit banqueroute , Le matin devenoit le soir ; Vous étiez tous au désespoir.

Croyant la nature en déroute ; Et pas un n'eiit pu concevoir Que nous autres là-haut, sur la céleste voiite, Ne faisions que crier : Gare le pot au noir.

LETTRE

A Messieurs de Nantocillkt

ET DE SeRCELLES.

vous , les deux que je chéris

De l'amitié dont Toxaris

Veut qu'on s'aime, en son dialogue (i);

A vous , non à d'autres , j'écris ; Et sache quiconque à mépris Tient qu'on l'exclue , et m'épilogue , Qu'en vos deux grands noms sont compris Tous ceux qu'en son premier prologue Maître François (2) a si bien mis.

Or je vous écris pour vous dire, Après un humble grand merci D'avoir bien voulu nous écrire, Que nous ne faisons rien ici Que dormir, manger, boire et rire , Bien disputer, mieux contredire.

Jouer gros argent , et qu'ainsi ,

(1) Le dialogue de Lucien intitulé Toxaris traite de l'amitié. (S.-ilarc.) (a) Rabelais.

Sans à vos procès en rien nuire ,

Que votre substitut Plessi

N'a garde de laisser détruire ,

Vous devez , sans mais et sans si ,

Nous rejoindre au plus tôt , gros sire.

Surtout n'ayez aucun souci

De n'y trouver pas de quoi frire.

Vous verrez cuisine reluire

Et briller office farci

De cent bouteilles de Tessi,

Et de tout ce qu'a su produire

Provence, et de meilleur élire

Pour régaler un prince (1), si

Capable de la bien conduire.

L'huile , entre autres , a réussi

Si bien , qu'on s'en sert à tout cuire.

Croyez-nous bien fournis aussi

Des mets de ce bon pays-ci,

Et de tout ce que Rouen tire

Du chaud climat et du transi.

Et vous, cartésiens fameux , Sur ce comète tant affreux , Montrez-nous ce qu'eût fait Descartes , De peur que son choc désastreux Ne mît tout notre monde en deux , N'eût-il point eu les fièvres quartes ? Qu'en pense le monde peureux?

Est-ce aux buveurs , vuideurs de quartes ,

(1) Le duc de Veudôme. Cette lettre est écrite d'Anet.

Diverses. 171

Aux nez rouges et lumineux , Ou plutôt aux beaux doucereux Bien perruques , mangeurs de tartes , Qu'en veut cet astre aux longs cheveux ? Qu'en dit Morin, le songe-creux?

L'envoye-t-il brouiller les cartes Chez les Sarmates? Est- ce entre eux Et les fiers descendants des Parthes Qu'il doit laisser tomber ses feux?

Moi , qui sais qu'il ne mord ni rue.

Non plus que fortune ou destin , Je ne vous en parle qu'afin De mieux savoir de vous l'issue Du dîner où , sans retenue, Picard (1) vous aura dans le vin Dit la vérité toute nue.

Contez-nous donc votre festin Si du Parnasse astronomin La troupe en parut fort émue.

Le grand Huygens et Cassin (2) Ont-ils sué soir et matin A luneter, malgré la nue , Dans tout l'Olympe cristallin?

Sa hauteur au juste ont-ils vue?

Ont-ils pu , depuis sa venue, Suivre sa marche et son chemin?

Vous aurez vu l'ami Turlin , Que de bien bon cœur je salue.

(1) Astronome célèbre.

(2) Cassini.

Pour le voir, le bon Rondelin (1), Point n'est besoin de longue vue.

Si l'avez vu, lui qui n'est grue Ni télescopier (2) grimelin, Vous en aura dit tout le fin.

Mais adieu : trop rimer me tue.

(1) Nom burlesque et forgé, pour signifier un homme fort gros. (S.-Marc.)

(q) Autre mot forgé, pour dire qui se sert de télescope, de lunettes de longue vue. {s.-Marc.)

Page 1