RI'.I,LH-1'LANT1- KT COUNKLIUS. (IV
— Très bien ! mais s'ils ne veulenl pas vous recevoir ?
— Alors on crache sur le seuil de leur porte, el on va demander son pain.
— Oui , voilà un bel état, un élal bien honorable, surtout, que d'être mendiant !
— El qu'as-tu à dire contre les mendiants, toi ? Le dernier des mendiants est plus heureux que le plus riche des avares. Si le mendiant a un sou, il en jouit ; mais l'avare aurait un million qu'il ne jouirait pas d'un seul liard. Un mendiant , lielle-Planle, sais-tu ce que c'est? C'est un homme qui n'emblave point et qui a du pain, un homme qui ne fait pas bâtir de maisons el qui a un toit, un homme qui n'a point d'argent placé à intérêts et qui a des renies ; un homme qui n'a ni marchand de drap, ni tailleur et qui a des habits. L'indépendance est le meilleur des biens, tu ne peux nier cela; eh bien ! le mendiant n'esl-il pas le plus indépendant de tous les hommes? Il n'est pas enchaîné au sol par les racines d'une profession : quand il est mal ici, il prend sa besace et va ailleurs. Il est comme l'oiseau qui vole droit devant lui et qui trouve, partout où il s'arrête , des grains pour se nourrir et une branche verte pour s'abriter. Les plus grands et les plus riches ont des devoirs dont ils ne peuvent s'affranchir, des occupations qu'ils ne peuvent remettre.' Toi-même, quand tu entends la pluie battre contre tes volets ou le vent hurler dans ta cheminée , tu aimerais bien autant rester au lit que d'aller aux champs ; cependant, les chiens aboient, les domestiques piétinent dans les cours : point de trêve, il faut que tu marches ; mais lui, le mendiant, il n'a point de devoirs qui le tyrannisent, point d'occupations qui le poussent : il est comme léchai qu'on nourrit et donton n'exige rien. Nul ne peut l'atteler à un travail odieux ; il ne fait que ce qui lui convient. S'il est poêle, il s'assied au soleil et fait des vers; si c'est un mêca-
niclen. il trace sur la poussière, avec son bâton, le plan d'une machine qui changera la face du monde; si c'est un roi détrôné, il rêve d'un traité sur la politique des nations.
— Mais, dit Belle-Plante grinçant des épaules , et cette vermine qui le dévore ?
— Eh bien ! quoi, cette vermine? il se gratte.
— Mais, fais donc attention, Cornélius, que je l'ai supposé manchot.
— Alors il se frotte contre un mur , comme un âne qui a des mouches. Se gratter I mais c'est une félicité spéciale au mendiant, et qui est interdite au riche ! Si le roi savait le plaisir qu'il y a à se gratter, il voudrait avoir de la vermine. Fais à un homme un besoin incessant et donne -lui les moyens de le satisfaire, il sera le plus heureux de tous les êlres. Pour moi, je ne suis pas ambitieux : que Dieu me fasse la faveur d'un petit bouton qui me démange pendant les siècles des siècles , et qu'il me laisse un doigt pour le gratter, je ne lui demande pas d'autre paradis.
Belle-Plante laissait, contre sa coutume, Cornélius aller son train. Pendant ce temps, il cherchait un argument de nature à agir sur son esprit. Quand il crut avoir trouvé ce qu'il lui fallait, il l'arrêta tout court.
— Permets, Cornélius ; j'ai une petite objection à te faire. Tu dis qu'en droit ce petit quadrupède qui est là sur mon épaule appartient à M. Guillerand ; mais, ton briquet à piston qu'il t'a confisqué l'autre jour, en droit lui appartenait-il ?
— En aucune façon, répondit Cornélius dont l'esprit nel et droit
lli;i.l.H-I'LA>TK ET (.()R:<(F.LUS, 21
ne regimbait jamais contre un argument solide ; confisquer n'est pas acquérir : cela est écrit dans tous les codes. En ce cas, ce serait une restitution que me ferait M. Guillerand.
— C'est évident, dit Belle-Plante. Nous sommes en carnaval, temps consacré à la gourmandise et à la folie ; ils sont un las de friands qui courent après le gibier ; nous vendrons bien notre lièvre trois francs dix sous, et peut être quelque chose avec.
— Mon briquet à piston m'a coûté trente sous, dit Cornélius, ce sera cinq sous que je lui remettrai , ou bien , pour que l'objet change de nature le moins possible , je lui achèterai cinq à six alouettes.
— C'est cela : les bons comptes font les bons amis , dit Belle- Plante bien décidé à mettre ordre à ce que Cornélius eût quelque chose à restituer.
— Mais, dit Cornélius, j'ai une objection à te faire.
— Laquelle? fit Belle-Plante enfonçant majestueusement ses mains dans ses poches et le regardant comme un triomphateur regarde la foule du haut de son char de triomphe.
— C'est que je ne suis pas d'humeur à rester pendant une heure au marché, planté à côté de ton lièvre comme un piquet : celui qui ferait ma biographie en parlerait, par exemple !
— En effet, ce serait une tache à ton nom ! Mais, sois tranquille, tu n'auras dans tout ceci qu'à empocher ton argent. Moi qui n'ai rien à redouter des biographes , je me charge de la corvée; aussi bien tu donnerais ton lièvre à la première cuisinière qui viendrait te le marchander, ou peut-être au premier mendiant qui te ferait pitié dans la rue.
22 BELLK-PLANTE ET CORNÉl.ItS.
Arrivés au pont de Chiehes , les deux frères se séparèrent. Belle-Panle prit le chemin du marché, et Cornélius alla l'altendre sur la promenade. Dne heure après , Belle-Plante revint faisant sonner des pièces de billon entre ses mains.
— Tiens, dit-il à Cornélius en lui remettant une poignée de gros sous, voilà la part.
Notre ami Cornélius n'eût pas suspecté la bonne foi même d'un huissier. S'il se défiait de son frère, je vous prie de ne pas lui en savoir mauvais gré , c'était parce qu'il le connaissait ; car les hommes qui ont l'ame haute et généreuse ne se déQent que de ceux qu'ils connaissent. Cornélius, donc, se disposait à compter son argent.
— Ce n'est pas la peine de compter, dit Belle-Plante, tu as vingt-cinq sous pour ta part.
— Ce n'est pas le compte, fit Cornélius, la moitié de soixantedix est de trente-cinq.
— Oui , mais c'est que je n'ai pu vendre notre lièvre que quarante-neuf sous. C'est deux liards que je le donne de plus qu'il ne te revient ; mais avec un frère on n'y regarde pas de si près.
Le fait est que Belle-Plante avait vendu le lièvre 4 francs, et encore l'infâme avait glissé dans la monnaie du bon Cornélius un jeton qu'il gardait depuis dix huit mois.
— Il me semblait pourtant, dit Cornélius, que les lièvres se vendaient plus cher.
— Erreur de savant qui a toujours le nez dans les livres ! Puis,
BKLLK-l'L.\>Tli KT COlOfcLIlS,
notre lièvre était maigre comme une sarcelle; lu n'as pas remarqué cela , loi , (Cornélius. Je parie qu'il avait bien 50 ans. Ce doit être quelque vieux lièvre èmérite , ballanl du tambour , qui aura eu des raisons avec soti patron, et qui lui aurr faussé compagnie.
Cornélius se remit à compter ses gros sous.
itW^ ORNÉLius, avons-nous dit , s'élait remis à compter ses gros sous. Encore une minute, encore une seconde peut-être, et il allait arriver au malencontreux jeton. Il n'y avait qu'un moyen d'éviter cette catastrophe ,
c'était de jeter notre docte ami dans une discussion scientifique.
Belle-Plante qui était un petit Annibal en fait de stratagèmes,
n'y manqua point.
— Je n'ai jamais vu, dit-il , tant de lièvres au marché. Si l'invention de la poudre a été fatale à quelqu'un, c'est assurément aux lièvres. Ne penses-tu pas qu'à la longue les braconniers finiront par détruire la race de ces honnêtes herbivores?
Cornélius , aux dernières paroles de Belle-Plante , remit bien vite son argent dans sa poche.
Il 3
— Détruire une race d'herbivores ! s'écria-t-il après s'être recueilli un moment; la question est très grave, et...
— Eb bien , dit belle-Plante content d'être arrivé à son but et prévoyant l'averse d'arguments qui allait fondre sur lui , puisque la question est si grave, prenons que je n'ai rien dit.
— Point du tout, dit Cornélius, il n'est plus temps de te rétracter, et je serais un misérable si je le souffrais. Tu as dit que les cbasseurs finiraient par détruire une race d'herbivores ; je prends acte de tes paroles.
— Tu ne me feras peut-être pas assigner en dommages-intérêts si je ne veux pas t'écouter ?
— Non, sans doute ; mais c'est loi qui as tiré le vin, il faut que lu le boives. Crois-tu , toi , Belle-Planle, à la génération spontanée ?
— Qu'est-ce que c'est que la génération spontanée? ça va-t-il sur l'eau, celte bête-là ?
— Je te demande si tu crois que la terre renferme dans son sein une force créatrice qui puisse, sans le secours d'une autre action, produire des êtres ?
— Je ne vais pas chercher midi à quatorze heures, moi ; je crois que pour faire un veau il faut un taureau et une vache, et un haricot pour faire une gousse de haricots.
— Ainsi , lu crois qu'il y a des haricots parce que Dieu, après avoir fait un haricot , s'est amusé à le planter en terre ; qu'il y a des veaux parce qu'après avoir fait un taureau il a extrait une de ses côtes pendant qu'il dormait et en a fabriqué une vache ?
— Tu m'embêtes, loi, avec les vaches el les haricots !
— Tant mieux, si je l'embête ! je l'embête, donc tu m'écoutes. Je profiterai de l'attention que lu veux bien M'accorder pour le demander si lu crois au déluge ?
— Qu'est-ce que cela rapporte de croire au déluge î
— Beaucoup d'avantages qu'il serait trop long de t'énumérer ici ; mais enfln, crois-tu au déluge?
— Eh bien ! oui, je crois au déluge.
— Alors, le déluge ayant fait une rafle générale de tous les êtres, si tu ne crois pas à la génération spontanée, il faut que tu admettes que Noé a pu se procurer, tant par lui-même que par ses correspondants, une paire des insectes les plus microscopiques dont il a préalablement vérifié le sexe, ainsi qu'une graine des plantes les plus...
— Si j'en avais autant su, dit Belle-Plante , je n'aurais pas cru au déluge.
— Eh bien ! je passe le déluge ; mais lu n'en seras pas plus avancé pour cela , mon pauvre ami. Il est prouvé , d'après les découvertes récentes en géologie, que la terre a passé par des périodes différentes. Elle a d'abord été à l'état gazeux, flottant comme un immense tourbillon de poussière dans l'espace, puis incandescente, puis tiède et molle comme une pomme cuite. Les matières qui en forment le noyau sont restées en ébullition ; mais les couches supérieures se refroidissant peu à peu , elle est devenue ce qu'elle est aujourd'hui : état que je pourrais comparer à relui d'un œuf dur qui n'est pas complètement cuit et dont le jaune est resté liquide.
— Ah ça ! dit Belle-Planle, prétends-lu longtemps continuer sur ce ton ?
— Mais, j'en ai encore pour une bonne heure et demie.
— Eh bien ! je te préviens, moi, que je ne suis pas d'humeur à perdre gratis une heure et demie à t'écouter.
— Tu veux me rançonner, Belle-Plante, c'est peu délicat de ta part; mais combien me demandes-tu pour une heure et demie d'attention?
— Cinq sous, crois-tu que ce serait trop payé?
— En voici six, dit Cornélius, et je continue.
— L'imbécile ! dit à part lui Belle-Plante ; je me repens de ne lui en avoir pas demandé dix.
— Les habitants de la terre , quand elle était à l'état gazeux, poursuivit Cornélius, ne pouvaient guère élre que des vésicules animées nageant dans l'atmosphère. Quand elle fat passée à l'état incandescent, les animaux et les végétaux devaient pouvoir vivre tout rôlis. Ainsi , au lieu d'un bœuf, on avait un énorme rosbeef broutant des herbes frites dans la prairie, et les pommiers, au lieu de fruits, devaient produire des compotes. Mon opinion diffère peut-être de celle des géologues ; mais...
— Un moment, Cornélius, je mets dans mon marché qu'il me sera permis de bâiller ; si tu me refusais cette distraction , je te préviens que je serais obligé de te prendre plus cher.
— Tu peux bâillera discrétion, pourvu que tu m'écoutes.
IIKM.E-I'LANTK KT (:OR^ftLllJ•S. 29
— Tu comprends que les animaux qui existent aujourd'liui n'ont pu...
— C'est compris d'avance ; passe les animaux qui cxislcnl aujourd'hui ; fais cela pour moi, mon bon frère.
— Eh bien ! je les passe. On me dira peut-être...
— Si lu veux répondre à tout ce qu'on peut te dire, il n'y a pas de raison pour que ça finisse.
— Soit, je saute encore par dessus les objeclions , et j'entre au cœur de la discussion. Je sais bien qu'un lièvre mâle et un lièvre femelle produisent des levrauts; je vois l)ien le haricot que j'ai planté sortir de terre, fleurir et procréer une gousse de jeunes haricots ; mais enfin qui peut alTirmer qu'il ne nait pas spontanément des lièvres dans les sillons, et qu'il n'y ait pas des haricots qui n'ont ni père ni mère ?
— Ah ça ! Cornélius, quelle bêtise me débi!es-tu donc là?
— Eh! mon cher, c'est un paradoxe; si tu lisais Jean-Jacques Rousseau tu en verrais bien d'autres. — Mais je passe à des arguments plus positifs.
Soit, au sommet de la montagne A, un trou B que les pluies du ciel ont rempli d'eau. Au bout d'une quinzaine de jours une multitude de petits crapauds que je désignerai par les lettres A prime B prime , tous de la môme grosseur, comme s'ils étaient nés en mt'me temps, barboltent dans ces fanges. Qui donc s'est amusé à aller porter du frai de crapaud sur celle montagne?
—• Miséricorde! dit Belle-Plante poussant un bâillement de la
30 BKI.I.E-PLANTE KT CORNÉLIIS.
plus grande dimension , j'aime mieux le rendre un sou, et que tu finisses.
— Lâche ! s'écria Cornélius. Et que serait-ce donc si tu assistais à une oraison funèbre? Le marché est conclu , il faut qu'il s'exécute. Soit encore un prince qui vient de naître. Tous ceux qui l'approchent sont nets et purs de toute vilenie; cependant, aussitôt qu'il lui pousse des cheveux, cette lèle qui doit porter un diadème... lu m'entends, Belle-Plante?
Et U garde qui veille >ui 1 N'en dcleod pas ■
Qui donc a répandu sur ce chef sacré cette immonde poussière? Voici encore un homme jeune, sain et fort, tué d'un coup dépée. On enferme son cadavre dans un cercueil de plomb bien et dûment soudé ; cependant
Ici Cornélius s'aperçut que son auditoire avait pris la fuite.
— Ohé! Belle-Plante ! reviens; je n'ai plus que deux ou trois phrases à dire, et je finis. Pour si peu de chose, tu ne voudrais pas manquer à les engagements. Mais Belle-Plante était déjà loin. Le brigand ! s'écria Cornélius , il me vole ma conclusion ; mais je le retrouverai ce soir.
Le soir, en effet, les deux frères revenaient ensemble au domicile paternel.
— Ah ça ! dit Cornélius, tu m'as joué un vilain tour ce matin : je l'avais payé d'avance pour m'écouler j.U!;qu'au bout, et tu l'es enfui comme un polisson, comme un homme qui mel la clef sous la porte.
litLLE-PLAÎSTB KT CORNÉLIUS. 31
— Tiens !... répondit Belle-Plante d'un air goguenard, tu l'es aperçu que je m'élais esquivé? C'est qu'aussi tu étais trop ennuyeux, mon cher. J'aimerais mieux battre en grange une heure que de l'écouter cinq minutes.
— En ce cas, tu vas me rendre mon argent.
— Oui, compte là-dessus; pourquoi m'as-tu payé d'avance? Cela l'apprendra à ne point lâcher ta vache avant que le vacher n'ait soufflé dans sa corne.
— Eh bien ! lu es un voleur.
— Qu'est-ce que cela me fait à moi que tu m'appelles voleur, à présent que j'ai tes six sous.
Qu'on volât Cornélius , cela lui élail bien égal ; mais qu'après l'avoir volé on le persiflât, c'était plus d'insolence qu'il n'en pouvait supporter. Il s'élança sur Belle-Plante , le saisit au collet et le secoua à lui faire tomber les oreilles.
— Lâche-moi, Cornélius, je t'en prie , dit Belle-Plante , tu vas me déchirer. Tu vois bien que je ne me défends pas; ce serait une lâcheté donl ton biographe parlerait, si tu battais une personne qui refuse de se défendre. El comme Cornélius continuait à le secouer ainsi qu'un arbr/" dont on fait tomber les fruits. Cain ! s'écria-t-il, lu veux donc tuer ton frère ? Au secours ! à l'assassin ! il me disloque! il m'assassine! j'en ferai une grosse maladie I
— Rends-moi mon argent ! criait Cornélius d'une vois tonnante.
— Eh bien ! je vais écouler la conclusion ; es-tu content celle fois ?
32 BtLLK-PLANTE KT C0R>ÉLIIS.
— Mon argent! mon argent! quand je serais entré en matière lu t'esquiverais encore.
— Je te donne ma parole d'honneur, et la plus sacrée encore, que je t'écouterai consciencieusement tant qu'il te conviendra de parler.
— Ta parole d'honneur, Belle-Plante, ta parole d'honneur et le tictac de ce moulin c'est pour moi la même chose.
Une idée lumineuse vint à Cornélius: il s'empara du chapeau de Belle-Plante.
— Je vais continuer, lui dit-il, notre discussion sur la génération spontanée ; mais je te donne à mon tour ma parole d'hunneur qui si tu fais mine de vouloir l'esquiver, si lu ne te liens pas toujours à dix-huit pouces de dislance de ma personne , si lu bâilles, si tu hausses les épaules , si lu tousses , si tu élernues, si tu manifestes en un mot le moindre signe d'impatience, je précipite ton chapeau dans l'Yonne, et que je mets une pierre au fond pour qu'il se noie au plus vile.
— Bienlôl, dit Belle- Plante, lu arrêteras les gens sur la grande roule et lu leur mettras le pistolet sous la gorge pour qu'ils t'écoulent.
— Pas tant de raisons , dit Cornélius ; attention, je vais parler.
Heureusement pour Belle Plante, ils furent rejoints par la petite Desallemagnes qui venait de la foire avec Jeanne sa servante, et monlée sur Madelon sa bourrique. Aussitôt qu'elle fut près de Cornélius :
— Jeanne, dit-elle , arrête Madelon que je descende : je veux m'en aller avec M. Cornélius.
— Fi donc ! dit la bonne Jeanne, une demoiselle de douze ans, s'en aller de compagnie avec un jeune homme.
— El quel mal y a-t-il à cela, ma bonne Jeanne? Je connais des demoiselles qui ont toute la tète de plus que nioi et qui passent la nuit à danser avec des jeunes gens; encore ces jeimes gens ne sont pas leurs voisins comme M. Cornélius est le nôtre.
Cornélius était galant quand il le voulait. Il arrêta Madelon, prit Louise entre ses bras, et la posa le plus doucement qu'il put à (erre.
— Eh bien ! dit la petite fille lissant ses bandeaux que l'allure un peu vive deMadelon avait défaits et réparant le désordre de sa toilette comme une coquette de vingt ans, avez-vous fait une bonne foire, monsieur Cornélius ?
— Très-bonne foire, Louise; tenez , voilà ce que j'ai acheté pour vous.
— Quoi ! dit Louise défaisants la hâte de sa petite main qui Ireniblail l'enveloppe d'un rouleau de rubans , vous avez pensé à moi ; que vous êtes aimable, monsieur Cornélius '■
— Et vous, Louise, avez-vous pensé à votre ami Cornélius ?
— Oh ! oui, presque toute la journée, et si je ne vous ai rien acheté, c'est que mon pf're n'a pas voulu me donner d'argent.
— On a trompé M. Cornélius, dit Jeanne après avoir examiné le rub ;n : c'est fané et c'est passé de mode.
— Eh bien ! dit Cornélius, que Louise, si ce rnhan ne lui plaît pas, en fasse des jarretières, et je serai assez coulent.
34 BKLLE-PLANTE ET COKÎiÊLlCS.
— Comment donc ! dil Louise , mais ce ruban est charmant ! vous avez un excellent goût, monsieur Cornélius ! je veux me parer dimanche de votre ruban pour aller à la grand'messe.
— En ce cas, dit Cornélius, j'irai aussi à la grand'messe.
— Oui, venez-y, dit Louise, il n'y aura pas de prône, et je vous garderai une place dans notre banc.
— Petite peste! dit Jeanne en elle-même, il n'y a plus d'enfants. !l faut que j'en prévienne M. Desallemagnes.
— Et toi, dit Belle-Plante que cette conversation tourmentait, qu'as-lu acheté pour toi, savant?
— Tiens, dit Cornélius, devine ce que c'est.
— Dieu me pardonne , je crois que c'est un morceau de ferraille.
— Pauvre niais ! c'est une verge de fer aimanté. Je parie qu'à ton âge lu ne sais pas quelle est la propriété de l'aimant.
— J'aime bien mieux savoir ce qu'il faut donner à un bœuf quand il a des tranchées.
— Moi je le sais, monsieur Cornélius, fit Louise avec un accent de joie : l'aimant attire le fer, et c'est avec cela que l'on fait les boussoles. Allez, je n'oublie pas ce que vous m'apprenez.
— Merci, Louise, lit Cornélius.
— Vous feriez bien mieux , mademoiselle , de prier Jeanne qu'elle vous apprenne à faire les fromages à la crème.
— Vous êtes bien galant, monsieur Belle-Planle, dit Louise faisant sa jolie moue.
— Vous observerez, Louise, que Belle-Plame n'a pas la prétention de faire des axiomes.
— J'en fais de meilleurs que toi , des axiomes. Quand tu seras aussi savant que M, Guillerand lui-même, cela te fera une belle jambe.
— Dis donc aussi savant que l'abbé Nollet, imbécille ! Mais alors on dirait, en parlant de moi , le savant, l'illuslre , le profond Cornélius ; les rois m'enverraient des tabatières; on me dresserait une statue sur la place d'Armes, et le maire en écharpe, et escorté de pompiers, lui ferait un discours. Tu crois que cela ne vaut pas bien la peine qu'on étudie ?
— La gloire, dit le sentencieux Belle-Plante, ne se mange pas à l'huile et au vinaigre. Ce n'est pas par les oreillee qu'on s'engraisse. Un savant percé au coude, fût-il aussi profond que le pulls de la Varvoucille, et un bouquin moisi c'est la même chose. Va dire au boulanger qu'il te donne une livre de pain à crédit, attendu que c'est toi qui as invenié la poudre, tu verras ce qu'il te répondra. Tu seras bien avancé quand lu auras sur la place d'Armes une statue en pierre de Cbevrochc !
— En marbre, s'il te plaît, Belle-Plante.
— En marbre soit, savant; cela n'empêchera pas que les mouches fassent leurs immondices sur Ion auguste nez et que leschiens lèvent la palle le long de Ion piédestal.
— Je vous reconnais bien la, monsieur Belle-Plante, dit Louise,
VOUS qui vendez les pommes et les noix de voire déjeûner aux enfants du village.
— Et croyez-vous que j'aie tort, mademoiselle? C'est ainsi qu'on fait ses affaires. J'aime mieux qu'on dise de moi le riche Belle- Planle que le profond Belle-Plante. Si on ne parle pas de moi dans les livres de mécanique, on en parlera dans les foires , dans les marchés, aux adjudications ; si les savants ôtent leur chapeau à Cornélius , les banquiers s'inclineront devant la signature de Belle-Plante , et cela vaut beaucoup mieux. Voilà quelque chose de beau qu'une statue qu'on vous dresse quand vous êtes mort ! La dilTérence qu'il y aura entre nos deux gloires, c'est que votre Cornélius ne pourra jouir de la sienne que quand il sera au cercueil, et que moi je jouirai de la mienne de mon vivant. Vous seriez bien avancée, vous, mademoiselle Desallemagnes, qu'on attachât, pendant votre sommeil, un bouquet de roses à votre bonnet de nuit, et qu'on vous l'ôtàt avant que vous fussiez éveillée.
— C'est égal, dit Louise, j'aimerais toujours mieux être la femme d'un savant que celle d'un laboureur.
— Et moi, dit Belle-Plante, j'aimerais bien mieux épouser une bonne tricoteuse qu'une femme savante.
— Toi, fit Cornélius, tu épouserais l'abbé Nollet en personne, s'il t'apportait 50 mille francs de dot.
— Et encore, reprit Louise, il stipulerait que le savant abbé serait tenu d'apprendre à tricoter.
En ce moment, on arrivait à l'entrée du village. Jeanne, qui tenait beaucoup au décorum, obligea Louise de remonter sur sa bourrique.
QUELQUES jeudis de là , M. Guillerand , sous pré- Icxle de s'informer de la santé de maître Belie- Plaiile à laquelle il portail l'intérêt le plus vif et le plus désintéressé , vint s'inviter à déjeûner à la
ferme.
Si j'étais entrepreneur de feuilletons au mètre carré , je ferais comme un peintre d'enseignes de mes amis qui, étant payé à tant la lettre, écrivit le mot épicier de la façon suivante : haipissier ; je vous décrirais M. Guillerand depuis l'extrémité supérieure de son tricorne jusqu'à l'extrémité inférieure de ses bas de laine à côtes, m'arrélant un temps raisonnable sur les objets intermédiaires ; mais, hélas ! il n'en est pas ainsi : l'encre et le papier ren chérissent tous les jours, et c'est moi qui ai l'avantage de m'en fournir. Vous vous représenterez donc M. Guillerand comme vous l'entendrez : je vous donne plein pouvoir à cet égard ; seulement,
je vous préviens qu'il avait une énorme trogne rouge au milieu du visage.
M. Guillerand déjeunait de très bon appétit, comme il faisait toujours quand il déjeûnait chez les autres ; mais le diable qui lui en voulait parce qu'il était l'honneur de notre lutrin , suggéra à maître Belle-Plante de lui demander s'il était content de François.
— Très content, on ne peut plus content, M. Belle-Plante ! Vous devez vous rappeler que l'année dernière il a eu sept premiers prix , sans compter les seconds qui ne donnent droit qu'à une simple couronne.
— Je me le rappelle, monsieur Guillerand, et je vous en remercie beaucoup; mais...
— Comment, monsieur Belle-Plante, vous m'en remerciez !... El de quoi me remerciez-vous, s'il vous plaît ? Si c'est du zèle que j'ai mis à instruire votre fils dans les belles-lettres , à lui former l'esprit c'est à-dire à lui orner l'esprit — Diable de phrase! je ne puis jamais la débiter exactement, — et à lui former le cœur, je reçois vos remerciments avec plaisir, et je dirai même avec orgueil, car ils sont mérités; mais si c'est d'une prétendue faveur que j'aurais accordée à votre flls, je les répudie comme une insulte; oui, monsieur, comme une insulte. Dire qu'il s'octroie des faveurs dans mon école!... Vous ne savez pas, monsieur Belle-Plante, la peine que vous me causez ! allez, vous ne me connaissez pas. Loin de moi ces coupables complaisances que la plupart de mes confrères, et je dirai môme tous mes confrères , ont pour leurs élèves. J'aimerais mieux mourir que de me prêter à de pareilles bassesses.
— J'en suis bien convaincu, monsieur Guillerand ; mais comment se fail-il que leus vos élèves aienl des prix?
— Comment cela se fait, monsieur ? Ma réponse est simple autant que naturelle : parce qu'ils en ont tous mérité. Et voilà ce qui a fait à mon établissement la réputation dont il jouit par tout le royaume et au-delà. Chez nous, point de sujets faibles, point de premiers ni de derniers , point de traîneurs : tous mes élèves vont ensemble et d'un même pas; et s'il y en avait un qui, pour une cause quelconque, ne pût suivre les autres, je le renverrais, fût-il un prince du sang. Oui , monsieur Belle-Plante , je m'en débarrasserais , comme à Sparte on se débarrassait, en les jetant dans l'Eurolas, des enfants contrefaits et rachitiques. Etes-vous content, monsieur Belie-Pante ?
— Je le serai davantage quand vous m'aurez dit comment va François.
La sueur prit le digne barbacole au front ei à la trogne ; mais les quelques gouttes d'eau éparses sur sa figure furent le seul signe qui trahit son anxiété. Vous pouviez, certes, le mettre , comme le vulgaire des hommes, dans une situation pleine d'embarras ; mais le déconcerter, jamais.
— Je vous répète, monsieur Belle-Plante , que je suis très content de M. François : c'est un enfant très avancé pour son âge.
Or, OR se rappelle que François avait seize ans.
— Il est d'une force supérieure sur le catéchisme.
— Voyons cela, dit le fermier. Allons, François, pourquoi Dieu l'a-l-il créé et mis au monde, mon garçon ''
40 liELLl-PLAMi: ET COR^HLIUS.
— Pour aclieler bon rnarciié et revendre bien cher, mon papa.
— Bien ! très bien ! bravo , François ! s'écria M. Guillerand. Voyez, moosieur Belle-Plante, avec quelle assurance il répond; c'est un vrai lévite. Il faut que je lui fasse avoir ses entrées au chœur de la cathédrale, comme je les ai moi-même. A la sanlé de votre fils, monsieur Belle-Planle. Vous avez là un petit vin blanc qui n'est pas indifférent; est-il de votre cru, monsieur Belle- Plante?
Le fermier avait mis dans sa léte qu'il interrogerait son fils, et il n'y avait pas moyen de l'y faire renoncer.
