‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 1 sur 8 · Oeuvres · texte numérisé non relu

Oeuvres

F, ne suis ni insppcleur [irimairc , ni direcleur des conlribiilions indirectes , je vous prie de le croire; je ne connais pas tous les villages de la Nièvre;

*i,«ffl»a-J> «w» cependant , je parierais bien avec le premier venu des fonctionnaires sus-nommés, que le plus joli de tous ces villages c'est Armes. Armes esl sur la route de Clamecy à Avallon, a huit lieues d'A vallon, cl à deux pas de Clamecy, qui l'attire vers lui incessamment et finira par l'absorber comme la terre absorbe uneimprudenleaérolithequivienttourner trop près d'elle. Si vous allumez votre cigarre aux dernières maisons du faubourg de Bethléem , il ne sera pas éteint que vous serez arrivé à Armes. Vous donc qui ne demeurez qu'à une vingtaine de kilomètres de Clamecy, allez voir Armes, si vous ne l'avez pas encore vu, et, pour peu que vous sachiez manier un crayon et que vous ayez un album, faites-vous accompagner de votre album, je vous réponds que vous ne regretterez pas votre argent; et. d'ailleurs, si vous le regrelliez,

2 BKI.I.IÎ-PI.VNTK RT CORMîLH S.

bii'ii que les conseilleurs ne soient pas les payeurs, c'est moi, Claude Tillier, qui vous le rembourserais.

J'aime le printemps avec ses buissons blancs et roses ; j'aime l'été avec ses champs fauves encadrés d'une éclatante verdure; j'aime aussi l'hiver avec ses arbres noirs qui ressemblent, avec leur léte couverte de frimas, à des hommes de loi cuifl'és d'uni' perruque poudrée; mais j'aime surtout ces jours liéies et humides de l'automne, quand le soleil est chauve et dépoli, qu'un nuage floconneux, pareil à un blanc duvet qui vole , remplit tout l'espace qui est entre le ciel et la terre; que vous voyez les arbres, les moirlagnes, les hameaux, gris et vaporeux comme s'ils étaient reflétés par une glace terne, et que la campagne ressemble à un paysage élyséen; quand le vert des bois se teint de brun et de ronge, que les ruisseaux charrient de longues traînées de feuilles jaunes qui s'en vont processionnellement comme un convoi ; quand eBfin la nature fiévreuse et phlhisique sourit encore , mais de ce sourire malade qui reste quelquefois sur les lèvres d'un trépassé. Or donc, parlez de Clamecy par un de ces délicieux beaux jours. Je vous dis cela parce qu'alors la flotte a cessé et que l'Yonne est débarrassée de ces grandes piles de bois grisâtres qui donnent à sa vallée l'odeur de moisi et l'aspect prosaïque d'un chantier.

Jusqu'à la Maladrerie, vieil hôpital de lépreux aboli et dont il ne reste plus que la chapelle, le chemin s'en va prosaïquement entre une haie tondue et un champ de luzerne; il s'en va sans songer à rien, sans regarder à droite ni à gauche , et tout ennuyé de la corvée que les ponts et chaussées lui font faire ; mais , arrivé en face de la Maladrerie, il se réveille lout-à-coup de sa somnolence, tourne brusquement à gauche et mord dans la croupe d'une de ces hautes montagnes dont la chaîne, après avoir traversé tout le département de la Nièvre, s'enfonce peu à peu et (inil par disparaître toul-à-fail dans les graviers du département de l'Yonne,

Bl'.LLK-PLANTK KT COUNKI-IUS. 3

Alors c'est une magnifuiue terrasse qui jette , d'une élévation de cinquante mètres , son regard fier et hautain sur la vallée. A vos pieds l'Yonne, que font incessamment tressaillir, comme un hreuf que piquent les mouches, les graviers tombés d ' chemin , se promène lentement dans sa prairie, et les bois du marché, descendant pèle-méle de leurs âpres collines, viennent baigner leurs racines dans les eaux vertes et dormantes du fleuve.

