‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 13 sur 14 · MO> OMXK BEN J AH IN · texte numérisé non relu

MO> OMXK BEN J AH IN

L'officier fit encore quelques tours dans le salon , et se plaçant de nouveau en face de mon oncle :

— Je vous prie, monsieur, lui dit-il, d'interrompre un moment le cours de voire lecture : j'aurais un mot à vous dire.

— Puisque ce n'est qu'un mot , dit mon oncle , faisant un pli à la feuille qu'il lisait, je puis Lien perdre un moment à vous entendre.

M. de Pont-Cassé était exaspéré du sang-froid de Benjamin.

— Je vous déclare, lui dit-il, monsieur Ralhery, que si vous ne sortez à l'instant même par celte porte, je vais vous faire sortir, moi, par cette fenêtre.

— Vraiment , fil mon oncle, eh bien ! moi, monsieur, je serai plus poli que vous, je vais vous faire sortir par cetle porte. El, prenant l'officier par le milieu du corps , il le porta sur le palier et ferma derrière lui la porte à double tour.

Comme mademoiselle Minxit tremblait :

— » vous effrayez pas trop de moi , lui dit mon oncle ; l'acte de violence que je me suis permis envers cet homme était surabondamment justifié par une longue série d'insultes ; et d'ailleurs, ajouta-l-il avec amertume, je ne vous embarrasserai pas longtemps de ma longue personne ; je ne suis pas de ces épouseurs de dot qui prennent une jeune femme aux bras de celui qu'elle aime et l'attachent brutalement au pied de leur lit. Toute jeune fille a reçu du ciel son trésor d'amour : il est juste qu'elle choisisse l'homme avec lequel il lui plaît de le dépenser; nul n'a le droit d'épancher sur le chemin et de fouler sous ses pieds les blanches perles de sa jeunesse. A Dieu ne plaise qu'un vil appétit d'argent me fasse commettre une mauvaise action ! Jusqu'ici j'ai vécu pauvre, je sais les joies de la pauvreté et j'ignore les misèrej de la richesse ; en échangeant ma folle il rieuse indigence contre une

opulence maussade et hargneuse, peut-être ferais-je un mauvais marché; en loul cas, je ne voudrais pas que celle opulence m'arrivat avec, une femme qui me détesterait. Je vous prie donc de me dire, dans toute la sincérité de votre ame , si vous aimez M. de Pont-Cassé: j'ai besoin de votre réponse pour régler ma conduite envers vous et envers votre père.

Mademoiselle Minxit fut émue du ton de loyauté qu'avait mis Benjamin dans ses paroles.

— Si je vous avais connu avant M. de Pont Cassé, c'est peutêtre vous que j'aimerais maintenant.

— Mademoiselle, interrompit mon oncle, ce n'est pas de la politesse, mais de la sincérité que je vous demande ; déclarez-moi franchement si vous croyez cire plus heureuse avec M. de Pont- Cassé qu'avec moi.

— Que vous dirai-je , monsieur Rathery ? répondit Arabelle, une femme n'est pas toujours heureuse avec celui qu'elle aime; mais elle est toujours malheureuse avec celui qu'elle n'aime pas.

— Je vous remercie, mademoiselle , je sais à cette heure ce que j'ai à faire. Maintenant, voulez-vous me faire servir à déjeuner: l'estomac est un égoïste qui ne compatit guère aux tribulations du coeur.

Mon oncle déjeuna comme déjeunaient probablement Alexandre ou César la veille d'une bataille. Il ne voulut pas allendre le retour de M. Mirait; il ne se sentait pas le courage d'affronter sa mine désolée lorsqu'il apprendrait que lui, Benjamin , qu'il traitait presqu'en fils, renonçait à devenir son gendre ; il aimait mieux l'informer, par une lettre, de son héroïque détermination.

A quelque distance du bourg, il aperçut l'ami de M. de Pont- Cassé qui se promenait majestueusement de long en large sur le chemin. Le mousquetaire s'avança ji sa rencontre et lui dit :

— Vous faites attendre bien longtemps, monsieur, ceux qui ont une réparation à vous demander.

— C'est que je déjeûnais, répondit mon oncle.

— J'ai à vous remettre , de la part de M. de Pont-Cassé, une lettre dont il m'a chargé de lui apporter la réponse.

— Voyons donc ce que marque cet estimable gentilhomme : « Monsieur, vu l'énormité de l'outrage que vous m'avez fait..., »

— Quel outrage ! je l'ai porté d'un salon sur un escalier ; je voudrais bien qu'on m'outrageât ainsi jusqu'à Clamecy ; « je consens à croiser le fer avec vous. » — La grande ame !.. quoi ! il daigne m'accorder la faveur d'être estropié par lui !... voilà de la générosité, ou je ne m'y connais pas. « J'espère que vous vous rendrez digne de l'honneur que je vous fais en l'acceptant. » — Comment donc ! mais ce serait de ma part une noire ingratitude, si je refusais. Vous pouvez dire à votre ami que s'il me met à l'ombre comme le brave Desriviéres, l'intrépide Bellerive, etc., etc., je veux qu'on écrive sur ma tombe en lettres d'or : Ci gît Benjamin Rathery, tué en duel par un gentilhomme ! « Post-scriptum. »

— Tiens, le billet de votre ami a un post-scriptum. « Je vous attendrai demain à dix heures du matin, au lieu dit la Chaume-dcs- Fertiaux. »

— Au lieu dit la Chaume-des-Fertiaux ! parole d'honneur, un huissier ne libellerait pas mieux. Mais, c'est que la Chaume-des- Fertiaux est à une bonne lieue de Clamecy ; moi qui n'ai pas d'alezan brûlé, je n'ai pas le temps de faire tant de chemin pour me battre. Si votre ami daignait se rendre au lieu dit la Croix des- Michelins, ce serait moi qui aurais l'honneur de l'y attendre.

— El où se trouve celte Croix des-Michelins ?

— Sur le chemin de Corvol , au sommet du faubourg de Beuvron. Il faudrait que votre ami fût bien pessimiste pour qu'il n'agréât pas ce lieu : de celle place, il jouit d'un panorama digne

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d'une majeslé; devant lui il verra les monts de Sembert avec leurs terrasses chargées de vignes, et leurs grands crânes chauves portant à leur nuque la forêt de Frace. Dans une autre saison, le coup-d'œil serait plus beau ; mais je ne puis d'un souffle faire renaître le printemps. A leurs pieds, la ville, avec ses mille panaches de fumée qui ondoie, se presse entre ses deux rivières et grimpe les pentes arides du Crot-Pinron, comme un homme qu'on poursuit. Si votre ami a quelque talent pour le dessin, il pourra enrichir son album de ce point de vue. Entre ses grands pignons, semblables, avec leurs mousses sombres, à des pièces de velours cramoisi, se dresse la tour de Saint-Martin . velue de son aube de dentelles et parée de ses bijoux de pierre. Celte tour vaut à elle seule une cathédrale. A côlé s'étend la vieille basilique qui jette à droite et à gauche, avec une admirable hardiesse, ses grands contre-forts taillés en arche. Votre ami ne pourra s'empêcher de la comparer à une gigantesque araignée se reposant sur ses longues pattes. Vers le midi, courent , comme une traînée de sombres nuages, les montagnes bleuâtres du Morvand, puis...

— Trêve de plaisanterie, s'il vous plaît ; je ne suis pas venu ici pour que vous me montriez la lanterne magique. A demain donc, à laCroix-des-Michelins.

