‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 8 sur 8 · COMMENT · texte numérisé non relu

COMMENT

[La (âapaiîatias mi mm.

^d^'(hj).jiji^£f'XotR moi, dit le capitaine, voici comment j'eus j^ ^ gHH^ ja o{peur. Il y a environ trente ans de cela, j'étais ^ °i ^ n ^ |o ^^'ors fourrier dans un régiment d'artillerie qui )° °< S 1 § h "^tenait garnison à Lyon.

£ 3 S^§ C 2 Pour aller de ma petite ville à Lyon, on peut è^'V'S'inrMs^^P''*^*^'^ P^"" '* Bourgogne ou par le Morvand. SC^à>j!.JLX^S^i^J étais libre de choisir la route qui m'agréerait le plus, car je voyageais avec mes jambes et à mes frais. Comme je n'étais pas chemin de fer, que je n'étais pas obligé de relier les grands centres de production, de suivre le lit des rivières comme un chien hydrophobe, de percer les montagnes de part en part comme une taupe, et d'enjamber les vallées sur un viaduc, que

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d'ailleurs une pente de deux ou Irois milllmèlres par mèlrc ne me faisait pas peur, je me décidai pour le Morvand.

LeMorvand n'esl pas un beau pays pour toîiî le monde. Comme tout ce qui a quelque mérite, il a ses partisans et ses détracteurs. Pour celui qui a de la prédilection pour les basses terres, qui aime à se faire bercer par une diligence sur la molle poussière des grandes routes, le Morvand est un pays tropmonlueux. Pour ceux au contraire qui préfèrent les pays montueux et fortement accidentés, le Morvand est une terre trop basse. Il n'a pas les agréments de sa laideur; c'est un individu qui a l'épaule tournée, mais qui n'a pas le mérite d'être bossu.

Les montagnes du Morvand ne sont pas des montagnes d'artistes. Ce sont de bonnes grosses collines bourgeoises, toutes simples, toutes rondes, toutes unies ; voilà tout. Elle ne disent rien à l'imagination. Elles ne racontent rien de ces grandes catastrophes qui ont bouleversé le monde. Vous diriez de grands tas de terre qu'au jour de la création Dieu a fait brouetter là. Elles ressemblent à ces vieillards insignifiants au front desquels les passions n'ont pas laissé de trace, et qui sont arrivés frais et rougeauds jusqu'aux confins de l'existence.

Elles m sont pas assez hautes, pas assez abruptes, pas assez dégradées; elles n'ont pas reçu assez profondément la sculpture des siècles; leurs rochers ne pendent pas, ils ne s'élanconl point en pitons, ils ne sont pas entassés d'une manière désordonnée les uns sur les autres. Donnez à une troupe de Marchois du mortier et des moellons, ils vous en feront tout autant.

Leurs eaux ne se précipitent pas assez, elles n'ont pas assez de bruit, assez d'écume, assez de colère; elles ne hurlent pas comme des bêtes féroces devant un quartier de roc qui les arrête ; elles.

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sonl trop calmes, trop rassises. Elles murmurent et s'en vont comme un prêtre qui lit son bréviaire. Ce ne .sont pas elles qui voudraient se permettre d'emporter un pont ; elles recnleraicut devant un saut de vingt brasses. Elles ne sont bonnes qu'à faire tourner un moulin ou soulever lourdement, l'u.i après l'autre, les marteaux d'un foulon.

Leurs vallées sonl trop larges; elles n'ont pas un lit assez marqué ; les berges en sont trop basses, trop plates, trop efTacées ; le voyageur y a trop de ciel au-dessus de sa tête.

Les montagnesdu Morvand ont d'ailleurs un défaut capital: elles n'ont pas déneiges à leurs sommets; elles n'ont même pas de ces grands crânes jaunes et chauves qui tombent en ruines ; elles sont coilTées de chênes et de bouleaux prosaïques qui se vendent à Clamecy tant le décaslére. Or, une montagne qui se laisse surmonter par la culture, qui se couronne d'arbres plantés par l'homme, c'est une montagne qui porte perruque. Si j'étais oiseau , je ne voudrais pas m'arrêter sur ces cimes que hantent les gardes forestiers. Si j'étais ouragan, je dédaignerais d'agiter ces feuillages postiches.

Un autre reproche qu'on peut adresser au Morvand, c'est qu'il n'est pas un pays d'aventures; vous ne rencontrerez pat sur ses sommets de ces horribles précipices, où pour rouler jusqu'au fond on met unedenrî-journée; vous pouvez les parcourir en tout temps et en toute saison, en tout temps et en tout lieu avec une cariole d'osier. Vous exploreriez d'un bout de l'année à l'autre ces honnêtes et iuofTensives montagnes, que vous n'auriez pas la satisfaction, à moins que vous ne le fissiez exprés, d'y rencontrer une entorse. Il vous faudra regagner le domicile conjugal sans avoir pu mettre en porte-feuille la moindre scène un peu dramatique, sans avoir le moindre a ccident à raconter à votre famille terrifiée. .4ussi,

le Morvand n'est-îl pas fréquenté des touristes. Il n'y a guère que M. Dupin qui ait hasardé de célébrer ces hauteurs bourgeoises, ces rochers juste-milieu et ces vallées parlementaires. Encore, comment les a-t-il célébrées ? par devoir, par politesse, parce qu'il est le représentant du Morvand, comme, dans un discours tel quel, il souhaite au roi la bonne année.

Voilà ce que j'ai entendu dire plusieurs fois à des poètes et à des artistes. Pour moi, j'aime le Morvand, je l'aimais dés mon enfance et avant de l'avoir visité. Du haut des cimes qui entourent Clamecy, je me plaisais à contempler ces montagnes bleues, qui ra'apparaissaient au bout du ciel comme un orage. J'aurais voulu avoir des ailes pour aller me poser sur quelque arbre de ce noir pays qui semblait flotter au milieu des nuées. Je ne revenais jamais au logis sans m'être donné parole de les visiter quand je /j'irais plus à l'école. Depuis, j'ai vu le Morvand ; je l'ai vu comme un ami qui m'attendait ; il me semblait que nous nous étions donné rendez vous.

Ces montagnes qui s'étendent autour de vous, jusqu'où le regard peut aller, comme les murailles gigantesques d'un vaste cirque, je les ai trouvées superbes. J'aimais ces larges et plantureuses vallées au fond desquelles il y a toujours un cours d'eau, et sous un bouquet d'aulnes et de peupliers, toujours un moulin. Je passais des minutes entières à contempler l'eau s'élançantde la vanne et s'agitant comme une crinière de lion sur la surface verte du gourd. J'aimais ces longues rangées d'arbres qui découpent la prairie par petits carreaux, ces eaui claires qui sourdent à petit bruit d'entre les herbes ou du milieu d'une touffe de roseaux, ces pétulants ruisselets qui se vautrent sur le sol plutôt qu'ils ne coulent, et semblent si pressés d'arriver à la rivière. J'aimais ces mornes étangs qui paraissent collés sur le sol. J'aimerais aussi beaucoup les truites du Morvand, mais c'est un mets réservé dont

COMMKNT I.K CAPITAINE ICLT PKLK. 2GI

les avoués indigènes de Château-Chinon et leurs confrères de Clamecy ont seuls le privilège.

Le Morvand n'avait pas d'autre voie de communication que des chemins de traverse. Ces chemins étaient presque en toute saison impraticables, mais selon moi ils étaient délicieux.

lis étaient ordinairement bordés de baies hautes et touffues, que personne n'avait plantées, qui semblaient être venues là comme pour tenir compagnie au chemin, et dont les propriétaires riverains ne s'étaient jamais ingéré de réprimer les écarts. Les divers arbustes dont elles étaient formées y faisaient, selon leur taille et la nuance de leurs feuilles, divers étages de verdure. Souvent au-dessus de celte masse inculte de feuilles s'élevait un long rideau de pommiers sauvages, pleins de fleurs blanches et de petits oiseaux gazouillant. Quelquefois aussi c'étaient des ormes tout cassés, tout chenus, tout paralysés, dont quelques-uns n'avaient plus d'autre verdure que les plantes qui avaient pris racine dans les rides de leur tronc, et retombaient tout autour en guirlandes de fleurs. Ils étaient si vieux que le chemin semblait les avoir trouvés là.