A votre gauche s'élève, comme un grand mur en ruine, le second étage de la montagne. Au pied de cette gigantesque masure, court et s'enfuit devant vous comme une longue traînée de maisons qui servent de faubourg au village. Car Armes n'est pas un piètre et misérable paysan : semblable à ces marquis qui veulent avoir des pages, il a son faubourg comme une ville. Toutes ses maisons sont neuves ; elles ont toutes un toit rouge et des volets verts, toutes un cep de vigne qui les enveloppe de ses larges feuilles et leur fait en été une belle devanture verte; elles ne sont point, comme celles de nos rues, collées l'une à l'autre par un mur mitoyen : elles sont séparées entre elles jiar des jardinets, par de grands noyers indivis qui mêlent leurs branches par-dessus les toits, par des chênes tombés de la cime de la montagne avec des quartiers de roc écroulés. Vous diriez, à les voir si parées et si coquettes, des paysannes endimanchées qui vont se tenant par la main.

Des plantes de toute sorte croissent entre les pierres disjointes du rocher et font pleuvoir, quand il vient un souffle de vent, leurs fleurs et leurs insectes sur les toits. Vers le milieu de celle avenue déniaisons, vous rencontrez le pertuis d'Armes, le premier de cette longue série de pertuis qui donnent à l'Yonne une navigation factice de quelques heures par semaine. La rivière, arrêtée loutà coup par cette porte que les marchands de bois ont fermée devant elle , s'épanche à grand bruit, et en djs.uit mille injures au commerce, sur les pierres herbeuses et vertes de l'écluse, et retombe

4 lliaLE-PI.A."(TK KV COR>ÉLirS.

en deux blanches nappes dans la fosse du pertuis. Le reste du fleuve passe par un joli biez qui côtoie la route. Son lit est net et s.ins roseaux ; mais sur ses rives croissent avec profusion ces hautes plantes amphibies qui ont la moitié de leurs racines dans l'eau et l'autre moitié dans la terre. Après avoir fait tourner un petit moulin caché tout entier sous deux ormes, il se hâte de rejoindre le lit maternel.

Rien n'est plus gracieux que l'îlot formé entre le biez et la rivière: l'Yonne semble le presser avec amour entre ses bras comme une mère tient son enfant ; vous diriez une branche fleurie au milieu d'un vase plein d'eau : ce ne sont que bouquets d'aulnes, de saules, de noisetiers , de peupliers d'italie séparés entre eux par mille ruisselets qui débonlent du biez. Si vous êtes deux , et que vous ayez de douces confidences à vous faire, n'allez pas vous réfugier sous cette verdure : d'abord, le boule-dogue du meunier pourrait vous mordre; ensuite, toutes ces eaux qui coulent, qui tombent, qui se précipitent, qui causent ou crient entre les racines des arbres, tous ces oiseaux qui gazouillent et cet éternel bavard de moulin qui n'interromprait pas son ticlac pour M. Dupin en personne, étoufferaient sur vos lèvres vos meilleures paroles.

Nous voici arrivés à Armes. "Vous êtes sur la grande place du village. Si vous voulez parler à M. le maire, c'est ici qu'il demeure, ainsi que les gros personnages de l'endroit. Ces maisons affectent un air d'importance comme leurs maîtres; car, tel maître, telle maison, aussi bien que tel maître, tel vak-t. Beaucoup ont des balcons, et quelques-unes sont décorées de l'aristocratique persienne.