— A demain !.. Un instant; l'affaire n'est pas si pressée qu'elle ne puisse se remettre. Demain je vais à Dornecy goûter d'une feuillette d'un vin vieux que Page se propose d'acheter; il s'en rapporte à moi pour la qualité et pour le prix, et vous sentez que je ne peux, pour les beaux jeux de votre ami, manquer aux devoirs que l'amitié m'impose; après-demain je déjeune en ville : décemment je ne puis donner le pas à un duel sur un déjeûner ; jeudi je fais la ponction à un hydropique ; comme votre ami veut m'estropier, plus lard il ne me serait plus possible de faire l'opération, cl le docteur Arnout la ferait mal ; pour vendredi... oui, c'est un jour maigre, je ne crois point avoir d'engagement pour ce jour-là.

et je no vois rien qui m'empêche de faire lu parlie de voire ami.

— Il faut bien en passer par ce que vous exigez ; du moins, me ferez-vous la faveur de vous faire accompagner par un second, afin de m'épargner l'ennui du rôle de spectateur?

— Pourquoi non ? Je sais que vous êtes une paire d'amis, vous et M. de Pont-Cassé ; je serais fâché de vous dépareiller. J'amènerai mon barbier, s'il a le temps, et si cela vous arrange.

— Insolent! fil le mousquetaire.

— Ce barbier, répondit mon oncle, n'est pas un homme à mépriser : il a une rapière assez longue pour mettre quatre mousquetaires à la broche, et d'ailleurs, si vous me préférez à lui, je tiendrai volontiers sa place.

— Je prends acte de vos paroles, dit le mousquetaire , et il s'éloigna.

Mon oncle, aussitôt qu'il fut levé, alla quérir l'encrier de Machecourt. Il se mit à composer, avec son plus beau style et sa bâtarde la plus nette , une magnifique épître à M. Minxit, dans laquelle il lui déduisait comme quoi il ne pouvait plus devenir son gendre. Mon grand-père, qui avait eu l'avantage de la lire, m'a affirmé qu'elle eût fait pleurer un garde-chiourme. Si le point d'exclamation n'eût pas existé alors, mon oncle l'eût certainement inventé.

Il y avait à peine un quart-d'heure que la lettre élait à la poste, lorsque M. Minxit en personne arriva chez ma grand'mére, accompagné du sergent, lequel était accompagné lui-même de deux masques, de deux fleurets et de son respectable caniche.

Benjamin déjeunait alors avec MaChecourt d'un hareng et du vin blanc patrimonial de Choulot.

— Soyez le bien venu, monsieur Minxit, s'écria Benjamin , un morceau de ce poisson de mer vous agréerait-il ?

MOT» OHGf.E Jtl> J \V(|\, i.'ît

— FI donc I me prends-lu pour un ballcur en grange ?

— Et vous, sergent ?

— Moi, j'ai renoncé à ces sortes de choses depuis que j'ai l'honneur d'être dans la musique.

— Mais, votre caniche, que penserait-il de celle tôle ?

— Je vous remercie pour lui : mais je crois qu'il a peu de goût pour le poisson de mer.

— Il est vrai qu'un hareng ne vaut pas un brochet au bleu.

— Et une éluvée de carpes donc , surtout quand elle est au vin de Bourgogne, interrompit M. Minxit.

— Sans doute , dit Benjamin, sans doute; vous pourriez même parler d'un civet de lièvre préparé de voire main ; mais toujours est-il que le hareng est excellent quand on n'a pas autre chose. A propos, il y a un quai t-d'heure que j'ai mis pour vous une lettre à la poste; vous ne l'avez probablement pas reçue , monsieur Minxit?

— Non, dit M. Minxit, mais je viens t'en apporter la réponse. Tu prétends qu Arabellc ne t'aime pas, et à cause de cela lu ne veux pas l'épouser!

— M. Ralhery a raison , dit le sergent. J'avais un camarade de lit qui ne m'aimait pas et auquel je rendais bien cordialement la pareille; notre ménage était une véritable salle de police: au logement, quand l'un voulait des navels dans la soupe, l'autre y mettait des carrottes; à la cantine, si je demandais du cassis, il Taisait venir du genièvre. Nous nous disputions pour savoir qui mettrait son fusil à la meilleure place. S'il avait un coup de pied à donner, c'était à mon caniche, et lorsqu'il était mordu par une puce, c'était toujours de ce pauvre Azor qu'elle provenait. Imaginez-vous qu'un jour nous nous sommes batlus au clair de la lune , parce

-2:)> MON ONCI.E RKNJAMIN.

qu'il prétendait coucher à la droite, et que moi je prétendais qu'il devait prendre la gauche. Pour me débarrasser de lui , j'ai été obligé de l'envoyer à l'hôpital.

— Vous avez très bien fait, sergent , dit mon oncle ; quand les gens ne savent pas vivre ici-bas , on les envoie à perpétuité dans l'autre monde.

— Il y a bien quelque chose de bon dans ce que vient de dire le sergent, fit M. Minxit. Être aimé c'est plus qu'être riche, car c'est étie heureux; aussi je ne désapprouve point tes scrupules, mon cher Benjamin. Tout ce que je réclame de toi. c'est que tu continues, comme par le passé, à venir à Corvol. Parce que tu ne veux pas être mon gendre , ce n'est pas une raison pour que tu cesses d'être mon ami. Tu ne seras plus obligé de filer le parfait amour avecArabelle,de tirer de l'eau pour arroser ses fleurs, de t'extasier sur les manchettes qu'elle me brode et sur la supériorité de ses fromages à la crème. Nous déjeunerons , nous dînerons, nous philosopherons, nous rirons : c'est un passe-temps qui en vaut bien un autre. Tu aimes les truffes , j'en parfumerai tout mon office ; tu as une prédilection pour le volnay, prédilection que du reste je ne partage point, j'en aurai toujours dans ma cave ; s'il te prend fantaisie de chasser, je t'achèterai un fusil à deux coups et une paire de lévriers. Je ne donne pas trois mois à Arabelle pour se dégoûter de son gentilhomme et pour t'aimer à la folie. Acceptestu ou n'acceples-tu pas? Réponds-moi par oui ou par non; lu sais bien que je n'aime point les doreurs de phrases.

— Eh bien ! oui, monsieur Minxit, fit mon oncle.

— Très bien ; je n'attendais pas moins de ton amitié. Et maintenant, lu te bals en duel ?

— Qui diable a pu vous dire cela ? s'écria mon oncle. Je sais que les urines n'onl rien de caché pour vous ; est-ce que vous auriez à mon insu consulté mes urines?

— Tu te bals avec M de Pont-Cassé, mauvais plaisant; vous devez vous rencontrer dans trois jours à la Croix-des-Michelins ; et, au cas où tu me débarrasserais de M. de Pont-Cassé , l'autre mousquetaire prendra sa place : tu vois que je suis bien informé.

— Comment, Benjamin ! s'écria Maehccourt devenu plus pâle que son assiette.

— Comment, misérable! acheva ma grand'mére , lu te bats en duel!...

— Écoulez-moi, toi, Machecourt, vous, ma chère sœur, et vous aussi, monsieur Minxit, la vérité est que je me batsavecM.de Pont-Cassé; ma résolution est bien arrêtée Ainsi, épargnez-vous des représentations qui m'ennuieraient sans me faire renoncer à mon dessein.

— Je ne viens pas, répondit M. Minxit, mettre des obstacles à ton duel ; je viens au contraire l'apporter un moyen d'en sortir victorieusement, et, de plus , de rendre ton nom célèbre par toute la contrée. Le sergent sait un coup superbe avec lequel il désarmerait dans une heure toute la corporation des maîlres d'armes. Aussitôt qu'il aura bu un verre de vin blanc, il te donnera ta premicre leçon. Je le laisse avec toi jusqu'à vendredi , et moi-même je resterai à le surveiller, de peur que lu ne perdes ton temps dans les auberges.