— A la vérité, dit-il, François n'a pas mal répondu : pour acheter bon marcher et revendre bien cher... Fichtre ! si cela n'est pas dans le catéchisme, on detrail l'y mettre. Mais il me semble que cela n'y est pas.
— Pardon, monsieur Belle Plante, cela y est; on a prévenu vos désirs : on l'y a mis. C'est que, voyez-vous, le catéchisme est bien changé depuis que vous avez fait v(;s études. « Pour l'aimer, leservir et, par ce moyen, obtenir la vie élerneile... » oh bien oui , ce n'est plus cela ! la vie éternelle est passée de mode ; elle n'est plus dans nos mœurs. Ce sont les écrits d'Arouel Voltaire et de J.-J. Rousseau qui ont amené celte réforme. Avez-vous lu Volaire et Jean-Jacques, monsieur Belle-Plante? Voltaire, à la bonne heure, voilà un philosophe ! mais lui, Jean Jacques, c'est un logicien qui n'a pas de bon sens, un moraliste qui s'emporte pour un rien, un écrivain qui est toujours en sueur.
— C'est possible monsieur Guillerand ; mais, où en est François pour le calcul ?
RII.MÎ-r-LANTK Kl CORNÉLIUS. il
— Oh 1res avancé, M. Belle-Plante, on ne peut plus avancé pour son âge ; les parties aliquoles n'ont rien de caché pour lui : c'est un de mes meilleurs mathématiciens.
— Voyons, François, dit maître Belle-Plante, fais moi ce petit calcul : un homme a deux yeux, on lui en crève un, combien lui en reste-t-il ?
— Il est borgne, fit François.
— Bien ! très bien ! s'écria M. Guillerand qui étouffait dans sa houppelande; eh bien! êtes-vous content cette fois, M. Belle- Plante? Un total exprimé par un adjectif, comme cela est élégant! comme c'est joli ! il n'y a que vos enfants, monsieur Belle-Plante, qui puissent trouver de ces choses-là. M. d'Alembert de l'Encyclopédie n'eût pas dit mieux.
— A vrai dire, M. Guillerand, j'aimerais mieux que François m'eût calculé cela avec des chiffres.
— Allons, François, mon ami, calcule avec des chiffres, puisque ton père pousse l'exigence jusqu'à ce point. Un homme a deux yeux, on lui en crève un : de deux ôtez un ; lu m'entends !
François prit un charbon, et après avoir griffonné quelques chiffres sur le carreau, il ouvrit la bouche bien grande et dit: Trois.
M. Guillerand éclata d'un violent accès de toux ; mais il ne put faire que ce malencontreux total n'arrivât aux oreilles de maître Belle-Plante.
— C'est très bien, François, dit-il; et vous, M Guillerand, je vous félicite de la manière dont vous apprenez l'arithmétique à
vos élèves.
— Permettez, monsieur Belle-Plante, j'enseigne à mes élèves à calculer par livres , sous et deniers ; mais , vous, vous posez à votre fils une question de physique, d'histoire naturelle, de physiologie, que sais-je ? Comment voulez-vous que le calcul morde sur de pareilles incongruités ? Un homme a deux yeux, on lui en crève un : Quel rapport, je vous prie , cela a-t-il avec l'arithmétique ? Croyez-vous que ce soit pour résoudre de pareilles questions que les arabes ont inventé les chiffres. Il est borgne, vous répond votre fils ! voilà une réponse claire, nette, précise et qui dénote chez François un grand talent d'observation. A son âge, vous, M. Belle-Plante, vous eussiez peut être répondu : Il est aveugle. Et encore c'est sur moi que vous faites retomber vos reproches, a Je vous félicite, monsieur Guillerand, de la manière dont vous enseignez l'arithmétique à vos élèves!» Cette phrase estun crime, monsieur Belle-Plante. La profession d'instituteur n'est-elle pas assez pénible par elle-même, sans...
— Allons, ne nous fâchons pas, monsieur Guillerand ; si François ne sait pas calculer, eh bien ! on lui achètera un barème.
— C'est cela, ne nous fâchons pas, monsieur Belle-Plante ; buvons , mangeons , déjeûnons , comme dit Horace , et ne parlons plus d'instruction. Quand la vie nous présente par-ci par-là une rose à flairer , ne l'effeuillons pas brutalement de nos propres mains. Voilà un jambon qui est parfait, monsieur Belle-Plante !
— Un peu de patience, monsieur Guillerand ; je voudrais savoir comment lit François.
— Très bien , on ne peut mieux , monsieur Belle-Plante ! !1 lit tout couramment dans le latin. Avez-vous ici des auteurs latins ?
— J'ai céans les Psaumes de David.
— Mauvaise latinité, cela, monsieur Belle-Plante ! cela gâterait la prononciation de votre fils
— Eh bien 1 je viens précisément de recevoir une lellre de Clamecy : je serais bien aise que François me la lise.
— Me la l-M . monsieur Belle-Planle ; parlons français, s'il vous plail. Ce n'esl pas qu'on ne puisse élre fort honnéle homme et commettre des erreurs de grammaire ; mais , voyez-vous , en ma qualité d'instituteur , je suis forcé de faire respecter la langue. Faire un solécisme devant un maître d'école , c'est comme si l'on blasphémait devant un prêtre ; et monsieur le curé, qui m'estime, jne disait dernièrement à ce sujet....
— Allons, François, lis-moi cette lettre, et dépêche- toi.
François prit la lettre en grommelant, el s'élanl approché de la fenêtre :
— Mon..., mons.. , monsi..., monsieur...
— Très bien, dit M. Guillcrand ; courage, François !
— Monsieur Bette..., Botte..., Butte..., Bille...
— Monsieur Belle-Plante, imbécile ! s'écria le fermier. Aae de nature, tu ne sais pas seulement lire ton nom ! Je vous réitère mes compliments, monsieur Guillerand.
L'infortuné matlre d'école saisit la lettre , et l'ayant parcourue du regard :
— Parbleu! s'écria-t-il, je ne m'étonne plus que François ne puisse déchiffrer cela : c'est une lellre de mon ami Page ; il n'y a que moi dans tout le bailliage qui puisse lire son écrilurc. Imaginez vous, monsieur Belle-Planle, que le bailli m'a envoyé chercché
ii BEI.i e-I>LAMi: ET COKNÉLHS.
ileniiéiernenl pour lire un billet de deux lignes que cet avocat lui avait adressé. Et vous alliez encore vous emporter contre moi i Pauvre humanité ! voilà pourtant comme nous sommes tous : nous jugeons d'abord, et nous comparons après.
— Mais je la lis bien, moi. celte lettre, dit le fermier.
— Alors, je vous félicite, monsieur Belle-Plante. J'irai exprés demain chez mon ami l'informer que vous lisez son griffonnage. Il sera enchanté d'apprendre qu'il y a dans le pays deux hommes c.ipables de déchiffrer ses pattes de mouche.
— Toujours est-il, dit le fermier, que Belle-Plante ne sait lire que le latin. Il faudra qu'il prévienne ceux qui auront des affaires avec lui qu'ils ne lui écrivent que dans celte langue. Mais, au moins, comment écrit-il ? Jamais il ne m'apporte ses cahiers.
— Quoi I François, dit M. Guillerand soulagé d'un poids énorme par ce renseignement , vous refusez à votre brave homme de père la salisfaclion de juger par lui-même des progrés que vous faites dans la calligraphie! Cela n'est pas bien, mon ami. Je vous affirme, monsieur Belle-Plante, que François a une des plus jolies mains de mon établissement: le Bis du maire, le jeune Christophe, n'écrit pas comme lui, à beaucoup prés. Je donnerais six francs de ma poche pour que vous ayez vu sa coulée : votre cœur paternel en tressaillirait de joie. Aussi, François, pourquoi ne montrez-vous pas vos cahiers à monsieur votre père?
— Parce que je les vends à la marchande de beurre , dit François.
— Très bien ! fort bien! s'écria M. Guillerand. Que vous êtes ticureux , monsieur Belle-Planle , d'avoir un fil* qui vende ses
BELLK-Pr.ANTK KT CORNÉLIUS. 45
cahiers à la marchande de beurre! Dans un âge si tendre, avoir un tel esprit d'ordre et d'économie ! savez-vous que cela n'est pas commun, mon cher monsieur? Allez ! on a beau dire , l'ordre et l'économie seront toujours les meilleures de to'ites les sciences. Une brillants fortune qu'on croyait bien assise flnit par une banqueroute, et le vulgaire se demande comment cela s'est fait. La chose est toute simple, cependant. C'est que le maître de cette fortune manquait d'ordre et d'économie; elle s'est tarie sans qu'on sache comment, ainsi qu'un vase dont l'eau suinte par une fissure inaperçue.
— Ce que vous dites-là est vrai, fll le fermier ; mais, si François n'est pas un grand clerc , j'espère que vous êtes plus content de Cornélius.
— Je suis aussi content de M. Cornélius que de M. François , sauf que celui-là n'a pas le même esprit d'ordre et d'économie que son frère; en revanche, il excelle à démonter une horloge : un apprenti qui aurait trois ans de boutique ne ferait pas mieux.
— J'entends, dit le fermier : vous voulez me rappeler que je vous dois dix-huit francs pour le coucou que le drôle vous a détraqué.
— Point, monsieur Belle-Plante, je ne veux rien vous rappeler du tout ; je serais au désespoir quevons me prétassiez une pareille intention. Vous me rembourserez quand il vous conviendra, et je ne consentirais à recevoir votre argent que dans le cas où vous tiendriez à vous acquitter de suite de celte bagatelle.
— Puisque cela vous arrange, dit le fermier, je vais vous compter vos dix-huit francs. Et, ayant tiré de sa poche un grand sac de cuir, il mit un louis sur la table.
— C'esl six francs à vous rendre, dit M. Guiilerand ; si vous voulez, monsieur Belle-Planle, cela restera pour la première roue que me perdra M. Cornélius.
— Point du tout, dit le fermier; si Cornélius maltraite encore votre coucou , c'est avec lui que vous vous arrangerez. Ce qu'il trouve il le démonte; il faut le corriger de cette manie, monsieur Guiilerand.
— C'est très mal cela, monsieur Cornélius , dit M. Guiilerand, de démonter ce que vous ne pouvez remonter. Savez-vous pourquoi la machine de ce monde va mal , qu'elle avance quelquefois de telle sorte que nous avons de la violette au mois de janvier, et que d'autres fois elle retarde si bien que nous avons de la neige à Pâques? c'est que le diable, en voulant la démonter, l'a détraquée.
— En ce moment, une servante apporta un rable de lièvre d'un fumet exquis ; à cette vue le front de M. Guiilerand s'épanouit comme un champ de sainfoin après une averse, car il n'aimait rien tant que le rable, si ce n'est le civet. Mais Cornélius et llelle-Planle, qui grignoltaient leur pain au coin du feu, bien qu'ils aimassent aussi beaucoup le lièvre, ne partagèrent point sa joie.
— Voilà, dit Cornélius à Belle-Plante, un plat qui nous causera malheur ; si tu veux, nous allons tirer au doigl mouillé à qui paiera pour les deux.
— Donne-moi cinq sous, dit Belle-Planle, et je prends sur moi la responsabilité de toute l'affaire.
Cornélius leva trois doigts et fernia les autres.
— J'entends : tu n'as que trois sous, mauvais ménager ; eh bien ! donne-les-moi toujours, c'est deux sous que lu me redevras.
Cornélius fit un signe d'assenliment , et c'était comme si le notaire y eût passé.
— Ah ça ! dit Belle-Plante, entendons-nous; il est bien compris qu'il y a prescription pour les six sous de la génération spontanée.
Cornélius donna, par un second signe de tête, son assentiment à cette proposition.
— Comment trouvez-vous ce morceau de lièvre? dit le fermier à son convive.
— Excellent, monsieur Belle-Plante , Irréprochable, sublime; mon ami Arlhus lui-même le savourerait. C'est dommage de manger cela en carême : c'est un vrai morceau de carnaval.
— Et le lièvre que je vous ai envoyé dernièrement, en avez-vous été content?
— Comment ! quoi ! s'écria M. Guillerand palpitant d'émotion, de quel lièvre me parlez-vous ?
— Eh ! mais d'un lièvre que je vous ai envoyé par François. Est-ce que vous ne l'auriez pas reçu, par exemple ?
— Hélas ! non , dit M. Guillerand profondément consterné , je ne l'ai pas reçu.
— C'est que cela vous sera sorti dé l'idée : je suis bien sûr de vous l'avoir envoyé.
— Comment, monsieur Belle-Plante> cela me sera sorti de l'idée !
est-ce que ces choses là vous sortent de l'idée , par exemple ? Un bon civet, comme les sait faire M™« Guilierand , un bon rable piqué de lard, comme elle les pique, mais cela fait époque dans l'année ! on dit, en parlant d'un événement, c'est la veille, c'est le lendemain du jour que nous avons mangé ce bon lièvre. Allez! monsieur Belle-Plante, si vous m'aviez envoyé un lièvre, je vous en eusse gardé une reconnaissance éternelle.
— Cà, François, ça, Cornélius, approchez, drôles! Qu'avezvous fait de mon lièvre que je vous avais chargé de remettre à M. Guilierand ?
— On me l'a pris, dit François.
— Comment! petit malheureux , fit M. Guilierand , on vous a pris mon lièvre ! Prenez garde à ce que vous allez dire : j'ai un petit doigt qui sait tout.
— Eh bien ! oui, on me l'a pris, répliqua François avec un sangfroid imperturbable; demandez à Cornélius : il en est plus sûr, lui, que votre petit doigt.
Mais Cornélius ne sonna mot ; car il avait payé pour n'être point obligé de mentir.
— Et comment vous l'a-t-on pris, monsieur le drôle? Gt M. Guilierand.
— Eh parbleu ! comme on prend un lièvre : en mettant la main dessus.
— Mais encore.
— Eh bien ! dit François qui avait trouvé son roman, je m'étais arrêté dans un fossé, et j'avais placé mon lièvre devant moi sur Ip
BELLE-PL A5TK lîT C0IS5ÉLIUS. 4î>
bord du chemin ; un homme qui passait a mis la main dessus et s'est enfui avec.
— Grand imbécile! se laisser prendre un lièvre qui m'était destiné ! mais il fallait donc crier au voleur, malheureux 1
— C'est ce que nous avons fait tous deux Cornélius , et j'en suis encore tout enroué ; mais le voleur courait comme si c'eût été lui qui eût été emporté par le lièvre.
— Vous mériteriez, monsieur François , que je vous fasse payer le lièvre.
— Que je vous fisse, dit Cornélius. Cette fois, c'est le prêtre luimême qui basphême.
— C'est juste, c'est très juste, monsieur Cornélius. Voyez-vous, monsieur Belle-Plante, c'est ce que nous appelons, nous autres latinistes , un lapsus linguœ , c'est-à-dire une erreur de langue. Comme ce petit Cornélius est fort sur la syntaxe ! C'est qu'il faut s'observer devant lui à présent!
Maxima debetur puero reverentia.
Si vous jugez à propos, monsieur Belle-Plante, de m'envoyer une paire de poulets comme compensation du lièvre qui m'a été Volé, je vous prie de charger M. Cornélius de la commission. Si c'était une horloge, par exemple, je n'en dirais pas autant.
Le fermier écoutait ces débats d'un air fort paterne et avec une muette attention. De temps en temps, pour éclairer sa conscience, il se versait une rasade dont il administrait religieusement la pareille à M. Guillerand.
50 BKU,F-PLA>'TR KT COKXÈLICS.
— L'affaire est suffîsammenl entendue, s'écria-l-il en se levant; Je condamne François...
— Permettez, monsieur Belle-Plante, fit M. Guillerand ; je condamne, je condamne ! cela est bientôt dit. Mais vous qui condamnez François pour s'être laissé voler un lièvre, ne vous étes-vous jamais rien laissé voler de votre vie? Voilà comme sont tous les parents: ils fustigent dans leurs enfants des torts qu'ils se donnent eux-mêmes. Le père rosse son fils parce qu'il fume, et lui prise; la mère met la cornette à sa fille parce qu'elle a cassé une tasse de porcelaine, et elle, la veille, a cassé un cabaret. Les hommes sont ainsi faits : ils veulent la liberté pour eux, et la dépendance la plus absolue pour leurs subalternes. Les Romains ne parlaient que de liberté, et ils jetaient leurs esclaves aux murènes. Nulle part le droit du plus fort ne s'exerce d'une manière aussi despotique que dans la maison paternelle : les goûts, les instincts, les passions les plus légitimes des enfants y sont toujours sacrifiés au caprice des parents. A huit ans ils voudraient que leurs marmots fussent de grandes personnes. Je ne dis pas cela pour vous, au moins, monsierfr Belle-Planle ; mais enfin, à qui François a-t-il fait tort? à vous? non, puisque vous aviez consenti à vous priver pour moi de votre lièvre; à moi? encore moins : je serais bien avancé aujourd'hui d'avoir mangé un civet il y a quinze jours. Allez ! François n'est nullement disposé à se laisser duper, je le connais ; si on l'a volé, vous pouvez être sûr que ce n'est pas sa faute. Si c'était M. «Cornélius, je ne dis pas.
— Tout cela est bel et bon , dit le fermier; mais on ne peut avoir raison quand on s'est laissé voler un lièvre : voilà mes principes à moi ; il faut que François soit fustigé.
— Homme baft)arc ! Brutus ! s'écria M Guillerand. il faut que ce soit moi, un maître d'école, qui vous implore pour votre fils 1 ..
BKI.LE-PLANTK ET CORSÉLIUS. 51
Permet lez-mot de vous adresser les vers qu'Abner adresse à Mallhan dans la tragédie d'Athalie:
Eh quoi ! Malhaa , d'un prOtrc cst-ci- là le tu*)gage ' Uoi, nourri d4ii& la guerre aui horreurs du caruago, Ves veugcancea des ruis niinittre rigoureui C'est raui qui prOlc Ici lua Tuix aux lualbeureux'
— Qu'est-ce que veut dire ce latin, monsieur Guillerand? dit le fermier.
— Du latin ! vous plaisantez, monsieur Belle-Plante. Quoi ! vous êtes dans votre maison et vous ne vous reconnaissez point ! Ce n'est pas l'embarras, ce n'est pas votre faute : il y a de fait deux langues en France, l'une pour nous autres hommes lettrés et l'autre pour la tourbe des indigènes. Mais la vérité est que ce sont des vers français, et de magniflques, encore. Je donnerais ma vigne des Chaumes pour en avoir fait un hémistiche. Qu'en pensez-vous, monsieur Cornélius ?
:— Moi, dit Cornélius, j'aimerais mieux avoir inventé la brouette.
— La brouette! éles-vous fou, monsieur Cornélius? Voilà un joli bijou que la brouette , pour qu'on la compare aux vers de Ra-. cine !
— Oui, la brouette, monsieur Guillerand, la brouette !
— Comme il esc original ce petit Cornélius I S'il voyait la foule passer sur un pont, il traverserait la rivière à la nage pour ne pas faire comme les autres. Mais , que trouvez-vous donc à redire à ces vers ?
— Il y a trop de paroles pour une idée, monsieur Guillerand, et ces paroles sont trop magnifiques pour une idée assez commune. Cela ressemble au Mançanarés qui a une trentaine d'arches et qui n'a à enjamber qu'un filet d'eau.
52 BKLLE-PLANTE ET COBNÉLICS.
— Le Mançanarés, petite rivière qui coule à Madrid ; vous voyez , monsieur Belle-Plante , comme Cornélius est fort sur la géographie.
— Quand on n'a , dit Cornélius , qu'un billet de deux lignes à écrire , on ne le met pas sur une feuille de papier grand-raisin. Vous-même, mon.sieur Guillerand, prendriez-vous trente aunes de tresse noire pour vous faire un ruban de queue ?
— Ceci, monsieur Belle-Plante, c'est ce que nous appelons, nous autres dialecticiens , un argument ad hominem. Allez voir demander à Depouilly s'il a, dans son école , des élèves qui font des arguments ad hominem. Continuez, monsieur Cornélius, bien que l'opinion que vous émettez soit contraire à celle de notre siècle, qui admire Racine, et même à la mienne : je suis sûr que votre père a le plus grand plaisir à nous entendre.
— Nourri dans la guerre, poursuivit Cornélius : image désagréable, parce qu'elle est tirée de la vie animale, et qui manque en outre d'exactitude. On dirait bien d'un athlète : nourri à la lutte, au pugilat, parce que les athlètes sont soumis à un régime particulier conformée leur profession; mais un soldat, que lui donne-t-on à manger pour l'habituer aux horreurs du carnage? Cet hémistiche a, du reste, le tort de signifier la même chosequele premier. Pourquoi Abner, au lieu de nous faire une pétarade de quatre vers, n'a-t-il pas dit tout simplement : Moi qui suis un soldat 1 L'antithèse eût été plus frappante. Si vous séparez par une périphrase ou deux les objets que vous comparez enlr'eux, ils sont trop loin l'un de l'autre , le contraste ne s'aperçoit plus , ou du moins il devient beaucoup moins saisissant. Tout le monde sait bien qu'un soldat est un homme qui fait la guerre, et que la guerre c'est le carnage.
Pourquoi alors tout cet attirail ridicule de paroles? Ecrire trois
BELLK-fLANTK Kl COHNÉLIl'9. •'>:}
fois je guis un soldat, ou le dire trois fols avec des expressions différentes, ne serait-ce pas la môme chose? Racine ressemble ici à un maladroit garçon de café auquel je demande un verre de rhum et qui me le verse dans une carafe d'eau. La périphrase , chez nos poètes, c'est, la plupart du temps, un valet qui passe par le grenier pour aller à la cave. Pour que la périphrase soit de bon aloi, il faut qu'elle montre l'objet sous une image nouvelle et pittoresque, qu'elle le fasse saillir d'entre les mots qui l'encadrent, qu'elle l'illumine comme un éclair ; autrement ce n'est qu'une vaine excroissance du discours, une inutile queue de mots qui empêtre la phrase et l'empêche de marcher. En général , je trouve que nos poètes sont trop chiches d'idées et trop prodigues de paroles. Presque tous les vers sont faits avec des mois sonores et n'ont d'autre mérite que l'harmonie. Us sont extrêmement contents d'eux quand ils ont mis coumer au lieu de c/ieuai, salpêtre au lieu de pondre à canon ; ils croient avoir fait merveille quand ils ont enveloppé une idée triviale et commune dans une pompeuse période. Mais alors cette pauvre idée ressemble à ces personnages vulgaires de toutes façons qu'on rencontre partout dans les sociétés, habillés en hommes comme il faut. Si vous n'avez qu'un hareng salé à m'offrir, ne me le présentez pas sur un plat d'argent.
La poésie, c'est des images , c'est du sentiment ; mais ce n'est pas de la musique. Je suis tenté de prier ces pauvres martyrs de la rime et de la césure qui courent après les mots harmonieux, de me jouer leurs pièces sur la flûte douce. Le style de ces gens-là est trop guindé, trop gentilhomme; ils ne savent pas éviter le trivial sans tomber dans l'enflure. Il est des choses dont il ne faut pas gâter la simplicité par une noblesse d'expression déplacée. La rose serait-elle plus belle si vous en doriez les feuilles? et ce saule tout caduc, qui est là penché sur le gour du moulin, serait-il plus poétique si vous en ratissiez la mousse et si vous arrachiez ces touffes de longues herbes qui pendent autour de son vieux tronc ?
— Dtable ! dit M. Guillerand, Je ne voudrais pas que mon ami Fleury , le professeur de rhétorique, entendit M Cornélius : il en aurait la 6évre quarte; il se brouillerait sans espoir de réconciliation avec moi. Il a chassé dernièrement un pauvre élève de sa classe, parce qu'il a eu la faiblesse de bâiller au trentième vers de la première scène d'Athalie. Savez-vous qu'il y a du vrai dans ce que vient de dire M. Cornélius ? J'aime, moi, cette logique aventureuse qui s'attaque aux choses accréditées , cette indépendance quelque peu révolutionnaire de pensée qui n'admet point l'infaillibilité des maîtres. Le maître l'a dit est la plus sotte parole qui puisse sortir de la bouche d'un homme. Allez ! celui qui ne sait que ce qu'on lui a appris est un pauvre hère. Chez M. le maire, chez M. le bailli, où je vais souvent, je rencontre une foule de gens qui me débitent, si j'entame une discussion littéraire avec eux, tout leur cahier de rhétorique. On leur a dit : Cela est bien, et ils le répètent. Ces gens-là viennent de l'Université en droite ligne; mais cet enseignement absolu n'est pas le mien, monsieur Belle-Plante. Je laisse à mes élèves toute liberté de pensée ; je leur dis : Regardez avec vos yeux, écoutez avec vos oreilles, jugez avec voire esprit; et c'est ainsi, monsieur Belle-Plante, qu'on fait des hommes. Je suis enchanté que vous ayez entendu M. Cornélius : cela vous donnera une idée de l'instruction qu'on reçoit dans mon école. Quand le duc de Nivernais, qui est un littérateur très estimable et qui m'envoie toujours ses fables pour que je lui en donne mon avis, viendra à Clamecy, je veux lui présenter 31. Cornélius.
Mais maître Belle-PIanle , pour charmer les ennuis d'une discussion à laquelle il n'entendait rien , s'était mis à roupiller. Les deux frères , profltanl de son sommeil , prirent leur volée comme., deux oiseaux qui s'échappent du ûlct de l'oiseleur. Pour M. Guillerand, voyant qu'il n'avait plus d'interlocuteur, il ordonna à la servante d'aller à la cave, et se mit tranquillement à achever If;,
civet, en attendant que maître Belle-Plante se réveillât. Une heure après, François et Cornélius le rencontrèrent sur la route de Clamecy, portant une paire de poulets au bout de sa canne, et allant deçà et delà, en avant et en arriére, comme un «aisseau ballu par la lempcle. Ses poulets , comprenant le danger qui les menaçait avec un tel homme, remplissaient l'air des kirikiliis les plus lamentables.
— Il va tomber dans l'Yonne, dit Cornélius à Belle-Plante; il faut le conduire jusqu'à la Maladrerie.
— Pourquoi se grise-t-il ! dit Belle-Plante, comme disent, en pareille occasion, les gens qui, pour ne pas vous secourir, sont bien aises de vous trouver un tort , et il retourna à la maison ; mais il fut puni de sa dureté de cœur : lorsqu'il arriva, son père était d'une humeur terrible parce qu'il avait perdu un bœuf; il se rappela l'affaire du lièvre, et fustigea le drôle comme il le méritait.
^^-«a^^^xE année après, Belle-Plante et Cornélius quittèrent l'école. Selon M. Guillerand, comme on l'a déjà vu, 9^ Belle-Plante était un grand clerc. Il nous est cer- H tes bien pénible de mettre en élat de prévention l'autorité de ce grand maître d'école qui fut l'ami de mon oncle Benjamin ; mais, la vérité avant tout, avant M. Guillerand, et même avant mon oncle. Le fait est que Belle-Plante , en fait de lecture, était un vrai gentilhomme ; comme calligraphe, il n'avait pas non plus l'estime de ses concitoyens : le seul mot français qu'il sût écrire correctement c'était Belle-Plante, et encore son B resserablail-il toujours à une cornue. Du reste, loin que son ignorance lui semblât une imperfection, il s'en applaudissait : il prétendait qu'il y avait une économie de plus de cent francs par an à ne savoir ni lire ni écrire.
Quand on sait lire, disait-il, on lit ; or, pour lire il faut acheter des livres ; ensuite, on est obligé, pour mille raisons, de s'abonner
au journal d'agriculture rédigé par des avocats, par un tas de gens qui n'ont pas large de terre comme un mouchoir de poche et qui font leurs expériences dans des pots de fleurs. Ce n'est pas tout : il faut souscrire à la brochure de celui-ci , publiée au profit des pauvres; aux livraisons de celui-là, sur l'histoire de la localité; aux essais poétiques de cet autre dont il faut encourager le début. On débourse un sac d'argent , et en échange on reçoit un las de feuillets qui ne sont bons qu'à servir d'enveloppe à des côtelettes en papilloltes ou de doublure à une galette. Cela a encore l'inconvénient de vous induire à manger des côtelettes en papillotle qui coûtent douze sous la livre, et de la galette qui est la mort au beurre. En quatrième lieu, quand vous savez lire et écrire, vous recevez un tas de lettres que, par honnêteté, on se garde bien d'affranchir. Tantôt c'est un ami auquel vous avez à peine souhaité le bonjour, qui vous consulte sur la hausse ou sur la baisse probable des avoines; tantôt c'est un autre ami qui n'a jamais ce qu'il lui faut qui vous demande un sac de semence à emprunter ; une autre fois c'est un chimiste charlatan qui vient vous offrir un engrais merveilleux sans insalubrité, sans odeur, et qui doit tripler le produit de vos terres — il le confectionnera à la fleur d'orange pour les dames qui cultivent elles-mêmes leurs terres , si elles daignent l'honorer de leur confiance. — Il faut perdre son temps et user sa chandelle à répondre à toutes ces billevesées, sous peine d'être noté par ses voisins pour un sauvage, pour un loup, ou tout autre bête dépourvue de savoir vivre. Puis, quand on a lu les autres, on veut se faire lire à son tour : on est bien aise de démontrer au petit public de la localité qu'on a fait des expériences intéressantes sur les sainfoins, qu'on est un habile irrigaleur , un engraisseur de bestiaux sans pareil et un homme d'esprit par dessus le marché. On va se commander chez l'imprimeur une jolie petite gloire en cicéro, à tant la feuille, et, pour son argent, on fait rire de soi un tas de gens qui n'ont rien à faire qu'à se moquer des autres. Pour moi, si cette manie me prend jamais, je m'adresserai au préconi-
BELLE-PLAISTE ET CORI^fîLIT'S. 59
seur, cl fen serai quille à meilleur marché. Allez! vous disait-il, en fail de connaissances il ne faut pas de superflu : celles qui ne vous sont pas nécessaires vous sont toujours à charge. Ainsi, voilà la femme d'un épicier qui sait la musique ; elle achète un piano, elle va à l'opéra, elle étourdit son mari du matin au soir, et pendant ce temps-là sa marmite s'en va ou son rôti brûle.