Avez-vous soif? voilà une grosse source qui jaillit à l'extrémité de la place. Cette eau ne vaut pas du bourgogne assurément ; mais elle est renommée à i)lusieurs kilomètres à la ronde pour sa limpidilé, et vous ne sauriez en boire de plus fraîche. Après s'être arré-

ItKl.LE-PLANTK lîT CORNELIUS. 5

tée dans un grand bassin couvert où barbotlenl les canards et les enfants du village, elle s'en va libre et bouillonnant sur le gravier du chemin ; mais, quand elle est presque à la fin de sa course, elle tombe dans un guet-à-pens que lui a tendu k brasseur et se laisse mettre en bouteille. C'est ainsi que tous les élans de liberté au\- . quels on s'abandonne dans la jeunesse se changent souvent, quand le vieil âge et venu, en servilité.

Pauvre source ! tu t'es laissé allriander par de l'orge bouilli et du houblon d'agréable amertume; mais, au lieu d'aller dans des cuves te faire maltraiter de cent façons par des cuistres, ne valaitil pas mieux te promener entre des branches vertes , accrocher tes tlocons d'écume aux herbes qui pendent, faire de gracieux remous aux racines des saules , réfléchir le ciel el murmurer avec ces oiseaux qui gazouillent? Tu as cru à une destinée pleine de liesse ; mais de tout cela qu'adviendra-t-ilî quand ta mousse se sera épanouie quelques instants dans un beau flacon de cristal , quel sera

ton domicile? une hideuse vessie, et ensuite on tu m'entends,

on te au coin d'une borne!... Complaisants du pouvoir, que

cela vous serve de leçon!

Vous ne pouvez non plus vous dispenser de relater sur votre album ce grand pic qui domine le village. Deux étroites vallées grimpent à chacun de ses flancs comme deux escaliers, et vous diriez le perron d'un gigantesque château aboli. Souvent à sa cime buissonneuse vous voyez apparaître, comme ces statues qu'on pose sur le fronton d'un édifice, une vieille femme gardant sa vache ou un petit pâtre de moutons qui chante, et dont le vent, déchirant la chanson, en jette jusqu'à vous les lambeaux.

A Armes , donc , en 1780, demeurait un certain Belle-Plante, monsieur Belle-Plante pour les uns, et maître Belle-Plante pour les autres. Comme il élait riche et marguillier, M. le curé , M. le

fi BELLE-PLANTK KT CORNétIUS.

maire et beaucoup d'autres l'appelaient monsieur Belle-Plante; mais, comme il était fermier , les paysans disaient maître Belle- Plante tout court, à moins qu'ils n'eussent un service à lui demander.

Pour moi qui n'ai rien à demander à monsieur ou à maître Belle-Plante, comment dirai-je? Je crois qu'il est prudent, avant de nous décider pour l'un ou pour l'autre de ces deux titres, d'examiner ce qu'ils valent respectivement. D'abord , le titre de monsieur, quesignifie-t-i!? exprime-t-il. ainsi que semblerait l'indiquer le pronom possessif, une dépendance quelconque de celui qui le donne envers celui auquel il le confère? Mais alors, pourquoi un maître appelle-t-il son valet monsieur, à moins qu'on ne dise que le maître est en maintes circonstances sous la dépendance du valet? Indique-t-il une supériorité sociale ? Dans ce cas, comment se fait-il que le ministre donne à son cordonnier et à son tailleur le titre de monsieur? Vient-il du mot senior, plus vieux, ainsi que le prétendent ceux qui hantent les glossaires et courent après les étymologies? Mais d'où vient donc qu'un père appelle son fils monsieur quand il a déchiré sa culotte ou ses livres? Ainsi le mol monsieur est atteint et convaincu de n'avoir pas le sens commun. C'est un grand imbécile qui ôte son chapeau à tout le monde, qui arrête tout le monde et qui n'a rien à leur dire. Il est réfraclaire à toute définition. M. Napoléon Landais, tout Napoléon qu'il est, ne lui ferait pas signifier quelque chose. Je puis aussi bien dire monsieur mon cheval que monsieur mon tailleur, de même que mon tailleur peut aussi bien dire monsieur mon passe-carreau que monsieur le rédacteur de VAssocialion. Je vole pour qu'il soit exclus du dictioimaire. Je dirai donc maître Belle-Plaute. Maintenant que celte difficulté est levée, nous pouvons entrer en matière.