— Mais, dit mon oncle, je n'ai que faire de voire coup, et d'ailleurs, si votre coup est infaillible, quelle gloire aurais je de triompher par ce moyen de notre vicomte ? Homère en rendant Achille invulnérable, lui a ôté tout le mérite de sa vaillance. J'ai réfléchi : mon intention n'est plus de me battre à l'épée.

— Quoi ! tu voudrais te battre au pistolet, imbécile !.. si c'était avec M. Arthus, qui est large comme une armoire, à la bonne heure.

— Je ne me bats ni au pistolet ni à l'épée ; je veux servir à ces spadassins un duel de mon métier ; je vous garde le plaisir de la surprise, vous verrez, monsieur Minxit.

— A la bonne heure! répondit celui-ci ; mais apprends toujours mon coup : c'est une arme qui ne t'embarrassera pas, et on ne sait de quoi on peut avoir besoin.

La chambre de mon oncle était au premier étage, au-dessus de celle occupée par Machecourt. Après déjeûner, donc, il s'enferma dans sa chambre avec le sergent et M. Minxit pour commencer son cours d'escrime; mais la leçon ne fut pas de longue durée : au premier appel que fit Benjamin, le plancher vermoulu de Machecourt se creva sous ses pieds, et 11 passa au travers jusqu'aux aisselles. Le sergent, ébahi de la subite disparition de son élève, resta le bras gauche moëlleusement arrondi à la hauteur de l'oreille, et le bras droit tendu dans l'altitude d'un homme qui va porter une botte. Pour M. Minxit , il fut pris d'une telle envie de rire qu'il faillit en suffoquer.

— Où est Rathery ? s'écriait-il, qu'est devenu Rathery ? sergent, qu'avez-vous fait de Rathery?

— Je vois bien la tête de M. Rathery, répondit le sergent; mais du diable si je sais où sont ses jambes.

Gaspard était seul alors dans la chambre de son père. D'abord, il fut un peu étonné de la brusque arrivée des jambes de son oncle, que certes il n'attendait pas ; mais bientôt sa surprise se changea en fous éclats de rire qui se mêlèrent à ceux de M. Minxit.

— Ohé! Gaspard, s'écria Benjamin qui l'entendait.

— Ohé ! mon cher oncle, répondit Gaspard.

— Traîne jusqu'ici le fauteuil de cuir de ton père, et mets-le sous mes pieds, je t'en prie, Gaspard.

MO* ONCI.K iti Vi \ Wl ' S.i.<

— Je n'en ai pas le droit, répliqua le drôle, ma mère a défendu qu'on montât dessus.

— Veux-tu bien m 'apporter ce fauteuil, maudit porte-croix!

— Otez vos souliers, etje vous l'apporterai.

— Et comment veux-tu que j'ôle mes souliers? mes pieds sont au rez-de-chaussée et mes mains au premier étage.

— Eh bien ! donnez-moi une pièce de vingt- quatre sous pour me payer de ma peine.

— Je t'en donnerai une de trente, mon bon Gaspard, mais de suite le fauteuil, je t'en prie, mes bras ne tiennent plus à mes épaules.

— Crédit est mort, fit Gaspard ; donnez-moi les trente sous de suite, sinon point de fauteuil.

Heureusement Machecourl arrivait en ce moment ; il donna de son pied au derrière de Gaspard et mit fin à la suspension de son beau-frère. Benjamin alla achever sa leçon d'escrime chez Page, et il ferrailla si bien qu'au bout de deux heures il était aussi habile que son maitt .

Comment mon Oncle désarma trois lois M de Pont- Cassé.

j'aukoke, une aurore lerne et grimaçante de février, jetait à peine des teintes plombées sur les murs de sa chambre , que mon oncle était déjà debout. Il 1 s'habilla à tâtons et descendit l'escalier en assourdissant ses pas, car il craignait surtout de réveiller sa sœur; mais, comme il allait franchir le pallier, il sentit une main de femme se poser sur son épaule.

— Eh quoi ! chère sœur, s'écria-t-il avec une sorte d'effroi, vous êtes déjà éveillée?

— Disque je ne suis pas encore endormie, benjamin. Avant que tu ne partes, j'ai voulu le dire adieu, peut-être un adieu suprême, Benjamin. Conçois tu ce que je souffre quand je songe que lu sors d'ici plein de vie, de jeunesse et d'espérance, et que tu y rentreras peut-être porté sur les bras de tes amis , et le corps traversé d'une épée? Ton dessein «st-il donc arrêté? Avant de le prendre, as-tu pensé au deuil que ta mort allait jeter dans cette

triste maison? Pour toi, quand ta dernière goutte de sang se sera écoulée, tout sera fini ; mais nous, bien des mois, bien des années se passeront avant que notre douleur soit tarie, et les larmes blanches de ta croix seront depuis longtemps effacées que nos larmes couleront toujours.

Mon oncle s'éloignait sans répondre, et peut-être il pleurait ; mais ma grand'mére l'arrêta par le pan de son habit.

— Cours donc à ton rendez-vous de meurtre, béte féroce ! s'écria-t-elle, ne fais pas attendre M. de Pont-Cassé ; peut-être l'honneur exige-t-il que tu parles sans embrasser ta sœur ; mais prends du moins cette relique que le cousin Guillaumot m'a prêtée ! peutêtre te préservera-l-elle des dangers où tu vas le jeter si élourdiment !

Mon oncle jeta la relique dans sa poche et s'esquiva.

Il courut éveiller M. Minxit à son auberge. Ils prirent en passant Page et Arthus , et ils allèrent tous ensemble déjeûner dans un cabaret à l'extrémité du Beuvron. Mon oncle, s'il devait succomber , ne voulait pas s'en aller l'estomac vide. Il disait qu'une ame qui arrive entre deux vins au tribunal de Dieu a plus de hardiesse et plaide bien mieux sa cause qu'une pauvre ame qui n'est pleine que de tisane et d'eau sucrée. Le sergent assistait au déjeuner; lorsqu'on fut au dessert, mon oncle le pria d'aller à la Croix-des-Michelins porter une table, une boîte et deux chaises dont il avait besoin pour son duel , et d'y allumer un grand feu avec les échalas de la vigne voisine ; puis il demanda du café.

M. de Pont-Cassé et son ami ne tardèrent pas d'arriver. Le sergent leur fit de son mieux les honneurs de son bivouac.

— Messieurs, dit-il , donnez-vous la peine de vous asseoir, et chauffez- vous. M. Rathery vous prie de l'excuser s'il vous fait un peu attendre, mais il esta déjeûner avec se» témoins, et dans quelques minutes il sera à voire disposition.

MO* ONCI.IÎ DKiH.lMIX.

En effet, Benjamin arrivait un quart-d'heure après, tenant Artlius et M. Minxil par le bras et chantant à gorge déployée :

Ha loi. cVst un trist- sulja (Jue celui (]in ni sait pas boii

Mon oncle salua gracieusement ses deux adversaires.

— Monsieur, dit M. de Pont-Cassé avec hauteur, il y a vingt minutes que nous vous attendons.

— Le sergent a dû vous expliquer la cause de notre retard, et j'espère que vous la trouverez légitime.