Mais, si Belle-Plante était peu lettré , par compensation il possédait un joli assortiment de connaissances bucoliques: il maniait l'aiguillon d'une façon tout artistique; il était très compétent pour faire la litière aux bœufs et les soigner dans leurs indispositions. Il connaissait d'ailleurs son bœuf depuis le sabot jusqu'aux cornes : un maquignon n'aurait pu le tromper, et lui était de force à tromper les maquignons eux-mêmes , deux qualités également précieuses pour celui qui est dans le commerce.
Il savait aussi bien que l'almanach de Liège quand il fallait biner ou sarcler, dans quel mois il faut faire les orges et par quel temps il convient de semer le froment. Du reste, l'économie culinaire n'avait point de secrets pour lui : il eût concouru avec éclat pour cire administrateur d'un hospice ou directeur d'une prison ; en huit jours il vous eût fail maigrir un chanoine ; il vous eût dit, à une once prés, ce qu'il fallait de beurre pour assaisonner un boisseau de pommes de terre.
D'abord il seconda son père dans l'exploitation de ses fermes, et il flt des merveilles d'activité et d'avarice. Il avait vingt-deux ans lorsque son père mourut. Le vieillard avait été frappé d'un coup de sang un malin qu'il se disposait à mener deux bœufs à la foire de Clamecy. Il y avait dans Belle Plante de l'étoffe pour faire deux procureurs, et des rognures on eût fait un bon huissier. 11 ne s'amusa point à jeter les hauts cris : il avait toujours le temps de pleurer son père. Il s'empara de tous les billets à ordre qu'il avait
fiO BELLE-PLANTK FT CORNÉLIUS
en portefeuille, puis, pour remplir ses dernières intentions, il mena à Clamecy les deux bœufs destinés au marché, et, avec eux, tous ceux qui étaient dans l'écurie. Il se dépécha de faire escompter les billets et de vendre les bœufs ; puis, en bon flls , il revint bien vite à Armes mettre l'auteur de ses jours dans sa bière. Le lendemain l'autorité judiciaire vint mettre les scellés, comme c'était son devoir; mais jamais opération ne fut plus inutile. Aussi depuis ce moment Belle-Plante conçut-il un souverain mépris pour les scellés : il disait que c'était une serrure à un coffre vide. Il profita habilement de l'intérêt qu'inspirait sa position d'orphelin pour se faire renouveler les cinq à six baux dont son père était en possession et obtenir des remises ; puis le pauvre orphelin se mit à exploiter la succession paternelle. Comme on l'a vu, pour simplifier un peu les choses, il s'était emparé de toutes les valeurs mobilières qu'il avait trouvées sous sa main. Quant aux terres, il en fit deux lots ; dans l'un il mit les bonnes, dans l'autre les mauvaises, et, profitant d'une procuration en blanc que lui avait envoyée Cornélius, il lui adjugea les mauvaises.
On conçoit qu'avec un homme du caractère et de la probité de Belle-Plante les recettes devaient outrepasser les dépenses. Or, quand il avait mis quelque argent de côté, il achetait un morceau de terre à sa portée et à sa convenance ; il était à la piste des petits propriétaires obérés qui sont obligés de vendre comptant pour se tirer d'embarras, et il avait leurs immeubles pour une pièce de pain, comme on dit à Clamecy. II se fit ainsi, sillon par sillon, comme on fait une pièce de toile fil par fil, une fort belle propriété. Mais, selon lui , les terres étaient un mauvais bien quand le propriétaire ne pouvait les faire valoir par lui-même. Lors donc qu'il eut une étendue de champs assez conskièrable pour absorber toute son activité, il se fit le banquier de son village , et comme il ne prèlail jamais à plus de vingt pour cent , il se disait la ressource du pays. Du reste, il ne sduoçonnail pas qu'il frtt répréhensible en
BFLI.E-PLA1NTE ET COnNÉLlCS.
agissant ainsi, el si vous l'eussiez appelé mauvais riche , Il eût été aussi étonné que, de nos jours, Mural s'entcndant appeler lâche.
Pour Cornélius, poussé par le démon de la st'encc , après avoir quitlé M. Guillcrand. il était allé à Paris. Son amour pour Louise ne l'arrêta point, el Louise elle-même, pleine de confiance en son génie, l'engagea à poursuivre le cours de ses hautes destinées.
Le père Desallemagnes était fort riche. Ce n'était pas précisément un avare; mais il estimait beaucoup l'argenl. Cornélius, avec sa passion pour la science qu'il prenait pour un amour déguisé de l'oisiveté, ne lui paraissait pas un parti très convenable. Toutefois, il promit à sa fille qu'aussitôt que Cornélius aurait pris rang, par quelque découverte importante, parmi les savants du pays, il l'accepterait pour son gendre. Cette promesse avait doublé l'ardeur de Cornélius; il se dépêcha d'apprendre la géométrie et l'algèbre, et il les appliqua toutes chaudes à la mécanique. D'abord il fut frappé de la cherté des courses en fiacre; il crut qu'il rendrait un grand service à son pays en mettant la locomotion par voiture à la portée de toutes les bourses.
Pour remplacer ces milliers de chevaux qui, dans leur orgueilleux galop, jettent aux piétons les boues de la rue, il avait imaginé un petit char qui devait fonctionner sans le secours d'aucun quadrupède. J'ai dans mes archives un plan de cette ingénieuse locomotive, et je puis en donner le mécanisme à nos lecteurs. A l'essieu était Gxée une espèce d'escalier circulaireen forme de tambour. Cornélius prétendait qu'un homme pesant de son poids sur les degrés de ce tambour devait donner aux roues une impulsion assez rapide pour emporter un voyageur et son bagage, pourvu que ce bagage ne fût qu'un petit paquet. Notre savant ami ne doutait nullement du succès. S'il lui fût resté, le mémoire des ouvriers payé. assez d'argent pour payer son habit de noce , il l'eût acheté. I!
S2 BELLK-PLANTK ET C0R>ÉLICS. '
n'avail qu'une crainte , < était que les cochers de fiacre, gent querelleuse el turbulente, s'ameutant contre sa découverte, ne le missent en pièces, lui el son petit char. Malheureusement celte crainte n'avait pas le moindre fondement : Cornélius fut obligé lui-même de reconnaître, lorsqu'il eut essayé la voilure, que le cocher avancerait bien plus et dépenserait beaucoup moins de sueur à porter son voyageur sur ses épaules qu'à le traîner.
Cet échec ne le rebuta pas. Il fit carboniser des côtelettes avec les débris de son petit char et se mit à chercher autre chose. Il se souvint que les verges de métal auxquelles le disque du pendule est fixé s'allongeaient par la chaleur et se rétrécissaient par une froide température. L'inégalité îles oscillations produite par cette variation de longueur lui parut intolérable. Les horlogers français n'avaient point de cœur d'avoir laissé si longtemps subsister cet abus; il fallait que lui, Cornélius Belle-Plante, vînt au monde pour que l'univers siU au juste l'heure qu'il était. Il parvint à ïabriquer une horloge qui, pour fonctionner, se passait de pendule. C'était une horloge magnifique, gracieuse, élégante, et qui devait être d'un effet superbe sur la cheminée d'un salon. Malheureusement les brillantes qualités de cette horloge étaient compensées par un petit défaut ; jamais Cornélius ne put la faire marcher plus de trois minutes. Ce qui le consola , c'est qu'il avait du moins remédié pendant trois minutes à l'inconvénient qu'il vouhiit faire disparaître: c'était toujours un résultat. Cornélius déporta la malencontreuse horloge au grenier, de peur que sa vue ne lui inspirât des pensées de découragement, et il se replongea dans ses méditations. Il songea à l'embarras où se trouveraient les dames françaises si une guerre venait à surgir avec l'Angleterre et que le sucre des colonies, fait prisonnier en route, n'arrivât plus dans nos ports. Quoi ! elles, ces grosses mislriss charnues, ces jeunes miss boulVies, ces longues ladys d'outre-mer, sèches et raides comme un manche de gigot, elles auraient du sucre à riiscrélion, et nosi^aimables fran-
BKLI.K-PI, \>T[: KT f.OH>FLIl'S. 6»
Çfiises en seraienl réduites aux fades douceurs de la pâle de réglisse! Celle pensée indignait d'aulant plus Cornélius, que Louise déjeûnait lous les matins avec du café au lait. Il alla s'établira Belleville, et se mit à faire du sucre avec des épinards. Celte fois il réussit parfaitement : son sucre, qu'il appela sucre Belle-Planle en l'honneur de son père, avait l'éclat et la douceur du sucre de canne. Il en envoya un échantillon à Louise qui le trouva excellent, et qui s'attendait à chaque instant à voir Cornélius, coiffé de sa grande auréole de savant, entrer chez elle et la demander en mariage. Malheureusement il y avail une petite difTiculté pour que l'idée de Cornélius fût mise à exécution : c'est que, pour sucrer une tasse de café, il fallait le produit de trois planches d'épinards.
Vous croyez peut-être que ces tentatives malheureuses rebutèrent Cornélius; délrompez-vous : il avait une de ces volontés rectilignes qui ne dévient jamais. Si on me chargeait de faire une médaille en l'honneur de notre savant, je vous le représenterais sous l'emblème d'un bateau à vapeur qui remonte un fleuve, jetant en poussière autour de lui les flots qui veulent arrêter sa marche, et agitant fièrement dans les airs son panache de fumée.
Cornélius s'était donné à lui-même sa parole d'honneur qu'il ferait une grande découverte , et il aurait f;illu qu'il n'y eût en France ni bois , ni fer pour qu'il y manquât. Il avait, du reste, deux excellentes raisons pour cela : la première, c'est qu'il ne pouvait épouser Louise qu'à cette condition ; la seconde, c'est que, quoi qu'en ail dit François Belle-P ante , la gloire n'est pas une vilenie.
Ce doit être une bien belle chose que ces applaudissements qu'on enlend dans la postérité, que ce lendemain tout resplendissant de soleil qu'on voit briller après le jour sombre et pluvieux de la vie l comme il doit être doux de songer qu'on a un de ces noms que les
fii CBLLK-PLAMK KT C0S>KI,IIS.
générations se Iransmeltent l'une à l'autre pendant une longue suite de siècles , comme la sentinelle qui s'en va transmet le mol d'ordre à la sentinelle qui vient; que le temps qui passe el qui fauche en passant les vieilles tours, qui jette à terre les chûteaux, qui fait des cités des champs d'herbe, ne touche point à votre nom, qu'il ne peut en retrancher un accent, qu'il ne saurait en effacer un point sur un il Les insectes, de leur brin d'herbe, ont sans doute pitié de cette chenille qui trace péniblement sa raie dans la poussière; mais, s'ils savaient qu'elle doit devenir papillon, ne lui porteraient-ils point envie ? Ceux qui vous disent que la gloire est une fumée, ne les croyez point : ils ne parlent ainsi que pour se consoler d'être obscurs. Tous les hommes ont horreur du néant ; ils ne veulent point s'éteindre comme une bougie sur laquelle on souffle; ceux qui ne peuvent être admirés, ils veulent du moins qu'on les pleure : depuis cet enfant qui charbonne son nom sur la muraille jusqu'à ce vieillard qui ordonne de mettre une statue sur sa tombe, tous aiment la gloire et veulent avoir leur part de renommée.
Pour moi, si le diable me disait, pour me tenter : Tombe à genoux et adore- moi, tu auras de l'or plein tes caves , des diamants plein tes coffres, des billets de banque à faire ployer un mulet ; tu auras des châteaux partout, des bois sur toutes les montagnes, des vignes sur tous les coteaux, des champs dans toutes les plaines ; tu auras des chevaux de toutes les couleurs , de toutes les qualités , de toutes les races ; tu auras des femmes de toute façon ; tu en auras des brunes, des blondes, des rouges, des blanches, des roses, des noires, des cuivrées ; tu en auras qui dansent comme une fée ; tu en auras qui chantent comme une lyre ; tu en auras qui parlent comme une tribune; tu en auras qui font des actes, des élégies, des mémoires à consulter, des préfaces, et tu en auras qui brodent des pantoufles ; tu en auras à longues queues, qui s'enveloppent d'un voile comme une viande qu'on veut préserver des mouches,
BELI.K-IM,A>TK. HT (.ORMCLUS ll5
(|iii voiil iiiajestueusenieiil duiis le velours et dans la soie, et tu en auras ({ui s'en vont tout épanouies au s,oicil et qui se trémoussent gaiement et gentiment dans le sloff et la mousseline-laine. Si donc le diable me disait cela , je ferais comme, on pareille occasion, a fait Jésus : je l'enverrais se.... promi'iier. Si, d'autre part, M. I)upin, qui n'est pas le diable, me disait, un jour d'élections : D.)nnemoi ta voix, et lu auras des écharpes de maire, des baiiderolles de garde, des robes de juge de paix, des toques de président , des bérets de ministère public, des collets brodés de sous préfet , des ponts, des roules départementales, des jubés d'église, des croix d'honneur plus que tu n'en voudras, des statues de saints , des cloches, dis bouquins bien reliés et même un exemplaire de mes œuvres, je lui répondrais comme au diable :Roi deClamecy, je vous remercie. Mais s'il me disait, lui qui a si ingénieusemeni découvert Jean Rouvet l'inventeur du flottage : Donne-moi ta voix, et je dirai au ministre que tu as inventé l'Yonne, puis je te ferai fondre en bronze, par souscription, un buste de grand homme que nous placerons face à face avec celui de Jean Rouvet, je lui répondrais : Majesté , la voila ma voix , et si j'en avais trente , elles seraient à votre service ! seulement je vous prie de ne pas me faire ressembler à Napoléon , et de ne pas me mettre votre nom en lettres d'or sur le côté.
Mais, revenons à Cornélius. On parlait alors d'une guerre avec les puissances voisines. Ces rumeurs belliqueuses stimulèrent le génie de notre savant ami. Il se mit à méditer sur les moyens d'assurer la victoire à la France, et il fit son char exterminateur. Or, ce char exterminateur était armé de piques, d'épées , d'espadons et de demi-espadons, de couteaux catalans et de rasoirs anglais. Allez, c'était une terrible machine ! et je frémis rien qu'en la décrivant. Avec le char exterminateur de Cornélius on pouvait, en cinq minutes, couper tout un régiment par rouelles. Ce char fu présenté au ministre qui le trouva de son goiU et en fil complimcii
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à l'aulpur. (Cornélius élail déjà au comble de ses espérances ; mais un mauvais farceur du corps d'arliilerie s'avisa de dire qu'on n'avait oublié qu'une chose, c'élait d'écrire au front de celte voiture à haclîer : «De par le roi, il est défendu à l'ennemi de tirer à boulet sur cette machine. » Cette plaisanterie changea les dispositions du ministre, et le char exterminateur fut silllé. Ccrnélius, comme on doit le penser, m- fut pas médiocrement inciigné de cette plaisanterie; mais, comme il avait du bon sens, il linil par en reconnaître la justesse, et, d'ailleurs, les nuages de guerre qui avaient quelque temps obscurci notre horizon politique s'étaient dissipés. Il désaiina donc son char, en vendit à la livre les lames au coutelier, et lie la carcasse il til des tisons. Ainsi périt d'une mort misérable, écrasée par un mauvais quolibet, cette redoutable machine qui devait donner à la France l'empire du monde.
Jusqu'alors Cornélius avait eu une magnifique existence, existence accidentelle où la misère du lendemain faisait antithèse avec la misère de la veille, et que je ne saurais mieux comparer qu'à ces jours de mars tout pleins de brillant soleil et de sombres giboulées. Il se montrait, comme un grand roi , le protecteur des sciences et des arts. Il habitait, dans la rue Saint-Jacques, un noir et vieil hôtel qui était le rendez-vous des poètes à la recherche d'un éditeur, des physiciens en travail d'une grande découverte, des géomètres qui couraient après une chaire. Le maître de ce respectable établissement eût pu très bien prendre pour enseigne un savant en guenilles. Les quatre côtés de cet édifice enveloppaient une petite cour large comme une caisse à savon, et qui, du dernier élage, ressemblait à peu près à un tuyau de cheminée. Cornélius avait deux chambres tout au haut de cette masure; ses fenêtres s'ouvraient sur un toit dont les gouttières lui servaient de terrasse, et quelquefois, armé de son fusil à vent, il s'y donnait le plaisir de la chasse au préjudice des chats qui venaient y dormir au soleil et des oisetux qui venaient y faire leur provision d'insectes. Il avait
BELLE-I'LANTK ET COHPi/aïUS Bt
toujours à son pain et à son sel deux ou trois des doctes personnages dont nous avons parlé plus haut. Quand il avait vendu à Bclle-Planle une pièce de (erre, ce qui se renouvelait régulièrement à chaque découverte qu'il faisait, il les 'nenail magnifiquenienl dîner au restaurant voisin, et alors il prodiguait les amples beefsleacks el les longues bouteilles de bordeaux.
Un dîner comme cela, assaisonné d'une discussion bien nourrie, était pour Cornélius le bonheur des bonheurs. Mais cette rosée d'or s'était bientôt évaporée; car Cornélius n'avait rien à lui : il était comme l'arbre qui abandonne ses fruits à qui veut les prendre. Alors il revenait mettre la napjieà son domicile. Il avait, chez les marchands de comestibles du voisinage, crédit jusqu'à la concurrence d'une certaine somme, el comme il payait avec exactitude et sansconlestei quand il lui rentrait des fonds, jamais cette ressource ne lui manquait. Alors il députait ses rapins à ses fournisseurs ; le poète apportait de chez la fruitière un chou frisé, le physicien obtenait du boucher une poitrine de mouton, le géomètre revenait de chez le boulanger avec une longue flûte dont il se servait quelquefois, daris ses distractions, en guise de canne; l'épicier fournissait du sucre et de l'eau-de-vie pour faire un punch. Notre ami, qui faisait une application très habile et très heureuse de la chimie à l'art culinaire, commençait le dîner; puis, quand son ragoût était en bon train, il mettait en faction, auprès de la marmite , le physicien qui veillait dessus comme sur une cornue ; il envoyait le poète se promener au Jardin des Plantes et s'enfoncer jusqu'à l'heure du dîner dans les plus sombres profondeurs de la géométrie. Mais, quand le crédit dont il jouissait avait atteint son maximum, alors il renvoyait jusqu'à nouvel ordre ses rapins ; il écrivait à Belle-Plante pourlui proposer une nouvelle pièce de terre, et, en attendant que ses fonds fussent arrives , il embrassait le genre de vie économique de la marmotte: il passait dix-huit heures au lit tant à rêver qu'à dormir, et il ne se levait, dans l'après-midi, que
fi8 ItlîLLK-PLANTK ET COUNKLll'S.
pour (Jiiier avec un pain de deux livres ; car Dieu , (|ui fail des compensations à toutes les misères comme à toutes les joies , qui fail naître des fleurs au milieu des épines, comme il met des épines aux fleurs, lui envoyait un appétit d'autant meilleur que sa table était plus indigente et plus ruinée.
Cornélius avait gardé un profond mépris pour !e charlatanisme de la toilette: il n'avait jamais qu'un seul habit noir, et cet habit était sur ses épaules; quand il s'apercevait qu'il était percé au coude, il en commandait un autre, et il fallait qu'il fût prêt du jour au lendemain. Si cette catastrophe lui arrivait pendant les jours de sa mauvaise fortune, alors il s'abstenait de sortir ; car son habit noir c'était ses insignes, et, par respect pour la science, il ne voulait pas que le savant fùl montré au doigt. Quant à ses bottes, lorsqu'elles étaient percées, mais jamais avant, il les jetait dans un coin de grenier dont il était en possession, et il y avait, certes, dans cette espèce de cimetière, de quoi assortir magniflquement un savetier. Mais comme.dans les grandes crises, on remet en activité des fonctionnaires précédemment condamnés à la réforme, il était forcé, dans ses pressants besoins, de revenir à ce tas de décrépitudes; il choisissait, parmi ses chaussures retraitées , celles qui avaient la plaie la moins grande, et les obligeait d'alTronler encore les boues de la rue et les morsure^ du pavé.
Du reste , Cornélius passait avec beaucoup d'aisance des joies surabondantes de la richesse aux privations de la pauvreté ; s'il accueillait la richesse comme un ami auquel on presse la main quand il vient, il tolérait la pauvreté comme un visiteur désagréable auquel on n'ose pas dire qu'il vous ennuie; il comparait la vie à toute année qui a quatre saisons par lesquelles il faut bien passer, ou à une équation qui a deux termes dans l'un desquels se trouve le signe moins, et dont l'autre renferme le signe plus. Son char exterminateur avait presque achevé sa ruine. Il ne lui restait
Bi:i,LK-PI.A>TK I.T (.ORNKLllS. (>0
plus (lu'iinc assez cliélive mélairie que sa première invenUon allait dévorer; mais cela lui élail l)ien égal. Tout ce qui le contrariait, c'est qu'il désirait ardemment revoir Louise, et qu'il ne voulait pas revenir à Armes sans avoir commencé sa fortune et sa gloire. Il se remit donc à travailler sur nouveaux fraii , et bientôt il fui sur la piste d'une magnifique découverte ; mais il fallait dépenser beaucoup d'argent pour arriver à un résultat. Il écrivit donc à Louise de vendre sa métairie à Belle-Plante , qui payait toujours comptant, et de lui envoyer de suite ses fonds ; mais il ne lui dit pas à quel usage il les destinait, car il n'était pas sûr de sa discrétion, et il avait une peur terrible qu'on lui volât son idée.
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7(^n QUELQUES matins de là, un facteur des messageries -^y se présenta chez le portier de l'hôtel des savants ^ j-j*^i ^^>/> avec un sac d'argent et un jambon , le tout à l'a- ( '/^^^"'^^Ij, dresse de Cornélius. Le poète Versidnr, tourmenté, f^^-àL. /=^i comme jadis Assiiérus, d'ime insomnie, se trouvait par hasard dans la loge. Il grimpa, malgré l'heure indue qu'il était, les cinq étages qui le séparaient de son ami Cornélius pour lui annoncer cette bonne nouvelle.
Celait la huitième heure d'un jour de décembre, l'aurore s'était levée de mauvaise humeur et le front voilé d'un crêpe , im épais brouillard s'était abattu sur Paris et pleurait silencieusement sur les toits. Il faisait à peine jour chez Cornélius, bien (]u'il fiU un des habitants de la vallée de la Seine les plus rap|)i)chés du ciel et qu'il n'y eill pas le moindre rideau à ses fenêtres, si ce n'est peutêtre quelques toiles d'araignée. Cornélius, au bruit que le poêle Ht en entrant, se réveilla en sursaut.
72 BELLE-PLANTE ET COBPiELICS.
— Tu fais autant de fracas , dit-il à Versidor , qu'une volée d'alexandrins. Qu'est-ce qui t'amène ici si malin?
Il vint à l'idée de Versidor qui était facétieux par caractère et par état — il faisait des opéras comiques — de faire à l'ami Cornélius ce que nous appellerions , nous autres Français de l'an de grâce 1843, une bonne farce.
— Comment, si matin! Vous plaisantez, mon généreux Mécène. Avez-vous pris hier de l'opium?
— Pourquoi cela? dit Cornélius.
— Parce que ce que tu prends pour le jour qui vient, ce n'est autre chose que la nuit qui tombe.
— La nuit qui tombe ! s'écria Cornélius consterné; et moi qui suis invité pour quatre heures chez l'abbé Nollet à un dîner de savants.
— Alors, si lu ne veux pas arriver au dessert, il faut que tu fasses une diligence surhumaine.
— Pourvu, dit Cornélius, que j'arrive au dessert, il sera encore temps : ce n'est guères qu'au dessert que la discussion commence à devenir sérieuse.
— Diable! pour un homme qui est depuis huit jours à la portion congrue, tu as l'estomac bien ilésinléressé Ce n'est pas l'embarras, un beau dessert et une discussion, pourvu que ce soit une discussion littéraire, on peu! encore déjeuner avec cela ; mais dépéche-toi, car il est quatre heures et demie.
Cornélius se jeta hors de son lit et se mit à s'habiller; moK lorsqu'il voulut endosser son habil, il s'apcrcul avec douleur qui! était percé au coude.
BF.LLE-PLAME ET COItMLIlS. 73
— Versidor, dil-il au poclc, prcte-moi Ion habit.
— Mon habil? répondit Versidor, mais c'est une dérision de la pari, une sanglante ironie ! il y a dcui mois au moins que j'en ai fait un spencer.
— Pauvre Versidor!
— Pourquoi pauvre Versidor ? à quoi servent les pans d'un habit quand on n'a rien à mettre dans les poches?
— C'est assez logique pour un poète, dit Cornélius ; mais alors va-moi chercher l'habit de notre physicien.
— Il y a longtemps, Cornélius, que l'habit du physicien a trouvé un port contre les orages de la vie : il est au Mont-de-Piélé. Nous en avons déjeuné aux Vendanges de Bourgogne un jour qu'il faisait beau soleil.
— Et moi, élais-je du déjeuner?
— Sans doute, tu en étais , et même tu en étais la principale cause : c'est un déjeuner que nous avons organisé pour te distraire de la mort de ton char exterminateur ; tu sais bien, ce char qui....
— Oui, oui, je sais , dit Cornélius. Alors je retirerai l'habit de Césariés quand j'aurai reçu mes fonds de Clamecy. Mais, l'habit du géomètre?
— L'habit du géomètre, moins heureux que celui de Césariés, est tombé dans un état de dégradation déplorable : il remplit maintenant les fonctions de chiffon : Pantagoras s'en sert pour essuyer sa planche noire; mais il a une robe de chambre ; si elle pouvait te convenir...
il 7
74 DELLH-PLANTK ET CORNÈUl'S.
— Alors, vas-moi chercher sa robe'de chambre ; je dirai à l'abbé Noilel que c'csl une redingoUe.
— C'est cela, cl s'il en doute, tu le lui prouveras.
Versldor alla chercher la robe de chambre de Panlagoras , cl Cornélius l'endossa. Comme il allait sortir :
— Mais, lui dit Versidor, est-ce que tu veux aller dinerchez l'abbé ISollel en pantoufles?
— Pourquoi pas ? est-ce qu'on ne discute pas aussi bien en pantoufles qu'en bottes ?
— Je ne sais pas. Du reste, tu feras croire à l'abbé Nollet que ce sont des bottes. Mais, est ce que lu n'a pas des bottes, par hasard ?
— J'en ai et je n'en ai point; c'est-à-dire j'en ai beaucoup qui ne valent rien, mais je n'en ai pas un paire de bonne.
— C'est fâcheux : en fait de bottes la quantité ne supplée pas à la qualité; mais voyons, cherchons dans tes archives, nous y trouverons bien une paire de bottes qui puisse aller dîner en ville.
Cornélius monta avec le poète dans son grenier. Il avisa une paire de bottes qui lui parut sorlable, bien qu'elle fût percée comme toutes les autres; il enfonça dedans ses tibias, sans défiance, sans arriére-pensée, comme quelqu'un qui entre chez soi. Un petit cri se fil entendre.
— Tiens ! dit Versidor, est-ce qu'il y a une voix dans tes bottes?
— Ce n'est pas une voix-: c'est une pauvre souris que je crains •l'avoir étouffée.
BKLLB-PLAISrK KT COBNÊLIUS. 75
Le bon Cornélius enfonça sa main dans la botte qui avait crié el en lira un gros rai attiré probablement dans ce lieu par l'appât d'une vieille chaussette oubliée. Versidor, à celte vue , se prit à éclater de rire.
— Tu ris de cela , toi , poète d'opéra-comique ; va , tu n'as pas de sensibilité ; jamais tu ne sauras traiter la passion.
— Ah ça ! est-ce que tu crois à la métempsycose ?
— Y a-l-il besoin de croire à la métempsycose pour avoir pitié d'un être qui souffre?
— D'un rat ?
— Eh oui I d'un rat. Gardes-tu donc ta pillé pour un alexandrin qui botte ?
— Comme j'en al peu à dépenser, Je la garde pour mes semblables.
— Tes semblables ! qu'est-ce que cela signifie ? Ainsi, si lu étais boiteux, tu aurais plus de pitié d'un boiteux qui se casserait la Jambe que d'un autre.
— Sans doutfc, parce que le boUeui aurait plus qu'un autre besoin de sa jambe.
— Tu esquives la question ; mais si tu étals bossu, et que ce fiU un bossu qui se cassât la jambe?
— Toujours est-il que J'aurais plus de i)Ulé de lui q!:e si c'était un chien.
*w BKLi.i': i'LA>ri: ht cokmîliiîs.
— Et lu donnerais plutôt un morceau de pain à un homme a. JL'uu qu'à un eliien qui n'aurait pas déjeûné?
— Sans aucun doute.
— Pourquoi cela?
— Je n'en sais rien ; va le demander au physicien qui dissèque des chiens tous les jours.
— Eh bien ! je vais te le dire, moi : tu donnes ton pain à l'homme parce qu'un jour il peut te le rendre, tandis que tu es bien sûr que ie chien ne te le rendra pas. Ainsi, tu le vois , nos senlimenls les p!u> généreux ne sont encore que de l'égoïsme.
Cornélius mit ses bottes et redescendit avec Versidor. 11 allait prendre son chapeau ; mais la veille, préoccupé de sa grande découverte, croyant le poser sur la commode, il lavait mis au beau milieu de la cuvette.
— Diable ! dit Cornélius, voilà qui es', contrariant.
— Il fallait que ton feutre fût diablement altéré : il ne reste pas une seule goutte d'eau dans la cuvette.
— 11 faut, Versidor, toi qui , dans tes opéras-comiques, est si féco!id en expédients, que lu me trouves un aulre chapeau.