Beaucoup de ces chemins étaient accompagnés d'un ruisselet qui se glissait le long de la baie et gazouillait comme un oiseau caché dans l'herbe. Au-dessus , pendaient des aubépines qui lui donnaient les débris de leurs fleurs à charier. Quelquefois une épine égralignait sa surface et le faisait bondir et murmurer de colère. De temps en temps c'était une bergeronnette qui , perchée sur une des branches les plus basses, faisait sa toilette et baignait dans l'eau les longues plumes de sa queue.

Dans les endroits où il se ralentissait, il était bordé de myosotis dont les fleurs bleues flottaient par milliers, comme de petites pru-

nelles à sa suface. Son cours était obstrué d'une forêt de sombres cressons qu'il n'avait pas la force de courber, et, au milieu de son lit, ondoyaient des écheveaux d'herbes dont il s'amusait à démêler les longs fils.

Bien souvent monseigneur du ruisselet s'emparait sans façon du milieu du chemin, il s'y prélassait, il s'y trémoussait, il piaulait, il gloussait, il roucoulait, il avait l'air de se moquer de vous. Tout à coup, comme s'il l'eiit fait exprès pour vous embarrasser, il formaitune grande flaque d'eau qui vous barrait le passage. Quand son caprice le prenait, il vous quittait brusquement par un demi tour à droite ou à gauche, disparaissait sous les racines d'un vieil orme ou sous une touffe de ronces, et allait se promener dans la prairie. Vous étiez obligé de le passer sur une poutre portée à chaque extrémité par deux grosses pierres; ponl branlant, qu'à la fonte des neiges le ruisselet ne manquait jamais d'emporter dans la haie.

P.ontem indignalus .4rexe>

Entre ces deux murailles de verdure il régnait un calme profond, comme sous la votite d'une église, et vous y respiriez une fraîcheur délicieuse ; vous y étiez complètement seul et vous vous seriez cru égaré au milieu d'une savane de l'Amérique, si vous n'eussiez vu, de loin en loin, ondoyer, au dessus des bois, la fumée de quelque fourneau de charbon, ou que, de temps en temps, vous n'eussiez entendu la chanson dun bouvier traîner dans l'espace ses notes plaintives.

J'aimais surtout leMorvand parce que c'est un pays qui ne ressemble à aucun autre ; les limites en sont profondéuienl empreintes sur le sol ; aussitôt que vous y avez fait un pas, vous ne pouvez le méconnaître; vous le distinguez des autres parties de la France

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aussi faciletneiil que vous distinguez un prêtre d'un bourgeois ; il est à la surface du royaume comme une île au milieu de l'Océan , comme un clos entouré de murs sur le sol ras d'une vaste plaine.

Si vous venez de Clamecy, à peine avez-vous dépassé la petite ville de ïannay et franchi l'Yonne, que déjà vous n'êtes plus en France ; le milieu qui vous environnait a changé comme une décoration de théâtre. La transition est aussi brusque que si du rivage vous mettiez le pied dans un lleuve ; la physionomie du sol, les mœurs des habitants, leur langage, leurs habitudes, leur costume, n'ont rien de pareil à ce que vous laissez derrière vous; en quelques minutes vous avez fait deux cents lieues.

La mode qui s'insinue partout, qui ne dédaigne pas, toute grande dame qu'elle est, de se mirer au tesson de glace accroché à la muraille d'une chaumière, n'a pas encore pénétré dans le Morvand; l'odeur de la soupe aux choux lui aura sans doute fait mal aux nerfs.

Dans le Morvand, le costume est inamovible ; vous diriez que pour tous les paysans il y a un uniforme de rigueur, un uniforme pareil à celui qui existe dans les maisons de correction : toutes les femmes, jeunes ou veilles, sont vêtues d'une étoCfe de laine à larges raies; elles ont toutes aux jambes des bas de laine blanche, toutes aux pieds des sabols étrangement tatoués, recouverts d'un carré de peau de mouton, et toutes sur la tête un large et épais bonnet d'indienne piquée, derrière lequel se carre un large chignon. Probablement les matrones gauloises avaient un bonnet d'indienne et un chignon. Si, avec cet accoutrement disgracieux quelques-unes d'elles sont encore jolies , il ne faut pas leur en faire compliment ; c'est que véritablement elles ne peuvent être iaides.

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Pour les hommes, ils ont encore dans leur costume moins de prétention que ces dames; en toute saison ils vont pieds nus dans de gros sabots : vous diriez que la laine rayée est l'épiderme des naturels du pays; jamais les ciseaux des couturières morvandelles n'ont coupé d'autre étoffe. Les vestes et les pantalons sont invariablement rayés comme les jupes, je serais même tenté de croire, si je n'avais pas vu de moutons dans le Morvand, que leur toison y est rayée. Tous les hommes, les enfants même, portent un chapeau rond dont les bords sont d'une largeur si démesurée, que trois amis, sous celte galette de feutre, pourraient aisément s'abriter d'une averse. Ces braves gens, vus du haut du clocher, quand ils s'arrêtent, au sortir de l'oBBce, devant le porche de l'église, pour deviser de leurs affaires, vous feraient l'effet d'une couche de grands champignons noirs.

Mais alors on était en hiver, et j'avais été surpris en roule par le dégel ; le Morvand n'était rien moins que ce je viens de dire : il était laid, malade, enrhumé, catarrheux ; il était de mauvaise humeur ; ses montagnes dégouttaient de pluie ; ses vallées étaient noires ; il n'y avait plus de ciel sur ses cimes ; ses ruisselets si clairs étaient devenus de sales torrents, et ses beaux chemins de traverse n'étaient plus que des fossés pleins d'eau et de boue.

Je voyageais comme on se promène, en amateur, en artiste ; bien mieux encore qu'en artiste, car je n'avais rien qui m'embarrassât, pas même un sac. J'avais mis toute ma défroque militaire à la diligence: mon schako, mon sabre, etc.; et je n'avais gardé de mon uniforme que ma capote et mon bonnet de police.

Cependant, je n'allais pas plus vite qu'une armée embarrassée de gros bagages ; j'avais mis six jours pour faire vingt'-cinq lieues.

J'arrivai à Aulun dans les avenls de Noël, semaine lugubre, pleine de fantômes et d'apparitions, congé sinistre qu'obtiennent les trépassés pour sortir un moment de leurs sépulcres cl aller tourmenter de leur malencontreuse ctTigie les héritiers récalcitrants qui ne leur ont point fait dire de service. Il était quatre beures et demie du soir; un froid âpre avait succédé au dégel. La nuil commen(;ait a s'épaissir; elle enveloppait déjà de ses grises fumées le sommet des édifices, et les réverbères, dépouillés de leurs rayons, apparaissaient comme des charbons ardents au milieu du brouillard.

Mon premier soin fut d'aller à la mairie quérir un billet de logement. Monsieur le maire m'adressait, bien à son insçu sans doute, à un certain Rudeface, boucher. Je me renseignai , auprès du premier bourgeois que j'avisai dans la rue, du domicile du boucher Rudeface ; j'appris qu'il logeait dans une rue écartée, à l'extrémité du faubourg. Cela ne m'arrangeait pas. L'excentricilé de ce domicile amphibie me fil concevoir, de la position sociale de M. Rudeface, une assez piètre opinion ; j'aurais bien parié que son nom ne se trouvait pas sur la liste des commerçants notables du pays, et que ce n'était pas de ces gros bouchers, tout flanqués d'écus de six francs, qui font sensation sur les champs de foire. Décidément les buveurs d'encre de la mairie m'avaient floué; j'avais un mauvais billet de logement. Car, bien que le soldat n'ail droit d'occuper, à la chandelle et au feu du pékin, que l'espace tout juste qu'il lient dans les rangs ou que "son corps doit couvrir sur le champ de bataille, malgré ses déceptions quotidiennes, il espère toujours davantage.

Selon les renseignements topographiques qui m'avaient été donnés, je tournai deux ou trois fois à droite, autant de fois à gauche, je marchai devant moi, je revins sur mes pas, et je me trouvai à peu prés hors du faubourg indiqué. La rue s'était changée en

grand chemin, les haies coiimieuçaienl à remplacer les murs, les maisons devenaient clalr-semées, elles étaient séparées par des jardins ou des champs, et semblaient courir l'une après l'autre; bientôt elles ne se montrèrent plus que d'un seul côté de la rue. A ma droite se dressait une grande montagne ronde dont la croupe noire était tachée de larges plaques de neige; vous eussiez dit un monstre gigantesque accroupi sur le bord du chemin, et qui guettait les passants pour les dévorer.