— Ce qui vous excuse , c'est que vous êtes roturier et que voilà probablement la première fois que vous avez affaire à un gentilhomme. %

— Que voulez-vous, nous avons coutume, nous au'res roturiers,

de prendre du café après chacun de nos repas, et parce que vous vous failcs appeler le vicomte de Pont-Cassé, ce n'est pas une raison pour que nous dérogions à celle habitude. Le café, voyez-vous, c'est bienfaisant , c'est Ionique, ça surexcite agréablement le cerveau, ça donne du mouvement à la pensée ; si vous n'avez pas pris de café ce matin , les armes ne sont pas égales, et je ne sais si , en conscience, je puis me mesurer avec vous.

— Riez, monsieur, riez tandis que vous pouvez rire; mais rira bien qui rira le dernier, je vous en avertis.

— Monsieur, reprit Benjamin, je ne ris pas quand je dis que le café est tonique: c'esl l'avis de plusieurs célèbres médecins, et moi-même je l'administre comme stimulant dans certaines maladies.

— Monsieur !

— Et votre alezan brûlé? je suis bien étonné de ne pas le voir îà ; est-ce qu'il sérail indisposé, par hasard ?

— Monsieur, dit le second mousquetaire, trêve de plaisanterie ; vous n'avez pas sans doute oublié pourquoi vous êtes venu ici?

— Ah ! c'est vous , numéro deux? enchanté de renouveler connaissance avec vous; en effet, je n'ai pas oublié pourquoi je viens ici, et la preuve, ajoula-t-il en montrant !a table sur laquelle la boîte était placé,1, c'est que j'ai fait des préparatifs pour vous recevoir.

— Eh qu'cst-il besoin de cet appareil d'escamoteur pour se ballrc à l'épée.

— !\lais, dit mon oncle, c'est que je ne me bats pas à l'épée !

— Monsieur, dit M. de Pont-Cassé, je suis l'insulté, j'ai le choix des armes, je choisis l'épée.

MON ONCLE BENJAMIN. 2il

— C'est moi, monsieur, qui ai la priorité de l'insulte ; je ne vous la céderai pas, et je choisis les échecs.

En même temps il ouvrit la boîte que le sergent avait apportée, et, en ayant tiré un échiquier, il invita le gentilhomme à prendre place à la table.

M. de Pont-Cassé devint blême de colère.

— Est-ce que par hasard vous voudriez me mysliGer s'écriat-il ?

— Point du tout, fit mon oncle; tout duel est une partie où deux hommes mettent leur vie pour enjeu ; pourquoi celte partie ne se jouerait-elle pas aussi bien aux échecs qu'à l'épée ? Du reste, si vous vous sentez faible aux échecs, je suis prêt à vous jouer cela à l'écarté ou à la triomphe. En cinq points, si vous le voulez, sans revanche ni repentir, cela sera aussitôt fait.

— Je suis venu ici, dit M. de Pont-Cassé se contenant à peine, non pour jouer ma vie comme une bouteille de bière, mais pour la défendre avec mon epée.

— Je conçois, dit mon oncle; vous êtes d'une force supérieure à l'épée, et vous espérez avoir bon marché de moi, qui ne tiens jamais la mienne que pour la mettre à mon côté. Est-ce donc là la loyauté d'un gentilhomme? Si un faucheur vous proposait de se battre avec lui à la faux, ou un batteur en grange avec un fléau, accepteriez- vous, je vous prie?

— Vous vous battrez à l'épée ! s'écria M. de Pont-Cassé hors de lui, sinon.... ajouta-t-il en levant sa cravache.

— Sinon quoi? dit mon oncle.

— Sinon je vous coupe la figure avec ma cravache.

— Vous savez comme je réponds à vos menaces, repartit Benjamin. Eh bien ! non, monsieur, ce duel ne s'accomplira pas comme

vous l'avez espéré. Si vous persistez dans votre déloyale obstination, je croirai et je dirai que vous avez spéculé sur votre adresse de spadassin, que c'est un guet-à-pens que vous m'avez tendu, que vous êtes venu ici non pour risquer voire vie contre la mienne, mais pour m'eslropier, entendez-vous , M. de Pont-Cassé ? et je vous tiendrai pour un lâche, oui pour un lâche, mon gentilhomme, pour un lâche, oui, pour un lâche !

Et les paroles de mon oncle vibraient entre ses lèvres comme une vitre qui tinte.

Le gentilhomme n'en put supporter davantage ; il tira son épée et se précipita sur Benjamin. C'en était fait de celui-ci si le caniche, se jetant sur M. de Pont-Cassé, n'eût dérangé la direction de son épée. Le sergent ayant rappelé son chien :

— Messieurs, s'écria mon oncle, je vous prends à témoins que, si j'accepte le combat , c'est pour épargner un assassinat à cet homme.

Et mettant à son tour sa rapière au vent, il soutint, sans rompre d'une semelle, l'attaque impétueuse de son adversaire. Le sergent, ne voyant pas son coup intervenir, piétinait sur la neige comme un coursier lié à un arbre , et tournait le poignet à se le démancher, afin d'indiquer à Benjamin le mouvement qu'il devait faire pour désarmer son homme. M. de Pont-Cassé, exaspéré de la résistance inattendue qu'il éprouvait, avait perdu son sang-froid et avec lui sa meurtrière adresse; il ne s'inquiétait plus de parer les coups que pouvait lui porter son adversaire, et ne cherchait qu'à le percer de son épée.

— Monsieur de Pont-Cassé , lui dit mon oncle , vous auriez mieux fait déjouer aux échecs ; vous n'êtes jamais à la parade ; il ne tiendrait qu'à moi devons tuer.

— Tuez, monsieur, dit le mousquetaire, vous n'êtes ici que pour cela.

MON OiXCLK BE3JAMIN. 243

— J'aime mieux vous désarmer, lit mon oncle, et, passant rapidement son épée sous celle de son adversaire , d'un tour de son vigoureux poignet il l'envoya au milieu de la haie.

— Très bien ! bravo ! s'écria le sergent , moi je ne l'aurais pas envoyée si loin. Si vous aviez seulement six mois de mes leçons, vous seriez la meilleure lame de France.

M. de Pont- Cassé voulut recommencer le combat; comme les témoins s'y opposaient :

— Non, messieurs , dit mon oncle, la première fois ne compte pas, et il n'y a pas de partie sans revanche ; il faut que la réparation à laquelle a droit monsieur soit complète.

Les deux adversaires se remirent en garde ; mais à la première botte l'épée de M. de Pont Cassé s'envola sur la route. Comme il courait la ramasser :

— Je vous demande bien pardon, M. le comte, lui dit Benjamin de sa voix sardonique, de la peine que je vous donne ; mais c'est votre faute : si vous aviez voulu jouer aux échecs, vous n'auriez pas eu la peine de vous déranger.

Une troisièm fois le mousquetaire revint à la charge.

— Assez ! s'écrièrent les témoins, vous abusez de la générosité de M. Ralhery.

— Point du tout , dit mon oncle, monsieur veut sans doute apprendre le coup, permettez que je lui donne encore une leçon.

En effet, la leçon ne se fit pas attendre, et l'épée de M. de Pont- Cassé s'échappa pour la troisième fois de sa main.

— Au moins , dit mon oncle , vous auriez bien dû amener un domestique pour aller ramasser votre épée.

— Vous êtes le démon en personne , dit celui-ci ; j'aimerais

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mieux que vous m'eussiez tué que de m'avoir traité d'une manière aussi ignominieuse.

— Et vous, mon gentilhomme, dit Benjamin , se tournant vers l'autre mousquetaire, vous voyez que mon barbier n'est pas ici. Tenez-vous à ce que je mette à exécution la promesse que je vous ai faite?