— A l'hôtel des savants il n'est pas facile d'en trouver un sortable ; mais il y a en bas un théologien que je connais ; il est sans tloute à travailler à ses commentaires sur saint Augustin : je vais l'apporter son tricorne
— Mais, voudra-l-il bien le prêter ?
BKLLE-I'LANTK KT COR>KI.UIS. tt
— Tiens! la charilé chrétienne ne lui en fait-elle pas un devoir? Celle coiffure austère ira très bien avec ton costume.
— Et qu'importe comment un liomme soit coiffé ?
— C'est vrai ; au fait, on discute aussi bien en tricorne qu'en chapeau rond. Veux-tu, si lu crains le froid à la tête, que je l'apporte la calotte du révérend ?
Versidor alla chercher le tricorne qui fort heureusement se trouvait libre , et Cornélius s'en alla chez l'abbé Nollet. 11 traversa les rues sans regarder ni à droite . ni à gauche, cherchant en son esprit des questions à poser à ses doctes convives , et des arguments pour les résoudre. Lorsqu'il sonna à la porte de l'illustre abbé, le concierge n'était pas encore levé.
— L'abbé Nollet ! fit Cornélius aussitôt que la porte fut entrebâillée.
— Couché, répondit le coDcierge dont les yeux n'étaient pas encore bien ouverts.
— Est-il malade, par hasard !
— Non, il se porte très-bien.
— Alors, comment se fail-il qu'il se soit mis au lit de si bonne heure? est-ce qu'il aurait voulu se moquer de moi en m'invilant à dîner ?
— A déjeûner, vous voulez dire?
— A dîner, concierge, à dîner ! je sais ce que je dis, je crois.
78 BKLLB-PLANTK ET COUNKHUS.
— Alors vous êtes fou, repartit le concierge en lui fermant la porte au visage, j'aurais dû m'en douter à votre costume.
En ce moment huit heures sonnèrent à (ouïes les horloges . et Cornélius reconnut que le poète comique lui avait fait jouer un rôle de père noble. Il revint à grands pas à l'hôtel des savants , et celte fois par le chemin le plus court et sans s'égarer, avec l'intention bien arrêtée de corriger Versidor de son penchant à la plaisanterie. Celui-ci l'attendait chez le portier.
— Eh bien ! Je t'avais bien dit, Cornélius , s'écrla-t-il en riant de toutes ses forces, que tu arriverais trop lard.
— Oui, mais je reviens toujours assez tôt pour te châtier, mauvais plaisant, et...
— Tiens, dit Versidor en lui remettant son sac, compte d'abord cet argent : si nous allons sur le pré et que l'affaire s'y arrange, au. moins nous aurons de quoi déjeûner.
La vue de ce sac , qui était plus gros qu'il ne l'attendait, dissipa la mauvaise humeur de Cornélius. II monta à sa chambre avec Versidor et vida son sac sur une table. Une lettre était au fond . 11 s'en empara et, l'ayant dépliée, il tressaillit de joie en reconnaissant qu'elle était remplie, depuis le bord de la première page jusqu'à l'extrémité de la dernière, de l'écriture serrée et menue de Louise.
— Compte cela, toi, dit-il à Versidor; tu iras payer où nous devons, et tu diras à nos savants de ne pas déjeûner — recommandation fort inutile pour la moitié d'entr'eux, — parce que nous déjeûnerons ensemble.
Ayant donné ses ordres , il s'enfuit plutôt qu'il ne s'en alla. Il
BEIXB-PI-ANTK l!T COUJjf.LU'S. '/!>
entra dans un restaurant, demanda une bouteille de bordeaux et un eabinet partieulier, et quand i! fut servi il ferma la |)orte à double tour : c'était toujours ainsi qu'il lisait les lettres de Louise. Cette lettre était ainsi conçue :
« Mon cher (Cornélius,
« Je l'envoie l'argent de la métairie, avec un Jambon le plus gros que j'aie pu voler à mon père.
— Bonne Louise ! dit Cornélius avalant une gorgée de bordeaux, elle pense à tout; c'est dommage que son jambon ne soit pas arrivé buit jours plus tôt.
«Tu m'avais bien recommandé, oh! bien recommandé, J'en conviens, de vendre ta métairie à Belle-Planle, afin, disais-tu, qu'elle ne sortît pas de famille. Cette raison ne m'a pas paru péremptoire, et elle n'était pas digne de toi, mon savant. Qu'importe à ton père, dans le paradis des fermiers où il est , que sa terre de Vaux-Rouges soit à Pierre ou à Paul, et qu'on y fasse du sainfoin ou des pommes-de-terre? Crois-tu, d'ailleurs, qu'il garde un souvenir bien affectueux à Belle-Planle qui ne lui a donné qu'un petit cortège et qui n'a pas voulu faire la dépense d'une croix noire pour sa fosse ?
— Belle-Plante est en effet un drôle , dit Cornélius buvant une seconde gorgée de bordeaux; si j'étais aussi riche que lui, notre père aurait une pyramide sur sa tombe.
« Vendre à Belle-Plante, c'est vouloir être dupe ; et moi , dans ton intérêt et aussi par amour-propre de négociateur, je ne voulais pas être sa dupe: il ne me donnait de Ion domaine que douze cents francs, et encore c'était parce que tu étais son frère.
SO Bf.Ll.F.-PLA>TK KT CORNÈLUs'.
— Si je n'avais élé que son cousin , pensa Cornélius, il aurarl sans doute fallu que je lui rendisse de l'argent.
« Mais le père Tanlieu m'en olTrait trois mille cinq cents : à ce marché tu gagnais deus mille trois cents francs ; celte raison m'a paru beaucoup meilleure que la tienne , et je me suis moquée de !a volonté, comme si j'avais élé déjà la femme. Tu auras beau argiimenler à ce sujet, tu ne m'en feras pas repentir. Va , mon pauvre savant, avec ta barbe en pointe et ton nom en us. tu ne me fais pas peur. Tu as trop de philosophie pour avoir un peu de raison, et il faut que j'en aie pour loi. Je te préviens d'une chose, c'est que, quand nous serons mariés , c'est moi qui dirigerai notre nacelle. Toi tu seras couché à la proue , tu regarderas le ciel, tu é outeras chanter les oiseaux, tu attraperas des demoiselles sur les roseaux en fleurs, ou tu pécheras des petits po ssons rouges si cela te convient.
r Où va t-elle chercher ses métaphores? fit Cornélius. Je ne savais pas qu'il y ellt des poissons rouges dans le fleuve de la vie.
« Belle-Plaote est exaspéré contre moi : il va partout se plaignant que je lui ai fait manquer un bon marché. Cet homme a la conscience idiote; il ne comprend pas la probité la plus simple : il m'offrait une paire de boucles d'oreilles si je voulais lui abandonner ta terre pour douze cents francs. Il a élé tout ébahi , et pi'ul-élre l'est-il encore, de ce que j'ai refusé un si magnifique potde-viu.
« A propos , Corni^lius , il faut que je t'apprenne une nouvelle. Belle-Plante, oui Belle-Plante me fait la cour !... Tu vas dire que je suis une coquette qui croit que tout le monde est épris d'elle. D'abord, Cornélius, remarque que je ne dis pas que Belle-Plante est épris de moi. Puis, quand Belle-Plante .serait épris de moi,
BKI.I,KlM.A>rK KT COUNl'î LU S. SI
qu'est-ce que cela prouverait en faveur de ma beauté? Belle-Plante ne comprend pas la beauté chez les femmes ; il a dit quelquefois : Voici une belle vache, voici une belle jument; mais il ne lui est jamais arrivé de dire : Voici une belle femme. Il y a plus, la beauté est pour lui un vice rédhibiloire plutôt qu'un mutif de préférence. Je suis sûr que s'il pouvait me donner la petite-vérole, il me la donnerait : je lui ai entendu dire que la toilette d'une belle femme est une cause permanente de dépense pour le mari. Selon lui, c'est un beau portrait qu'il faut mettre dans un cadre d'or.
— Et qui s'y met bien lui-même, dit Cornélius. Quant à cela , Belle-Plante n'a pas tort.
« Tu vas me demander ce qui prouve que Belle-Plante me fait la cour. Tu sais qu'il n'est rien de plus dilTicile à prouver que ce qui est vrai : on prouve bien que Dieu n'existe pas; mais nul ne peut prouver qu'il existe. Voici, du reste, mes présomptions : Belle- Plante vient chez nous plus souvent qu'il n'y a besoin ; ensuite, tandis que chez les autres il se fait pauvre , chez nous il ne parle que de ses arpents de terre, de ses bœufsj des billets qu'il a en portefeuille, et cela durant des heures entières. Or, l'autre jour, pendant celte intéressante conversation, je chantais :
« — Tu es bien honnête , toi , de chanter, dit mon père, tandis que M. Belle-Plante parle.
« — Aimez-vous mieux, cher père, répondis-je, que je m'endorme?
« — Voilà comme tu es, dit mon père, les conversations sérieuses le déplaisent.
0 — Ma foi , répondis-je c'est que tout cela c'est fort ennuyeux.
Xi DELLI»-PLAÎ<Tli HT f.OR?(ÉLIlJS.
M. François devrait apporter Ici tous les soirs son coffro-fort et le faire sonner à nos oreilles, cela reviendrait au même.
« Belle-Plante s'en alla sur-le champ, et je m'en crus débarrassée; mais le lendemain il revint encore.
— Je t'en débarrasserai, Louise, dit Cornélius, sols tranquille.
« UneTprésomption plus grave que les autres, — car tu m'as appris, mon savant, à garder mes meilleurs arguments pour les derniers, — c'est que Belle-Plante voulait tenir avec moi un enfant sur les fonts de baptême. Or, conçois-tu Belle-Plante jetant, sans motif, son argent dans le bénitier d'une église ? Il est inutile de te dire que je refusai cette ridicule proposition ; mais mon père était présent ;
« — Pourquoi, dit-Il, ne veux-tu pas être marraine avec M. Belle- Plante T
o Depuis quelque temps , 11 donne à Belle-Plante le titre de monsieur.
« Je n'étais pas en veine d'impertinence ce jour-là : je répondis que je n'avais pas de robe convenable pour la cérémonie.
« — Eh bien ! répondit mon père; vas en choisir une chez Bonteint, tant belle que tu voudras, je la paierai.
a — Mais, répondls-je, je sais combien M. Belle-Plante lient à l'argent, et je ne voudrais pas l'induire en dépense.
« — Comment, mademoiselle, je tiens à l'argent ! fit Belle-Plante. Qui vous a dit cela? Je ne liens pas à l'argent quand il n'y faut
BHIXK-PLANTK KT COUNÉLIIS. 83
pae lenir ; seulement je sais le dépenser à propos : vous verrez comme nous serons sonnés. S'il faut dépenser deux écus do six francs on les dépensera.
« — Deux écus de six francs, monsieur Belle-Plante! On voit bien que vous n'avez jamais été parrain, vous, ou alors vous n'avez pas été un parrain magnifique. D'abord, il me faut douze paires de ganls à trente sous la paire ; cela fait dix-huit francs.
« — Eh bien ! dit Belle-Plante d'un air assez rechigné , on dépensera dix-huit francs : on a de quoi.
« — Ensuite, il est convenable que vous m'offriez une ceinture de satin de six francs ; cela fait déjà vingt-quatre. Vous ne pouvez vous dispenser de m'acheier un bouquet de roses blanches ; mais cela ne coûte presque rien : si vous vous adressez à mademoiselle Blanzy, vous en serez quitte pour quinze francs. De plus, il faut un mouchoir de douze francs à la nourrice.
« — De trois francs, dit mon père. Tu es aussi trop exigeante : de mon temps, on était parrain pour six francs.
« — Les choses se font plus noblement aujourd'hui , cher père. Vous comprenez que je ne puis souffrir que M- Belle-Plante lésine, car le parrain et la marraine sont moralement solidaires l'un pour l'autre.
a — Eh bien ! dit mon père, M, Belle-Plante dépensera tout ce qu'il faudra , comme il te l'a fort bien dit : il a de quoi ; mais je veux que tu sois marraine avec lui.
« — Mon cher monsieur Desallemagnes, fit Belle-Plante, je vois que cela contrarie votre fille, et je n'insiste plus.
8i BKLLK-PI.ANTfi KT CORJiÉLIlS.
« — Moi j'insisle , répondit mon père: j'ai mis dans ma têle qu'elle serait marraine avec vous, et elle le sera.
« — Alors je me relire : je serais au désespoir de faire le moindre chagrin à mademoiselle Louise.
« — Votreproposilion,dis-je, lorsque je vis que Belle-Plante reculait, loin de me faire du chagrin, m'honore. Seulement je craignais que vous eussiez de la répugnance à dépenser tant d'argent ; mais, puisque vous êtes décidé à faire convenablement les choses...
« — Non , mademoiselle , je vois que ce serait un sacrifice que vous me feriez, et je ne suis pas assez égoïste pour l'accepter. Je vais, de ce pas, dire à Bouchard que je ne puis être le parrain de son enfant.
« — Alors, vous aurez la loyauté de ne pas lui dire que j'ai refusé d'être votre commère.
« Le lendemain, au déjeûner, mon père revint sur l'aETaire du baptême : j'avais eu tort de ne pas accepter Tinvitalion de Belle- Plante ; toutes les filles du village auraient été tiéres de l'honneur qu'il me faisait; c'était le meilleur parti des environs. J'eus la malice de ne sonner mot. Mon père se fâcha de mon silence.
Cl — Ah ça ! me dit-il , combien faut-il donc de temps pour devenir un grand homme?
« Je ne répondis rien.
« — Il me semble, poursuivit-il, que ton Cornélius ne se presse guère de se faire remarquer. Vois un peu la dilTérence qu'il y a entre un savant et un bon fermier : Cornélius vend ses terres, et Belle-Plaule les achète.
BKLLK-PI.ANTE KT COltN^.l.lUS. 9ft
u Mon si'.eiîce m'éloiiffail.
« — La dilTérenco qu'il y a , répoiidis-jc, entre Belle-Planle el Cornélius, c'est que iJelle-lManle récolle el que Cornélius seine encore ; une autre différence entre eux , c'est que si Cornélius est pauvre, c'est qu'il a un grand esprit et un noble cœur, c'est que sa main est ouverte à tous les malheureux ; tandis que si Belle-Planle est riche, lui.^c'est qu'il a volé son frère, c'est qu'il a volé tous les pauvres gens qui ont été obligés d'avoir recours à lui. Et quel est l'homme qui voudrait être riche ainsi ? quelle est la femme qui •voudrait partager celte honteuse richesse et la transmettre en héritage à ses enfants ? Mais Dieu s'est servi de l'avarice même de Belle-Plante pour le châtier de ses extorsions : Belle-Plante sera toujours le plus ignoble et le plus misérable des paysans de ce village. Allez! votre Belle-Planle, c'est un pourceau quia des soies d'or.
« Mon père se mordit les lèvres et s'éloigna.
« Ainsi, tu le vois, Cornélius, la parole que nous a donnée mori père ne tient plus qu'à un fil ; je m'attends à chaque instant à être sommée d'épouser Belle-Plante ; mais je sais bien co que je répondrai. Je suis la fille de mon père ; mais je ne suis pas son esclave ; il ne m'a pas achetée à la foire comme un de ses bœufs ; je n'ai pas crû dans ses sillons comme un de ses épis. Qu'il prenne la fortune qui me vient de ma mère; qu'il la prenne toule s'il la veut; mais me faire renoncer à toi, Cornélius !... oh ! non, M. Desallemagnes, cela ne sera pas; tout murguillier que vous éles, cela ne isera pas. Si tu deviens riche, Cornélius, si Ion front encore ignoré s'illumine de gloire, viens me chercher; si tu restes pauvre et Obscur, attends moi, je suis à toi, à toi, entends-tu? Je ne puis Vivresans toi plus que la feuille ne peut vivre sans la branche, plus ique la rose ne peut vivre loin de sa lige. La vie, vois-tu, c'est une tiviére, il faut que nous la portions à nous deux.
■86 BELLIi-PL.WTK lîT CORNÉLIl j
— Bravo, Louise, bra.'ol s'écria Cornélius.
— Monsieur, fil le garçon (rappani un léger coup h la porte, vous avez appelé? que désirez-vous?
— Que tu l'en ailles, et tout de suite ! repril Cornélius.
« Toutefois, hâte-toi de devenir un grand homme. Tu devrais déjà, paresseux que lu es, avoir autour de ta télé une auréole grande comme un arc-en-ciel. Ne le fie pas trop à ce que je viens de le dire; crains que je ne me laisse tenter par la vie pleine de liesses que me promet Belle-Plante : Jeanne, qui a élé servante chez lui et qu'il a renvoyée, la pauvre fille, parce qu'elle avait trop bon appétit, en raconte des choses merveilleuses. D'abord, ses domestiques mangent avec lui , ou , pour parler plus exactement, c'est lui qui mange avec ses domestiques. Les légumes du pauvre sonl seuls admis à sa table ; il estime surtout le haricot , parce que ce sobre cl frugal légume porte son assaisonnement avec lui. Il ne met le pot-au-feu que le jour de la fêle patronale du pays. Aussi chez lui point de gastrites, point de crampes d'estomac, point d'indigestions ; puis ces repas, déjà si agréables par eux-mêmes, sont assaisonnés par la plus gracieuse des conversations : Belle-Plante ne parle que de la misère du temps, de la diUicullé de mettre les deux bouts l'un vers l'aulre ; s'il pleut, il crie que les récoltes voni être noyées ; s'il fait un jour de salell chaud , il dit qu'elles vont rôtir. Une de ses Ihcses favorites, c'est que l'ail et l'échalotle, étant des légumes que la nature a pris soin d'épicer elle-même, ils doivent se manger sans sel , ou bien que la salade est d'autant meilleure qu'on y met moins d'huile ; il va aicme jusqu'à dire que l'huile est un poison lent.
«En troisième lieu, nos asperges poussent grêles el maigres; toinme des aiguilles à tricoter ; j'ai beau les dorloter, les arroser.
BUI-LB-l>LAi>TK KT COR>fiklU« «7
les nourrir de terreau , rien n'y fail. Lui , au contraire, a des asperges de toute beauté. Il est vrai qu'il n'en entre pas une dans sa cuisine; mais au moins j'aurai l'avantage d'aller en compagnie d'un âne les vendre au marché, ainsi que les raisins de ses treilles et les fruits de son verger ; cela me procurera, lu en conviendras, une agréable distraction. Jusqu'à présent, c'est Belle-Plante qui s'est chargé de ce soin ; aussi, pourquoi le bon Dieu, pour lui épargner cet embarras, ne fait-il pas pousser des pièces de vingt-quatre sous aux branches de ses arbres !
« En quatrième lieu, Belle-Plante mange chez lui le moins souvent possible; lorsqu'on lui offre quelque part un verre de vin, il demande le chanteau sous prétexte de casser une croûte, et il dîne ainsi chez son amphytrion qui croyait ne l'avoir invité qu'à se rafraîchir : tu conçois comme cela simpliûera mes fonctions de cuisinière.
a Mais il est une autre raison pour que tu te dépêches de réussir : tu as un second rival ; et ce rival, ce n'est rien moins que Panuche, le brillant sacristain Panuche , qui se présente flanqué do M. le curé. Le saint homme a, pour désirer que j'épouse Panuche, des raisons que je ne veux pas deviner; depuis long-temps il obsède mon père de ses recommandations en faveur de Panuche. Comme M. Desallemagnesestmarguillier, il n'ose dire non; mais, comme Panuche lui convient très peu, il ne dit pas oui. En attendant, M. le cure ne se décourage pas, il me fait la cour pour Panuche, tandis que celui-ci bêche son jardin : ne faut-il pas qu'on s'cntr'aide ! Sous prétexte de parler à M. le marguillier des affaires de la fabrique, il vient toujours à la maison aux heures où il est bien sûr de ne point le trouver, et alors il me fait l'honneur de causer avec moi ; mais devine ce qu'il me dit , Cornélius? Il me dit, et dans l'intérêt de Panuche sans doute , que j'ai des yeux de gazelle, un cou d'ivoire, une main de déesse ; enfin c'est un nbbé
S8 BEI.LK-PLANTK KT COKNfïLirs.
Bernis en prose. L'aulre Jour, il s'est émancipé jusqu'à baiser ma main de déesse, et je l'ai très respectueusement prié de ne plus recommencer ; mais il parait qu'il faut un ordre de l'évéque pour l'obliger d'être sage : hier, tandis que j'étais penchée sur mon ouvrage, il me surprit, il m'escroqua, car je ne puis donner un autre nom à sa vilaine action, un gros baiser sur la bouche. J'ai été si ébahie que je n'ai pas eu la présence d'esprit de lui donner un soufflet; mais, qu'il y revienne, M. Bernis, tout curé qu'il est et tout marguillier qu'est mon père, le soufflet est tout prêt et tout chaud. S'il croit qu'il en sera toujours quitte pour me dire qu'il a pris ma bouche pour une rose et qu'il n'a pu résister au désir d'en savourer le parfum , il se trompe ; qu'il persiste à prendre ma bouche pour une rose, et je lui ferai sentir que le rosier a des épines.
« Comprends-tu, savant, loi qui comprends tout, qu'il y ait des femmes qui s'abandonnent à un prêtre? Un prêtre, Cornélius! inais rien n'est lugubre comme un prêtre ! Leur noire soutane projeté un reflet de deuil sur tout ce qui les entoure; ils sentent la poussière moisie de l'église; il rayonne d'eux je ne sais quoi de glacial semblable à ces émanations qui s'échappent des caveaux. Il me semble que leur présence doit suffire pour faner un bouquet sur le sein. Il y a des prêtres qui sont beaux; il y en a qui sont aimables. Et pourquoi ny en aurail-il pas? Mais ceux qui sont beaux ne le sont que comme la morne statue qui est sur un cercueil , et le sourire de ceux qui sont aimables ressemble à une touffes d'herbes fleuries qui pousse au creux d'une tête de mort. Vrai, Cornélius , quand cet homme noir me dit des douceurs, il me fait l'effet d'un serpent que j'entendrais tout-à-coup chanter comme un rossignol, ou dune noire rainette qui prendrait sous mes yeux les ailes d'un papillon et, s'envolant d'entre ses roseaux, irait s'abattre sur les fleurs. Vois-tu, Cornélius, si j'avais le malheur d'aimer un prêtre, quand je serais avec lui dans un lieu écar-
BELLE-PLANTK BT CORNÉLIUS. «•>
lé, j'aurais peur que le diable ne vlnl le saisir à mon bras ou (lue le'feu de l'enfer ne prll à sa soutane ; je craindrais toujours que ses baisers ne laissassent sur ma joue une lâche de roussi.
« Et cependant, pourquoi les prêtres n'aimera.enl-ils pas comme les autres? Un ange, pendant leur sommeil, a-t il extrait leur cœur de leur poitrine , et a-t-il mis une pierre à la place? Dire à un prêtre : tu n'aimeras pas , est-ce plus raisonnable que de le dire a un tailleur ou à un cordonnier ? Non , je ne croirai jamais que Dieu, qui est l'auteur de tout bon sens, ait fait un précepte aussi insensé. Au fait, la chasteté est-elle bien une vertu? Qu'est-ce qu'une vertu qui n'est utile à personne, qui livre ceux qui la pratiquent à des luttes sans On et aux tortures du martyre, et qui, si tout le monde la pratiquait, amènerait la fln du monde?
« S'il est agréable à Dieu que les prêtres ne se marient pas, il doit lui être désagréable que les autres hommes se marient ; or, si ce n'est qu'en l'offensant que l'interminable guirlande des générations peut se continuer . que ne fait-il pousser les hommes aux rameaux des chênes et épanouir les femmes auï branches des rosiers? Tout le bonheur d'ici-bas, Cornélius, de quoi est-il fait? de désirs appaisés ; mais un désir inassouvi, j'aimerais autant avoir.un charbon ardent au milieu du cœur. Ces vieux abbés des conciles, ces vieux évêques à mitre et à barbe pointue se seraient cru damnés à tout jamais s'ils avaient mis seulement pendant cinq minutes un homme dan. une marmite ; et les prêtres , ils les renferment toute leur vie dans le célibat comme dans une marmite ardente ! ils leur font un gril de leur jeunesse !
« Toi tu hais les prêtres, Cornélius ; moi je les plains. Ils sont bien insensés ceux qui les jalousent , et bien cruels ceux qui leur jeltent de gratuites insultes ! Ce toit couvert de tuiles, qui fume glorieusement entre des toilsde chaume , à quel prix ne l'ont-Us
'Ml lilîLLli-PLA>Tli HT CORMÉLIIS,
pas gagné ! Comme ils doivcnl souffrir, les malheureux , quaiui ils voient une femme jeune et belle appuyée au bras de son époux, où un enfant tout rose, tendre, de son berceau, ses petits bras blancs à son père ! Leur divin maître n'a souffert qu'un jour ; mais eux, leur pa.-sion est de toutes les heures, et elle dure toute leur vie. Cependant, pour qui souffrent-ils? à quoi bon celle couronne d'épines ardentes qu'on leur met sur la tête? à quoi bon loul ce fiel et ce vinaigre qu'on leur fait boire? Quand leur printemps est en sève, quand le flux orageux des passions monte el bouillonne dans leur sein, on les réduit à l'état de vieillards; ce vide qu'on fait sur leur tête, il faut qu'ils le fassent eux, dans leur cœur I...
« N'est-il pas pénible, Cornélius , de songer que ces cheveux si noirs ou si bruns que le ciseau a fait tomber, ce sont toutes les fleurs de leur vie qu'on a fauchées, et qu'on ne leur a laissé que le chaume aride du vieil âge ! Ce mois d'amour , ce mois si doux, mais si court, qui est toute l'existence, Ce beau mois si plein, pour les autres, de roses, de parfums, de soleil , de quel droit l'a-t-on changé, pour eux seuls, en un mois sombre cl noir, plein de glaces et de frimas ? El c'est vous, 6 mon Dieu, qui leur auriez fait cette existence ! Mais pourquoi les avez-vous donc faits papillons si vous ne voulez pas qu'ils aillent aux roses? pourquoi leur avoir donné soif, si vous avez interdit à leurs lèvres l'eau claire des fontaines ? Faut-il donc absolument qu'ils soient ou malheureux , ou coupables? Et cependant ce sont eux qui sont vos ministres; ce sont eux que vous avez choisis pour ouvrir cl fermer les portes de votre ciel. Par quel caprice avez-vous donc fait à vos fidèles serviteurs un bagage de misères plus lourd qu'à nous qui sommes dans ui: étal incessant de rébellion contre vos préceptes?
« Elencore, comme si leur supplice n'était pas déjà assez cruel, il l'aul qu'ils soient les coiilidents de ces fuUes jeunes filles qui n'ont que des péchés damour a leur raconter ' Mais vous ne couir
liiîLLii-PLAMii i:i coknAlics. 'M
tJiencz donc pas que, lui, le |tièlre, il sent sur ses lèvre* le rrôicnH'iii (le lous ces baisers qu'elles ont donnés? Ces paroles d'amour qu'elles ont murmurées , el qui lui révèlent un paradis où il lui est inlerdil de mettre le pied, elles voltigent comme des ailes brûlantes autour de lui ; elles troublent, comme un écho de l'enfer, les prières qu'il adresse à Dieu, et, la nuit, elles se changent en blanches jeunes tilles qui viennent tourmenter ses rêves ; ces délicieux péchés contre lesquels vous voulez qu'il s'indigne, mais il donnerait tout au monde pour en avoir été le complice ! La position que vous leur faites, c'est celle d'un homme à jeun que vous forcez à servir un bon repas; ils ressemblent — pardoime-moi , Cornélius, mes trivialités comme je te pardonne les tiennes — à un chien auquel son maître aurait attaché au cou un gigot rôti.
« Et pourtant, ces hommes qu'on soumet à de si difficiles et de si rudes épreuves, s'ils résistent , on ne leur promet pas un paradis meilleur qu'aux autres, ou un enfer moins ardent s'ils succombent. Ainsi , voilà un point sur lequel la;7oule passe commodément et sans danger; on oblige au contraire les prêtres à passer le fleuve sur une corde tendue avec une fragile chenevotle pour balancier. Sur vingt, dix-neuf se noient, et celui qui arrive sain et sauf à l'autre bord n'a toujours que le même rivage , le même ciel, la même verdure (lue la foule ; cela est-il juste, Cornélius ?
« J'espère que lu ne me garderas pas rancune de celle discussion : tu sais bien que je ne peux toujours jeter des graines à mes blanches colombes, comme disent les poètes, ou faire des fiomages à la crème, comme dit Belle-Plante; ne pouvant bavarder avec ma langue qui n'a point ici de sœurs, je bavarde avec le bec de ma plume ; qui pourrait m'en faire un crime ?
« Adieu, Cornélius, c'est-à-dire valc ; car que ferais-je du laliu que lu m'as appris, si je ne le dépensais avec toi ? Valu donc, Coriiélius, vale c( me ama, comme disait <",icèron. »
vu
EPENDANT Belle - Piaille poursuivait ses projets do mariage avec la lenacilé que les avares rnellentà toute I ciiose. Il était galant avec Louise ; il lui disait : « J'ai yachelé , à la foire de Dornecy une paire de bœufs sur laquelle je gagnerai bien trente pistoles ; » ou bien : « Mes avoines me produiront celle année au moins mille francs ; » ou bien encore : « Rien ne se perd dans ma maison à moi ; le prodigue marche sur un grain de blé : l'homme qui a de l'ordre le ramasse ; il en met lous les jours d'autres à côté, et au bout de l'année il en a un boisseau. » Et il s'étonnait que Louise résistât à un aussi puissant moyen de séduction. Il ne lui faisait pas ouvertement la cour, mais illa faisait au père Desallemagnes.
Il résolut de s'adresser à lui.