La bise me dévorait le visage et me rongeait les oreilles. Elle silllail autour de ces chétives demeures comme si elle eut lutté contre elles et qu'elle eût voulu les tordre entre ses tourbillons. Elle râlait entre les arbres de la montagne comme un homme qu'on égorge.

La nuit était fermée depuis longtemps. Les ténèbres étaient épaisses et compactes. Elles me touchaient, elles me glai;aient le Iront, elles déposaient leur blanche poussière sur mes cheveux ; si j'avais voulu retirer mes mains de mes poches, j'aurais pu les prendre à poignées.

Le premier être vivant que je rencontrai dans celle rue fut un chien attardé qui me lâcha une bordée d'aboiements ; bientôt une espèce de jardinier parut sur le seuil de la porte armé d'un fusil.

— Pardon, dit-il, je vous avais pris pour un loup.

— Et votre chien, m'a-t-il pris aussi pour un loup ?

— Mon chien, lui, vous a pris pour un voleur .

— Grand merci! il paraît alors que cei;" rue a [>o!ine re-

(OMME^l LK CAPITAINK EUT l'ELH.

iioniméc; mais indiquez-moi au moins la maison du boucher Rudeface.

— Au bout de ce mur ; el il referma sa porte.

Je me trouvai bientôt devant un vieux pignon cassé par le temps et coiffé de travers comme un crâne. J'ouvris, je ne sais comment, par la grâce de Dieu sans doute, une petite porte cintrée, toute bardée de clous comme un homme d'armes. Je descendis quelquelques marches. J'étais dans une chambre à peu prés obscure comme doit l'être un tombeau percé. Des fentes d'une cloison en planches sortaient quelques fils de lumière tendus de bas en haut qui marquetaient la muraille de peliies plaques rouges. Je jugeai que c'était derrière celte cloison que se tenait la famille de mon hôte. J'appelai : une voix aigre comme une fausse note de clarinette, et qui m'entra comme un clou dans les oreilles, me répondit :

^ Nous n'avons pas le temps de nous déranger; cherchez : la porte est à droite, et le loquet à gauche de la porte.

Je mis la main sur quelque chose de doux et de mat, de suintant et de graisseux, dont le contact me fit tressaillir comme si j'eusse louché une plaie. C'était le loquet; j'ouvris la porte; une odeur nauséabonde me saisit aux narines.

Sous mes yeux était un tableau qui, à la victime prés, était une copie exacte de l'assassinat de Fualdés. Sur une table était étendue une énorme truie, dont les flancs ouverts pendaient à droite et à gauche ; ses entrailles épanchées autour d'elle répandaient une fumée tiède et grise, qui faisait suer les poutres noires du plancher.

Une femme était accroupie au pied de la table ; elle recevait;

dans un baquet le sang qui s'échapi)ait en sanglottant de la gorge coupée de Tanimal, et semblait pétrir quelque chose entre ses mains ; le sang lui était monté jusqu'aux coudes, et vous eussiez dit qu'elle avait des mitaines écarlales.

Un bomme de haute taille, tout balafré de sang, les bras retroussés, s'occupait à dépouiller la truie. Il tenait un couteau entre ses dents et enfonçait son poing fermé sous la peau de l'animal pour la détacher des chairs.

Un enfant d'une douzaine d'années, dont les cheveux bruns étaient tellement collés les uns avec les autres, qu'ils ne formaient plus qu'une calotte, et que leurs tresses ressemblaient à des tresses de marbre noir, se tenait auprès de lui, une lampe à la main, immobile comme un candélabre.

Des blocs de chair étaient accrochés à la muraille. La graisse suintait le long de ces pierres noires et pourries, et y avait formé, en se figeant, comme des espèces de stalactites. Cinq à six grosses branches de chêne, qui, bien certainement, n'avaient point payé de droits à l'octroi, brûlaient dans une haute cheminée. Devant ces gigantesques tisons bouillait une chaudière dans laquelle remuait et se plaignait une grosse hure de porc. Ce feu monstre effaçait les clartés de la lampe. Il donnait aux objets une teinte ardente, et dessinait, en ombres grises, sur la muraille, le tableau que je viens de décrire. Tout ce qui m'entourait, ce qui frappait mes yeux, était sinistre ou dégoûtant. Vous eussiez dit, de cette chambre, une des salles de l'enfer.

Je devinai bientôt que mon hôte n'avait pas l'honneur d'être boucher. Le maire disait boucher sur son billet de logement, par euphonie, par politesse pour un de ses administrés. Rudeface était tout simplement un écorcheur. Son industrie consistait à dé-

COMMENT LE CAPITAINE EUT PEUIl. '2S9

pouiller des Iruics, dont il vendait la chair au niardié, cl dont il livrait la peau au layclicr, qui en habillait des couvercles de malles.

Je fus lenlé un instant de renoncer à cette dégoillante hospitalité, mais ma bourse s'était tellement amoindrie durant mon expédition du Morvand, qu'il ne me restait qu'à peine de quoi prendre le coche d'eau à Châlons. D'ailleurs, j'avais froid, j'étais las, et je reculai devant cet instant de cruelle douleur qu'éprouve le voyageur fatigué, lorsque, après s'être arrêté quelques minutes, il faut qu'il remette ses jambes en mouvement.

J'avisai une chaise d'assez honnête apparence, j'écartai avec soin les pans de ma capote, et je m'établis auprès de la cheminée; j'éprouvais un indicible bien-être à étendre devant cette flamme mes membres raidis par la fatigue, car je défie l'homme le plus riche, le plus puissant, le plus admiré de la terre, de trouver une volupté plus friande que celle de se chauffer quand il fait froid et de se reposer quand il est bien las. Au fait, ce sinistre fojer avait deux avantages qui manquent à beaucoup d'au'res foyers que font les fashionables et les grands seigneurs: il débordait de chaleur et ne fumait pas.

Eh ! mon Dieu, me dis-je, qu'est-ce donc que la propreté ? une chose de convention comme toutes les autres choses. Elle change selon les lalitud. s et les températures. La propreté d'ici n'est pas celle de là-bas. L'hidalgo espagnol se carre dans sa vermine, le cavalier hongrois s'oint de lard rance, comme un canon de fusil ou une lame de sabre qu'on emmagasine. Les Tartares portent à leur c3u les excréments de leur grand lama, et les anthropophages du nouveau monde boivent dans le crâne de leurs ennemis , comme des européens dans un verre bien rincé. Nous-mêmes qui faisons sur tout les délicats, qu'est-ce que nos pommades? de

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vieilles graisses parfumées. Nos brillantes teintures ? un amalgame de sales drogues, dans lesquelles nous ne voudrions pas tremper le doigt. Ces fromages de toutes sortes, qu'on sert sur nos tables pour nous aiguiser un reste d'appétit? du laitage en putréfaction. Ces huîtres, dont nous sommes sivoraces? des cracliats vivants. Que sont ces taches dégoûtantes qui salissent la veste du marmiton? quelques gouttes de ces sauces que nous avons savourées avec délices. Et nos belles jeunes filles que dérobenlelles à nos yeux, sous cette peau blanche et rose que nous baisons avec passion ? de la bile, des humeurs, des chairs rouges parsemées de tilets blancs, et de hideuses membranes ramifiées de sang. Ramené à la raison par celte tirade philosophique, je me mis à fredonner :

Qu'on eil h<-iirpui. q.i«i,J on irouvc n- TOJagc 1 M bun lubigicr el surluut un Lun lit.

Il y avait à peine dix minutes que j'étais assis, lorsque le boucher alla fermer la porte d'entrée aux verroux.

— Eh ! l'ami, lui dis-je, il me semble qu'il est encore de bonne heure pour se verrouiller ainsi.

— Il n'est jamais trop tôt, répondit-il brusquement, quand on n'attend plus personne.

— Cependant, si je voulais sortir pour aller chercher ce qu'il me faut pour souper?

— Ce seraient des pas perdus ; je suis cabaretier en même temps que boucher, et nous vous fournirons à bon compte tout ce qu'il vous faudra.