— En aucune façon, dit le mousquetaire, à vous les honneurs de la journée. Il n'y a pas de lâcheté à se retirer devant vous, puisque vous ne portez point le fer sur le vaincu. Bien que vous ne soyez pas gentilhomme, je vous liens pour le meilleur tireur et pour l'homme le plus honorable que je connaisse; car votre adversaire voulait vous tuer , vous avez eu sa vie entre vos mains et vous l'avez respectée. Si j'étais roi, vous seriez au moins duc et pair. Et, maintenant, si vous attachez quelque prix à mon amilié, je vous l'offre de tout mon cœur , et je vous demande la vôtre en échangé.

Et il tendit la main à mon oncle qui la serra cordialement dans la sienne. M. de Pont-Cassé se tenait devant le foyer, morne et farouche, l'œil plein de sombres éclairs et le front chargé d'une nuée d'orage. Il prit le bras de son ami , Ot un salut de glace à mon oncle et s'éloigna.

Mon oncle avait hâte de retourner chez sa sœur, mais le bruit de sa victoire s'était rapidement répandu dans le faubourg ; à chaque instant il était intercepté par un soi-disant ami qui venait le féliciter de sou beau fait d'armes et lui secouer le bras jusqu'à l'épaule, sous prétexte de lui donner une poignée de main. Les gamins, cette poussière de la population que soulève tout événement éclos dans la rue , venaient tourbillonner autour de lui et l'assourdir de leurs houras. En quelques instants, il devint le point central d'une foule horriblement tumultueuse qui lui marchait sur les talons , éclaboussait ses bas de soie et faisait tomber son tri-

MON ONCLE BEMJAM1K. 245

corne dans la boue. Il pouvait encore échanger quelques mots avec M. Minxit; mais, sous prétexte de compléter son triomphe, Cicéron, ce tambour qne vous connaissez déjà, vint se placer à la lête de la foule avec sa caisse , et se mit à battre la charge de mamiére à faire écrouler le pont de Beuvron ; encore fallut-il que Benjamin lui donnât trente sous pour son vacarme. Tout ce qui manqua à son infortune, c'est qu'il ne fut point harangué. Voilà comment mon oncle fut récompensé d'avoir joué sa vie en duel.

— Si là-haut à la Cioix-des-Michelins, se disait-il à lui même, j'avais donné quelques louis à un malheureux mourant de faim, tous ces badauds oui acclament maintenant autour de moi , me laisseraient passer fort tranquille. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que la gloire, et à qui s'adresse-t-elle! Ce bruit qu'on fait autour d'un nom, est-ce un bien si rare et si précieux qu'il faille sacrifier, pour l'avoir, le repos, le bonheur, les douces affections , les belles années et quelquefois la paix du monde. Ce doigt levé qui vous montre au public, sur qui ne s'est-il donc pas arrêté? Cet enfant que l'on mène à l'église au bruit des cloches sonnant à grande volée, ce bœuf i,j'on promène par la ville, paré de tleurs et de rubans, ce veau à six pattes, ce boa empaillé, celle citrouille monstre, cet acrobate qui marche sur un fil d'archal, cet aéronaute qui fait son ascension , cet escamoteur qui avale des muscades, ce prince qui passe, cet évèque qui bénil, ce général qui revient d'une lointaine victoire, n'ont-ils pas eu tous leur moment de gloire? Tu te crois célèbre, toi qui as semé tes idées dans les arides sillons d'un livre, qui as fait des hommes avec du marbre, et des passions avec du noir d'ivoire et du blanc de céruse ; mais tu serais bien plus célèbre encore si tu avais un nez long seulement de six pouces. Quant à celle gloire qui nous survit, elle n'appartient pas à tout le monde , j'en conviens ; mais la difficulté est d'en jouir. Qu'on me trouve un banquier qui escompte l'immortalité, et dès demain je travaille à me rendre immortel.

Mo» oncle voulut diner en famille chez sa sœur avec M. Minxit ; niais le brave homme, quoique son cher Benjamin fui là, devant lui, sain, sauf et victorieux , était triste et préoccupé. Ce que mon oncle avait dit le matin de M. de Pont-Cassé lui revenait sans cesse ;! l'esprit. Il disait qu'il avait dans les oreilles comme une voix qui rappelait vers Corvol. Il était en proie à une agitation nerveuse, semblable à celle qu'éprouvent les personnes qui, n'étant pas habituées au café, en ont pris une forte dose. A chaque instant, il était obligé de quitter la table et de faire un tour dans la chambre Cet état de surexcitation effraya Benjamin , et il l'engagea luimême à partir.

Enlèvement et mort de mademoiselle Minxit.

fi(i otTEFois , mon oncle reconduisit M. Mixit jusqu'à la Croix-des-Michelins , et il revint se mettre au lit. Bl 11 était dans cet anéantissement profond que produit un premier sommeil, lorsqu'il fut réveillé par un heurt violent contre sa porte. Ce coup frappa mon oncle dune commotion douloureuse. 11 ouvrit sa fenêtre; la rue était noire comme un fossé profond ; cependant il reconnut M. Minxit, et il crut apercevoir dans son attitude quelque chose de désole. 11 courut ouvrir la porte ; à peine le verrou fût-il tiré, que le digne homme se jeta dans ses bras et éclata en larmes.

- Eh bien ! qu'est-ce , M. Minxit? Voyons , parlez ! les pleurs n'aboutissent à rien ; du moins, ce n'est pas à vous qu'il est arrive malheur ?.

- Partie! partie ! s'écria M. Minxit suffoqué par les sanglots... Quoi! Arabelle est partie avec M. de Pont-Cassé ? fil mon

oncle, devinant de suite de quoi il s'agissait.

— Tu avais bien raison de m'avertir de me défier de lui ; pourquoi aussi ne l'as-tu pas tué'?

— Il est encore temps, dit Benjamin ; mais, avant tout , il faut se mettre à sa poursuite.

— Et tu m'accompagneras , Benjamin ; car en loi est toute ma force, tout mon courage.

— Comment, je vous accompagnerai ! mais je vous accompagne de suite. Et, à propos, avez-vous eu au moins i'idée de vous munir d'argent?

— Je n'ai plus un écu comptant, mon ami : la malheureuse m'a emporté tout l'argent qu'il y avait dans mon secrétaire.

— Tant mieux! dit mon oncle , au moins vous serez sûr que d'ici à ce que nous l'ayons rattrapée elle ne manquera de rien.

— Aussitôt qu'il fera jour, j'irai chercher des fonds chez mon banquier.

— Oui , dit mon oncle, croyez-vous qu'il s'amuseront à faire l'amour sur les pelouses du chemin ? Quand il fera jour, ils seront loin d'ici. Il faut de suite aller réveiller votre banquier, et frapper à sa porte jusqu'à ce qu'il vous ait compté mille francs. Au lieu de quinze, il vous fera payer vingt pour cent, voilà tout.

— Mais, quelle route ont-ils suivie.? il faut toujours que nous attendions le soleil pour prendre les renseignements.

— En aucune façon, dit mon oncle ; ils ont pris la route de Paris : M. de Pont-Cassé ne peut aller qu'à Paris : je sais de bonne part que son congé expire dans trois jours. Je vais de suite arrêter une voiture et deux bons chevaux ; vous me rejoindrez au Liond'Or.

Comme mon oncle allait sortir :

— Mais tu es en chemise, lui dit M. Minxit

C'est parbleu vrai, dit Benjamin, je n'y songeais plus ; il fait si noir que je ne m'en suis pas aperçu ; mais dans cinq minutes j serai au Lion-d'Or ; je dirai adieu à ma chère sœur quand je serai revenu de notre voyage.