Maître Belle-Plante avait à bail cinq à six métairies, ce qui ne l'empêchait pas d'exploiter de belles et bonnes terres qui lui ap-

ItELLJi-PLANTE KT COKNKLIUS.

parlenaietit eu propre. Sa femme lui avait laissé deux ganoiis : François IJelle-Piaiile , qu'on appelait Belle-Plante tout court, parce qu'il était l'aîné, et notre ami Cornélius.

'ÉTAIT par une sale et pluvieuse matinée du mois de mars. Belle-Plante et Cornélius cheminaient sur la route de Clamecy , l'un portant un gros lièvre sur son épaule, l'autre balançant dans sa main un paquet de livres suspendu à une ficelle. Ils s'en allaient à l'école. Belle- Plante était fortement charpenté ; il avait quatre membres solides avec lesquels on eût pu faire une charrue, un nez pas trop mal fait, une bouche qui n'était pas absolument trop grande, de petits yeux gris avec lesquels il voyait aussi bien qu'avec de grands yeuxnoirs; mais il n'avait point de cœur, ou du moins il n'avait qu'un de ces cœurs de glace que les chaudes brises de la jeunesse ne peuvent dégeler. C'était une de ces organisations épaisses auxquelles la nature a fait bon poids, où les os, les chairs et les tendons n'ont pas été épargnés, mais où l'électricité manque totalement. A 16 ans , Belle-Plante était un homme fait pour l'égoisme et l'astuce; il naimait personne; il n'avait qu'une passion , celle d'entasser ;

il fûl descendu de cheval pour ramasser une épingle ; il eût donné son ame au diable pour une pièce de vingt-quatre sous, et certes c'eût été le diable qui eût été attrapé. Cependant , parce qu'il était net et propre comme un écu de six francs , les mères le citaient pour exemple à leurs fils.

Cornélius était tout l'opposé de Belle-Plante. C'était un bel adulte , svelte , élancé , au front haut et poli comme l'ivoire, aux grands yeux pleins de flamme, et dont la brune chevelure tombait inculte et désordonnée comme , le long d'un mur, une touffe de chèvre-feuille; il était bon, aimant, généreux ; il avait des larmes et des gros sous pour toutes les misères. Saint Martin a été canonisé pour avoir donné à un mendiant la moitié de son manteau ; en pareille occasion , notre ami Cornélius eût donné le sien tout entier. Cependant notre ami Cornélius est en enfer ; car ni le curé, ni M. Guillerand , ni le grand fouet de maître Belle-Plante n'avaient jamais pu obtenir de lui qu'il fit sa première communion. Du reste il avait une intelligence vive et précoce; en lui poussait un de ces esprits hardis et curieux qui veulent tout savoir , tout analyser, tout approfondir. Dans un jeudi il vous effondrait un gros bouquin, et quand il s'était mis à la poursuite d'une vérité , d'une vérité qui fût à sa portée, bien entendu, c'était commme un lévrier sur la trace d'un lièvre: il ne la lâchait point qu'il ne l'eût forcée.

Il était, par exemple, d'une distraction désespérante: il était toujours à rêver, à calculer, à comparer. Quand son père l'envoyait aux champs, il se couchait dans l'herbe et regardait le ciel ; aussi ne revenait-il jamais sans avoir un procès-verbal sur le dos ou sans avoir perdu deux ou trois vaches. On raconte de lui, ce que j'ai peine à croire cependant, qu'un jour son père l'ayant envoyé à la cave, il revint avec le cou de la bouteille dans la main sans s'être aperçu qu'il avait cassé le reste contre une marche. Tout