BeSe-Planle devait, avant tout, se faire habiller ; car il ne peut y avoir de mariage sans habit neuf; et je doute fort que l'omission
\)i BKLLE-PLANTB ET CORNÉLIUS.
de celle forniaiité, si elle était défendue par un bon avocat, n'eniralnàl point la nullité du contrat matrimonial. Belle-Plante se soumit donc à celle nécessité, mais non sans calculer longuement el compendieusement les moyens de la rendre le moins onéreuse possible.
Un malin il se rendit chez Couture, le tailleur de l'endroit.
— Couture, lui dil-il, il faut que tu me fasses un babil.
4 ce mol d'habit dans la bouche de Belle-Plante, Couture fut frappé d'une impression si vive d'étonnemenl, que ses jambes s'en décroisèrent, et qu'il se trouva assis, comme une personne naturelle, sur son établi, sans savoir comment cela lui était arrivé.
— Oui, dit Belle-Plante qui s'aperçut de son élonnemcnl , un habit ! m'entendez-vous, monsieur le drôle ?
— Très volontiers, monsieur Belle-Plante, dît le tailleur ; mais esl-ce que les vieilles hardes de M. votre père sont enfln usées ?
— Et quelle raison as-tu. Couture, pour trouver mauvais que je porte les hardes de mon père ? Est-ce que je ne suis pas l'héritier de mon père, monsieur Couture ?
— Sans doute, vous êtes dans voire droit. Les vieux habits vestes de monsieur votre père vous allaient à merveille. Ce sont de précieuses reliques dont un fils doit se séparer le plus lard qu'il peut.
— Il faut, dit Belle-Plante, si lu veux conserver ma pratique que ce soit solide entre tout ce qu'il y a de plus solide, et que tu n'y épargnes pas le fll.
— Monsieur Belle-Plante, je vous le ferai solide comme un
liHi.LK i'LA>Tr' i:t «.()ii>^:lils. ftâ
iiioiiunicnt. Le sera un hahil à user trois Belle-Plante, et je le coudrai, si vous le voulez, avec du fil de carrelet. Enfin, de quelle couleur sera cet habit ?
Comme Belle-Plante réfléchissait :
— Voulez-vous, ajouta le tailleur, que ce soit un habit noir comme celui de M. le maire, ou un habit couleur de firmament comme celui qu'a commandé M. le bailli ?
— Toi, Coulure, lu travailles pour M. le bailli ? lu voudrais me faire croire cela?
— Comment donc , monsieur Belle-Plante , si vous en douiez, voilà sa mesure. Vous voyez bien, sur celle bande de papier : M. Ôrgcnneau, bailli de Clamccjj.
— Cela peut-être, dit Belle Plante; mais puisque lu travailles pour M. le bailli, je m'en vais ; le tailleur du bailli doit prendre Irop cher.
— Histoire de rire ! dit Coulure se sentant pris à ses propres i^uses. Le fait est que je ne travaille que pour les naturels du pays. Mais enfin, de quelle couleur sera votre habit ?
— Couleur de terre, dit Belle-Plante, ainsi que la culotte et le gilet.
— Comment I vous vous faites faire aussi un pantalon et un «ilet, monsieur Belle-Plante? vous êtes bel homme, 1res bel homme, un des plus beaux hommes de Clamecy ; mais avec voire habit vous serez cent fois mieux encore. Croyez-moi, il n'y a que le passe-carreau pour façonner un jeune homme. ,\lors je vais envoyer ma femme de suite à Clamecy pour chercher l'étolTc.
96 BELl.K-PI.ANTK KT COUNÉI US.
— Pas si vile, monsieur Coulure, s'il vous plaîl ; je ne suis pas paresseux, moi, el j'irai acheter mon drap moi-même.
— Comme vous voudrez, monsieur Belle-Plante ; mais alors, si vous éles trompé, tani pis pour vous : ce ne sera pas ma faute, et je m'en lave les mains.
— C'est cela, dit Belle-Plante ; et combien le faut-il d'aunes d'étoffe pour m'habiller complètement ?
— Quatre aunes, mon-ieur Belle-Planie, pas un pouce de moins, et il y aura à peine de quoi envelopper les boutons de la culotte.
— Quatreaunes! mais lu veux donc le faire une robe de chambre à mes dépens. Noyon de Clamecy ne me demanderait, lui, que deux aunes. Voilà ce que c'est que de s'adresser aux gens de son pays !
— Vous faites erreur, monsieur Belle-Planle, vous ne connaissez pas ISoyon ; il n'y a pas de confrère dans l'arrondis.^ement donk les ciseaux soient plus voraces cl plus anlicipateurs. Il vous ilemanderail six aunes pour vous habiller, el moi encore je vous rendrai les lisières.
— Deux aunes, dit Belle-Planlc; sinon prenons que je n'ai riert dit.
— Deux aunes soit ; mais alors votre habil n'aura point de pans.
— El â quoi cela sert-il des pans à un hahil? que signifie l'aune de drap qui flulle au bas des icins d'un monsieur el (jui ruinasse
BELLK-PLANTK KT COKNKLIUS. 97
avec un soin minutieux la crolte des rues? quand il passe dans les épines, ne court-il pas risque de perdre sa queue. Dieu est un bien meilleur tailleur que l'homme ; voyez comme il a habillé les animaux ; est-ce qu'ils ont sur le corps un pouce de peau qui ne serve pas? que les tailleurs prennent modèle sur lui !
— Sans doute, Monsieur Belle-Plante, vous avez raison ; voire critique est excellente et fort ingénieuse, et je voudrais avoir dit , moi, ce que vous venez de dire; mais, enlin, la mode c'est l'usage, et l'usage, comme vous le savez, réguedespotiquemenl sur la société.
— Hé bien ! trois aunes, monsieur Couture !
— Quatre aunes , ou votre habit n'aura qu'un pan.
— Va donc pour quatre aunes, vilain mangeur de drap ! mais , ajouta-t-il en lui même , une fols n'est pas coutume , et s'y l'on m'y rattrape!....
— Et les boulons , monsieur Uelle-Plante ?
— Autre absurdité des tailleurs. Ils mettent des boutons et font des boutonnières à leurs hubits , et on ne les boutonne jamais. N'est-ce pas comme si un aveugle portait des lunettes ? Quels hommes pervers et corrompus que ces tailleurs !
— J'espère , dit le tailleur , qu'il n'y a rien de personnel dans ce que vous venez de dire , et je vous ferai observer, d'ailleurs , que ce n'est pas moi qui ai inventé les boutons.
— C'est juste , dit Belle-Plante ; je vous rends celte justice : vous n'avez jamais rien inventé. Mais, au résumé, il y a des boulons de métal à un vieil habit de mon père, et je m'en servirai.
— Y pensez-vous, monsieur Belle-Plante ? Je professe sans
98 BELLB-PLANTK ET CORÎIÉLUIS.
doute un très grand respect pour l'habit de noces de M. votre père, ainsi que pour sa garniture de boutons ; mais mon impartialité m'oblige de vous dire qu'ils ressemblent plutôt à des couvercles de pot qu'à des boutons. Vous ne pouvez attacher cette ferraille à une habit neuf ; vous auriez l'air d'un marchand de cymbales, et votre con^déralion en souffrirait. Je ne sais même si la police ne pourrait vous interdire de pareils boulons, pour motif de sécurité publique. Supposez que vous soyez à votre fenêtre et qu'unde vos boutons vienne à se détacher, et....
— Et moi je le dis qu'il faut les faire servir !
— Alors vous les attacherez vous même ; il vous faudra pour cela des boulons et des écrous. Du reste, je m'en lave les mains ; mais je ne veux pas qu'en vous voyant passer les enfants disent : C'est Coulure qui a posé ces boulons à l'habit de M. Belle-Plante ! vous comprenez mes scrupules, monsieur Belle-Plante?
— Fais donc comme lu l'entends, maudit bossu ! mais je l'attends à ton mémoire.
Le dimanche malin, Belle-Plante se rendit chez Coulure. Son habit était prêt et suspendu à un crochet de la boutique. Belle- Plante se mit en devoir de l'essayer ; mais, pour avoir le piélexle de rabattre, il trouva que l'habit allait très mal. Le tailleur de son côté, pour être payé plus volontiers et plus cher, soutenait que rhabil allait divinement. C'est ainsi qu'en toute question chacun affirme ou nie selon son intérêt. Le fait est que l'habit n'allait ni bien ni mal.
— Eh ! dit Belle-Plante, combien demandez-vous pour votre façon ?
— Pour ma façon et mes fournitures, s'il vous plaît.
BELLK-PLANTK KT CORNÉLIUS. 99
— Comment ! quelles fournitures? Est-ce que je ne vous ai point fourni le drap, moi ?
— Est-ce qu'il n'y a que du drap dans um habit ? Tenez, voilà votre note ; vous verrez ce que je vous ai fourni.
— Je l'examinerai , dit Belle-Plante en la mettant dans sa poche.
— Vous l'examinerez après tant que vous le voudrez; mais le pour acquit est dessus, et j'ai besoin d'argent, moi !
— Comment, drôle! vous défieriez-vous de moi, par exemple?
El le tailleur, qui n'avait plus rien à ménager avec Belle-Plante, parce qu'il savait que c'était l'unique habit qu'il lui ferait :
— Monsieur Belle-Plante, dit-il , M. votre père m'appelait M. Couture.
— Monsieur Couture ! en voilà un joli monsieur ! un gueux qui n'a pas le sou. Monsieur ! C'est pour toi, ma foi que le mot a été inventé.
— Si vous continuez, dit le tailleur, je vais mettre vos injures sur la note.
— Eh bien ! lis-la moi donc, ta note, animal ! Est-ce que tu crois que je vais prendre la peine de déchiffrer ton griffonnage ?
— Façon d'un habit jaune, d'un pantalon tdem et d'un gilet idem, 6 f. 12 sous.
— C'est de moitié trop cher, dit Belle-Plante.
— Savcz-vous, répondit le tailleur, ce que j'ai passé de t<'m[w
100 liELLB-PLANTE KT COR>ÉLIUS.
à celte besogne, ce que j'y ai employé de fil et de cire, ce que j'ai cassé d'aiguilles ?
— En aucune façon, dit Belle-Plante.
— Alors, pourquoi dites-vous donc que c'est trop cher ?
— Parce que c'est trop cher,
— Voilà comme ils sont tous, dit Couture ; le médecin qui prend
1 franc par visite, l'avocat qui se fait payer 6 francs trois douzaines de paroles, le fonctionnaire qui reçoit mille francs par mois pour une centaine de signatures disent à l'ouvrier qui leur demande 2 francs pour une journée de travail, que c'est trop cher ! Vous n'êtes pas, par votre instruction et votre capacité, de ces gens là, vous, monsieur Belle-Plante, mais vous dites comme eux !
— Eh bien , voilà tes 6 fr. 50 centimes , dit Belle-Plante , et donne-moi quittance.
— Attendez donc , ce n'est pas encore fini ! Pour doublure ,
2 francs
— Doublure, doublure ! Eh ! qui l'a dit de doubler mon habit? Je ne paie pas celte doublure là.
— C'est ce que nous verrons, dit Coulure; et il continua : Pour garniture de boutons, 3 francs.
— Comment pour des boutons , 3 francs ? Vous plaisantez , monsieur Couture! Reprenez vos boulons tout de suite; je m'en ferai mettre d'aussi beaux pour 1 franc.
— Je suis, répond Couture, tailleur pourcoudre et non pour découdre. Pouracquildela sommcde 12 livres, 4sous,signéCoulure.
BIÏl.LK-PLANTK ET COn>KLl{JS. 101
— Raye de cela 4 francs, el je vais le payer.
— Je ne rabattrai pas un sou.
— Veux-tu 10 francs? dit Belle-Plante ; réponds oui ou non.
— Non, dit le tailleur.
— Eh ! bien, alors, tu m'assigneras.
— C'est vous qui m'assignerez pour avoir votre habit, car je le garde en nantissement de ce que vous nie devez.
— Couture, dit Belle-Plante, tu m'as joué là un vilain tour, et tu perds ma pratique !
— Belle pratique ! dit Couture ; il passera de l'eau sous le pont avant que vous fassiez faire un autre habit !
Belle-Plante savait trop bien vivre pour payer un total sans en rien retrancher; mais cette fois il fallut payer jusqu'au dernier sou, le tailleur s'obstinant à garder l'habit s'il n'était pas payé. Il tira en soupirant deux écus de 6 francs de sa poche, et les présenta à Coulure.
— C'est encore douze sous, dit Couture.
— Je n'ai que douze francs ; lu ne me forceras peut-être pas a changer un ptiil écu pour douze sous !
Mais Couture était inflexible, et à son grand regret Belle- Plante se vit forcé de s'exécuter.
Une heure après, Belle-Plante était revêtu de l'épiderme complet que lui avaient taillé les ciseaux de Couture. Il s'était fait plisser une chemise dont le col empesé lui montait autour des
102 BKLIJ>PLA>'TE ET COUXÉLllS.
joues comme une brique sur champ ; et pour nicUrc le comble aux séductions de sa toilelle, il avait emprunté à sa servante , bien qu'on fût alors dans la canicule, une paire de gants d'angora. Belle-Plante n'était vraiment pas trop mal dans son nouvel habit; mais il était raide , gêné, empêtré dans ce costume insolite, comme le serait un loup dans la peau d'un chevreuil.
Il se rendit dans ce magnifique costume chez M. Desallemagnes. Le père et la fille étaient alors dans la cuisine.
— Mon Dieu, monsieur Belle-planle, dit le père Desallemagnes, comme vous voilà brave !
— Du drap à ir> francs l'aune, Monsieur Dessallemagnes, rien que cela !
Louise avait compris de suite tout ce que signifiait l'habit complet de lîclle-Plante. Son humeur devint tout à coup acide. Elle ne fit pas la moue, parce que la moue lui allait mal. tlle tira doucettement du velours de sa jolie patte cinq petites griffes dures et acérées comme des aiguilles, et se disposa à balafrer le museau du hideux boule-dogue qui osait la demander en mariage.
— On ne saurait trop complimenter monsieur Belle-Plante de la couleur qu'il a choisie, dit Louise; il ressemble a un lièvre qui aurait un col de chemise.
— Toujours facétieuse, mademoiselle Louise ! dit tranquillement Belle-Plante.
— Et vos gants, dit Louise, ils font un effet magnifique au bwii de vos grands bras jaunes. Est-ce que vous avez peur d'attraper des engelures ?
Belle-Plante commençait à se fâcher, d'au (aiil plus que l'argeiil qu'il avait dépensé à sa toilette avait manqué son effet.
— Et pourquoi, dit-il, ne porterais-je pas des gants? Est-ce
BRIJ,K-PLA!VTK lîT COKNÉMDS. lO.t
que je n'ai pas le moyen d'en porter ? Il y en o «latis votre commune qui en portent et qui n'ont pas le sou.
— Au moins ils ne les empruntent pas à leur servante.
— Toute la difTérencc qu'il y a, mademoiselle, c'est qu'ils les empruntent à leur marchand.
Louise, blessée dans la personne de Cornélius, tressaillit comme une lionne qui va se jeter sur l'imprudent qui attaque ses petits.
— Cela vient peut-être, dit-elle, de ce que les personnes dont vous parlez ont quelque parent, quelque bon frère peut-être, qui les a dépouillées d'une partie de leur patrimoine.
— Ah ça ! dit le père Desaliemagnes qui ne comprenait rien à cette conversation, tu vas peut-être nous dire à quel propos tu l'es mis en frais d'un habit?
— Cela vous regarde en effet, dit Belle-Plante, et si vous voulez envoyer tirer une bouteille de vin, je vous communiquerai cela en cassant une croûte.
— Puisque vous parlez de casser une croûte, j'aime autant vous inviter à déjeûner.
— C'est comme vous voudrez ; mais j'ai déjà mangé à la maison, et je le ferai seulement pour ne pas vous désobliger,
— J'étais loin de m'attendre à cette galanterie.
— C'est sans doute votre habit jaune qui vous Inspire de déjeûner deux fois ? dit Louise.
— Pour plaire à une demoiselle, j'en connais beaucoup qui n'en feraient pas autant.
104 BKLLK-PLANTK ET CORNÉLIUS.
— Louise, dit M. Desallemagnes, je ne sais ce que lu as aujourd'hui ; apprête-nous à manger, puisque M. Belle-Plante veut bien accepter notre déjeûner. Prépare du jambon, tue un poulet, fais une omelette ; il faut bien faire honneur à l'habit complet de M. Belle-Plante.
— Oh : monsieur Desallemagnes, dit Belle-Plante, ne faites pas tant de cérémonie pour mon habit, je vous en prie !
Mais le fait est qu'il votait intérieurement pour le meurtre du poulet. Il calculait qu'il pourrait se dispenser de manger chez lui pendant le reste de la journée, et celte économie venait en quelque sorte en déduction sur le mémoire de Couture.
jjAiVDis que Louise préparaille déjeuner, Belle-Planle se promenait de long en large dans la cuisine avec le fermier , parlant de diverses choses fort instructives, telles que les avoines, les foins, le prix des vaches à la dernière foire de Claraecy. Le rédacteur d'un journal d'agriculture eût pu faire de leur conversation un excellent article. Tout à coup Belle-Plante quitta son compagnon de promenade et s'approcha de Louise.
— Mademoiselle, lui dit-il , voulez-vous me permettre une ohservation ?
— Deux, si vousie jugez à propos, lui répondit Louise.
— Eh bien ! il me semble que vous mettez beaucoup trop de beurre dans cette omelette.
— Vraiment! dit Louise, vous allez bientôt me prouver que le beurre est aussi un poison lent.
1(V' Ii!:i,LK rLA?iTK KT C0R>/^;LIUS.
En ce inoment, un mcmliant se présenta à la porte.
— Monsieur Belle-Plante , dit Louise enchantée de faire une espièglerie en même temps qu'un acte de charité, vous voyez que je suis embarrassée ; voulez-vous donner pour moi un sou à ce pauvre homme ?
— Comment donc ! mais avec beaucoup de plaisir , mademoiselle. Le malheur a toujours été respectable à mes yeux. Un verre d'eau donné à un pauvre est l'action la plus agréable à Dieu qu'on puisse faire ; et si vous croyiez qu'un verre d'eau pût suppléer une pièce de monnaie , je lui en donnerais volontiers une pleine cruche
— Vous voulez donc me forcer à me déranger, monsieur Belle- Planle? alors vous tiendrez la queue de la poêle.
— J'.iiincrais presque autant cela , dit Belle-Plante , et si vous tenez à faire votre aumône vous-même
— Non |)as , dit Louise, vous tacheriez votre habit neuf. Du dr.ip à 15 fianc-;, M. Belle-Pante!
BellePlanle voyant qu'il fallait s'exécuter, arracha de sa poche un grand sac de toile , prit au fond quatre mauvais liards, et les laissa tomber avec le plus de retentissement possible dans le chapeau du malheureux. Le mendiant, en l'honneur d'une aumône si magnifique , se mit à marmotter une de ses plus belle prières. Belle-Plante jela un regard oblique dans la cuisine , et remarquant que Louise avait le dos tourné, — Vieille canaille ! dit-il au mendiant, voila un sou que lu m'escroques ! mais si jamais tu te présentes à ma porte, je te fais dévorer par mes chiens !
Le dèjcilncr fut bientôt prêt. Belle-Plante mangeait comme un .solilat qui sortde l'iiôpilal et buvait à i)r(>porlion ; mais il ne son-
IIEI.LB-PI.ANTK KT COUNÈI.US. 107
nail mol de laflaire qui l'avait amené. M. Dcsaiit'mafînos crut qu'il y aurait conscifucc à le laisser faire. Il faut une (in à loul. cependant, quand le dernier morceau de l'omelette fut sur son assiette :
— Ah ça ! mon garçon, lui dit-il, auras tu-assez déjeûné ?
— C'est, répondit Pelle-Plante en tournant les jeux du côté de Louise, (lue j'attendais que nous fussions seuls.
— Mon Dieu ne vous gênez pas, dit Louise ; je sais d'avance ce que vous allez dire : vous voulez me demander en mariage , n'est ce pas? Allez ! ma réponse sera bienlAt faite. La voici: Je ne veux pas de vous !
— Est-ce cela que vous êtes venu demander ? dit le père Desallemagnes.
— Vous savez comme mademoiselle Louise est facétieuse, monsieur Desallemagnes ; mais , quand bien même elle parierait sérieusement, est-ce que ce n'est pas à vous à la diriger ? Est-ce à la vache à guider le berger? Vous êtes père ou vous ne l'êtes pas ; si vous ne l'êtes pas, pourquoi permettez-vous qu'on vous appelle le père Desallemagnes.
— Depuis que je suis fabricicn, on m'appelle M. Desallemagnes.
— Eh bien ! soit , vous êtes et vous serez toujours pour moi M. Desallemagnes ; mais vous savez bien que les femmes n'entendent rien aux affaires. Tout ce qui se fait chez le notaire n'est pas de leur compétence. Parlez-leur des traités les plus importants, et si un violon se fait entendre, elles courront à la fenêtre. Chercher à faire entrer une idée sérieuse dans la tête d'une femme , c'est comme si vous cherchiez à planter un chêne dans une coquille d'œuf.
— J'entends bien tes raisons ; mais si Louise ne t'aime pas ?..,.
— Est-ce que vous seriez de ceux qui croient que l'amour est nécessaire pour faire un mariage bien uni? Qu'est-ce qu'un homme el une femme qui se marient ? deux êtres de différent sexe qui s'associent pour travailler ensemble el propager leur race. Quand la femme fait de bonne souppe à son mari et lui raccommode bien ses chemises ; quand le mari apporte à sa femme le prix de sa journée et ne va que tous les dimanches au cabaret, ces deux êtres ne s'aiment-ils pas suffisammenl ? Ils ont obligés de vivre sous les mêmes solives, devant les mêmes tisons, dans la même alcôve ; en somme , est-il indispensable , pour vivre ensemble, de s'aimer ? Le soldat aime-t-il son camarade de lit? Pour faire une paire de poulets, esl-il nécessaire de prendre deux poulets qui s'aiment? Les haricots s'aimenl-ils entre eux ? Cependant cela les empêchet-il de végéter dans une union parfaite sous la même cosse? Et vous-même qui avez fait mettre sur la tombe de madame Desallemagnes qu'elle était le modèle des épouses, est-ce que vous l'aimiez quand vous l'avez épousée? C'est moi qui vous le dis , père Desallemagnes , dans noire société , ce ne sont pas les personnes , ce sont les fortunes qui s'épousent. Un champ femelle épouse un champ mâle, quand il n'y a pas entre eux trop de disproportion de fertilité et de contenance ; mais si un louis d'or épousait un gros sou, je dirais que c'est une inmioralilé, une perturbation sociale , un inceste ! Et d'ailleurs , père Desallemagnes , combien l'amoiir dure-l-il chez ceux qui s'épousent , en supposant qu'il préexiste au mariage? L'amour, voyez-vous, père Desallemagnes, je ne puis mieux le comparer qu'à la soif. Tant que vous ne buvez pas, vous avez soif; aussitôt que vous avez bu, la soif disparaît, et certes alors vous vous trouvez bien plus à votre aise. Les nouveaux mariés, père Desallemagnes, font de leur amour ce que font les prodigues de leur argent : ils en dépenscnl tant tous les jours , (jii'au lioiil (l'un mois il esi épuisé. >'o)ez autour de vouscommenl
BHLLK-PLANTK ET COKNKMUS. 109
lournenl lous les mariages d'amour ! Le premier jour le mari embrasse sa femme , le second il lui tourne le dos , et le troisièn)e il la bal. En vérité , les jeunes gens se font de singulières illusions sur le mariage. Le sot épouse une rose , et le lendemain il ne trouve que quelques débris de feuilles sur son oreiller ; mais le sage, savez-vous ce qu'il épouse, père Desallemagnes, il épouse un chêne. Allez, on ne devrait permettre aux filles de se marier qu'à soixante ans.
— Il y a du vrai dans ce que lu dis là ; mais non seulement ma fille ne t'aime pas , elle en aime un autre, à ce qu'il paraît. Il y a de par le monde un certain Cornélius
— Qui , lui , Cornélius? un mange-toul , un savant , un philosophe, un mathématicien, un chimiste, un faiseur de découvertes! Allez, père Desallemagnes, vous seriez le plus absurde des pères si vous donniez votre fille à Cornélius ! Mais vous ne le ferez pas, je le sais ; vous affronteriez plutôt trente sommations resjiectueuses.
— Je ferai bien tout ce que je pourrai pour faire entendre raison à Louise ; car, après tout , tu es un garçon qui as de bonnes terres ; mais enfin, si ma fille se trouvait malheureuse avec loi ?...
— Que diti"s-vous là , monsieur Desallemagnes ? une femme malheureuse avec cinq àsix millelivres de renies! Votre filleserail avec moi la plus heureuse de toutes les épouses du bailliage. Je me départirais pour elle de mes principes sur l'économie ; je ne l'enverrais pas aux champs ; je lui permettrais de faire de la galette, et je la laisserais travailler toute la journée, si elle le voulait, à de petits ouvrages d'agrément , tels par exemple que des fromages à la crème. Mais , lui , Cornélius , que lui ferait-il faire , le misérable savant! il la forcerait à copier ses mémoires.
Il 10
BELLE-PLAÎiTK ET CORNELIUS.
— Tu as beau dire, je ne puis te rendre réponse sans avoir parlé à Louise.
— Eli bien ! demain serez-vous à Clamecy , aux adjudications de bois ?
— J'y serai. El loi, y seras-tu ?
— J'irai y faire un tour ; mais les bois sont trop cher de moitié, je ne ferai pas de surenchère.
— Hé bien : je te donnerai ma réponse.
ENDANT ce temps , Louise se disposait a aller à la j, messe. Elle lisait, moitié habilK'e, ou moitié déshabillée, si cela vous paraît plus gracieux , une lettre i que Jeanne, sa Bdéle domestique, venailde lui apporter de Clamecy. Celte lettre était de notre ami Cornélius , et elle était conçue en ces termes :
« Non semper hispidos marient .'... Pardon, Louise, de ma distraction ; cela vent dire que la fortune va enfin cesser de nous être contraire. J'ai là dans mon portefeuille une magnifique découverte, une découverte qui nous promet gloire et ricfiesse ; gloire pour tous deux et richesse pour loi seule, ma Louise! Je dis gloire pour nous nous deux, parce que la gloire d'un homme célèbre est une auréole qui resplendit sur la femme qui porte son nom ; et je dis richesse pour toi seule, parce que, moi, que me faut-il ? des beefsteacks, du bordeaux, du café, du punch, de temps en temps trois
à quatre pauvres savants aulour de ma table. Après cela, je me soucie de l'argent comme un chien rassasié se soucie d'une carcasse. Va, Louise ! tu auras tous les jours des robes de satin qui feront un harmonieux froufrou, et je veux l'envelopper dans un réseau de dentelles.
J'aime à croire que tu sais ce que c'est qu'un ballon ; cependant, dans l'hypothèse où tu ne le saurais pas, je vais t'expliquer ce que c'est que cette ingénieuse machine. Le ballon, appelé d'abord montgolfière, du nom de son inventeur, est une grande poche de lafTetas ou tout simplement de toile gommée, dans laquelle on enferme de l'hydrogène, gaz qui étant environ quatorze fois plus léger que l'air atmosphérique, emporte avec lui son enveloppe. Jusqu'à présent cette admirable découverte avait été sans résultat, ou, du moins, elle n'en avait point produit d'autre que d'amasser les badauds sur les places publiques et de faire jiérir un grand nombre de chats, ainsi que quelques hommes célèbres ; jusqu'à présent, l'aéronaule, c'est-à-dire le navigateur aérien, était obligé de s'abandonner aux courants atmosphériques, et d'aller, comme la plume tombée de l'aile de l'aigle, où il plaisait au vent de l'emporter. J'ai trouvé, moi, Cornélius Belle-Plante, le moyen de diriger le ballon. Il sera aussi docile sous ma main que l'est la barquesous l'aviron du pécheur, et je le conduirai à travers les vastes champs de l'air comme un cheval dont on tient la bride. Si Belle-f lante osait encore dire devant toi que je ne suis bon à rien, tu lui répondrais : La nature n'a fait à l'homme que quatre membres frêles et nus ; le premier qui a mis une barque à flot lui a donné des nageoires : votre frère lui a donné des ailes !
« Tu dois comprendre, Louise, toute la portée de ma découverte. Désormais, tout transport, tout voyage se fera en ballon ; le roulage accéléré et les diligences sont supprimées ; on aura son ballon comme on a sa voiture, et au lieu de grandes routes il ne faudra
BKLLK-lM.AiMK KT COIlINÉl.IOS, 111*
plus que de petits sentiers pour les piétons. Les prés qui servaient à la nourriture des chevaux seront rendus à la culture des céréales, et, pour tirer parti des chevaux eux-mêmes, on les mènera à la boucherie et on en fera des beefsleacks! Cela sera peul-étre préjudiciable à Belle- Plante dont les propriétés sont presque toutes en prés et qui a beaucoup de chevaux; mais nous trouverons bien moyen de le dédommager avec le produit de ma découverte.
« D'un autre côté, plus entre les peuples de ces fossés profonds qu'on appelles fleuves ; plus de ces hautes et longues murailles que le bon Dieu a hérissées de neiges et de glaçons comme le maçon hérisse de tessons de verre un mur de clôture. Toutes les contrées seront explorées. On pénétrera dans l'intérieur de l'Afrique plus facilement que chez un membre de l'Académie des sciences ; on fera le tour de la terre comme tu fais le tour de ton guéridon, et on pourra en mesurer à une ligne prés la circonférence! El c'est à moi Cornélius, que le monde sera redevable de cette découverte ! O Louise, si je pouvais m'embrasser, avec quels transports je m'embrasserais !....