Cette offi e de Rudeface n'était pas ragoûtante, el d'ailleurs la

COMMENT I.K C.VIMTAINK KIT PKilt. 27Î

fatigue m'avail ôlé l'appétil. Je lui répondis qu'il ne me fallait rien, que j'avais dîné en ville. La femme comprit mes répugnances; elle détourna la tétc et m'envoya un regard oblique dont elle eût voulu, j'en suis bien sûr, faire un slylet.

— Peut-être, dit-elle, d'une voix pareille à un coup de fouet , monsieur n'aime-t-il pas à manger dans les cabarets?

— Pardonnez-moi, madame, lui répondis-je fort tranquillement, j'y mange volontiers quand ils sont tenus avec propreté et que l'hôtesse en est avenante.

— Il faudrait sans doute à monsieur, au lieu dun fagot d'épines pour enseigne, un rosier couvert de fleurs.

— Pas tant de discussion, femmel s'écria le boucher, le camarade est bien libre d'aller se coucher sans souper, si cela lui convient.

— Peut-être, grommela-l-elle entre ses dents, n'a-t-il pas de quoi payer son souper.

— Silence, encore une fois, femme! s'écria de nouveau le boucher, d'un ton qui prouvait qu'il était le maître au logis, silence! ou bien...

Après être resté une heure environ auprès du feu, je déclarât à Rudeface que je désirais aller me coucher.

Le boucher prit la lampe et je le suivis ; il me fil traverser une petite cour, nous escaladâmes trente marches au moins d'un escalier sans rampe, raide et étroite échelle de pierre collée contre la muraille , et nous nous (rouvi^mes sur un palier large

comme un plateau à servir le café. C'était là qu'était ma chambre. Comme j'allais y entrer, un tourbillon de vent s'engoutTra dans la cour et éteignit la lampe. Rudeface se disposait à s'éloigner.

— Au moins, lui dis- je, vous aurez bien la complaisance d'aller rallumer celte lampe.

— A quoi bon ? répondit-ii, vous trouverez bien votre lit sans lumière.

— Mais pour me déshabiller !

— Je présume que vous n'êtes pas une coquette qui faites une toilette de nuit.

— Toujours est-il qu'il faut que je sache où vous me mettez.

— N'allez-vous pas faire le délicat ! de plus huppés que vous, sans vous mépriser, ont logé dans celle chambre, et personne ne s'en est plaint.

Ces raisons n'étaient pas sans réplique, mais elles étaient celles du plus fort ; il fallait bien que je m'y rendisse. A peine eus je mis le pied dans la chambre, que Rudeface lira la porte, la ferma à double tour el emporta la clé ; cela fut silôl fait que je n'eus pas le temps de m'y opposer.

— Eh ! Rudeface ! m'écriai-je en donnant un grand coup de pied contre la porte, boucher maudit, prétends- tu m'enfermer ici comme un porc dans ton écurie? r'ouvre celle porte où je vais la défoncer !

COiWWËNT LK CAPITAINE KI;T PEUR. 273

— Bonsoir, camarade, me répondit IranquillcmenlRudefacedu milieu derescalier; demain, quand il faudra que vous vous leviez, on viendra vous éveiller.

Bientôt après j'entendis le bruit de ses talons ferrés résonner sur le pavé de la cour. Que faire? briser la porte? elle était en chêne et d'une solidité à résister à une pièce de siège, et d'ailleurs il s'en serait suivi entre moi et Rudeface, morvandeau de la plus rude el de la plus grande espèce, une lutte qui n'eût pas été à mon avantage. Je me résignai donc en homme qui savait se plier à toutes les exigences de la vie, à subir les sept ou huit heures de détention auxquelles me condamnait mon hôte.

J'eus bientôt trouvé mon lit ; il était un peu dur, mais il n'avait pas de vices essentiellement rédhibitoires, et les couvertures en étaient sufGsamment épaisses. A tout prendre, cela valait mieux que les planches noueuses d'un lit de camp ou que l'herbe froide d'un bivouac. Cinq minutes après j'étais couché.

J'étais barrasse de fatigue, et cependant le sommeil, ce bon sommeil qui aime tant les voyageurs et les soldats, ne me venait point. J'étais mal à mon aise dans ce lit ; ces draps me dégoûtaient , ils exhalaient une odeur de suif: on eût dit qu'ils avaient été lavés avec de l'eau de vaisselle; je me comparais à une saucisse dans son enveloppe de graisse ; je n'osais ni me retourner ni m'étendre; des images sin.stres, des lambeaux de l'assassinat de Fualdès flottaient dans mon esprit ; je me rappelai avec une vague terreur tout ce que j'avais vu chez ce boucher, et lui-même n'élait-il pas un hideux el sinistre personnage? dans quelle intention m'avait-il enfermé dans cette chambre? s'il lui prenait fantaisie de ra'assassiner, qui l'empêcherait d'exécuter son dessein? qui distinguerait sur ses habits la trace de mon sang, de celui qu'il versait tous les jours; el comment découvrirait-on mon cadavre.

■2'i r.OMMI'>T LE CAPITAIJiE KUT PEUR.

quand il l'aurait enterré et qu'il aurait fait pousser dessus des navels et des carottes ?

Je me rappelai malheureusement ce pâtissier du régne de Philippe-Auguste, qui faisait avec de la chair d'homme, des pâtés célèbres dans Paris. Serait-il donc impossible que Rudeface fût un contrefacteur de ce scélérat? Pourquoi n'assassinerait-il pas ceux qui viennent dans son auberge pour avoir leur chair et leur graisse ?

Qu'est-ce qu'un boucher? me disais-je, le manche d'un couteau plutôt qu'un homme. Sa profession , c'est le meurtre; son spectacle de tous les instants , c'est l'agonie. Il a toujours les mains dans le sang, toujours les bras plongés au milieu des entrailles fumantes. Toute mort n'est pour lui qu'un trou fait a la gorge avec une lame bien effllée. Rudeface ne me considère sans doute que comme un animal qui a une peau de drap bleu et des bracelets dorés aux pattes de devant.

Au moins les victimes du mitron avaient pour cercueil une boîte de pâte arlistement travaillée. Ils étaient servis dans des plats d'argent sur les meilleures tables de la capitale. Les éloges qu'on faisait du succulent hachis leur tenait lieu d'oraison funèbre. Mais moi , je n'aurai pour tombeau que ce noir et horrible chaudron que j'ai vu bouillir au foyer de Rudeface, et ma dépouille mortelle servira peut-être à graisser l'essieu d'une voilure de routier.

Je n'étais ni éveillé ni endormi. J'étais dans un de ces douloureux engourdissements que doit éprouver un homme qu'on magnétise. Mes pensées avaient quelque chose de l'indécision, du rêve et de la solidité de la réflexion. J'aurais pu les comparer à ces

COMMENT f.K CAI>1TAINK KliT l'ICI'lî. 275

slaluetles qui ne sont plus molles, mais qui ne sont pas encore durcies.

La bise qui hurlait autour de moi se tut un "nstant. Je crus entendre comme un bruit à l'extrémité de la chambre. Je me fis immobile, je retins ma respiration, et j'écoutai. Il y avait, en effet, dans celte chambre, un bruit que je ne comprenais pas : un bruit d'avant Noël peut-être. C'était un bruit sourd, périodique, mesuré, semblable à celui d'une gouttière qui tombe à des intervalles égaux et s'écrase sur le pavé.

Ce bruit étrange venait merveilleusement en aide aux idées sinistres qui m'agitaient; j'eus peur, peur d'autre chose que de perdre la vie, peur de je ne sais quoi, une de ces peurs superstitieuses qui viennent non de la faiblesse du courage, mais de linfirmilé de la raison ; je m'imaginai que ce bruit pouvait bien être en effet un bruit d'avant Noël.

Trépassé! m'écriai-je, qui que tu sois, que tu viennes du paradis ou di l'enfer, explique-toi plus clairement ou tais-toi. Tu vois bien que tu me troubles, que tu m'empêches de dormir. Si lu es une ame en peine qui demande des prières, je te préviens que tu l'adresses mal : je suis un soldat qui ne prie point pour lui-même, et lu es trop raisonnable pour exiger que je t'achète des messes sur ma solde.