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cela faisait dire à M. Belle-Plante que Cornélius était le garçon le plus idiot de l'endroit. Il était d'ailleurs d'une indifférence exemplaire pour tout ce qui était enveloppe, extérieur, surface. Il disait que c'était toujours leurs plus mauvaises pilu'es que les apothicaires enveloppaient d'une feuille d'argent, et il ne se souciait pas plus de sa toilette qu'un oignon ne se soucie de sa pelure. Il était constamment débraillé; son habit était en loques; où il n'y avait pas de trou, vous pouviez être sûr qu'il y avait une tache. Il fallait l'habiller de pied en cap tous les ans; aussi n'y avait-il à Armes que maître Couture le tailleur qui eût pour lui quelque estime.

Belle-Plante avait étendu respectueusement son mouchoir sur son feutre pour le préserver de la pluie, et il avait relevé avec un soin tout-à-fail religieux l'extrémité de son pantalon, quoiqu'il ne fût que de tiretaine. C'était, du reste, une des mille recommandations que lui avait faites à son lit de mort madame sa mère, dont il avait, au préjudice ou à l'avantage de Cornélius, télé toute l'avarice, et soit qu'il y eût boue ou poussière, jamais il ne manquait à ce devoir. Pour Cornélius, il n'avait rien étendu , rien relevé, sauf ses bas qui tombaient sur ses talons avec une obstination désespérante. Belle-Plante, avant de poser le pied à terre, choisissait , comme fait le chat, l'endroit le plus sec du chemin ; Cornélius, au contraire, allait droit devant lui comme une route royale , sans se soucier des flaques de boue dont la route élait semée, et même sans les voir ; aussi Cornélius était-il crotté comme un caniche.

Les deux frères allaient à côté l'un de l'autre comme deux soldats dans les rangs, sans se parler, et absorbés chacim par des réflexions respectives. Belle-Plante rompit le premier le silence.

— Aquoi songes-tu, savant? (c'était lesobriquetqu'on avait donné à Cornélius dans le village , dit-il à son frère en lui appliquant une grosse tape sur l'épaule.

!2 BELLE-PLAMK ET COR>KLirS.

— Pas de ces rusticités-là, Belle-PLinte, je tcu prie; si nous eussions été en ville, j'aurais cru qu'il m'était tombé une luile sur l'épaule.

— Suffit, monsieur l'homme comme il faut, on s'en abstiendra a l'avenir de ces rusticités ; mais , à quoi songeais-tu tout-àl'heure?

— Je calculais combien il faudrait d'aunes de taffetas gomme pour mettre toutes les grandes routes du royaume à couvert de la pluie.

— En effet, ça craint l'humidité, les grandes routes ; et les chemins de traverse, savant, il n'y a donc rien pour eux ? est-ce qu'ils sont plus chiens que les grandes roules, ou bien moins sujets aux rhumatismes?

— On les couvrirait avec du coutil, les chemins de traverse.

— C'est juste : à tout seigneur tout honneur ; mais , et de l'argent pour faire cela ? il te faudrait inventer une mine d'or.

— Cela n'est point nécessaire, Belle-Plante; on augmenterait l'impôt, voilà tout.

— Tu es bien généreux de l'argent des autres, toi , savant ! on voit bien que tu ne comptes pas devenir propriétaire! Il est bien déjà assez lourd comme cela, l'impôt, sans qu'on l'augmente encore I

— Lourd, j'en conviens, mais ce n'est pas parce qu'il est trop gros : c'est parce qu'il est mal dépensé qu'il est lourd. Quand l'impôt est bien dépensé , quand les fonclionnaires publics n'écono-

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misent point sur leurs appointements de vastes domaines, quand ils ne placent pas sur les banques étrangères les capitaux qu'ils reçoivent de l'état, l'argent prélevé sur les contribuables leur revient, comme revient en pluie à la terre l'eau que le soleil lui a enlevée. Plus l'impôt est considérable, et plus, s'il est bien dépensé, le peuple est heureux.