« Vois-tu, Louise, quand mon ballon sera confectionné , nous irons faire ensemble un petit voyage aux îles de l'océan pacifique; nous traverserons les airs comme deux oiseaux qui emportent leur nid ; nous sentirons les anges qui veillent autour de la terre nous eflleurer de leurs ailes. Le ciel sera devenu noir comme un drap de mort ; tu respireras avec peine ; tu grelotteras sous ton manteau ou;ité, et le feu de la chaufferette s'éteindra ; le sang suintera à travers les pores de ta peau ; je te parlerai, et tu verras seulement remuer mes lèvres. Je conçois que cela n'est pas amusant; mais quand lu seras de retour, quel plaisir tu auras à raconter tout cela à tes compagnes !
Nous aborderons vers des rivages inconnus; nous répandrons
parmi les peuples nouveaux les bienfaits de la civilisation européenne ; nous les comblerons de clous, de petits morceaux de verre, d'images de saints, et je leur apprendrai la géométrie. Ils nous adoreront comme des messagers des Dieux, et peut-être ils nous sacriOeront des hommes engraissés exprés pour nous, ces bons sauvages !
« Pour en revenir à mon ballon, tu m'objecteras peut-être que mes navigateurs aériens seront arrêtés par les tempêtes et les violents courants d'air, et qu'alors il faudrait établir dans les airs des auberges bâties sur des âmes d'hydrogène et tenues au piquet par des flcelles, où les voyageurs pourraient attendre le retour d'un temps calme. Je ne me dissimule pas la gravité de ton objection, et elle témoigne de ton bon sens, ma chère Louise; mais je dois trouver au dessus des régions de l'atmosphère un air parfaitement calme et où je naviguerai comme sur un lac. Je t'enverrais bien le plan de mon ballon, et lu verrais que mon appareil est assez puissant pour vaincre les courants atmosphériques ordinaires; mais j'aime mieux te l'apporter moi-même.
« Je serai lundi prochain à Clamecy ; c'est à Armes que je veux confectionner mon ballon. Belle-Plante a une vaste cour qui me sera très utilepour enduire mes toiles. Il a beau être avare, j'espère qu'il se fera un plaisir de me recevoir et de m'héberger pendant quelques mois. D'ailleurs, c'est pour moi une nécessité de m'établir chez lui ; j'ai acheté, avec l'argent que tu m'as envoyé, quatre cents aunes de toile et deux tonneaux d'huile siccative: ma place à la diligence payée, il ne me restera pas un sou.
a Je ne te réponds point relativement à ce que (u me dis de Belle-Plante et du curé ; il me faudrait donner à ma lettre une dimension inusitée. Nous causerons à loisir.de cela lorsque je serai à Armes.
M Ton ami , Cornélius.
BKr.LK-l'LANTR ET CORNÉI.ll S. US
« P. S. S'il y a dans ma leltrc quelque terme que lu ne comprennes point, lu prieras M. Guilierand de le l'expliquer. »
Le plus souvent ! dil Louise, et elle serra la lettre de Cornélius dans son sein ; charmante cachette où elle conservait chaque missive de Cornélius jusqu'à ce qu'il lui en arrivât une autre, et elle se rendit à l'église.
La messe était terminée, et Louise venait de rentrer, lorsque la servante du curé vint lui dire que son maître désirait lui parler.
— Et que me veut votre maître, Jeanneton ? il sait bien que je ne vais jamais au presbytère.
— Je crois, dit Jeanneton. qu'il veut vous remettre un papier que vous avez perdu à l'église.
Louise porta rapidement la main à son fichu, et s'apcrcevanl que la lettre de Cornélius lui manquait, elle suivit Jeanneton sans mot dire.
— Voici, lui dit le Curé, une lettre à votre adresse que le sacristain a trouvée sur votre banc à l'église.
— Ah ! dil Louise rougissant jusqu'au tempes :je vous remercie, Monsieur le Curé, et j'enverrai une paire de poulets à M. Panuche pour le remercier de sa discrétion.
Comme elle voulait sortir, le curé la retint.
— Il paraît, lui dit-il, mademoiselle, que vous aimez un certain Cornélius?
— Un certain, dit Louise le regardant de toute sa hauteur; que signifie ce motcertam? On vous appelle, vous, monsieur le Curé , croyez-vous donc que Cornélius ne vous vaille pas? Et qui vous a.
dit que j'aimasse Cornélius ? Il me paraît à mon tour, à moi, que vous vous êtes permis de prendre connaissance de ma lettre. Lire une lettre qui n'est pas pour soi, c'est fort mal pour tout le monde; c'est un vol qu'on fait des secrets d'autrui ; mais pour un prêtre, c'est beaucoup plus mal encore.
Le prêtre resta impassible à ce reproche.
— Mademoiselle, répondit-il, si vous étiez capable de réflexion, vous vous apercevriez sans peine que ce que vous trouvez si mal chez un prêtre est pour lui un devoir. Le prêtre fait la police des âmes dans sa paroisse, comme le commissaire fait celle des personnes dans la cité. Ne faut-il pasqu'il sache ce qui se passe parmi ceux dont le salut est confié à sa gùrde? Comment pourrait-il appliquer le remède, s'il ne savait où est la plaie ? Mais j'ai moi-même un reproche à vous faire : c'est que vous m'ayez fait un m j stère, dans votre dernière confession, de votre amour pour c-g Cornélius.
— Est-ce que ce serait, par hasard, un péché que d'aimer ce Cornélius ? Eh bien ! si c'est un péché, je m'en confesse. Oui, j'aime Cornélius! Cornélius mon savant, mon fou, mon radoteur! C'est qu'il est beau, tout de même, mon Cornélius, avec ses grands yeux distraits qui semblent voir des anges au ciel, et son large front sous lequel on entend conune bruire des machines ! Jlais il est si bon, il a un cœur si noble et si généreux, que, fùt-il borgne, boiteux et manchot, je l'aimerais toujours !...
— Et pourtant vous n'ignorez pas que Cornélius est un impie ; et vous-même vous avez peut-être provoqué par d'indiscrètes confidences les paroles anti-religieuses qu'il a écrites.
— Je vous avouerai, monsieur le Curé, que je n'ai rien decacbé pour Cornélius ; il m'envoie les plans de ses machines : il y aurait de l'ingratitude de ma part, si je lui faisais un mjslérc des petits incidents de ma vie déjeune fille.
bi:llf.-pi,a>te et cornAlils. 117
— Mais ce Cornélius, — c'est-à-dire M. Cornélius — est sur le chemin de l'enfer. L'amour de cet homme vous perdra. S'allachet-on par le cou à celui qui va tomber dans l'abime ?
— El l'amour de Panuche me mènerait droi' en paradis, n'estce pas ?
— Je ne vous dis point d'aimer Panuche ; mais assurément vous feriez très bien de l'épouser ! Panuche est un homme de mœurs exemplaires, d'une dévotion solide, et qui ne vous donnerait que de bons exemples.
— Oui, mais il me ferait lever à cinq heures du matin pour sonner l'Angelus !
— Vous vous faites illusion sur le caractère de Panuche. Panuche sera le plus débonnaire des maris, comme il est le plus régulier des sacristains. Bien loin qu'il vous tyrannisât, il se soumettrait au contraire sans objection à vos moindres volontés. Vous seriez reine et maîtresse dans votre ménage.
— J'entends ! Panuche est bon homme ; il est laid, il est sot ; de plus , c'est votre sacristain : vous ne seriez pas fâché qu'il épousât une jolie femme , n'est-ce pas ?
— Que voulez-vous dire , malheureuse ! s'écria le curé furieux d'avoir été deviné par une jeune flile.
— Moi , répondit Louise, je veux dire seulement que je ne veux pas de M. Panuche.
— Et moi je vous dis que vous n'épouserez point voire Cornélius!
— Qui m'en empêchera ? dit Louise mesurant le prêtre de son œil noir.
Î18 BKLLE-PLAINTE ET CORNÉyUS.
— Moi !
— Vous ?
— Oui, moi ! Je vous refuserai le sacrement de mariage comme à deux impies.
— Qu'à cela ne tienne ! Cornélius n'attache pas beaucoup d'importance au sacrement de mariage; je le présume du moins. Nous nous marierons comme l'ont fait Adam et Eve.
— Et vous oseriez commettre un tel sacrilège !...
— Pourquoi non ? qui est sacrilège, de l'église qui refuse sa bénédiction à un jeune couple, ou du jeune couple qui, ne pouvant l'obtenir, s'en passe. Allez, monsieur le Curé, on mange bien des perdrix sans oranges !
— Louise, dit le Curé dont les yeux flamboyaient comme deux charbons ardents, si vous vouliez ?....
— Si je voulais, quoi ?....
— Rien, dit le Curé ; mais vous n'ignorez pas l'influence que j'ai sur votre père qui est marguillier de la paroisse. J'obtiendrai de lui qu'il vous refuse son consentement , si vous persistez à épouser Cornélius.
— El moi je lui ferai part de certains propos que vous m'avez tenus à confesse.
— Louise, Louise ! fit le Curé, ne me comprenez-vous donc pas ? Et il la prit par la taille.
— Tenez, dit Louise, voilà la preuve que je vous comprends....
BELLE-PLAME ET CORNÉLICS. 119
Et elle lui appliqua un soufflet qui fit choir ses lunettes.
Le prêtre eut un moment d'éblouissement ; mais il se jeta sur la clé qui était à la porte, et l'ayant mise dans sa poche,
— Mademoiselle, dit-il, il faut que vous me rendiez raison de l'insulte que vous m'avez faite !
Louise avait aperçu Panuche dans le jardin. Elle ouvrit la fenêtre.
— Monsieur Panuche ! s'écria-t-elle, M. le Curé a besoin de vous !
Le Curé entendant les pas de Panuche dans le corridor, ouvrit la porte, et se penchant vers l'oreille de Louise :
— Guerre sans trêve, lui dit- il, si vous révélez un mot de ce qui vient de se passer !
— Nous verrons, dit Louise, si vous méritez mon indulgence. El elle s'éloigna rapide comme une chatte qui vient d'égratigner.
K lendemain, Belle-Plante et le père Desallemagnes fse trouvaient aux adjudication:^. Grâce aux bruits tdépréciateurs que Belle-Plante avait répandus , les senchéres furent timides et modérées ; la surenchère de Belle-Plante se trouva dépasser celle des autres de quelques francs, et il fut proclamé adjudicataire, au grand élonnement du père Desallemagnes , mais sans indignation aucune de sa part ; car, entre négociants , il est admis qu'on peut se tromper mutuellement ; le vol, alors, prend toutes sortes de petits noms mignards, de sorte qu'en passant près de lui , les gendarmes le saluent , et quelquefois le factionnaire lui porte les armes. En sortant de la salle, le père Desallemagnes frappa sur l'épaule de Belle-Plante.
— Eh bien ! mon garçon, lui dit-il, lu as fait une bonne journée !
— Pas mauvaise, père Desallemagnes ; M. Martin m'offre dix mille francs de bénéfice de la main à la main.
— Tu me disais hier que tu ne ferais pas de surenchère?
— Je n'étais pas forcé de vous dire que j'en ferais une !
— C'est vrai, pour un conscrit, tu n'as pas mal conduit ton affaire. Tu iras loin, Belle-Plante, c'est moi qui te le dis.
— N'est-ce pas, monsieur Desallemagnes? A propos , et votre réponse ?
— Déboulé, mon garçon ! Louise ne veut pas entendre parler de toi.
— Et vous, père Desallemagnes ?
— Moi, je ne sais trop qu'en dire. Tu t'es montré aujourd'hui sous un beau côté ; mais, après tout, comment veux-tu que je force Louise à t'épouser ?
— Tenez, père Desallemagnes, je n'y vais pas par deux chemins, moi ; donnez-moi votre parole que j'épouserai Louise, et je vous mets de moitié dans mon marché.
— Tope ! dit le père Desallemagnes : c'est une affaire conclue.
— A la bonne heure, vous êtes maintenant un véritable père ! Mais si nous passions un petit écrit ? Vous le savez, les écrits sont des mâles et les paroles ne sont que des femelles...
— C'est-cela ! nous passerons tantôt chez M. Arthus pour qu'il mette sa griffe sur notre marché ; mais, pour le moment, il nous faut songer à bien déjeûner.
ItKI.LE-l'I.ANTE ET CORNÉLIUS. 123
— ("est que je n'ai pas d'argent sur moi, monsieur Desaliemagnes.
— C'est très bien ! Dis toujours comme ce'a, et tu deviendras riche ; mais, avec moi tu n'as pas d'argent à débourser.
— 4 la bonne heure, dit Belle-Plante, car les temps sont si durs et l'argent donne tant de peine à le gagner !....
— Mais il me semble pourtant que tu n'as pas eu grand peine pour gagner ce malin une vingtaine de mille francs ?
— Vous croyez cela, Monsieur Desallemagnes ; allez ! je ne me suis pas tenu les pieds dans mes pantoufles. Vous ne savez pas tout le mal que je me suis donné pour faire circuler, chez les gros bonnets de commerce, de fausses lettres qui annonçaient que les bois avaient baissé d'un tiers à Paris !
Le père Desallemagnes mena son gendre futur à l'hôtel de la Réunion, et commanda un plantureux déjeuner ; car il savait que Belle-Plante avait bon appétit chez les autres. Dans la même salle déjeûnaient des paysans et un espèce de monsieur à chapeau râpé et en redingote retournée.
— Connais-tu cet individu? dit M. Desallemagnes.
— Si le le connais ! c'est M. Matronazy qui demeure au bas du pont de Bethléem.
— Eh bien I je parie que ce n'est pas lui qui régale.
— Et moi, que les deux paysans viennent de lui emprunter de l'argent.
— Si cela est, tu ne larderas pas à voir arriver M"* Matronazy.
En effet, il en était à peine à l'Y final, que M'"<= Matronazy entra.
— Allons donc, Matronazy, fit-elle; il y a une heure que je t'attends pour dîner ; tu sais bien que je ne peux pas me décider à dîner sans toi !
— Mais, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas quitter ces messieurs.
— Saprejeu ! M. Matronazy, dit un des paysans, si votre femme voulait nous faire l'honneur de sa compagnie, elle ne serait pas de trop avec nous.
— Tiens, c'est vrai ! fit Matronazy, le père Desaniéres a raison ; pourquoi ne mangerais-tu pas un morceau avec nous ?
— Oh ! je vous remercie, monsieur Desaniéres, je n'ai jamais mangé dans une auberge, et je ne voudrais pas commencer aujourd'hui.
— Es-tu drôle, toi ! dit Matronazy. N'es-tu pas ici avec des amis? as-tu peur que les braves gens ne le mangent ? Ce bon papa Desaniéres ! il croirait que c'est par fierté si tu refusais. Madame Bourbon ! un couvert, s'il vous plaît.
M"» Matronazy , après s'être fait prier pour la forme , se mit à table.
— Et d'un ! dit le père Desallemagnes. La procession n'est pas encore finie.
En effet, cinq minutes après arriva un autre Matronazy: c'était M. Matronazy fils qui venait chercher sa mère pour qu'elle lui donnât à dîner , et qui grommelait qu'il avait faim.
BELLK-PLANTK ET CORNÉLIUS. 125
— Rien n'esl ennuyeux comme celte marmaille ! dil Malronazy ; ça a toujours faim ; il faudrait avoir du pain dans ses poches. Si le dessert était arrivé, nous nous en débarrasserions avec un fruit et un morceau de pain !
Le père Desaniéres, qui n'avait pas l'oreille dure, fit donc apporter le dessert.
— Voilà, dit le père Desallemagnes , un usurier qui sait son métier!
— Je vous demande bien pardon, monsieur Desallemagnes, répondit Belle-Plante; il eût beaucoup mieux fait de manger chez lui son petit pot-au-feu et de faire comprendre dans l'intérêt l'argent que ces gens ont dépensé à l'auberge.
En sortant de table, Belle-Plante et le père Desallemagnes passèrent chez M. Arthus ; mais comme celui-ci était à Corvol , où il avait été invité à dîner par mon oncle Benjamin , ils furent obligés de remettre la partie à un autre jour.
ORNÊLics arriva le soir. Huil heures sonnaient au coucou de Belle- Plante , lorsqu'il entra triomphalement dans sa cour , suivi de son ballon de toile et de /ses deux tonneaux d'huile siccative. Belle-Plante ^soupait ; mais la vérité est que vous ne l'eussiez pas pris pour un homme qui soupe. Il était assis à un angle de la table de cuisine; devant lui était un paquet d'échalotes, un petit monticule de sel et un chanteau de pain en deuil, Cornélius l'apercevant se jeta à son cou, le serra dans ses bras , l'embrassa tendrement, fit en un mot tout ce qui se pratique en pareille circonstance. Lorsqu'il se fut acquitté de celte formalité ,
— Tu vas , dit-il , me faire servir à souper , n'est-ce pas ? Je n'ai rien mangé depuis Auxerre , et je me meurs littéralement de faim.
— Vraiment! dit Belle-Plante ; il fallait donc me faire prévenir
t-28 BELLE-PLANTK ET CORNELIUS.
que tu mourrais litéralement de faim. Tiens, voilà des échalotes; à ton service.
— Tu veux plaisanter, dit Cornélius. J'admets les échalotes dans une sauce piquante , pourvu qu'on n'en abuse pas; mais je n'ai jamais oui dire qu'un homme fait à l'image de Dieu pût souper avec des échalotes. Allons, fais-moi préparer un poulet, mon bon Belle-Plante.
— Impossible , mon bon Cornélius, cela dépareillerait la paire !
— Eh bien ! fais tuer la paire; je me sens d'un appétit , pour peu que tu m'aides, à manger ce soir deux poulets.
— Tu ne sais donc pas , toi, qui es un savant, qu'une paire de poulets se vend trente sous à Clamecy ?
— J'entends , dit Cornélius , tu trouves que c'est un souper trop cher ; mais alors, fais-moi fricasser des œufs.
— C'est que, mon cher, les œufs ont leur place comme les poulets. Demain la servante doit les porter à Clamecy.
— Diable ! mais tout ce qu'il y a ici va donc à Clamecy ! Si j'avais prévu cela , j'aurais soupe à Clamecy avec ce monsieur rouge qui nous a tant fait rire en route et qui me persécutait pour que j'acceptasse son invitation.
— Tu n'aurais jamais si bien fait. Mais que diable viens-tu faire ici ; tu n'as plus d'affaires qui t'y attirent , à présent que tu as mangé ton patrimoine.
— Ce que je viens faire ici ? D'abord je viens te voir , t'embrasser ; ensuite je viens rêver sur les bords de ma chère Yonne ; je viens boire de l'eau de ma fontaine ; je viens grimper sur le^
BKLLK-1>LANTK ET CORNÉLIUS. 1 2<.t
«imes du plateau de la Chèvre où j'ai tant de fois gardé notre vache !
— Diable ! dit Belle-Planle , je vois que tu as beaucoup d'affaires ici !
— Ce n'est pas là tout : j'y viens exécuter un ballon. J'espère que tu voudras bien m'héberger pendant quelques mois, moi, ma toile et mon huile siccative.
— Ta toile et ton huile siccative , à la bonne heure ! mais pour toi c'est autre chose.
— Comment ! tu n'aurais pas ici une place pour moi î Une petite chambre avec une fenêtre donnant sur la campagne me suffira.
— Tu n'es vraiment pas exigeant ; mais crois-tu que je loue des petites chambres donnant sur la campagne, exprés pour recevoir le premier venu qui voudra s'y établir ?
— Mais enfln, tu me trouveras bien un petit coin dans ta ferme.
— Et moi je te dis qu'il n'y a pas de petit coin dans ma ferme. A te parler franchement , je ne suis pas d'humeur à m'éreinter pour nourrir un fainéant qui n'a jamais su faire œuvre de ses dix doigts.
— C'est un préjugé cliez vous autres paysans , que celui qui ne travaille pas avec ses bras ne fait rien. Tu te lèves de bon matin , toi, Belle-Plante ; mais , moi , quelquefois je ne me couche pas. Sais-tu que j'ai découvert le moyen de diriger les ballons !
— Tu aurais mieux fait dit Belle-Plante , de trouver le moyen de faire venir des pommes de terre gro.sses comme des citrouilles.
1 30 BELLE-PLAJiTE ET CORNÉLIUà.
En ce moment , le voiturier qui avait transporté de Ciamecy à Armes le bagage scientiGque de Cornélius, ennuyé d'attendre dans la cour, vint lui réclamer le prix de son voyage. Le bon Cornélius n'avait que fort peu exagéré lorsqu'il écrivait à Louise qu'il arriverait à Armes sans le sou : il n'avait plus dans sa poche qu'une pièce de douze sous, et encore elle n'était pas bien marquée.
— Belle-Plante , dit-il à son frère , préte-moi trois francs pour que je paie cet homme, car je n'ai pas de monnaie.
— Ni moi non plus , dit Belle-Plante.
— Eh bien ! donne lui un écu de six francs : il gardera le reste pour son pour-boire.
— Que ne lui donnes-tu toi-même une aune de ta toile ?
— Ah ça ! est-ce que tu es fou? dit Cornélius dont l'ame élevée mais simple et naïve n'avait pas encore bien compris tout l'égoïsme de son frère.
— C'est toi qui es fou de croire que je vais te garder trois mois à te chauffer les jambes à mon feu , et que je vais encore te payer les frais de ton voyage.
— Misérable ! s'écria Cornélius , indigné , je vois qui tu es. Va ! nous ne sommes plus frères !...
En ce moment la porte de la chambre s'entrebâilla.
— Monsieur Cornélius ! fit une douce voix.
Et des petits pas légers, des pas de petits souliers qui s'enfuyaient se firent entendre dans la cour.
Cornélius sortit, et certes vous sortiriez à moins; car c'était
Louise qui l'avait appelé et qui l'attendait dans la rue. Cornélius la prit sans façon entre ses bras et la couvrit de baisers.
— Finissez donc, monsieur Cornélius , dit Louise lorsqu'elle fut surabondamment embrassée ; je ne suis pas venue ici pour qu'on m'embrasse !
En ce moment , un des chiens de Belle-Plante s'avisa d'aboyer. Le savant lui donna un coup de pied dans les côtes :
— Tiens! lui dit-il, va porter cela à ton maître; cela l'apprendra à être plus galant envers les dames.
— Vous êtes en colère, monsieur Cornélius, dit Louise.
— Je ne le suis plus, c'est passé. Au fait ce n'est pas de sa faule s'il est organisé ainsi. J'aurais dû réfléchir qu'il est aussi impossible à un avare de faire un acte de générosité qu'à un boiteux de marcher droit.
— De qui parlez-vous donc ainsi ? dit Louise souriant en ellemême.
— Pardon, Louise, je parle de Belle-Plante. Imagine-toi qu'il ne veut pas me recevoir chez lui.
— Je le savais d'avance , Cornélius , et je me suis arrangée de façon que vous ne couchiez pas à la belle étoile.
— Chère Louise , dit Cornélius en lui prenant les mains ; je démontrerai h qui voudra m'entendre que vous êtes la meilleure des femmes.
— C'est un axiome, cela, mon ami ; la femme que l'on aime ost toujours la meilleure de toutes.
— Je crois que lu le Irompes, Louise.
Cornélius allait peut-élre commencer une conversalion sur l'amour, lorsqu'il fui interrompu par le bruit d'une charrette. C'était celle du voiturier qui avait transporté ses ballots. Le pauvre homme avait deviné la misère de Cornélius ; il en avait eu compassion, et il était bien décidé à ne lui rien réclamer pour sod voyage.
— A propos, Louise, dit Cornélius, as-tu trois francs?
— Ah ! le voiturier, dit Louise; c'est vrai , je n'y songeais plus. Brave homme, voilà six francs.
— Mais, dit le voiturier, c'est que je n'ai pas de quoi vous rendre.
Gardez tout, brave homme; c'est un pour-boire de trois francs que vous donne monsieur Cornélius. Je sais que telle est son intention.
— Vous êtes de bons jeunes gens, dit le charretier ; je vois bien que vous vous aimez , et je dirai à ma femme de prier Dieu afin qu'il vous marie.
— Merci , mon ami , tit Cornélius.
— Merci aussi pour moi, dit Louise,
ES deux amanls prirent un chemin creux entouré de haies élevées qui s'égarait dans la prairie. On était alors à la fin de juin ; le ciel était bleu comme si on eût lavé son azur; la lune resplendissait dans les cieux ; les feuilles se remuaient au vent comme si elles s'étaient caressées , et des nuages rôdeurs émanés des sainfoins flottaient sur la campagne.
— Jeanne ! êtes-vous ici ? fil Louise.
Une servante sortit alors de derrière un arbre, portant à sort bras un panier recouvert d'une serviette blanche.
— Ah ça, dit Louise, vous n'avez pas soupe, M. Cornélius ?
— Je le confesse, répondit le savant.
— El vous avez un appétit à manger deux poulets ?
134 BELI.K-PI.AMK ET COU>KLllS.
— Je ne m'en dédis pas : mais tu esl donc fée, Louise ? lu en sais autant que moi de ipso, c'est-à-dire sur moi-même. Dis-moi, n'as-lu pas oublié le peu de latin que je t'ai appris ?
— Je m'en suis bien gardé : c'est un souvenir que je conserve de vous.
— Fais-moi le plaisir de me dire en latin : J'aime Cornélius.
— Amo Cornélius, dit Louise qui se prélait toujours avec une complaisance charmante aux faiblesses du savant.
— Très bien, Louise, je te remercie. Mais, à propos, que porte donc Jeanne dans ce panier blanc ?
— Mais ne m'avez-vous pas dit que vous n'avez pas soupe ?
— Comment lu as deviné
— Bien ditBcile, ma foi, de deviner que Belle-Planle ne vous donnerait pas à souper !
— Ma foi ! je t'aime autant que tu m'aimes, mais je n'aurais pas deviné cela, moi ! Il faut , Louise , que je t'apprenne les malliémaliques ; avec la sagacité que lu as, lu ferais des progrés suri renants !
Xes deux amanls s'arrêtèrent sous un grand orme , à l'endroit où le ruisseau sejelail dans l'Yonne. Jeanne étendit sa servielle sur l'herbe , et y élala ses provisions.
— Comment, Louise, dit Cornélius remarquant que la servante avait apporté deux verres et deux assiettes ; est-ce que tu souperaisavec moi , par hasard ?
— Pourquoi non , dit Louise ; croyez-vous que je soi> assez mal apprise pour laisser mander seuls ceux (|ue j'invile à ma table ?
BKI.I-U-PLANTK KT CORNÉML'S. 135
— Mon Dieu , Louise, que lu es bonne ? tu devines tout, lu prévois lout, lu pourvois à tout ; lu es une source inépuisable d'intelligence et de bonlé. Tu es pour celui que tu aimes son ange gardien sur la terre. Mais qu'a dû penser ton père en voyant que tu ne soupais pas ?
— Rien , dit -Louise; j'ai dit que je n'avais pas faim , que j'étais indisposée et qu^ j'allais me coucher. 11 croit maintenant que je dors profondément. Je n'ai peur que pour cette pauvre Jeanne qui a bien voulu se faire ma complice et qu'il appellera peut-être s'il ne trouve pas son bonnet de nuit à sa place.
— Excellente fille ! dit Cornélius. Si tu le veux , Louise , nous l'emmènerons avec nous dans notre ballon.
— Oui , mon ami , vers les îles de la mer Pacifique.
— Méchante ! A propos , as-tu demandé à M. Guillerand ce que c'est que les pôles ?
— Oui , mon ami , je le lui ai demandé ; mais il ne sait pas ce qu'on lui veut dire.
— Vieil âne ! Et bien 1 je m'en vais te l'expliquer , moi. Passe une aiguille à tricoter au travers de ta pelotle
— Cornélius , de grâce , point de discussion scientifique ce soir !
Cornélius arrêté par la prière de Louise comme un cheval au galop saisi par la bride et qui fait encore quelques élans après , garda le silence et se versa un verre de vin. Après en avoir avalé une gorgée , il resta lout ébahi.
— Dieu me pardonne ! s'ècria-t-il , c'est du bordeaux !
— Mais ne m'avez-vous pas dit que vous aimez le bordeaux ?
— Et comment t'en es-tu procuré ! Ton père n'en a point dans sa cave
— J'en ai fait acheter à la ville pour célébrer votre bienvenue , mon ami.
Cornélius jeta sa serviette dans le ruisseau , renversa la bouteille , brisa le pâté , écrasa le poulet , et se jeta au cou de Louise.
— Quoi I en présence de Jeanne ! lui dit tout bas Louise , estu fou , Cornélius ?....
— Oui, je suis fou s'écria-t-il , — amens, comme disaient les anciens, — et dans ce moment-ci, je l'embrasserais devant tout un concile !
— Songeons plutôt à vos affaires , monsieur Cornélius ; il paraît que , selon votre coutume , vous n'avez point d'argent , mon ami ?
— Pardon , Louise j j'ai une pièce de douze sous dans ma poche.
— Louise et Jeanne ne purent s'empêcher de rire de la naïveté du bon Cornélius.
— Voilà , dit Jeanne , une belle fortune pour vivre trois mois a l'auberge ! Notre serin dépense plus de douze sous dans sa semaine.
— El moi , dit Louise, qui ai acheté dernièrement un mantelet et un manchon ; si vous m'aviez écrit plus tôt que vous arriveriez , je vous aurais gardé cet argent !
— Je croyais , Louise , que moi le sachant , tu devais aussi le savoir.
— A la bonne heure , répondit Louise , voilà encore une de vos adorables naïvetés ! Me prenez-vous pour le bon Dieu ?
— 0 Louise, le inonde serait trop heureux, si luélais le bon Dieu !
— Point d'impiété , mon ami ! Dans noire position , nous avons besoin de la protection du ciel. Vous logerez chez la mère Simone qui est ma nourrice; elle vous donnera, non tout ce que vous lui demanderez, car vous n'êtes pas plus capable qu'un enfant de six mois de demander ce qu'il vous faut , mais tout ce qui vous sera nécessaire. Elle a, derrière sa maison, un grand pré où vous pourrez étendre vos toiles ; elle le meta votre disposition. Elle vous donnera une jolie petite chambre dont la fenêtre ouvre non seulement sur la campagne, mais encore sur votre prairie. De votre lit, vous pourrez garder vos toiles , et Dragon , le chien de la mère Simone , vous aidera. Ma nourrice est prévenue que vous arrivez ce soir, et on vous attend.