Cependant le bruit allait toujours son train, impassible et lenl, sans s'inquiéter s'il avait un voisin auquel il faisait peur; vous eussiez dil l'horloge éternelle qui compte les siècles. En lous cas, si c'était la voix d'un trépassé, ce trépassé devait avoir été de son vivant quelque vieil employé de bureau régulier dans son allure «•omme une pendule.

Au fait, me dis-je, qu'ai-je à craindre d'un bruit faible et timide qui se cache dans celte muraille, d'un bruit quej'écraserais d'une chiquenaude, et que couvrirait la voix d'un grillon. S'il me fait quelque mal , ce ne sera pas du moins celui de me rendre sourd.

Je m'armai de courage, je résolus de pénétrer le mystère de ce bruit équivoque ; je me levai et j'allai droit vers le lieu d'où il me semblait partir ; comme je me dirigeais en talonnant vers la muraille, mes deux mains se posèrent sur quelque chose d'humide, de douillet, de gluant, de chaud, semblable à des chairs dépouillées ; en même temps mon pied heurta quelque chose qui sonna creux; je me baissai, et je reconnus quec'était un baquel.Ce baquet accusateur me révéla toute une scène de violence et de meurtre; plus de doute, Rudeface était un assassin I L'objet sur lequel mes mains s'élaienl posées était un cadavre, un cadavre qui pendait le long de ce mur, la télé en bas, et qui laissait tomber à petit bruit une gouttière de sang. J'avais vu plusieurs fois la mort, mais je ne l'avais jamais vue sous celte forme. Je sentis tout mon corps s'inonder de sueur, puis j'eus froid jusque dans la moelle des os ; j'étais prêt à défaillir, je voulus m'appuyer contre la muraille, mais ma main se posa de nouveau sur le cadavre. Je poussai un cri d'horreur, je me traînai vers mon lit, et j'eus à peine la force de me hisser dessus.

Mes idées tournaient autour de mon cerveau ; il me semblait que je voulais les saisir l'une après l'autre, pour les remettre à leur place; mais elles m'échappaient comme des écoliers indiscfplinés au maître qui veut les réunir.

Par une étrange hallucination, je voyais le cadavre accroché au mur, le ventre ouvert; il me parlait comme s'il eût élé encore vivant. Seulement les sons s'échappaient par l'ouverture qu'il avait

r.OMMK>r LE CAPITAI.^E KUT PKLB. 277

à la gorge. Je lui demandai si Rudeface faisait bien souffrir ses viclimes , si le couteau lui avait bien Tait mai en lui traversant le larynx et si cela ne rincoramodait pas d'être ainsi placé à l'envers.

Je fermai les yeux, et cet horrible mirage s'effaça. Je me trouvai étendu sur mon lit, quasi raide; mais le froid m'avait ranimé; la vie me revenait par tous le» organes, mes idées se ralliaient comme une troupe gui a cédé un instant à une terreur panique. Maintenant que le danger qui me menaçait n'avait plus rien de mystérieux, que je le voyais tel qu'il était, je n'avais plus peur; car la peur, ce qui la fait, ce n'est pas le danger luimême, ce sont les images que l'imaginalion évoque à l'enlour. La peur, c'est une absence de raisonnement, c'est l'envahissement du cerveau par une idée qu'on n'a pas eu le temps d'analyser, c'est une explosion subite du sentiment de la conservation. J'étais maintenant de sang-froid, je m'enfonçai sous ma couverture et j'examinai ma situation sous tous les aspects.

D'abord, il fallait partir d'un principe: c'était bien un cadavre qui s'élail rencontré sous ma main ; cette chambre servait de succursale à la tuerie de Rudeface: c'était un abattoir privilégié, où, par un reste d'égards pour l'humanité, il expédiait les hommes.

Mais ce cadavre, pourquoi l'avait-il laissé accroché à ce mur comme un vêlement oubliée un porte-manleau ? la raison en était facile à concevoir. Il avait l'intention de l'enfouir ou de le dépecer pendant la nuit. Surpris par mon arrivée, il n'avait pas eu le temps de le faire disparaître. Rudeface avait raison de dire qu'aucuns de ceux qui avaient occupé cette chambre ne s'étaient plaint! Eh ! pourquoi se seraient-ils plaint? s'il est vrai que tous les habitants de la (erre marchent la Icle en bas, Rudeface, lui, les

278 COMMENT LE CAP1TAIM-: ElT PF.lfi.

avait redressés. Ainsi, toul s'expliquait. Si la lampe s'était éteinte sur le palier, c'est qu'il ne voulait pas que je m'aperçusse trofi tôt du voisin qu'il m'avait donné, et s'il m'avait enfermé dans tel ossuaire, celait de peur que je ne cherchasse à prendre la fnile. Pour carher son premier meurtre, il se trouvait dans la nécessité d'en commettre un second. C'est ainsi que, dans toutes les professions , quand on croit avoir fini, souvent on n'a qu'à moitié fait.

Il viendrait sans doute au milieu de la nuit pour m'égorger. Il se flattait de me trouver profondément endormi ; mais il avait compté sans moi. Je ne pouvais, en conscience, lui abandonner ma vie comme un imbécile mouton. La vie d'un homme est une chose importante et il ne peut pas la donner au premier qui en a besoin ; cette vie, Dieu ne l'a pas mise dans une coquille d'oeuf ou dans une bulle de savon ; on ne l'écrase pas entre deux doigts comme un insecte; on ne la prend pas comme un fruit au bout d'une branche ; on ne l'escamote i)as comme une montre dans un gousset, surtout quand elle appartient à un soldat. Le sang s'achète avec du sang.

Si Rudeface avait eu des procédés, qu'il eût su vivre, qu'il m'eût expliqué poliment ce qu'il voulait, qu'il m'eût dit : fourrier, j'ai besoin de votre hyposlase pour faire des saucisses, j'aurais vu ce que j'avais à faire. Mais du moment qu'il avait recours à des moyens déloyaux, qu'il abusait de ma confiance, qu'il voulait m'avoir par surprise, c'était à moi de me défendre, je le devais, ne fût-ce que par amour-propre, pour lui prouver qu'un soldat est toujours sur ses gardes et qu'on ne le surprend point comme un marchand de cochons.

. Mais quels moyens de résistance avais-je à opposera Riidt'facc'; Il était d'une force herculéenne, il serait armé ju«qu';iiix deiiis, cl

COMME?*! LE CAPITAINE EDI PEtll. 279

sans dotilc soulcnu par sa femme, (Hii vieiidiait recueillir mon sang dans son bacjuel; car du sanj^ d'homme ce doil èlre bon à (juoique chose, el ces gens-là ne voudraient rien perdre de leur meurtre.

Moi, au contraire, j'étais seul. J'étais d'une force physique 1res moyenne ; un de ces muscles que j'avais vu jaillir sur les bras de Uudeface en aurait fait trois des miens, el de plus j'étais sans armes. J'avais bien dans ma poche un petit canif anglais; mais à quoi cela élail-il bon ? tout au plus à rogner des ongles ou à couper une verrue. La vie d'un homme, surtout (i'un homme tomme était Kudei'ate, ne se trouve pas à la surface de son corps, el pour l'atteindre il faut fouiller profondément dans sa poitrine.

Os armes que j'avais mises si follen;ent à la diligence, mon cpée de sous-officier, mon coulchillo apporté d'Espagne, le stylet (jue j'avais pris aux mains d'un çfî/f/nor jaloux qui m'attendait au coin d'une rue pour me souhaiter le bonsoir, je les voyais reluire et passer devant mes yeux, comme l'homme tourmenté par la soif voit couler le ruisseau au bord duquel il s'est reposé. Un soldat ne pas avoir d'armes ! Je n'avais point d'armes, et dans une heure on viendrait m'assassiner. J'aurais donné mon bras gauche pour un chélif bout de lame, pour un morceau d'acier de six pouces, bien alilé el bien emmanché.