— Voilà encore une de ces bêtises qu'entre vous autres savants vous appelez des paradoxes.

— Non , mon cher, ce n'est pas un paradoxe : c'est une belle et bonne vérité. Figure-toi une outre immense sous laquelle marchent tous les habitants de la France. Les hommes de haute taille porteront presque tout; mais les petits, que porteront-ils? Rien. Tel est l'impôt ; léger pour le pauvre , c'est sur le riche seul qu'il pèse. Supposons que Sa Majesté très chrétienne fasse exécuter de grands travaux dans chaque localité , quelle sera la quote-part du travailleur dans cette dépense? Quelques gros sous ; et c'est à lui que reviendra la meilleure partie de l'argent dépensé. Il aura semé un grain de blé pour recueillir un épi. Nos philosophes cherchent les moyens d'améliorer la condition des classes intimes de la société ; si ce moyen est quelque part, il doit se trouver dans l'emploi bien entendu de l'impôt bien réparti. Forcer le riche à fournir du travail au pauvre, voilà tout le problème.

— L'impôt bien réparti ! je te vois venir, savant. Tu voudrais que nous autres propriétaires nous payassions tout, et le pauvre rien. Et pourquoi le riche paierait-il pour le pauvre ? qu'on me le dise. Selon ton système, il faudrait que le gouvernement vendît son sel, sa poudre à tirer, son tabac, centécus la livre au millionnaire et deux liards au manœuvre. Je te soutiens , moi , que dans tine société bien organisée l'impôt doit se payer par tête , comme on paie à l'auberge chacun son écot , comme on paie au théâtre chacun sa place.

14 BELLE-PI.AMK ET COUNÉLIl'S.

— Cela serait souverainemenl injuste, Belle-Plante ; car c'est au profil du riche que se font presque toutes les dépenses sociales. Le pauvre, lui, n'a pas besoin de gardes champêtres : il n'a point de propriétés à garder ; pas besoin de gendarmes : le dénuement de sa chaumière est une excellente serrure que les voleurs ne s'aviseront jamais do crocheter ; pas besoin de tribunaux : qui n'a rien n'a pas de procès ; pas besoin de prisons, car c'est pour lui qu'elles sont faites ; pas besoin d'armée : en temps de guerre l'armée lui prend ses enfants, et en temps de paix elle l'empcche d'être le plus fort ; pas besoin d'une royauté si resplendissante : le roi ne l'invite pas à ses fêtes, et ce n'est pas à lui qu'il fait des pensions sur sa cassette; pas besoin des quatre facultés de l'université: il ne fait pas apprendre le lalin à ses enfants ; pas besoin de bibliothèques : il ne sait pas lire ; pas besoin de canaux et de grandes routes : il n'a jamais qu'une besace à transporter; pas.,..

— Et cœlera 1 Gt insolemment Belle-Plante ; pour moi, je m'occupe de choses plus sérieuses : je calcule combien nous pourrions vendre ce lièvre à la foire.

— Mais ce lièvre ne nous appartient pas, repartit vivement Cornélius ; tu sais bien que mon père en fait cadeau à M. Guilleraud.

— M. Guillerand ! M. Guillerand 1... Le grand mal, quand il passerait devant la trogne de ce vieux gourmand qui envoie chercher une tourte chez le pâtissier aussitôt qu'il a un petit écu.

— Est-ce que cela te regarde , toi , si M. Guillerand aime les tourtes ?

— Sans doute, Cornélius, cela ne nous regarde pas ; mais, est-ce que nous ne le payons pas, M. Guillerand ? Va ! il serait bien heu-

BKLI.K-PLANTK KT COUNKLIUS. IS

reux si tous ses élèves étalent aussi exacts que nous à le satisfaire. Je vois ces ruinés de Ducroc qui portent des habits de drap toute la semaine, et qui lui doivent trois ans d'école.

— Et, selon toi, parce que les Ducroc lui doivent trois ans d'école, c'est une raison pour que nous lui volions son lièvre?