— Quand mon ballon sera fini, je réglerai compte avec la mère Simone. Je lui donnerai trois mille francs pour marier sa fille.
— La mère Simone vil seule ; elle n'a pour toute société que Blanchelte , sa vache.
— Eh bien ! je lui donnerai trois mille francs pour sa vache.
^- Maintenant , Cornélius, si vous avez soupe , nous reviendrons au village.
— Ecraser un pâté n'est pas le manger, dit Cornélius. Encore un instant , Louise , je t'en prie !
— Pas plus de cinq minutes , dit Louise , la mère Simone est vieille ; elle se couche de bonne heure , et il ne faut pas la faire attendre.
Cornélius ne fit pas d'objection ; il se leva , prit la main de
138 BEIXE-PLANTK ET CORNÉLICS.
Louise, et ils se disposaient à partir, lorsqu'un liomme vint à pa.?ser prés d'eux.
~ C'est Panuche , dit Jeanne ; je le reconnais à son air sacristain.
— AssurémenU! ne vient point ici pour prendre le frais, dit Louise élevant la voix avec intention.
— Elqne nous importe , Monsieur Panuche?
— il dira ce qu'il a vu à M. le curé , et celui-ci est homme « déblatérer en chaire contre nous.
— En attendant que je coupe les oreilles à M. le curé , vous permettrez bien, Louise , que j'envoie M. Panuche prendre le frais dans l'Yonne.
— Vous seriez damné , Monsieur Comélias , dit Jeanne , si vous faisiez enrhumer un sacristain.
— Avec cela , dit Louise, que vous êtes trop généreux pour priver votre pays natal des Veni creator de Panuche !
A quelque distance de là, il rencontrèrent Belle-Plante qui était assis sur une pièce de bois.
— En voilà encore un qui nous espionne , dit Jeanne ; demain ce sera un beau tapage dans le village.
— Louise , dit Cornélius , cela ne vous contrarierait-il pas si j'époussetais un peu l'habil-veste de M. Belle-Plante?
— A quoi bon , dit Louise ! le mal est fait , et je n'y vois qu'un remède : c'est que vous veniez demain même me demander en mariage à mon père ; il m'a vendue à Belle-Plante pour je ne sais
i^iO
combien de cordes de bois ; mais le marché n'est pas encore arrélé. Je sais qu'ils doivent aller demain à Clamecy à l'effet de signer un dédit chez le notaire. Ainsi il faudra que vous soyez à onze heures à la maison.
El lui ayant désigné la maison delà mère Simone, elle s'éloigna.
A mère Simone conduisuil Cornélius dans sa chambre. Le )^savant jela un coup-d'œii autour de lui , et reconnut que /le regard de Louise avait passé par là. Sa chambre , c'était /^une proposition de mathématiques ; il n'y avait rien de trop, mais rien n'y manquait. Un bon lit enveloppé de serge verte , une table recouverte d'un châle de Louise , une commode à dessus de marbre , et une planche noire ; que fallaitil de plus à un savant? Il ouvrit la fenêtre et se mita regarder devant lui. Les oiseaux étaient couchés , les insectes dormaient dans les herbes. Aux bruits que fait la nature vivante avaient succédé ceux qu^ fait la nature inanimée. Le vent bruissait dans les peupliers ; l'Yonne se berçait gravement entre les aubiers de ses rives ; le bris continuel d'eaux qui s'écrasent lui arrivait du pertuis d'Armes , comme le chant lointain d'un orchestre. Les arbres étaient noirs et blancs ; la rivière resplendissait comme une plaque d'acier poli, et la noire surface houleuse etsombrcdes boisde Chevroches, éclairée par la lune, semblait une mer couverte d'écume.
C'esl dommage, dit Cornélius, que Louise ne soit pas ici , jclui poserais celte question : Lequel est le mieux logé , ou de celui qui habile un hôtel dans une rue de grande ville , ou de celui qui a une chaimiière dofll la fenéire donne sur la campagne ? D'al ord, le maître de l'hôtel n'en peut habiter à la fois qu'une seule chambre; voyons donc si celle chambre sera aussi agréable que la chaumière.
Soil A la chambre de l'hôtel. Dans la chambre A il y aura d'abord un lapis ; mais le maître de la chambre A n'en peut fouler à la fois que la largeur de ses pieds ; or, que l'habilanl de la chaumière attache un morceau de tapis à la semelle de ses souliers , n'est-ce pas comme s'il avait un lapis ? Dans la chambre A il y a des glaces ; mais dans la chambre de la chaumière il y a un petit miroir. Or, ne se voit-on pas dans un petit miroir aussi bien que dans une grande glace. Dans la chambre A il y a une pendule avec un chevalier doré ou un cheval couleur de chocolat sur le faîte ; mais dans la chaumière il y a un coucou, et avec un coucou ne sait-on pas aussi bien l'heure qu'avec une pendule? Dans la chambre A il y a un lustre ; mais il y a un jambon et même plusieurs jambons an plafond de la chaumière; qu'on me prouve qu'un lustre est plus beau qu'un jambon , et je donne tort à la chaumière ! Dans la chambre A il y a des tapisseries , des ableaux ; mais les arbres qui sont dans les cadres ne fleurissent pas au mois de mai , ils n'étalent pas de verdure dans le mois de juin , ils ne jaunissent point en sepiembie et ne se couvrent point déneige en janvier. Ce sont toujours les mêmes vaches, les mêmes moulons , le même pâtre, la même flûte qui habitent ce paysage. Le fleuve, sage et bien appris, ne déborde jamais dans ses campagnes ; le ciel a toujours les mêmes nuages et jamais il ne s'illumine des feux de l'éclair ; il n'y ajamais un brin d'herbe de plus sur les roLiurs. Dans la chaumière , à la vérité , il n'y a jamais d'autres tableaux que ceux de la Mort dr Crédit ou lUiJuif-Errant^
BELLK-l>L.\>rK KT COKNKMUS li3
hiais l'hiihitanl (le la chaumière ouvre sa fenêtre ou se contenle de tirer son rideau , et la véritable campagne est là qui sëlale devant lui. Chaque jour lui donne un aspect nouveau ; aujourd'hui c'est un taureau qui court dans la prairie ; demaiu , c'est un âne qui s'y vautre. Le malin, c'est une diligence qui monte le blanc chemin qui grimpe entre de sombre forêts le long de la • montagne, et le soir c'est une voilure de roulier qui le descend. Chaque saison lui donne des couleurs nouvelles : le bois qui était blanc el rose le mois dernier, est maintenant brillant de verdure, et bientôl il deviendra fauve et roux comme si lefeu y avait passé- L'habitant de la chaumière , lui , respire les parfums de sa campagne ; il en écoule les oiseaux; si c'est une jeune fille, elle en cueille les fleurs ; si c'est un philosophe , il s'y promène la canne à la main ; si c'est un chasseur , il va en luer les lapins et les lièvres. Mais lui , l'habitant de la chambre A , il n'a que le plaisir d'essuyer la sienne et de la mettre à l'abri des outrages des mouches. L'un a un oiseau vivant, et l'autre un oiseau empaillé
De tout cela , je conclus qu'on est mieux logé dans une chaumière que dans la chambre A.
Après celle conclusion , Cornélius se coucha et s'endormit.
Le lendemain , Cornélius s'éveilla avec un sentiment de bonheur. A la vérité il n'avait dans sa poche qu'une pièce de douze sous peu marquée : mais il avait une table abondante , une planche noire, la fortune et la gloire en perspective , el une femme qui l'aimait. Il y avait là de quoi rendre deux hommes heureux. Pour moi , si . faisant deux lots de ce bonheur on rnettaii d'un côté Louise et de l'autre tout le reste , je sais bien ce que je choisirais.
Aussitôt qu'il fut levé , il arpenta le pré de la mère Simone , et il reconnut avec satisfaction que ses toiles y seraient fort à leur
ni BELLE-PLANTE ET CORNÉLirS.
aise. Ce premier devoir rempli , il alla faire une visite à son huile siccative. Belle-Plante l'aperçut du fond de sa grange , où il battait. Il vint à lui et lui prit la main.
— Tu vois , lui dit-il que je ne te garde pas rancune de la scène ridicule que tu m'as faite hier. Tu es cause que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit ; mais je n'en ai pas moins veillé sur ton huile comme si elle m'eût appartenu.
Cornélius jeta par hasard un regard sur les souliers de Belle- Plante, qui étaient gras comme s'il eût voulut les manger en salade , et il sourit en lui-même. Il posa sur l'un d'eux l'extrémité d'une baguette qu'il avait à sa main , et la porta à ses lèvres.
— Comme si elle t'eût appartenu est bien dit , fit-il , car tu as de mon huile plein ta chaussure.
Comme Belle-Plante jurait le contraire :
— Il est inutile de nier , poursuivit-il ; la chimie est un sorcier qu'on ne trompe point. Je reconnais mon huile à sa saveur alcaline et légèrement empyreumatique.
— Et bien ! puisque tu le sais, je ne le nie plus ; mais c'est dans ton intérêt ce que j'en ai fait, j'ai voulu essayer ton huile ; car voilà comme vous êtes , vous autres savants , vous prenez tout sur parole et sans examen préalable. Vous écrivez à chaque page de vos livres que les hommes sont trompeurs , et vous agissez toujours comme s'ils étaient incapables de tromper.
— Je veux , dit Cornélius , profiter de ton conseil. Je te dirais bien que mon huile est un corrosif nuisible à ta chaussure ; mais tu l'essaierais en salade , tu l'essaierais en friture , tu l'essaierais dans tes lampes , et à force de l'essayer pour voir si on ne m'a pas trompé , lu ne m'en laisserais plus. Je préfère la faire transporter, ainsi que ma toiie , chez la mère Simone.
BELLE- PLANTK ET COBNÉLICS. U5
— Quoi ! dit Belle-Plante , tu te défies de ton frère ?
— Oui , dit Cornélius ; à te parler franchement , quand un frère est capable de fermer sa maison à son frère, il est capable de le voler.
— Mais, dit Belle-Plante , lu es cent fois plus intéressé que moi, loi qui , pour une goutte d'huile , me fais cette avanie. Eh bien ! je vais te la payer , ton huile !
— Non , dit Cornélius, ce n'est pas que je le la reproche ; mais, vois-tu , je n'ai que tout juste mon compte , et quand celle-ci sera employée , je n'aurai pas de quoi en acheter d'autre.
Belle Plante garda quelque temps le silence, puis il dit :
— Cornélius , veux-tu déjeûner avec moi ?
Le mécanicien resta frappé d'élonnement ; puis il parcourut Belle-Plante de son regard investigateur , l'examinant comme s'il eût été une figure de géométrie.
— Belle-Plante, dit-il , lu as besoin de moi !
— J'en conviens , fît Belle-Plante , j'ai besoin de toi ; mais ce n'est pas à cause de cela que je t'invite à déjeuner.
— Eh bien ! parle ; à quoi puis- je l'être bon ?
— Nous causerons de cela en déjeûnant.
— Mais , dit Cornélius, c'est que je ne veux pas déjeûner avec toi.
— Au fait , répondit Belle-Plante effcayé des conséquences de son invitation , lu as peut-êire raison. Vous autres messieurs de
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Paris , vous n'êtes pas habitués à la manière de vivre des paysans , et je ne pourrais peut-être pas l'offrir un déjeûner digne de loi.
— C'est probable ; mais explique-toi.
—Eh bien ! il paraît que tu fais la cour à mademoiselle Louise ?
— Et toi , il paraît que tues comme un espion sur ses pas ? Ecoute, Belle Plante , je t'aime autant qu'on doit aimer un frère de ton caractère ; mais fais-y bien attention , si lorsque je serai avec Louise je te rencontre sur mon chemin, je ne m'embarrasserai pas si lu t'appelles Belle-Plante ou Germanicus , et eusse- je à la main une canne de cent écus , je te la casserai sur l'épine dorsale, à moins que ton épine ne casse la première.
— Mais, dit Belle-Plante, lu ignores sans douleque mademoiselle Louise est ma chose ; je suis en marché pour l'épouser, et nous allons aujourd'hui à Clamecy, son père et moi, pour celle affaire.
— Et toi , tu n'ignores pas sans doute que Louise te déteste et qu'elle m'aime.
— Oui , mais je suis aimé , moi . du père Desallemagnes , et toi tu en es détesté.
— Alors , c'est le père Desallemagnes qu'il fallait demander en mariage.
— Ce que tu dis là est très déplacé ; la science t'a gâté , Cornélius. Autrefois lu valais mieux que cela.
— Oui quand , à force de me battre tu me faisais faire tout ce que tu voulais.
— Toujours est-il que je te tiens pour un mauvais frère , si lu persistes à faire la cour à ma fiancée.
BELLE-PLANTE ET CORNÉLICS 1 i"
— El toi , tu es sans cloute un bon frére , quand lu me fermes comme à un mendiant la porte de ta maison.
— Oh ! cela est bien dilTérenl , dit Belle-Plante , et je vais te le faire comprendre , moi. Il m'en eût coulé beaucoup d'argent pour te loger , te chauffer, l'éclairer et te nourrir; mais toi , pour renoncer à mademoiselle Desallemagnes , que l'en coûlera-l-il ? pas un denier.
— Et si j'en tombais malade de chagrin , il m'en coûterait plus d'un denier, peut-être.
— Oh ! dans ce cas là , je m'engage à payer ton médecin et ton apothicaire , et si tu meurs , aie faire enterrer à mes frais.
— Grand merci ! mais je ne veux pas renoncer à Louise.
— Il faudra toujours bien que tu y renonces de force ou de gré. Le père Desallemagnes sera bientôt lié avec moi pnrdevanl notaire. Pourquoi perdre à cajoler Louise un temps précieux à l'humanité et que tu pourrais si bien employer en découvertes utiles comme celles que tu as déjà faites ?
— Bah ! dit Cornélius, il faut bien des distractions dans la vie; et mon avis à moi , est que le temps le mieux employé est celui qu'on perd.
— Eh bien ! vo-t-en au diable , égoisie . cœur froid, mauvais frère !
— Adieu , Belle-Planle , en le disant Ion nom je le dis pis que cela.
ORNÉLitis reprit fort tranquillement le chemin de son auberge; il mit sa main à son gousset pour savoir à qu'elle distance il était de son rendez-vous; /mais il trouva son gousset vide. 11 chercha en lui- Mnême ce qu'il avait fait de sa montre , et il finit par se souvenir qu'il l'avait mise au nionl-de-piélé. Il résolut, pour se donner du cœur, d'employer le loisir qu'il avait devant lui à bien déjeûner ; car Cornélius n'était pas de ces savants osseux et décharnésà la manière de Pascal, grand homme auquel sa cuisinière lit manger un vendredi une côtelette pour un hareng. Cornélius estimait beaucoup les jouissances du cerveau; mais l'estomac lui paraissait aussi un organe fort respectable, lise riait de ces philosophes qui regardent comme chose ignoble les plaisirs du ventre. Dieu , disait-il, a mis au palais de l'homme des houppes nerveuses pour savourer ce grand festin que fait cuire le soleil. Si un maître de maison avait mis tous ses soins à vous préparer des mets délicats, vous blesseriez son amour-propre si
lÔO BliLLE-PLAMK KT C0R>ËL11S.
VOUS n'y louchiez que du bout des lèvres. Or, vous offensez l'amour-propre de Dieu , quand vous dédaignez les excellentes choses qu'il vous a faites. Telle était la philosophie de Cornélius, — philosophie qui valait infiniment mieux , assurément, que ses théories sur les machines.
Cornélius, donc, mangea, tout en ruminant un problème de mathématiques, une omelette de six œufs, trois tranches d'un excellent jambon domestique, et il but une pinte de vin de Dornecy.
La maison de M. Desallemagnes était vis-à-vis l'auberge de la raére Simone. Louise pouvait, de sa fenêtre, voir tout ce qui se passait dans la salle à manger. Il était dix heures et demie, et elle observait Cornélius avec impatience. Enfin,lesavant ayant vidé son dernier verre de vin , se leva ; mais tout en songeant à Louise, il avait oublié le père Desallemagnes ; il lira un gros crayon de sa poche, et se mit à balafrer d'équations et des signes cabalistiques de l'algèbre la blanche muraille de la salle. Louise trépignait de colère. Son père lui avait déjà demandé sa chemise blanche, et le crayon du retardataire allait toujours son train. Elle lui envoya un noyau de cerise qui , lancé d'une main sûre, comme le dard d'Hippolyte, alla tomber droit sur le nez du savant.
— Voilà qui est singulier, dit (Cornélius en se grattant le nez ; si j'étais dehors, je croirais que c'est une aérolithe qui m'est tombée là !
Et il reprit le cours de ses équations.
Le père Desallemagnes avait déjà mis sa cravate blanche et passé sa culotte courte. Louise, n'y pouvant plus tenir, descendit dans la rue, et passant devant la mère Simone qui filait au fuseau sur sa porte :
BKLLE-PLANTE ET COKNÉLUS. 15!
— Nourrice, luidil-ellc, failes-moi le plaisir de dire de ma pari à M. Cornélius que c'est un imbécile.
— Et pourquoi lui dire cela , à ce bon jeune homme? il m'a donné ce malin douze sous pour être allée lui chercher un crayon chez l'épicier.
— Oui, il en fail un bel usage de votre crayon , ma pauvre nourrice ! Allez dans votre salle à manger, et vous verrez cela.
Et elle disparut.
La mère Simone se rendit donc dans la salle à manger, car les moindres désirs manifestés par Louise étaient pour elle des ordres souverains ; mais, à l'aspect de l'horrible gribouillage dont Cornélius avait souillé la robe virginale de la salle à manger, elle oublia son message.
— Comment, monsieur Cornélius, c'est vous, un homme de vingt-quatre ans, qui faites sur les murs des gargamelles comme un enfant !
— Des gargamelles! ménagez vos termes , mère Simone; ce ne sont pas des gargamelles : ce sont des équations de troisième degré.
El il continua de chiffrer.
— Monsieur Cornélius, faut-il que je vous arrache ce morceau de bois teint de la main ?
— Permettez , mère Simone : c'est un petit calcul que j'achève.
— Oui , un petit calcul , dit piteusement la mère Simone; voilà déjà deux loiscs de plâtre de gâtées! Du train dont vous y allez
il n'y aura plus dans huit jours une place blanche dans la maison.
— C'est vrai , dit Cornélius , j'ai tort ; j'aurais dû réfléchir que je salissais votre mur. Vous prierez Louise de faire apporter ici une planche noire avec de la craie.
— A propos, dit la mère Simone en se frappant le front, mademoiselle Louise m'a bien recommandé de vous dire que vous êtes un imbécile.
— Qui, moi? Oh! c'est vrai , je suis un imbécile! Louise a raison. Vite, mère Simone, mon habit!
Cornélius passa son habit, mit sa serviette dans sa poche croyant prendre son mouchoir, et s'enfuit, poursuivi par la mère Simone qui le brossait par derrière tandis qu'il s'en allait.
— Gh ! monsieur Cornélius, votre jabot qui se sauve ! votre boucle de soulier qui est détachée! lui criait la mère Simone.
Mais le savant n'avait rien voulu entendre, et il était déjA dans la cour du père Desallemagnes, où il trouva Louise qui essaya de bouder.
— Ma foi! monsieur Cornélius, lui dit-elle, vous êtes bien amusant avec vos chiffres !
— C'est vrai, Louise, dit Cornélius, je suis assommant avec mes chiffres; mais de même qu'il est des plantes dont chaque goutte de sève est éclat et parfum, il en est d'autres qui ne produisent que des feuilles raides et rugueuses. Dieu qui vous a faite, vous, pour charmer, m'a fait, moi, pour calculer. Or, est-ce ma faute si je calcule ? Le rossignol qui chante peut-il reprocher au corbeau qu'il croasse? et le papillon qui se nourrit de la poussière
des fleurs peul-il faire un crime au ver de manger la terre humide delà plaine? J'ai deux passions, une grande et une pelile : le calcul et Louise. Toi, Louise, lu régnes en souveraine sur mon ame ; tu aimes tout ce qui sent , tout ce qui palpite en moi ; laisse donc au moins quelque place dans ma vie à mes pauvres chifl'res. Le maître qui régne dans un beau palais envie-t-il à l'araignée le coin de grenier où elle file sa toile ? Avec toi je calculerais encore, car l'oiseau qui a son nid dans l'oasis s'arrête quelquefois dans le désert ; mais sans toi, Louise, je ne calculerais plus ; tout ce qu'il y aurait d'intelligent en moi serait brisé, et je ne saurais plus que pleurer ! Oh ! je l'aime ! je l'aime !...
— Cornélius, s'écria Louise, quand le corbeau est attendu par sa corneille, il ne s'amuse pas à croasser niaisement sur un arbre. Je suis parvenue à empêcher que mon père n'aille à Clamecy ; mais une autre fois je ne serais probablement pas si heureuse.
— Et comment, Louise, trésor d'amour et d'adresse, as-tu fait pour empêcher ton père d'aller à Clamecy ?
En ce moment, Belle-Plante entra haletant et le frp,n| couvert de sueur.
— Mon Dieu , monsieur Belle-Plante, dit Louise, comme vous avez chaud ! Voulez-vous vous rafraîchir ?
— Grand merci! mademoiselle. Mais votre père o'est donc pas à la maison ?
— Ma foi non, monsieur Belle-Plante ; il vous a attendu fort longtemps , mais ne vous voyant pas venir, il est allé dans la prairie de Ghevroches visiter ses faucheurs.
— C'est ce maudit Panuche qui est cause de cela. Que le drôle vienne à Pâques chercher ses rouloires !... Il est venu me dire ce
> I Itei.LK-PLAiME EX COUNÈLIUS.
malin qu'une de mes voilures s'était enfoncée dans les vaux d'Armes et qu'un de mes bœufs s'était décorné. J'y ai couru, croyant être de retour à temps; mais arrivé là, il n'y avait pas plus de voilure embourbée et de bœuf décorné que dans voire chambre.
— Mais c'est très mauvais cela, dit sérieusement Cornélius, pour un homme d'église! il faut l'en plaindre à son curé.
— C'est, dit Louise, que Panuche se sera peut-être imaginé que c'était aujourd'hui le \" avril.
— Je vais donner un coup^de pied jusqu'à Chevroches, dit Belle-Plante; si je rencontre votre père, il sera encore temps d'aller à Claraecy pour notre affaire.
— Sans doute, dit Louise, mais dépêchez- vous, car de Chevroches il a dessein d'aller à la vigne voir ses vignerons.
Lorsque Belle-Plante fut parti , Cornélius tomba dans une profonde méditation.
— Qu'avez-vous donc, monsieur Cornélius? dit Louise.
— Je cherche à m'expliquer dans quel intérêt Panuche, qui n'est pas espiègle, a pu faire ce mensonge à Belle-Plante.
— El vous ne devinez pas?
— Pas le moins du monde, Louise.
— Eh bien ! c'est moi qui ai déterminé Panuche à jouer ce tour à Belle-Plante.
— Et comment, Louise, vous y êtes-vous prise?
— Ma foi, je lui ai donné le plus beau dindon de notre troupeau ; un dindon aussi gros et aussi l)èle que Panuche.
— Et si votre père s'aperçoit qu'il lui manqu-» ?
— Jeanne dira que le renard l'a mangé.
— Voilà qui n'est pas mal imaginé, dit Cornélius.
— Ah ça, reprit Louise, à demain ; et aussitôt que vous serez levé je recommanderai à la mère Simone de vous surveiller relativement aux équations. Mais, pour plus de sûreté, il faut que je vous désarme. Remettez-moi votre crayon, monsieur Cornélius.
Cornélius remit docilement son crayon, et s'en alla rêver dans la campagne ; car M. Desallemagnes eût pu revenir.
E lendemain, à huit heures, Cornélius sortait de son auherge ; mais cette fois il était complètement brossé 'et ses souliers étaient irréprochables, car la mère 'Simone avait passé l'inspection comme à un soldat, d'après l'ordre de Louise, qui n'avait pas voulu qu'il sortît avant que tout ne fût correct dans son extérieur. Le père Desallemagnes lirait de l'eau à son puits, comme un patriarche, pour abreuver ses juments. Or, ce puits était à roue. La malencontreuse roue eut le tort, bien involontaire, sans doute, de choquer notre savant ami. Il aborda M. Desalleraagnes, le chapeau à la main, et \\ cpmmença ainsi son exorde :
— M. Desallemagnes, avant de vous entretenir d'un objet plus Important, je dois vous dire que vous employez pour votre puits un système d'ascension très défectueux. Le treuil à roue remonte h l'enfance de la mécanique. C'est avec un treuil à roue que Jacob
Il H
abreuvait les ànesses de son oncle Laban, et que Rebecca lirait de l'eau pour faire cuire ses légumes.
Le père Desallemagnes regardait Cornélius avec ébahissement, et il le prit pour un fou.
— Le système de la poulie est inflniment supérieur à celui du treuil, continua Cornélius ; il présente sur lui cet avantage....
Louise entra dans la cour sous prétexte de jeter de la graine à ses pigeons, et voyant le mécanicien prêt à s'engager dans une discussion dont on ne pouvait prévoir la fin, jugeaà propos d'intervenir.
— Mon père, interrompit-elle, monsieur Cornélius vient me demander en mariage.
— Ah ! dit le père Desallemagnes, monsieur est donc ce Cornélius, frère de Belle-Plante, à propos duquel on jase de toi dans le village?
— Lui-même, monsieur Desallemagnes, dit Cornélius.
— Eii bien, monsieur Cornélius, ma fille est trop jeune , je ne" veux pas la marier maintenant.
— Non , mon père, dit Louise, je ne suis pas trop jeune pour me marier, et je trouve , moi , qu'il est grand temps que je me marie.
— Mais, Louise est riche, monsieur Cornélius, et vous, vous n'avez plus rien.
— Qu'est-ce que cela me fait, à moi, que Louise soit riche! Est-ce que c'est une raison pour m'empècherde l'épouser? Quand
lUCLLK-PI.ANTK BT COUNKLILS. 159
une montre va bien, csl-ce une raison de la jeler dans la rue parce qu'elle est d'or ?
Le père Desallemagnes ouvrait de grands yeux stupéfaits.
— Ah ça, dit-il à Louise, il paraît qu'il ne brille pas par l'intelligence, ton Cornélius !
— Oh! mon père, répondit Louise, sauf le respect que je vous dois, il a bien plus d'esprit que toute la fabrique ensemble, vous excepté, et monsieur le curé compris. Allons donc, M. Cornélius, ayez donc voir un peu d'esprit.
— Vous n'avez pas bien compris ce que je vous ai dit , mon garçon, poursuivit le père Desallemagnes ; c'est Louise qui ne veut pas vous épouser, parce qu'elle est riche et que vous êtes pauvre. Entendez-vous maintenant ?
— Qui vous a dit cela, mon père ? répondit Louise ; c'est qu'au contraire je veux, moi, épouser M. Cornélius. Il ne comprend pas qu'une misérable différence de richesse puisse faire obstacle à l'union d'un jeune homme et d'une jeune fille qui s'aiment, parce qu'il a un noble cœur. Si Cornélius avait, comme Charlemagne, le globe dans sa main, il me le donnerait ; moi, je n'ai que deux ou trois domaines, comment voulez-vous que je ne les lui donne pas ?
— C'est cela , dit Cornélius. A votre tour, comprenez-vous maintenant , monsieur Desallemagnes ?
— Je suis trop vieux pour cela ; mais le fait est que votre manière de voir n'est pas la mienne. Je ne veux pas donner ma fille à qui n'a rien.
— Ah ça, expliquons-nous, dit Cornélius. Il paraît que vous
160 BELLE-PLANTB ET COUINÉLICS.
voulez un gendre qui soit riche. Eh hien ! dans trois mois je serai, moi, non seulement l'homme le plus riche de France, mais encore de l'Europe. J'aurai des millions à ma disposition. Je pourrai , si je le veux, équiper des flottes, soudoyer une armée , et je ferai mettre une poulie d'argent à votre puits. Vous me regardez comme si vous me preniez pour un fou. Apprenez, M. Desallemagnes, que j'ai complété la découverte de Montgolfier. Il n'avait fait qu'un mannequin; moi j'ai pris le mannequin et je lui ai donné la vie. Tenez, voici le plan de mon ballon. Examinez et répondez.
— Vous ignorez, monsieur Cornélius, qu'en fait de plan , mon père ne connaît que celui de ses terres.
— Tant mieux ! dit Cornélius, cela me procurera le plaisir de lui expliquer mon ballon. Tenez, monsieur Desallemagnes, grand A, c'est mon réservoir d'hydrogène, petit a, c'est mon gouvernail ; grand B et pc4it b ce sont mes roues. Je pourrais vous démontrer que ce moteur a la force de trente chevaux ; mais cela nous jetterait dans des calculs qui seraient mal placés dans une demande de mariage. Vous comprenez qu'avec une telle force on peut raisonnablement espérer de vaincre les courants d'air les plus impétueux; et, d'ailleurs, comme je l'ai écrit à Louise, j'espère, dans les hautes régions de l'atmosphère, trouver un air parfaitement calme?
— Comprends-tu quelque chose à cela, toi, Louise ?
— Non, mon père.
— Ainsi, tu ne crois pas à son ballon ?
— J'y crois comme à Dieu, sans le comprendre.
— Diable ! cela vaudrait tout de même mieux que les charrues
de Belle-Planle ! Mais c'est que je suis lié avec celui -ci ; il m'a mis de moitié dans son adjudication.
— Hé bien ! mon père, renoncez à votre mar .hé. N est-il pas temps que vous vous reposiez?