Une heure après , mon oncle et M. Minxit suivaient , dans une mauvaise patache attelée de deux haridelles , l'exécrable chemin de traverse qui menait alors de Clamecy à Auxerre. Le jour, l'hiver passe encore; mais la nuit, il est horrible. Quelque diligence qu'ils eussent faite, il était dix heures du malin lorsqu'ils arrivèrent à Courson. Sous le porche de la Levrette, l'unique auberge de l'endroit, un cercueil était étalé, et tout un essaim de vieilles, hideuses et déguenillées, croassaient à l'entour.

— Je tiens du sacristain Gobi, disait l'une, que la jeune dame s'est engagée à donner mille écus à M. le curé, pour être distribués aux pauvres de la paroisse.

— Cela nous passera devant le nez, mère Simonne.

— Si la jeune dame meurt , comme on le dit, le maître de la Levrette s'emparera de tout, répondait une troisième ; nous ferions bien d'aller chercher le bailli pour qu'il veille sur notre succession.

Mon oncle appela une de ces vieilles, et la pria de lui expliquer ce que cela signifiait. Celle-ci, fière d'avoir été distinguée par un étranger qui avait une voiture à deux chevaux, jeta un regard de triomphe à ses compagnes, et dit :

— Vous avez bien fait de vous adresser à moi , mon bon monsieur, car je sais mieux qu'elles tous le* détails de celle histoire. Celui qui est maintenant dans ce cercueil était ce matin dans cette voiture verte que vous voyez là-bas sous la remise. C'était un grand seigneur , riche à millions, qui allait avec une jeune dame à Paris, à la cour, que sais-je, moi? et il s'est arrêté ici, et il res-

tora dans ce pauvre cimelière à pourrir avec ces paysans qu'il a tant méprisés. Il élait jeune et beau, et moi , la vieille Mauette, qui suis toute éreintée et qui ne tiens plus à rien , j'irai jeter do l'eau bénite sur sa tombe , et dans dix ans, si je vais jusque-là, il faudra que sa pourriture fasse place à mes vieux os ; car ils ont beau être riches, tous ces grands messieurs, il faul toujours qu'ils aillent où nous allons; ils ont beau s'attifer de velours et de taffetas, leur dernier babil , ce sont toujours les planches de la bière ; ils ont beau soigner et parfumer leur peau, les vers de la terre sont faits pour eux comme pour nous. Dire que moi, la vieille laveuse de lessive, je pourrai, quand cela me fera plaisir, aller m'accroupir sur la tombe d'un gentilhomme! Allez, mon bon monsieur, celle pensée fait du bien ; elle nous console d'être pauvres et nous venge de n'être pas nobles. Du reste, c'est bien la faute à celui-ci, s'il est mort : il a voulu s'emparer de la chambre d'un voyageur, parce qu'elle était la plus belle de l'auberge; il s'en est suivi du grabuge entre eux ; ils sont allés se battre dans le jardin de la Levrette, et le voyageur lui a mis une balle dans la tête. La

jeune dame était enceinte à ce qu'il paraît, la pauvre femme.' Quand elle a su que son mari était mort, le mal d'enfant l'a prise, et elle ne vaut guère mieux à l'heure qu'il est que son noble époux. Le docteur Débril sort de sa chambre ; comme c'est moi qui lave son linge, je lui ai demandé des nouvelles de la jeune femme, et il m'a répondu : Allez , mère Manette, j'aimerais encore mieux cire dans voire vieille peau ridée que dans la sienne.

MON ONCLK BKNJAMIN. 2">1

— Et ce grand soigneur, dit mon oncle, n 'avait-il pris un habil rouge, une perruque blonde et trois plumes à son chapeau ?

— Il avait bien tout cela, mon bon monsieur; est-ce que vous l'auriez connu, par hasard ?

— Non , dit mon oncle; mais je l'ai peut-être vu en quelque endroit.

— Et la jeune dame, dit M. Minxit, n'est-elle pas de haute taille, et n'a-t-elle pas des lâches de rousseur par la figure.

— Elle a bien cinq pieds trois pouces répondit la vieille , et elle a une peau comme la coquille d'un œuf de dinde.

M. Minxit s'évanouit.

Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna ; puis il se fit conduire auprès d'Àrabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les douleurs de l'enfantement , c'était la fille de M. Minxit. Elle occupait la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste chambre en vérité, et dont la possession ne valait guère la peine qu'on se la disputât.

Arabelle étau là gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pâleur humide et mate, semblable à celle d'une statue de marbre blanc , était répandue sur son visage. Ses yeux à demi-ouverts étaient fanés et sans regard, sa respiration s'échappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva son bras qui pendait immobile le long du lit ; ayant interrogé les battements de son pouls , il secoua tristement la tête et ordonna à la garde d'aller quérir le docteur Débrit. Arabelle, à sa voix, tressaillit comme un cadavre qui éprouve les premières atteintes du galvanisme.

— Où suis-je? dit-elle promenant autour d'elle un regard en démence, ai-je donc été le jouet d'un sinistre rêve? Est-ce vous,

M. Kalhery, que j'entends, el susis-je encore à Corvol, dans la maison de mon père ?

Vous n'êtes point dans la maison de votre père , dit mon oncle ; mais votre père est ici. Il est prêt à vous pardonner ; il ne vous demande qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi.

Les regards d'Arabelle s'arrêtèrent par hasard sur l'uniforme de M. de Pont-Cassé, qu'on avait suspendu, encore trempé de sang, à la muraille. Elle essaya de se mettre sur son séant; mais ses membres se tordirent dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit, comme retombe un cadavre qu'on a soulevé dans son cercueil. Benjamin mit la moin sur son cœur, il ne battait plus ; il approcha un miroir de ses lèvres, la glace resta nette et brillante. Misère et bonheur, tout était fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout à son chevet, tenant sa main dans la sienne, et plongé dans un abîme d'amères réflexions.

En ce moment , un pas lourd el mal assuré se fit entendre dans l'escalier. Benjamin se hâta de tourner la clé dans la serrure. C'était M. Minxit qui frappait à la porte et s'écriait :

— C'est moi , Benjamin , ouvre-moi ; je veux voir ma fille ; il faut que je la voie : elle ne peut mourir sans que je l'aie vue.

C'est une cruelle chose que de supposer vivante une personne trépassée, et de lui attribuer des actes comme si elle existait encore. Cependant mon oncle ne recula point devant celte nécessité.

— Retirez-vous, M. M'mxil, je vous en supplie; Arabelle va mieux ; elle repose ; votre présence subite pourrait provoquer une crise qui la tuerait.

— Je te dis , misérable , que je veux voir ma fille ! s'écria M. Minxit, et il fit un si violent effort contre la porte que la gâche de la serrure tomba sur le carreau.

MON ONCLK BI!NJAMI> 25.1

— Eh bien ! dit Benjamin espérant encore l'abuser, vous le voyez, votre fille dort d'un tranquille sommeil. Etes-vous satisfait à présent, et vous retirez-vous?

Le malheureux vieillard jeta un coup d'œil sur sa fille.

— Tu as menti ! s'écria-t-il d'une voix qui fit tressaillir Benjamin, elle ne dort pas : elle est morte !

— Il se jeta sur son corps et la pressa convulsivement contre sa poitrine.