— Je ne dis pas cela, Cornélius; mais tu ne comprends donc pas, toi qui as tant d'esprit... selon .\I. Guillerand, que si nous lui donnons ce lièvre nous lui ferons plus de torique de profit : il invitera à déjeûner ce mauvais sujet de Benjamin Rathery, cet ivrogne de Page , ce gouffre d'Arllius qui lape une tète de veau comme un potage ; ils lui boiront trente bouteilles de son meilleur vin, ils lui videront toutes ses carafes ; ils l'emmèneront ensuite au café, ils le griseront, ils lui mettront sa perruque à l'envers, comme ils ont fait l'autre jour, de sorte qu'il ne savait plus de quel côté était sa face, et en rentrant il battra madame Guillerand, celte excellente femme qui demande toujours grâce pour nous quand il nous rosse.

— Ainsi, c'est dans l'intérêt de M. Guillerand que tu t'empares de son lièvre ?

— Dans son intérêt bien entendu, Cornélius. Si on te chargeait de remettre un poignard tuut frais émoulu ou un pistolet tout amorcé à un enfant, est-ce que tu le lui donnerais?

— D'abord, je ne me chargerais pas de la commission. Sais-tu qu'avec des arguments comme ceux-là on ne serait plus obligé de payer personne ? Et qui t'a fait juge, toi, de l'intérêt de M. Guillerand ? S'il veut inviter M. Benjamin Rathery, M. Page, M. Arthus à déjeûner; s'il veut leur faire boire son vin , s'il veut se griser, c'est que cela l'arrange. De quel droit l'opposerais-tu à cela ? Voilà un homme d'esprit qui veut se jeter à l'eau ; toi qui n'es qu'un

10 BELLE PLANTE ET CORiVF.LIFS.

sol , lu devines son dessein , el lu l'arrêtes : ne vois-lu pas que tu commets envers lui un acte arbitraire , que tu portes alleinte à sa liberté individuelle? Si cet homme veut se noyer, c'est qu'il a de bonnes raisons pour cela. Ne sait-il pas mieux que toi ce qu'il a à faire? Pourquoi mels-lu ton libre arbitre à la place du sien? Si j'étais juge, je te condamnerais envers lui à des dommages intérêts. Tu l'arrêtes parce qu'il fait mal, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce qui te prouve cela qu'il fait mal ? Si tu trouvais que c'est mal à moi de me faire couper la barbe ou de me faire extirper un cor que j'ai aux pieds, tu aurais donc le droit de m'en empêcher ?

— Mais, dit Belle-Plante, c'est que nous ne faisons pas tant de progrés dans son école à ton M. Guillerand !

— Parle pour loi, Belle-Plante, je le prie. Mais, est-ce sa faute à lui si lu ne fais pas de progrés dans son école ? Au lieu d'aller en classe, tu vas au marché voir comment et combien se vendent le foin et l'avoine, et quand on te donne de l'argent pour acheter des plumes , lu écris avec les vieux coulons que lu ramasses sous la table, et lu mets tes liardaines dans ta poche.

— C'est bien à ton tour de parler, toi qui as démonté, samedi, le coucou de M. Guillerand, et encore pendant qu'il nous faisait le catéchisme, impie !

— A quoi cela avance-t-il de savoir le catéchisme ? J'aime bien mieux analyser le coucou. A présent que j'en ai fait l'autopsie, je sais à quoi m'en tenirsur le mécanisme d'une horloge.

— Oui , mais lu as perdu une roue , el le poulet ne veut plus chanter.

— Eh bien ! nous sommes débarrassés de son insupportable coquelicou. Il avait une si belle voix, ton poulet !

BELLK-PI.AISTE KT CORNÉLIUS. 17

— C'est égal, il faut que mon père le paie comme si c'était im ténor. Cela avance bien, ma foi, les frères et sœurs que lu saches à quoi t'en tenir sur le mécanisme d'un coucou ! Sais-tu que c'est une vingtaine de francs de rabattus sur notre légitime ?