— C'est qu'il y a eu déjà commencement d'exécution ; mais ce n'est pas le tout ; monsieur le curé m'a menacé de m'ôter ma place de marguillier si je consens à ce que lu épouses M. Cornélius.
— N'est-ce que cela ? dit Cornélius, moi je vous ferai nommer marguillier à Saint- Germain -l'Auxerrois ou dans toute autre paroisse de la capitale que vous choisirez. Quand mon ballon sera fait , je serai aussi puissant en France que le ministre.
— C'est très bien, mais je ne veux pas quitter Armes pour être piarguillier à Paris.
— Eh bien! vous serez marguillier honoraire, dit Louise. N'estce pas, Cornélius, que mon père pourra résider à Armes et être marguilliei'à Paris?
— Sans doute, dit Cornélius.
— Hé bien ! qiand monsieur Cornélius aura terminé son ballon, nous verrons; jusque-là je ne puis rien promettre.
— Au moins, vous congédierez monsieur Belle-Planle.
— Ma foi, congédie-le toi-même, moi je m'en vais. . En ce moment entra Belle-Plante tout crotté.
— Eh bien ! monsieur Desallemagnes, étes-vous prêt?
162 BELLH-PLA>TE ET C0B>ÉLIIS.
— Mon père me charge, dit Louise, de vous informer qu'il ne veut pas passer de dédit.
— Pourquoi cela? dit Belle-Plante.
— Parce que je ne veux pas vous épouser.
— Ce n'est pas avec vous que j'ai traité, mademoiselle, cela ne vous regarde pas. Votre père est engagé avec moi; il est trop honnête homme pour manquer à sa parole.
— Son engagement est nul, dit Cornélius ; il n'avait pas le droit de stipuler pour sa fille.
— M. Desallemagnes n'a pas besoin que lu le souffles, savant Cornélius! je veux qu'il s'explique lui-même sur ce point.
— Eh bien ! non , dit monsieur Desallemagnes, je ne veux plus de dédit.
Et il se retira.
— C'est bon, vieux fourbe, dit Belle-Plante; j'ai des témoins du marché que nous avons fait ; tu auras demain de mes nouvelles !
— C'est cela, dit Cornélius, fais sommation à M. Desallemagnes de te livrer sa fille. Envoyer ses billets doux par un huissier et se faire adjuger une femme par le tribunal , voilà un procédé qui n'appartient qu'à toi.
Es le lendemain, Cornélius se mit à travailler à son- 1 ballon avec une héroïque ardeur. Il menait la vie >sans loisirs et pleine de sueurs d'un manœuvre. Les oiseaux n'étaient pas encore éveillés dans la isaulée, qu'il était occupé, les mains dans l'huile, à enduire ses toiles, et le soleil était couché qu'il travaillait encore. Il avait accepté avec résignation le rôle d'une brosse grasse , en attendant qu'il fût un grand homme.
D'abord, loi^que quelques désœuvrés de la ville le surprenaient dans cette occupation 1res peu relevée, il éprouvait comme un sentiment de honte. Mais bientôt il se résigna. Tout ce qui brille, disait-il, tout ce qui rayonne, tout ce qui est grand ici bas a une humble origine. Il semble que Dieu ait voulu faire acheter l'éclat par l'obscurité, la beauté par la laideur, la force par la faiblesse; Rome n'a été qu'une chaumière ; l'éclair est monté aux cieux des fanges de la terre ; la tulipe n'a été qu'un vilain ognon pourrissant
164 BELLE-PLANTE ET COBNÉLItS.
dans une couche de fumier et qui n'était pas bon seulement à faire la soupe. Pourquoi en serait-il autrement d'un mécanicien? Sans doute les savants poudrés de nos académies se railleraient de moi s'ils me voyaient ainsi. Ils diraient : « Cornélius se livre à une ridicule besogne ! » Mais qu'y aurait-il donc de ridicule, si un grand capitaine avait lui-même forgé son épée? Pourquoi il y a-l-il des œuvres à l'usage du peuple et des œuvres à celui des gens comme il faut? Ce beau jeune homme qui tient un chien en laisse se ferait tuer plutôt que de conduire un âne par la bride; celui-ci, qui va chez son libraire chercher des livres, mourrait de faim plutôt que d'aller chez le boucher chercher son pot-aufeu ; cet autre qui ne voudrait pas traverser la rue avec sa malle sur les épaules, portera très bien un pot de fleurs sous son bras ; ce monsieur qui ne craint pas d'être vu faisant sa barbe, rougirait jusqu'aux tempes si on le voyait cirant ses bottes. D'où viennent donc ces différences entre des actes identiques , et pourquoi l'homme de sens se soumettrait-il à ces ridicules distinctions ?
Et là dessus, Cornélius brossait ses toiles avec une nouvelle ardeur.
OBSQu'iL y a une jeune fille dans une mansarde, il
y a là aussi une cage placée sous un rayon de soleil, dans laquelle esl un oiseau qui représente le prin- ''^'^ temps, chante et voltige tandis que sa maîtresse lire son aiguille. Mais lui, Cornélius, il avait un oiselet bien autrement joli pour égayer les heures solitaires de son travail, et je voudrais, moi qui vous parle, travailler du matin jusqu'au soir à la seule condition d'être distrait comme Cornélius.
Le pré de la mère Simone était un joli pré dans lequel on entendait continuellement bruire la clochette deBlanchette, la vache de la maison. Celait d'abord une distraction pour Cornélius. Mais ce pré était derrière l'auberge, à laquelle il servait de jardin, et il était entouré d'une saulée impénétrable à l'œil le plus indiscret- Aussitôt, donc, que Louise avait un moment à elle, elle s'envolait vers Cornélius; elle venait folâtrer avec lui, gazouiller avec les
1()f» BliLLE-PLANTE ET COHNÉLHS.
oiseaux de la sautée et courir sur ses toiles à moitié sèches. Souvent elle apportait son ouvrage. Cornélius lui faisait un abri avec une pièce de toile tendue d'un saule à l'autre, et lui faisait un siège avec une gerbe d'herbe fleurie, par dessus laquelle il étendait son habit. Louise travaillait à ses côtés, tantôt causant, riant, le lutinant de mille façons charmantes, ou discutant avec lui sur la physique quand cela le tourmentait trop fort ; tantôt passant des quarts d'heure entiers à la regarder. Quelquefois la mère Simone servait le déjeûner de Cornélius sous les saules, et les deux amants mangeaient ensemble. C'était une demi-journée de perdue pour le ballon; car après le déjeûner il fallait aller faire un tour sur les bords de l'Yonne; quand Cornélius se plaignait qu'elle le dérangeait, elle lui répondait qu'il avait toujours bien le temps d'être un grand homme, et le philosophe, intérieurement, était de cet avis.
Le soir, Cornélius allait prendre Louise chez son père, alors que le souper unissait, et ils allaient se promener par le clair de lune aux environs du village. Personne ne trouvait à redire à cela ; car il est admis au village qu'une jeune fille peut aller partout avec celui qui lui fait ouvertement la cour.
Un jour donc, Cornélius et Louise se promenaient sur les bords de l'Yonne; ils rencontrèrent un paysan qui portait un gros brochet pendu par les ouïes à une osiére.
— Achetons ce brochet, dit Louise à Cornélius, nous dirons à mon père que nous l'avons péché.
— C'est cela, dit Cornélius, nous dirons que nous l'avons péché dans le ruisselet de la fontaine; ce sera encore plus extraordinaire.
— Brave homme, dit Louise, combien voulez -vous nous vendre votre brochet ?
BKt.r.K-PLANTK KT CORNELIUS. 167
— Hélas! mademoiselle, dit le pécheur, mon brochet n'est pas à vendre ; il est à donner : je le porte à M. Belle-Plante.
— Donner à plus riche que soi est la plus absurde des absurdités.
— Ce n'est pas absurdité de ma part, dit le pêcheur. M. Belle- Plante m'a prêté quatre-vingts francs, et il s'est réservé un brochet en sus de l'intérêt.
— Je parie, dit Louise, qu'il vous prend au moins vingt francs d'intérêt pour les quatre-vingts francs qu'il vous a prêtés.
— Pardon, mademoiselle, M. Belle-Plante est un brave homme, il ne me prend qu'une pistole et demie.
— Le juif! s'écria Cornélius ; quinze francs et un brochet pour l'intérêt de quatre-vingts francs ! Louise, donne six francs à cet homme; nous lui achetons son brochet,
— Vous ne l'auriez pas pour douze francs, mon cher monsieur! ce qui est convenu est convenu , et si je n'avais pas péché ce brochet, j'en aurais acheté un à la poissonnerie.
— Eh ! mais je te dis, fit Cornélius en lui prenant son brochet des mains, que je l'achète ton poisson !
— Mais encore une fois, monsieur, cela ne se peut pas !
— Et moi je te dis qiue cela se peut et que de plus cela est! Louise, donne six francs à cet homme.
— Mais, mon bon ami. dit Louise....
— Il n'y a pas de mais, chère Louise, je ne souffrirai pas que le fils de mon père commette de telles indignités ! A quoi sert-il que je
travaille à rendre noire nom célèbre, s'il travaille de son côté à le couvrir de fange !
— Mais, dit le pécheur, vous serez cause que votre frère me fera des frais.
— Je réponds de tout, dit Cornélius. Allez trouver Belle- Plante ; vous lui direz que c'est moi qui vous ai pris votre brochet, et qu'il vienne me le réclamer chez la mère Simone. Ne vous inquiétez pas du reste.
— Puisque vous le voulez absolument, dit le pêcheur; mais c'est trois francs qu'il faut que je vous rende.
— Point ! dit Cornélius; ton brochet vaut six francs et nous ne te l'achèterons pas un liard de moins. N'est-ce pas Louise?
— Oui, mon ami, répondit Louise.
Et ils revinrent au village avec le pêcheur.
Le lendemain, Belle-Plante vint en effet trouver Cornélius.
— Bien, dit celui-ci en le voyant, il parait que le paysan a fart ma commis.sion. Voyons un peu ce que le drôle va nous dire.
— Ah ça, dit Belle-Plante, il paraît, savant, que lu t'es emparé hier de vive force d'un brochet qui m'appartient.
— Qui t'appartient! dit Cornélius, fronçant, comme Jupiter quand il veut faire trembler les cieux, son noir sourcil.
— Oui, qui m'appartient, entends-tu, savant? et tu vas me le restituer de suite, ou bien je vais en toucher quelque chose à' monsieur le bailli.
— Et moi au.ssi, pince-maille! je pourrais bien en toucher
I1KI.LK-1>I.\> TK. KT OOUNKI.IUS. lO'J
quelque chose à monsieur le bailli ! Tu ne sais donc pas que l'usure est un ciime aux yeux de la loi ?
— Tu crois? dil Belle-Planle.
— Oui, je le crois, el si j'étais juge, je ne ferais pas plus de grâce aux usuriers qu'aux voleurs de grand chemin. L'usure est à mes yeux le plus infâme et le plus lâcbç de lous les vols. Quand un homme vous demande, au coin d'un bois, la bourse ou la vie, vous pouviez lui répondre par un coup de poignard ou lui échapper par la fuite; quand un voleur force votre secrétaire, vous pouviez avec une serrure de sûreté mettre votre argent à l'abri de ses atteintes; quand un scélérat d'une autre espèce vous fait banqueroute, vous auriez pu prendre des sûretés contre sou improbilé et mettre à l'abri de tout accident votre créance. Mais l'usurier, comment se défendre de lui ?... II vous lient à la gorge entre les cordons de fer de sa bourse.
— C'est très beau cela, dil Belle-Planle ; mais dis-moi donc , savant, qu'est-ce que prêter son argent à intérêt, si ce n'est le louer? Or, supposons que j'achète une maison cent écuset que je la loue six cents francs, personne n'y trouvera à redire; on me vantera au contraire comme un habile honmie. Pourquoi trouveraiton donc mauvais que je louasse, moyennant quinze francs et un brochet, une somme de quatre-vingts francs ! El le marchand qui gagne cinquante pour cent sur ses marchandises, est-ce qu'il ne fait pas encore pis que moi? Si c'est mal à lui de bénéficier sur son argent, pourquoi donc la loi ne va-t-elle pas fourrer le nez dans son comptoir? Ce que je fais tout le monde le fait sans qu'il y paraisse dans la société. J'ai un cancer dont je dois mourir et dont tel médecin peut seul me faire l'opération; si je veux sauver ma vie, il faut bien que je m'adresse à lui; cependant il me prend mille écus pour cinq à six coups de bistoori. Ce grand avocat, ce roi de la phrase, ce modèle de probité à qui je confie la
il 15
défense de ma f'orlune el de mon honneur parce que c'est en lui seul que j'ai confiance, me prendra trois ou quatre raille francs pour une heure ou deux de sa parole. Ce prêtre, à qui je demande le sacrement de mariage, me fera payer sept cents francs pour une dispense du pape qui tiendra tout entière sur une demi-feuille de papier.
— Mais ce brochet, malheureux! ce brochet que tu exiges en sus d'un intérêt exorbitant , juslifîeras-tu aussi celle extorsion ?
— Tiens, c'est le droit de commission des banquiers ! Je serais bien simple, par exemple, de m'abslenir de ce qu'ils font tous. Aussi, je te prie de croire que je n'y manque jamais. Quand je prête à un chasseur, il me doit trois ou quatre lièvres , selon la somme; si c'est un cordonnier, je me fais donner une paire de souliers, et je t'assure qu'il me donne du bon ! Ce serait à une vieille femme qui n'aurait qu'une poule sur le perchoir, j'exigerais une douzaine d'oeufs!
— Misérable! s'écria Cornélius, et tu es mon frère !!! Tiens, je veux te donner une idée de la situation où est un malheureux pressé par le besoin par rapport à l'usurier !
II tenait à la main sa brosse imbibée d'huile siccative, et il la passa deux ou trois fois sur le visage de Belle-Plante.
— Oh! le scélérat! s'écria Belle-Plante pouvant à peine décoller ses lèvres prises l'une à l'autre; à moi, mère Simone ! à moi, monsieur le maire! il m'a empoisonné, étouffé, empâté; il a abrégé mes jours de plus de dix ans 1 Miséricorde, je crois qu'il y en a au col de ma chemise !...
Louise élait alors chez la mère Simone; elle accourut aux cris de Bellc-Planle, croyant que les deux frères s'égorgeaient. Mais à
BELLE -l'I.AMK ET COHNÉLICS. 171
l'aspect de Belle-Planle qui ressemblait à une pièce de friture sortant de la poêle, elle éclata d'un fou rire. Celle hilarilé augmenta encore la rage de Belie-l'lanle.
— Va ! s'écriail-il, sois tranquille, Cornélius, demain tu auras de mes nouvelles, sorcier! monsieur le bailli te parlera, polisson! Nous verrons si tu as le droit de badigeonner un homme comme une porte de grange, et encore de lui gâter sa chemise!
— Assieds-loi, dit Cornélius, et écoute; il faut, pour enlever cette huile, une préparation chimique que personne ne connaît ni à Armes ni à Clamecy. Moi seul, je puis te débarrasser de cet enduit, et je te le laisserai sur la figure jusqu'à ce que tu aies rendu à l'homme au brochet tout ce que tu lui as pris au-delà de l'intérêt légal. Maintenant, arrange-toi comme lu voudras ; c'est moi qui tiens la place de l'usurier, et toi celle de l'emprunteur. Je ferai observer, du reste, que tu n'es pas forcé d'accepter les conditions que je t'impose.
— C'est très bien, c'est très bien, Cornélius ; si tu en es quille pour six mois de prison, lu seras bien heureux. Il faut que je l'y fasse pourrir, en prison , quand je devrais y manger un domaine !
— Mais, monsieur Belle-Planle, dit Louise entre deux éclats de rire, vous êtos trop laid pour rester ainsi ; vous avez l'air d'un nougat! Si vous vous obstinez à ne pas restituer, vous n'avez qu'un parti à prendre, c'est de vous faire élamer.
— Il vous appartient bien à vous de me railler, perronnelle !
— Qu'a-t-il dit? fit Cornélius.
— Il a dit mademoiselle, répondit Louise.
BELLE-PLAJiTK ET CORNELIIS.
— Non ! s'écria Belle-Plante exaspéré ; j'ai dit perronnelle ; oui, perronnelle, entends-tu, Cornélius ? et je dirai par tout le village qu'elle est ta maîtresse.
Ceci se disait dans la cuisine de la mère Simone. Cornélius . furieux, cherchait partout quelque chose de contondant pour témoigner à Belle-Plante son indignation. Il aperçut le brochet de la veille qui était resté sur la table de la cuisine ; il le saisit à deux mains par les ouïes, et en déchargea un si furieux coup sur les épaules de Belle-Plante, qu'il l'envoya à dix pas de là dans la rue.
— Tiens, lui dit-il, va porter cela à ta cuisinière! c'est du brochet.
Irrivé chez lui, Belle-Plante essaya de se débarf^/^,^^^rasser de son enduil; mais Cornélius avait dit ^/^V-»Wvrai : l'huile siccative était superposée sur sa figure
> comme un nouvel épiderme. L'eau claire qui' employait à flots, ne servait qu'à rendre son visage plus cuivré et plus luisant. Tous ses valets s'étaient enfuis lun à droite, Taulre à gauche, pour rire tout à leur aise. La vieille Golhon, à laquelle l'âge et les rides avaient fait une nécessité d'être grave, était seule restée auprès de lui et lui prodiguait ses soins. D'abord elle eut recours au savon, mais le savon ne pouvait rien sur cet enduit diabolique.
— Dieu me pardonne! dit-elle, je crois, maître, qu'il faudra vous mettre en lessive ; le savon ne produit pas plus d'effei sur vous que si je frottais une citrouille pour la blanchir.
17i BKLLE-I'LA.MB ET CORNÉLIUS.
— Alors, dil Belle-Planle, c'est inutile d'en user davantage.
— El si je vous lavais avec de l'eau bénite, maître ?
— Vieille folle, quand tes chaudrons sont rouilles, les laves-tu avec de l'eau bénite? Quand ta poêle estoxidée, j'ai remarqué que tu te servais de cendres; fais-en autant à mon égard et ne crains pas de frotter.
— Mais, maître, je vais vous emporter la peau !
— Va toujours , Golhon , cela vaut encore mieux que de restituer.
El la mère Golhon se mit à la besogne.
Mais Cornélius et Louise s'étaient glissés dans la cour pour jouir de la piteuse mine de Beile-Planle. Cornélius ne put résister à la démangeaison de relever l'erreur de chimie que commettait la servante ; il entra donc dans la cuisine.
— Je vous ferai observer, di(-il, madame Golhon, que le savon n'agit que par la potasse qu'il contient ; or, la potasse est tirée des cendres, et les cendres ne doivent elles-mêmes leur puissance délersive qu'à la potasse. C'est donc comme si vous frottiez encore avec du savon.
— Mon fusil ! s'écria Belle-Planle ; qu'on m'apporte mon fusil, que je le lue !
— Tu serais bien mal avisé, dit froidement Cornélius ; moi mort, il faudrait que tu gardasses toute la vie la couleur d'une bassinoire ! Tue-moi, si cela t'arrange.
— Eh bien, au moins, débarrasse-moi de ton huile diabolique, el je n'en iîiî;ii rien au bailli.
BEIXE-PLANTK ET COKNKLIDS. 175
— Restitue, dit Cornélius, sinon non !
Et il alla tranquiliemenl, et les mains dans ses poches, rejoindre Louise.
— Je vais faire mettre le brochet de Belle-Plante en éluvée, dit Cornélius à Louise, et si tu veux nous dînerons sous les saules.
— Très volontiers, dit Louise ; mon père est à Clamecy, et toute ma journée est à nous deux. Je vais dire à Jeanne de nous préparer un gâteau.
— Oh ! dit Cornélius en se frottant les mains, un brochet , un gâteau , et Louise à déjeûner, voilà, dirait en parlant de moi un grand seigneur, un heureux coquin ! Comme si le bonheur n'était fait que pour les gentilshommes !
— C'est, dit Louise, que Dieu vous récompense de la bonne action que vous avez faite.
— Merci, dit Cornélius ; mais tu as fait plus de la moitié de cette belle action.
Tandis qu'ils étaient sous les saules, la mère Simone se présenta suivie d'un vieil homme dont la flgure portait le cachet de la probité.
— Voilà, dit-elle, monsieur Cornélius, le père Navette qui voudrait vous parler.
— Eh bien, qu'il parle, dit Cornélius ; voyons, brave homme, qu'avez-vous à nous dire ? et avant tout, buvez un verre de ce vin. Mère. Simone! un verre pour monsieur Navette.
176 BELLE PLAMK ET CORKÉLItJS.
La mère Simone, endiantée du succès de son protégé, courul lui chercher un verre.
— Monsieur le sorcier !.... dil le père Navette.
— Que voulez-vous dire, père Navette, fit Louise, avec jVolre monsieur le sorcier !
— Pardon, mademoiselle, j'ai peut-être mal parlé ; mais comme monsieur a ensorcelé M. 'Belle-Plante à cause de ses usures , je voudrais qu'il me rendît le même service qu'au pêcheur Jacob.
— Hum ! fit Cornélius prenant la gravité d'un roi qui donne audience, j'écoute.
— Voici l'affaire, monsieur le savant. Je suis le tisserand de M. Belle-Plante, et il me doit cent quatre-vingt-dix francs pour façon de toile.
— Comment, fil Cornélius, Belle-Plante vous doit cent quatrevingt-dix francs pour façon de toile! cela est impossible. Je sais de bonne part qu'il ne change de draps que tous les quatre mois.
— Il faut que vous sachiez, dit Louise, que Belle-Planîe fait fabriquer tous les ans delà toile, de la tiretaine et du coton rayé. Il fournit des vêtements à tous ses domestiques, et leur en relient le montant sur leurs gages. Il trouve que son chanvre el sa laine lui rapportent plus de celte façon que s'il les vendait à la foi re.
— Belle-Plante, dit Cornélius, n'est pas nn fesse-matbieu vulgaire : il fera avancer la science; il y a véritablement de l'imagination dans son avarice. Mais continuez donc, père Navette : ce n'est pas pour vous, c'est pour moi que je dis cela.
BKLr.E-PL.\>TF. ET COUMîI.US. 177
— Depuis deux ans, dit le père Navelle, il me doit ces dix-neuf pislolcs. C'était peine perdue de lui demander de l'argent : il venait toujours de faire un paiement ; il me remettait de la Saint Antoine à la Saint-Jean, de la Saint- Jean à la Saint-Martin, de la Saint-Martin à Aoël ; enfin il me faisait droj^uer d'un bout du calendrier à l'autre. Le malheur a voulu que nous perdissions dernièrement notre vache. Comme nous n'avions pas de quoi la remplacer, je suis allé chez M. Belle-Plante, et je lui ail dit :
— Cette fois, monsieur Bel le- PI an te, il me faut absolument de l'argent.
— Mon cher père Navelle, m'a-t-il répondu, vous me pendriez aussi haut que la tour de Sainl-Marlin pour me faire trouver un sou, que je ne le trouverais pas !
— Je ne veux pas aller vous pendre aussi haut que la tour de Saint-Martin, lui aije répondu, d'autant plus que le sonneur me refuserait les clés : mais je vais vous faire assigner.
— Si vous voulez, père Navette, m'a-t-il répondu, je vais vous faire un bon à six mois d'échéance, et vous le ferez escompter.
Un bout de papier au lieu d'argent, cela ne faisait guère mon compte ; mais la faim met le loup hors du bois ; force me fui de prendre son papier. Comme j'étais dans la cour, il me rappela.
— A propos , père Navette , me dit-il , je pense à une chose ; puisque votre intention est de faire escompter votre billet, autant vaut que ce soit ici qu'ailleurs; cela vous épargnera une course à la ville.
— Mais, lui ai-jedit, vous affirmiez tout à l'heure qu'on voii;pendrait aussi haut que la tour de Saint-Martin pour vous faire trouver un sou !..
— C'est de l'argent qui n'est pas à moi , m'a-t-il répondu ; mais comme vous êtes un brave homme, pour vous obliger je prendrai sur moi d'en disposer.
— Oui dà|l c'est parce que je suis un brave homme que vous voulez me voler !
— Ce n'est pas tout cela , dit-il ; voulez-vous, en échange de votre billet, cent soixante francs en beaux écus neufs?....
Je me suis débattu comme un diable dans un bénitier ; mais il a toujours fallu en passer par ce qu'il voulait.
■^ Belle-Plante est un infâme, dit Louise ; mais que peut à cela monsieur Cornélius?
— Pardon, Louise, pardon, dit Cornélius; j'y peux quelque chose, et même jy peux beaucoup. Si Belle-Plante ne rend pas au père Navette les trente francs qu'il lui a escroqués , je me charge de les lui rendre.
— Quand votre ballon sera fait, monsieur Cornélius ?
— Certes, dit Cornélius, cela va sans dire, Louise. Allez, M. Navette, ne vous absentez pas du logis, et quand j'aurai besoin de vous, je vous enverrai chercher.
Comme il disait cela, la mère Simone vint demander s'il fallait faire entrer M. Belle-Plante.
— Sans doute, mère Simone, faites-le entrer, et apportez-le s'il ne veut pas marcher. Vous ne pouvez nous servir un meilleur dessert. Il ne peut arriver plus à propos pour vous, père Navette ; allez vous cacher derrière ce saule, et quand je vous appellerai vous paraîtrez.
BKLLK-I'LANTE KT COHNKMUS. 179
— Eh bien 1 te voilà, flt Cornélius.
— Oui, dit Belle-Planlc. Es-lu enfin décidé à m'ôler cet affreux masque?
— Ce serait dommage, dit Cornélius; cela le préserve des piqûres des insectes et de l'action délétère de l'humidiîé.
— Veux-tu me l'ôter, Cornélius, et je restituerai trois francs au pêcheur.
— Point.
— Veux-tu pour six ?
— Point.
— Et pour dix?
— Inutile de marchander, dit Cornélius ; c'est quinze francs, à prendre ou à laisser. Tu sais que je représente ici l'usurier et toi l'emprunteur. Voyons, tâche de le soustraire à mes conditions.
^ — Eh bien ! je restitue les quinze francs ; mais remets-moi dans mon état primitif.
— Les quinze francs d'abord. Tu sais qu'il ne faut pas lâcher la vache avant que le vacher n'ait corné. C'est une leçon qui m'a coûté trois sous, et je m'en souviens.
Belle-Plante remit en soupirant les quinze francs à Cornélius.
— Maintenant, dit-il, j'espère que lu vas m'enlever ton huile de dessus la figure. Qu'atlends-tu pour cela?
— Un instant, dit Cornélius. Diable ! comme lu es pressé ! Nous avons encore un petit compte à régler ensemble; père Navelte, approchez!
180 BELLK-PLASXK ET CORSÉLIIS.
Le père Navelle sortit de sa cacheile, et vint se placer en face de Coriiélius.
— Counais-tu cet homme? dit Cornélius à Belle Plante.
— Sans doute, je le connais ; c'est le roi des hommes et l'empereur des tisserands. Mais quel rapport cela a-t-il avec ma figure?
— Tu vas le savoir. Parlez, père Navette ; n'avez-vous pas quelque chose à réclamer au prévenu ?
— Oui , monsieur le savant ; si c'est M. Belle-Plante que vous appelez le prévenu, j'ai à lui réclamer trente francs qu'il m'a raballus hier sur mon mémoire.
— C'est pour escompte, vieille bête ! Comment, à votre âge , vous ne comprenez pas ce que c'est que l'escompte ? Cornélius le comprend bien , lui ; il sait bien , lui , que sans l'escompte on ne pourrait pas l'aire d'affaires. Quelquefois un individu aurait pour cent mille francs de valeurs en portefeuille, et il n'aurait pas . sans l'escompte , de monnaie pour une livre de pain.
— Ainsi, dit Cornélius, lu as, sous prétexte d'escompte, injustenieul retenu à cet homme trente francs sur un mémoire que tu lui devais depuis deux ans.
— Tiens! dit Belle-Plante, il y a consenti ! Le père Navette n'est pas un enfant, Cornélius.
— Eli bien ! je vais l'apprendre la valeur du mol consentir. Tu vas, à ton lour, consentir à lui resliluer ses trente francs, sinon lu resteras à perpétuité sous ton enduit.
— Allons donc, Cornélius, tu veux rire ! Il n'est pas possible quô lu exiges cela de moi?
niCLr.F-PL.VMK ET C0R>KLIIS. 1S1
— Rappelle-loi que je suis l'usurier et toi l'emprunteur. Tu es libre, comme l'était le père Navette, de ne pas consentir.
— Et c'est ainsi que tu tiens à ta parole ! Je ne te croyais pas encore aussi canaille que cela, Cornélius ! Eh bien ! alors, puisque tu ne veux pas me débarbouiller, rends-moi donc les quinze francs que tu viens de moxlorquer pour ton pécheur!
— Non pas, dit Cornélius, c'est de l'argent que tu restitues; i! ne m'appartient pas à moi, il appartient au pécheur.
— Et tu crois que c'est bien délicat, bien loyal , que c'est d'un honnête homme et surtout d'un frère, d'abuser de la position où je me trouve pour me ruiner?
— Que veux-tu? c'est moi qui suis l'usurier, et loi l'emprunteur.
— Dis donc que c'est loi qui es le voleur, et moi le volé '.
— Mon Dieu ! c'est tou'jours la même chose.
— Point d'épigrammes , Cornélius! Oui ou non , veux tu me débarbouiller?
— Non !
— Eh bien! je vais de ce pas chez le bailli.
— Va, Belle-Plante, le savon de monsieur le bailli vaut peutêtre mieux que celui de la mère Gothon.
Belle-Plante sortit d'un pas ferme et décide, comme s'il eût voulu faire le chemin de Clamecy en cinq minutes ; mais quelque temps après il rentra.
— Tu ne fais' pas altenlion. Cornélius, dit-il. que lu fais plus de