— Arabelle! criait-il, Arabelle! Ara belle ! Oh ! était-ce donc ainsi que je devais la retrouver, elle, ma fille, mon unique enfant ! Dieu laisse le front du meurtrier se couvrir de cheveux blancs, et il ôle à un père son seul enfant ! comment peut-on nous dire que Dieu est bon et juste !.. — Puis sa douleur se changeant en colère contre mon oncle : C'est loi, misérable Rathery, qui es cause que je l'ai refusée à M- de Pont-Cassé ! sans toi , elle serait mariée et pleine de vie.

— Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si elle s'est amourachée d'un mousquetaire?

Toutes les passions , ce n'est que du sang qui se précipite vers le cerveau. La raison de M. Minxitse fût brisée sans doute sous l'effort de celte puissante douleur; mais , dans le paroxisme de son délire, sa veine à peine fermée (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientôt une défaillance salutaire succéda à celte surabondance de vie et sauva le pauvre vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au maître de la Levrette pour qu' Arabelle et son amant reçussent une sépulture honorable ; puis il revint s'établir au chevet de M- Minxit, et veilla sur lui comme une mère sur son enfant I 22

malade. M. Minxit resta trois jours entre la vie et la tombe ; mais, grâce aux soins habiles et affectueux de mon oncle, cette fièvre qui le dévorait s'amortit peu à peu , et bientôt il fut en état d'être transporté à Corvol.

Un dernier Festin.

onsieur Minxit avait une de ces constitutions antédiluviennes qui semblent faites d'une matière plus solide que les nôtres. C'était une de ces plantes yvivaces qui conservent encore une végétation vigoureuse, alors que les autres sont flétries par l'hiver. Les rides n'avaient pu entamer ce front de granit ; les années s'étaient accumulées sur sa tête sans y laisser aucune trace de décadence. Il était resté jeune jusqu'au-delà de sa soixantième année, et son hiver, comme celui des tropiques, était encore plein de sève et de fleurs ; mais le temps et le malheur n'oublient personne. La mort de sa fille venant après sa fuite et après la révélation subite de sa grossesse, avait frappé d'un coup mortel cette organisation puissante : une fièvre lente le minait sourdement. Il avait renoncé à ces goûts

25C MON ONCLK BENJAMIN.

bruyants qui avalent fait de sa vie une longue partie de fête. Il avait mis de côté la médecine comme un embarras inutile. Les compagnons de sa longue jeunesse respectaient sa douleur, et, sans cesser de l'aimer, ils avaient cessé de le voir. Sa maison était muette et fermée comme une tombe , et à peine, par quelques persiennes entr'ouvei tes, jetait-elle à la dérobée quelques regards sur le village. Les cours ne retentissaient plus du bruit des allants et des venants; les premières herbes du printemps s'étaient emparées de l'avenue, de hautes plan-tes domestiques croissaient le long des murs et formaient à l'entour comme un lambris de verdure. Cette pauvre ame en deuil n'avait plus besoin que d'obscurité et de silence. Il avait fait comme la bête fauve qui se retire, lorsqu'elle veut mourir, dans les profondeurs les plus sombres de la forêt. La gatté de mon oncle venait échouer contre cette incurable mélancolie. M. Minxit ne répondait à ses joyeusetés que par un morne et triste sourire, comme pour lui dire qu'il l'avait compris et qu'il le remerciait de sa bonne intention. Mon oncle avait compté sur le printemps pour le ramener à la vie; mais ce printemps qui revêt toute terre aride de fleurs et de verdure, n'a rien à faire reverdir dans une ame désolée, et tandis que tout renaissait, le pauvre homme se mourait lentement.

C'était un soir du mois de mai. Il se promenait dans sa prairie, appuyé sur le bras de Benjamin. Le ciel était limpide , la terre était verte et parfumée, les demoiselles voltigeaient avec un harmonieux frôlement de leurs ailes entre les roseaux du ruisseau, et l'eau toute couverte de fleurs d'aubépine murmurait sous les racines des saules.

— Voilà une belle soirée , dit Benjamin cherchant à tirer M. Minxitde cette sombre rêverie qui enveloppait son esprit comme un linceul.

— Oui, répondit celui-ci, une belle soirée pour le pauvre paysan

MON OXCLE BKPUAMIX. i")7

qui va entre deux haies fleuries, sa pioche sur l'épaule, vers sa chaumière qui fume, et où l'attendent ses enfants ; mais pour le père qui porte le deuil de sa fille, il n'y a plus de belles soirées.

— Et à quel foyer, dit mon oncle, n'y a-t-il pas une place vide? qui n'a pas , au champ de repos, un tertre de gazon où, tous les ans, à la Toussaint, il vient verser de pieuses larmes? et dans les rues de la cité, quelle foule, si rose et si dorée qu'elle soit, n'est tachée de noir? Quand les fils vieillissent, il sont condamnés à mettre leurs vieux parents dans la tombe ; quand ils meurent au milieu de leur âge, ils laissent une mère désolée à genoux auprès de leur cercueil. Croyez-moi, les yeux de l'homme ont été faits bien moins pour voir que pour pleurer, et toute ame a sa plaie, comme toute fleur a son insecte qui la ronge. Mais aussi , dans le chemin de la vie, Dieu a mis l'oubli qui suit à pas lents la mort, qui efface les épitaphes qu'elle a tracées et répare les ruines qu'elle a faites. Voulez-vous, mon cher M. Minxit, suivre un bon conseil ? Croyez-moi , allez manger des carpes sur les bords du lac de Genève, du macaroni de Naples , boire du vin de Xérès à Cadix, et savourer des glaces à Constantinople ; dans un an vous reviendrez aussi rond et aussi joufflu que vous l'étiez avant.

M. Minxit laissa pérorer mon oncle tant qu'il voulut , et quand il eut fini :

— Combien ai-je encore de jours à vivre, Benjamin ? lui dit-il.

— Mais, fit mon oncle abasourdi de la question et croyant avoir mal entendu, que dites-vous, M. Minxit?

— Je te demande, répéta M. Minxit, combien de jours il me reste encore à vivre?

— Diable ! dit mon oncle , voici une question qui m'embarrasse fprt. D'un côté, je ne voudrais pas vous désobliger ; de l'autre , je

■2:t* MO> ONCLI! BKNJAMII*.

ne sais si la prudence me permet de satisfaire voire désir. On n'annonce au condamné la nouvelle de son exécution que quelques heures avant d'aller au supplice, et vous....

— C'est, interrompit M. Minxil, un service que j'impose à ton amitié, parce que toi seul peux me le rendre. Il faut bien que le voyageur sache à quelle heure il doit partir, afin qu'il puisse faire son porte-manteau.

— Le voulez-vous donc franchement, sincèrement, M. Minxil? ne vous efl'raierez-vous pas de l'arrêt que je vais prononcer, m'en donnez-vous votre parole d'honneur ?

— Je t'en donne ma parole d'honneur, dit M. Minxil.

— Eh bien ! alors , dit mon oncle, je vais faire comme pour moi-même.

Il examina la face tarie du vieillard ; il interrogea sa prunelle lerne et dépolie, où la vie reflétait à peine quelques lueurs ; il consulta son pouls comme s'il en ieût écoulé les battements avec ses doigts, et il garda quelque temps le silence ; puis :

— C'est aujourd'hui jeudi, dit-il ; eh bien ! lundi il y aura une maison.de plus en deuil à Corvol.

— Très bien diagnostiqué, dit M. Minxit; ce que lu viens de dire, je le pensais ; si lu trouves jamais l'occasion de te produire, je te prédis que tu feras une de nos célébrités médicales; mais, le dimanche m'apparlient-il tout entier?

— Il vous appartient tanl qu'il s'étend et se comporte, pouivu que vous ne fassiez rien qui avance le terme de vos jours.