Cependant, tout n'était pas désespéré : le débat que j'avais avec Rudeface était sérieux et valait la peine d'élre soutenu jusqu'au boni. Mon plan de défense fut bientôt arrêté; je m'habillai, j'arrachai de la couchelle une des barres de chêne qui soutenaient la paillasse, el je m'en fis une massue. Je traînai ensuite le lit contre la porte. Pour le rendre plus pesant j'entassai dessus toutes les chaises que je ims rencontrer. (>'lte gouttière de sang qui lom-

280 COM.MS^T LE CAI'nAl^E EUX PKCK.

bail à côté de moi était tarie ; mon voisin n'avait plus besoin de son baquet : j'allai le chercher et je le plaçai à l'entrée de la porte comme une espèce de chausse-trappe, dans laquelle Rudeface ne pouvait faire autrement que de s'embarrasser. La porte ne pouvait maintenant s'ouvrir qu'avec effort : aussitôt qu'elle serait entrebâillée, je me précipiterais sur le boucher. Il ne me fallait qu'un coup bien appliqué pour l'élourdir, et deu\ ou trois autres coups pour l'achever. Quanta la femme, une fois qu'elle serait veuve, elle ne serait plus à craindre. Je la contraindrais, le couteau de son mari sur la gorge, de m'ouvrir la porte delà maison, et j'irais passer le reste de la nuit dans quelque hôtellerie.

L'instruction du procès me retiendrait peut-être quelque temps à Autun;mais, je n'étais pas pressé, la campagne ne devait s'ouvrir qu'au mois d'avril, et je profiterais de mes loisirs pour explorer les environs et compléter ma description du Morvand.

Ce plan de campagne me paraissait très bien imaginé. Mon capitaine à ma place n'eût pas fait mieux. J'étais plein d'ardeur et de résolution, une vigueur inaccoutumée atlluait dans tous mes nerfs; je me sentais de force à ouvrir du premier coup, comme une calebasse, le crâne de Rudeface, ce crâne eût-il é(é en fer battu. Je me promenais de long en large, tenant ma barre de lit au port d'armes ; de temps en temps je m'arrêtais pour écouler, mais sur les escaliers et dans !a cour rien ne bougeait.

Jusqu'à présent, la bise ne m'avait apporté que quelques lambeaux déchirés de i'horloge; mais, entre deux bouITées de vent , j'entendis distinctement sonner une heure. Ainsi il y avait à peu prés cinq heures que j'étais là assis sur le couvercle de mon cercueil, attendant les conclusions du lugubre réquisitoire que le sort prononçait contre moi.

r.oMMUNT i-E capitaim: raT peuh

JaUendais Rudeface avoc une sorte d'impalienco. On vo.l bien, me dis-je, que cet homme n'a pas reçu la moindre Wucalion- il fait horriblement attendre ses clients. Yeut-U me laire n.onler ici la garde jusqu'à demain? prend-il un fourr.er de l'empire pour un veau qu'il attache à la forte d'un cabaret et qu'il laisse n.eugler piteusement tandis qu'il vide tranquillement SI bouteille? L'exactitude est bien la politesse des rois, pourquoi ne serait-elle pas colle des meurtriers? D'une façon ou d'une autre il fuut que cela finisse; le froid commence a me gagner; ce misérable écorcheur sera cause que j'attraperai un rhume.

4u haut de la muraille, clignotait une petite fenêtre, doni le châssis était formé de quatre petits carreaux, et qui laissait voir de Ihorizon un carré large tout juste comme un foulard. Celte louche et misérable lucarne, à laquelle une toile d'araignée eût pu servir de rideau, était flacée de telle façon que, si la chambre eut été retournée, elle se fut trouvée à une dislance convenable du sol. A la rigueur, un homme d'un volume ordinaire, pouvait, en . écorchanl un peu son pantalon, passer par celle ouverture ; mais la difficulté était d'y arriver.

Cependant, en dressant la couchette contre la muraille et en montant sur les barres comme sur une échelle, il n'était pas impossible de se bisser jusque-là ; puis, avec un peu de chance et à l'aide d'un d-ap attaché quelque part, on pouvait espérer de parvenir à peu prés sain et sauf jusqu'à terre.

J'eus plusieurs fois l'idée d'essayer de ce moyen de retraite ; mais il me fallait détruire une barricade et recommencer une nouvelle construction. Ce travail m'eût coûié beaucoup de peine; il était beaucoup plus simple d'assommer Rudeface. C'était d'ailleurs le procédé le plus sûr et en même temps le plus glorieux 4

282 COMMEM LE CAI'1TA1>E KLT PICL'IV.

fiia place vous eu eussiez dit tout autant. Quand votre ennemi se (iermet de vous couper la relraile, croyez-moi, passez-lui sur le ventre : je ne saurais vous donner un meilleur conseil.

La bise avait fini par s'endormir. J'entendis sonner deuï heures. Deux heures! c'était bien tard pour tuer un homme, le dépecer, laver les traces de son sang et enfouir sa carcasse sous une terre gelée. Ducray-Duminil, l'auteur de V Enfant delà forêt, a établi comme un axiome que minuit est l'heure du crime. Rudeface n'avait donc pas lu Ducray-Uumiuil. J'attendis encore quelque temps. Les quarts et les demi-heures prononcés à voix bas^e par l'horloge se succédaient lentement, mais sans apporter aucun changement à ma position. Je piaffais comme un cheval que son cavalier laisse à la pluie. J'étais vexé que Rudeface ne vînt pas ; le bruit de ses pas sur l'escalier m'eût fuit tressaillir d'aise comme Je premier coup de canon d'une bataille. Je m'étais familiarisé avec la pensée de lui briser le crâne. Cette pensée, c'était un étranger, aimable et bon compagnon, que j'avais rencontré sur ma route et dont je me séparais avec regret.

Rudeface me faisait tort d'une belle aventure et d'un n'cit dramatique au feu du bivouac. J'écoutai encore une fois; n'entendant rien venir je licenciai mes idées belliqueuses et je résolus daller me coucher. Rudeface s'était endormi ou bien il présumait que je ne m'apercevrais pas de la présence du cadavre avec lequel il m'avait fait passer la nuit, et il viendrait m'éveiller avant le jour.

J'allais remettre ma barre de chêne à sa place, c'est-à-dire dans son fourreau, lorsqu'un bruit de pas qu'on cherchait à assourdir se fit entendre sur le chemin, et quelque chose de lourd tomba à terre.En même temps, la porle de la maison s'ouvrit avec précaution ;

COftIMIOT l.K CAl'ITAIMi ktl PKLU. 28.'J

un jet de limiiore traversa comme un éclair la petite fenêtre et illumina le |)lancher ; puis tout rentra dans l'obscurité et le silence. Je revins à la porte et je collai mon oreille contre le carreau ; j'enicndis bien des voix sourdes, confuses, au-dessuus de moi . mais je ne pouvais distinguer aucune paroie. Je ne doutai pas alors que Rudciace ne fût le chef d'une troupe de meurtriers. Ses gens revenaient sans doute d'une expédition, et le capitaine Rudeface avait attendu leur arrivée pour m'expédier. En ce moment CCS bandits menaient en silrcté leur butin. J'avais devant moi un quarl-d'Iieure de trêve, je résolus d'en proûter pour m'échapper par la petite fenêtre. J'arrachai le matelas el la paillasse du lit; je dressai la couchette contre la muraille, et je me hissai jusqu'à la ffuèlre. Mais j'avais pris une peine inutile, celte fenêtre était fermée par des barreaux de fer.

Alors toutes mes esiférances de salut s'en allèrent. La résistance devenait impossible ; comment pourrais-je, tout seul el sans armes, me défendre contre plusieurs hommes bien armés? Ainsi j'étais voué à une mort certaine, à la mort ignoble d'un animal de boucherie. Mon cadavre serait là, suspendu par les pieds à celte muraille; nul ne saurait ce que je serais devenu. Ma mémoire serait déshonorée; on écrirait au bas de mon nom, sur le contrôle de la compagnie : iîésertear !

Mes camarades el mes deux ou trois maîtresses m'auraient bientôt oublié . mes frère.*:, pour recueillir ma portion d'héritage, chercheraient à démontrer que j'étais mort et bien mort ; mais ma nièie, elle, m'attendrait toujours, elle vieillirait rapidement dans les angoisses de l'incertitude; il ne lui resterait pas de moi seulement un nom gravé sur une croix , seulement un peu de gazon où elle pût venir, à la Toussaint, s'agenouiller el pleurer son Gis. Ce qui me contrariait encore de quitter la vie, c'est que nia masse était au grand complet.

284 COMMH.NT LE CAPITAI.NK ELT PELR.

Ah ! bast, ni'écriai-je, je n'ai plus besoin d'effets, de linge et chaussure. L'homme qui meurt est millionnaire, il n'a pas peur d'être exproprié de son cercueil. N'avoir besoin de rien ou tout avoir c'est la même chose.