— Ame sordide ! s'écria Cornélius faisant tourner comme une fronde son paquet de livres autour de sa léle, tu mériterais... mais non, ce n'est pas ta faute si tu es organisé ainsi. El loi, quand tu as empoisonné noire bourrique en voulant la purger, est-ce que je l'en ai fait des reproches ?

— Allons, ne te fâche pas Cornélius , dit Belle-Planle qui était économe de son épiderme autant que de son argent : les coups que tu me donnerais ne te feraient pas de bien, et ceux que tu recevrais te feraient du mal. Au lieu de nous quereller comme deux grandes personnes, revenons à notre lièvre.

— Eh bien ! pour en revenir à notre lièvre, je te dis qu'en droit ce petit quadrupède appartient à M. Guillerand, et je ne souffrirai pas qu'il lui en soit fait tort : voilà ma manière de voir.

— Elle est belle, ta manière de voir! Va, mon pauvre savant, avec tout l'esprit que l'attribue M. Guillerand, tu ne sauras jamais faire tes affaires.

— Faire ses affaires ! voilà ce qu'ils disent tous ; ils n'ont que ce mot à la bouche ; c'est pour eux un axiome de morale ; peu leur importe l'honneur, la probité, la justice, pourvu qu'ils fassent leurs affaires ! Mais, le loup aussi, quand il égorge l'agneau, fait ses affaires ! Et à quoi cela sert-il à un avare de faire ses affaires ?

— Dam ! à mettre de l'argent de côté.

— El de l'argent qu'on met de côté, encore une fois, à quoi cela

sert-il ? De l'argent qu'on met de côté ! mais c'est de l'argent qu'on démonétise ! Si ta lire lire doit rester irrévocablement fermée, peu importe que tu y jettes des pièces d'or ou des tessons de vaisselle ? Il est des gens qu'on décore du nom de sages ; eh bien ! si on disait à ces gens-là : « Tu vas passer le reste de tes jours dans un cachot froid et noir ; pour lit lu n'auras que la terre moisie ; tu seras au pain dur et à l'eau fétide ; cette voûle qui s'applatit contre le sol, voilà ton ciel ; le printemps et l'hiver passeront sur la léle sans que tu t'en aperçoives ; ta femme mourra, les enfants se marieront sans que tu le saches; lu n'entendras plus d'autre bruit que les pas de ton geôlier sur l'escalier et le grincement de ta serrure; mais tu recevras cent francs par jour, » ils calculeraient que cela , au bout de trente ans, leur ferait un million cent quatre-vingt-seize mille francs mis de côté, et ils accepteraient le marché avec joie. Et selon loi , Belle-Plante, les générations sont elles autre chose que des caravanes qui s'en vont du berceau vers la tombe? Chacun dépense le trésor de joie que Dieu lui a donné pour faire sa route: les jeunes filles ont les épaules nues, les jeunes hommes ont les yeux pleins de flammes et les lèvres humides de baisers; ils s'en vonl ensemble en dansant sur les pelouses fleuries du chemin ; les plus vieux effeuillent dans leur coupe les roses fanées de leur couronne, et les décrépits se bercent doucement, les yeux à demi-fermés, au branle de leur liliére; mais lui , l'avare, sais-tu ce qu'il fait? Il emplil de pierres une besace, il la porte du soir au malin sur les. épaules, et, quand il est arrivé, la dépose au bord de son cercueil.

— Tout cela est fort bon, savant ; mais si on tombe malade ?

— Eh bien ! on va à l'hôpital.

— El si on devient infirme, boiteux, manchot , aveugle , qu'on ne puisse pas travailler?

— On va chez son plus proche parent , chez son frère , chez sa sœur, el on leur demande une place au coin de leur foyer.

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