La vie est une maladie incurable ; puisque le terme est le même pour tous, qu'importe qu'on y arrive à petits pas ou d'une seule enjambée ! Ces générations qui passent, ce sont de mauvaises palaches chargées de voyageurs. Celui qui arrive le premier au gîte, n'esl-il pas le plus heureux? ne vaut-il pas mieux s'arrêter quand le chemin est paré d'herbes et de fleurs, que le soleil est chaud et rayonnant, que les haies sont pleines d'oiseaux, que d'aller jusqu'à ce que le sol se couvre de boue et que viennent la neige et la pluie? Le destin du papillon, qui ne voit que les jours parfumés et resplendissants de l'été, qui vil tout juste autant que la saison des roses, n'est-il pas préférable à celui de la mouche, qui se traîne grelotanle jusqu'au mois de novembre et meurtphlhysiqueelcatarrheuse.

C'est un bel âge pour s'en aller, quand on est jeune, qu'on a les joues vermeilles et le front couvert de cheveux bruns. Esl-il décent de se présenter à Dieu ployé sur des béquilles, décrépit, branlant, éraillé; n'est ce pas humiliant d'être obligé de lui dire, quand il vous reproche vos peccadilles de l'autre monde : pardon, seigneur, je n'ai pas entendu.

Que fait-on sur terre quand la paralysie vous met en quartier d'hiver dans un fauteuil et vous donne votre robe de chambre pour prison? Comme c'est agréable de siroter de la tisane, et d'avaler, dans une cuillerée de semoule, la dernière de ses dents! le bel honneur, vraiment, d'être appelé Je père un tel !

Peut-être le premier boulet qui passera m'cmporlera-t-il une

r.OMMi:.\T i.i: capitaink is i l'Kin. 285

jambe sur son aile ; peul-ôlre un cuirassier hongrois nie balafreral-il le visage d'un coup de sabre. Ne vaut-il pas mieux mourir que d'aller sur une jambe de bois ; que de porler sur l'œil un bandeau noir ou d'avoir un menton d'argent ?

Qu'est-ce qu'un homme qui meurt tôt? un homme qui se couche de bonne heure. Tous ces gens qui s'agitent à la surface de la terre, que sont-ils? une neige d'avril dont les flocons, après s'être balancés au vent, les uns une seconde de plus, les autres une seconde de moins, viennent se fondre sur le sol. Quelle difTérencc failes-vous entre le flocon qui est encore neige et celui qui est déjà goulle de boue ? Eb! mon Dieu, à l'heure qu'il est, combien y en a t-il de plus jeunes, de plus beaux, de plus riches, de plus heureux, de plus regrettables que moi qui s'en vont ? Combien s'en iront encore pendant le quart d'été qui me reste à vivre, cl dans cinquante ans, de tous ceux qui sont maintenant à la surface du sol, que reslera-t il ? une pincée de cendre, une poignée de terre.

Ces réflexions me rendirent un peu de résignation ; car, hélas ! l'homme est ainsi fait , rien ne le console de son propre malheur comme le malheur d'autrui. Dans les grandes catastrophes, dans les inondations, dans le sac des villes, les hommes les {dus faibles meurent sans effroi , parce que tout ce qui les entoure meurt avec eus.

Je songeai à adresser une prière à Dieu ; mais je réfléchis que c'était avec son autorisation (jue tout cela arrivait, qu'il ne tenait qu'à lui de me tirer de ce cercueil, et que cependant il m'y laissait enseveli. Je m'abstins donc ; j'approchai une seconde fois mon oreille de la porte : cette fois la scène avait changé ; c'était des cris confus que dominaient de temps en temps des éclats de plaisanterie. Evidemment la bande de Rudeface était à table. La

2S<î COJWJC^iT I.E CAPITAIM-: EUT PEUR.

iiiiil avail élé rude, el elle se délassait de ses fatigues dans une orgie.

.\insi, les hommes de Rudeface n'étaient pas des conscrits, ils devaient avoir une longue expérience du couteau. L'Idée du meurtre qu'ils allaient commettre ne leur ôtait pas l'appétit, et ils digéreraient très bien tout en faisant leur besogne; ils devaient avoir 1.1 main sûre, el savoir où, pour la tuer d'un seul coup, il faut frapper leur victime. On doit toujours voir les choses du bon côté. Je pensai que c'était un avantage d'avoir affaire à des artistes, au moins ils ne me feraient pas souffrir. Etre égorgé par ut) homme qui s'y entend, ce n'est rien : c'est moins que de se faire iirrachcr une dent par un dentiste inexpérimenté.

Cependant, bien que la résistance fût inutile, je n'y avais pas renoncé. Se laisser tuer sans défense, c'est une espèce de suicide. Ce que je ne conçois pas, c'est que le condamné qu'on mène au supplice, n'engage pas, au pied de l'échafaud, une lutte terrible avec le bourreau ; que peul-il lui arriver de pis que ce qu'on lui réserve? Pourquoi la gazelle ne se défendrait-elle pas contre le lion ? quand elle ne ferait que lui casser une dent, ce serait toujours cela. Je reportai ma couchette devant la porte, el je recommençai mes travaux de défense. J'espérais bien abattre d'un seul coup le premier qui tenterait de pénétrer dans la place. Je voulais lutter tant qu'il me resterait un souille de vie. Ce que j'avais à faire, celait de tâcher de mourir en me défendant: je m'épargnerais ainsi cet insiant de cruelle agonie que passe la victime sous le g(Miou du meurtrier.

Quand mes fortifications furent achevées, je repris ma barre de chêne, et je me remis à me promener de long ei: large dans la chambre. Cependant , Rudeface et sa troupe étaient à table. Je '-ommetiçais à m'enniiyer; pour tuer celle demi-heure qui me.

COMMENT LK f .VI>JTAI?iK KIT l'EUR. 287

roslait à vivre, je me mis à composer mon épitaphc. Cicéroii n'a-tii pas dil que les lellres sonl une consolation dans loutes 1rs situalions de la vie? Mais je ne pus faire que le premier vers, et encore manquait-il do césure. J'essayai alors lie graver mon nom avec mon canif sur la muraille, an risque de placer l'es lellres l'iinp au-dessous de l'autre, comme les chiffres d'une addition. Colle lentalive fut encore infructueuse; le froid me saisit aux dni'^U, et comme j'avais la main belle, je craignais d'attraper une engelure.

Cependant les choses ne pouvaient se passer ainsi , il fallait que je laissasse dans ce charnier une trace accusatrice de mon passngc. Ma main s'arrêta par hasard sur mon livret. Je songeai à l'enfouir dans la paillasse. C'était à l'instar des empereurs romains, une médaille que j'enterrais dans mon cercueil. Si la justice faisait des perquisitions chez Rudeface, ce petit livre ne pouvait manquer de tomber entre ses mains.

Ce serait certainement un témoin plus sûr et plus explicite ([ue les oies sauvages du confrère Ibicus. Va, misérable Rudefac,;! m'écriai-je, bois à rasade, et dépêche-toi de vider tes tonneaux; je pose la première cheville de ton échafaud! Et j'étais si animé, que je frappais du poing contre la muraille, comme si j'eusse en effet enfoncé une cheville. Cette idée, de cacher mon livret, me souriait d'autant plus que j'avais écrit, sur le dernier feuillet, des stances sur le Morvand, dont je n'étais pas mécontent. Celait le meilleur moyen de donner, sans bourse délier, de la publicité à mon œuvre. Toutes les gazettes, quand je serais devenu le héros d'une cause célèbre, ne manqueraient pas de s'emparer de mes vers et de jeter des guirlandes de fleurs de rhétorique sur le cercueil du grand poète, enlevé aux lettres par une mort si prématurée et si déplorable. La célébrité est comme la fortune, tous les chemins

288 COMWtNT LK CAPlTAlXK EUT PEIR.

sonl bons pour y arriver, et elle s'use souvent moins vile que la gloire.

Après cette longue et terrible veille, comme Jésus-Christ après sa sueur (l'eau et de sang au Jardin des Olives, j'eus faim. Mais c'était une rage de faim, une faim insensée qui rugissait dans mes entrailles comme une bêle féroce. Si le diable en ce moment eût daigné venir me tenter et qu'il m'eût offert de changer les 9 francs 10 sous qui me restaient contre un bon repas et un verre de rhum ensuite, il m'eût trouvé très facile en affaires; j'enviais ce déjeuner suprême qu'on offre au condamné avant de le conduire au lieu de son supplice. J'aurais préféré unciguie, eûl-cc été même un cigare à paille, à une couronne.

Cependant, ce jeûne de dix-huit heures après une marche de dix lieues, et cette faction pleine d'angoisses que je faisais là par une nuit glacée, avaient épuisé mes forces; cette ardeur fiévreuse qui, jusqu'alors, m'avait soutenu, s'était éteinte. Le froid me gagnait, il m'enveloppait, il m'élreignait tout le corps comme un linge mouillé. Le sommeil s'infiltrait malgré moi dans tous mes membres et semblait les pétrifier. Je m'endormais en marchant comme une rivière dont les eaux engourdies se figent, s'épaississent tout en coulant sous le souille de la bise. Je me plaçai en sentinelle auprès de la porte afin d'être prêt aussitôt que le moindre bruit surgirait sur l'escalier; mais ma létc était devenue de plomb. Mes muscles détendus ne pouvaient plus la maintenir sur mes épaules , et elle tombait malgré moi contre la muraille. Cependant, la conscience du danger qui me menaçait m'était resiée ; je comprenais vaguement que si je me laissais vaincre par cet engourdissement fatal, je ne me réveillerais plus que dans l'autre monde et avec un trou à la gorge. Mais le sommeil était devenu un sorte de paralysie, je lie pus y résister plus longtemps ; je me jetai sur mon lit, je mis ma barre de chêne à coté de moi.

COMME>r LE CAPITAINE KliT PEUR. 289

el je m'enveloppai dans ma couverture; un instant après, j'étais profondément endormi.

Quand je m'éveillai, un joyeux soleil éparpillait ses rayons sur mon lit. Je ne savais plus bien où je me trouvais, ni si j'étais vivant ou assassiné ; je portai la main à ma gorge, elle était dans un état salifaisant. J'étendis les mains autour de moi, il n'y avait pas de sang sur mon lit; je levai la lêle et je cherchais le cadavre accroché à la muraille; je m'attendais presque à ne l'y pas trouver : il me semblait que j'avais été le jouet d'une illusion. Le cadavre était encore à la muraille , il avait bien le ventre ouvert ainsi que je me l'étais représenté, et il était bien pendu la tête en bas... Mais, ô mystification ! c'était le corps d'une truie dépouillée, dont le sang s'était égoulté dans un baquet.

Un général qui a pris toute la nuit une haie pour un cordon de troupes ennemies, un factionnaire qui a tiré sur un fagot croyant tirer sur un kaiserlick, ne sont pas plus décontenancés que je ne le fus à la vue de celle malencontreuse truie. Dés ce moment, je

pris la truie en aversion, et si elle n'eût pas été morte Que

dirait-on de moi au corps, si cette aventure y était connue? une douzaine de coups de sabre ne m';:cquitteraient pas avec les beaux esprits du régiment. Ce qui me réhabilitait à mes propres yeux, c'est que dans lout cela il y avait bien moins un défaut de courage qu'une faute impardonnable de logique ; j'avais fait un mauvais syllogisme, el voilà tout. J'avais admis comme certaine la présence d'un cadavre dans ma chambre, et j'en avais conclu que Rudeface voulait m'assassiner. A ma place, Latour-d' Auvergne en personne en eût conclu lout autant; le tort que j'avais eu, c'était de ne m'étre pas assuré, avant de tirer des conséquences de ces lugubres prémisses, qu'elles étaient solidement établies. Voilà ce que c'est que de ne pas faire faire leur logique aux jeunes gens.

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Toujours est-il que je désarmai ; je traînai mon lit dans sa place accoutumée; je remis tout dans la chambre sur le pied de paix, et cette fois, je me couchai pour tout de bon.

Il était midi quand Rudeface vint me réveiller.

— Holà! camarade ! monsieur le fourrier! s'écria-t-il de sa grosse voix, est-ce qu'on est mort ici?

Je jetai sur lui un regard effaré. A la joyeuse lumière du soleil, il ne me parut pas la moitié tant sinistre que la veille , car rien n'assombrit les objets comme la clarté mêlée d'ombre d'un flambeau, il est vrai qu'en l'honneur de Noël il avait mis une chemise blanche et fait sa barbe.

— Oh ! c'est vous, monsieur Rudeface ; j'ai bien l'honneur de vous saluer.

— Eh bien ! est-ce que vous êtes un soldat du pape ? est-ce que vous ne marchez pas le jour de Noël? Moi qui vous avais renfermé dans votre chambre de peur que vous ne nous flssiez lever trop tôt....

— Un soldat du pape, dites-vous; je l'ai été en effet un peu celte nuit; je mériterais, qu'au lieu de cet uniforme, on me fît porter une soutane.

Alors, pour me punir de ma sottise, je lui racontai comment le fourrier avait eu peur.

— Voilà qui est bon, dit-il ; Rudeface un coupeur de gorge, un marchand de chair humaine à la livre !.... Voilà pourtant ce que c'est que la profession ; mais, si vous ne m'en voulez pas plus que

je ne vous en veux, (ouchez-là. Tous les lorts sonl de mon côlé. Pourquoi aussi me suis-je avisé de vous faire coucher avec une truie? Mais, pour vous rassurer coraplélement, je veux vous faire goûter de ce cadavre. C'est une'truie de deux ans, lin-grasse ; vous m'en direz des nouvelles.

Il en coupa en effet un quartier, et recommanda à sa femme de nous mettre sur le gril une demi-douzaine de côtelettes. Ma foi la délicatesse avait reçu une bonne leçon. Nous déjeûnâmes de grand appétit, et sans racune de part et d'autre. J'avais jugé du vin par le bouchon du cabaret. Je reconnus avec plaisir que je m'étais trompé ; ce vin était excellent , et Rudeface ne l'épargnait point. Mon^hôte était un bon convive, et c'était un trésbrave homme.

— On a mauvaise opinion de nous, disait-il, parce que nous tuons les animaux ; mais pour que tout le monde les mange, il faut bien que quelqu'un les tue. La belle petite maîtresse, qui mourrait plutôt que d'embrasser un boucher, est cependant bien aise d'avoir une belle pièce de bœuf dans son pot ou un bon quartier de porc à sa broche.

— Voilà comme ils sont tous, mon cher monsieur Rudeface , lui répondis-je; ils méprisent la cause et ils mettent l'elTct à profit. Ils veulent que les grands chemins soient sûrs, et ils font fi des gendarmes ; ils sont charmés qu'on les débarrasse des assassins, et ils marquent le bourreau d'infamie; quand ils ont été volés, ils veulent qu'on leur retrouve le voleur avec leur argent dans sa poche, et, pour salaire, ils n'accordent à la police que l'injure et le dédain.

Lorsqu'il fut question de partir, Rudeface voulut me faire la conduite; nous étions, depuis deus heures, les meilleurs

COMMENT LK CAPITArWE ECT PECR.

amis du monde. Il m'accompagna assez avant sur la route de Châlons.

— Mais, à propos, lui dis-je quand nous fûmes sur le point de nous séparer, m'apprendrez-vous quels étaient les personnages que vous avez introduits celte nuit dans votre maison et que j'ai pris pour votre bande ?

— Bien volontiers, me dit-il ; je suis bien sûr que vous ne reviendrez point sur vos pas pour me dénoncer à l'administration. Ce sont quatre bons garçons qui m'ont donné un coup de main pour faire entrer en fraude trois pièces de bourgogne et deux gros cochons ; je ne pouvais faire autrement que de les régaler. C'était pour eux que bouillait cette grande chaudière qui vous a fait l'effet d'une marmite de damnés. Si j'avais su que vous eussiez été éveillé, j'aurais été vous chercher pour que vous fussiez des nôtres. Et, maintenant, me dit-il en me secouant rudement la main : bon voyage ! Ne soyez plus si leste à juger les gens d'après l'apparence Ohé! fourrier, à propos: si vous repassez jamais par

Autun, venez loger à la maison.

TÂÎBLI ©I

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Belle-Planle et Cornélius. *

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PQ Tillier, Claude

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