— Je n'en veux pas plus, dit M Minxil. Rends-moi encore le service d'inviter nos amis pour dimanche à un dîner solennel : je

MON ONCLE BENJAMIN. 25".t

ne veux pas m'en aller fâché avec laïvie, et c'est le verre à la main que je prétends lui faire mes adieux. Tu insisteras auprès d'eux pour qu'ils acceptent mon invitation , et tu leur en feras, s'il le faut, un devoir.

— J'irai moi-même les inviter", dit mon oncle , et je me fais fort qu'aucun d'eux ne nous fera défaut.

— Maintenant, passons à un autre ordre d'idées. Je ne veux pas être enterré dans le cimetière de la paroisse ; il est dans un fond, il est froid et humide , et l'ombre de l'église s'étend sur toute sa surface comme un crêpe ; je serais mal en cet endroit , et tu sais que j'aime mes aises. Je désire que tu m'ensevelisses dans ma prairie, au bord de ce ruisseau dont j'aime l'harmonieuse chanson. — Il arracha une poignée d'herbe et dit: Tiens, voici le lieu où je veux qu'on me creuse mon dernier gîte. Tu y planteras un berceau de vigne et de chèvre-feuille, afin que la verdure en soit entremêlée de fleurs, et tu iras quelquefois y rêver à ton vieil ami. Aûn que lu y viennes plus souvent, et aussi pour qu'on ne dérange pas mon sommeil, je le laisse ce domaine et toutes mes autres propriétés ; mais c'est à deux conditions : la première , c'est que tu habiteras la r>aison que je vais laisser vide, et la seconde, que tu continueras à mes clients les soins que depuis trente ans je leur donnais.

— J'accepte avec reconnaissance ce double héritage, dit mon oncle ; mais je vous préviens que je ne veux pas aller aux foires.

— Accordé, répondit M. Minxit.

— Quant à vos clients, ajouta Benjamin, je les traiterai en conscience et d'après le système de Tissot , qui me paraît fondé sur l'expérience et la raison. Allez, le premier qui s'en ira là-bas vous ,1'Hinera de mes nouvelles.

260 MON OJiCLB BtirUAMIX.

— Je sens le froid du soir qui me gagne; il est temps de dire adieu à ce ciel, à ces vieux arbres qui ne me reverront pas , à ces petits oiseaux qui chantent , car nous ne reviendrons plus ici que lundi matin.

Le lendemain il s'enferma avec son ami le tabellion; le jour suivant il s'affaissa de plus en plus et garda le lit; mais, le dimanche venu, il se leva, se fit poudrer, et mit son plus bel habit. Benjamin, ainsi qu'il l'avait promis, était allé à Clamecy faire luimême ses invitations ; pas un de ses amis n'avait manqué à ce funèbre appel, et à quatre heures ils se trouvaient tous réunis dans le salon. M. Minxit ne tarda pas à paraître, chancelant et appuyé sur le bras de mon oncle; il leur serra à tous la main et les remercia affectueusement de s'être conformés à son dernier désir, qui était, disait-il, le caprice d'un moribond.

Cet homme qu'ils avaient vu, il y avait quelque temps, si gai, si heureux, si plein de vie, la douleur l'avait brisé, et la vieillesse était venue pour lui tout d'un coup. A sa vue tous versaient des larmes, et Arthus lui-même sentit subitement s'évanouir son appétit.

Un domestique annonça que le dîner était servi. M. Minxit se plaça, comme à l'ordinaire, au bout de la table.

— Messieurs, dit-il à ses convives , ce dîner est pour moi un dîner suprême ; je veux que mes derniers regards ne s'arrêtent que sur des verres pleins et sur des visages riants ; si vous voulez me faire plaisir, c'est de donner un libre cours à votre gaîté accoutumée. Il se versa quelques gouttes de bourgogne et tendit son verre à ses convives.

— A la santé de M. Minxit ! dirent-ils tous ensemble.

— Non, dit M. Minxit, pas à ma santé ; à quoi sert un souhait

>I0> OMCLE BENJAMIN.

qui ne peul s'exaucer? mais à votre santé à vous tous, à votre préspérité, à votre bonheur, et que Dieu garde ceux qui ont des enfants de les perdre.

—M. Minxit, dit Guillerand, a aussi pris les choses trop à cœur ; je ne l'aurais pas cru susceptible de mourir de chagrin. Moi aussi j'ai perdu une fille , une fille que j'allais mettre en pension chez les religieuses. Cela m'a fait de la peine pour le moment ; mais je ne m'en suis pas plus mal porté pour cela, et quelquefois, je l'avoue, je songeais que je n'avais plus de mois d'école à payer pour elle.

- Une bouteille cassée dans ta cave, dit Arthus, ou un écolier retiré de ta pension t'aurait causé plus de chagrin.

- Il t'appartient bien, dit MiUot, de parler ainsi, toi, Arthus, qui ne crains d'autre malheur que de perdre l'appétit.

- J'ai plus d'entrailles que toi , faiseur de noëls, répondit Arthus.

- Oui, pour digérer, dit le poète.

- Cela «ert à quelque chose de bien digérer, répliqua Arthus ; au moins, quand vous allez en voiture, vos amis ne sont pas obligés de vous attacher aux ridelles de peur de vous perdre en route.

- Arthus, dit MiUot, point de personnalités, je t'en prie.

Je sais, répondit Arthus, que tu me gardes rancune parce que je suis tombé sur toi dans le chemin de Corvol ; mais chante-moi ton grand noël, et nous serons quittes.

Et moi je soutiens que mon noël est un beau morceau de poésie ; veux-tu que je te montre une lettre de monseigneur l'évêque qui m'en fait compliment?

262 MON ONCLK BENJAMIN.

— Oui, mets Ion noël sur le gril, el tu verras ce qu'il vaudra.

— Je le reconnais bien là, Arthus, tu n'estimes, loi, que ce qui esi rôti ou bouilli.

— Que veux lu ? ma sensibilité, à moi, réside dans les houppes de mon palais, el j'aime autant qu'elle soit là qu'ailleurs. Un appareil digeslif organisé solidement vaut-il moins, pour être heureux, qu'un cerveau largement développé? Voilà la question.

— Si nous nous en rapportions à un canard ou à un pourceau, je ne doute pas qu'ils ne la décidassent en la faveur; mais je prends Benjamin pour arbitre.

— Ton noël me convient beaucoup, dit mon oncle.

C'est superbe. Quel chrétien pourrait refuser de s'agenouiller quand tu lui en fais deux fois l'invitation dans un vers de huit syllabes ; mais je suis de l'avis d' Arthus, j'aime encore mieux une côtelette en papillotte.

— Une plaisanterie n'esl pas une réponse, ditJViillot.

— Eh bien ! crois-tu qu'il y ait une douleur morale qui fasse autant souffrir qu'une rage de dents et qu'un mal d'oreilles ? Si le corps souffre plus vivement que l'ame, il doit également jouir avec plus d'énergie; cela est logique, la douleur el le plaisir résultent de la même faculté.

— Le fait est, dit M. Minxit, que si j'avais le choix entre l'estomac de M Arthus et le cerveau maladif el suroxigéné de J.-J. Rousseau, j'opterais pour l'estomac de M. Arthus. La sensibilité est le don de souffrir; être sensible, c'est marcher pieds nus sur les cailloux tranchants de la vie, c'est passer à travers la foule qui vous heurte et vous coudoie, une plaie vive au côté. Ce qui fait le

malheur des hommes, ce sont les désirs non satisfaits. Or, toute âme qui sent trop , c'est un ballon qui voudrait monter au ciel et qui ne peut dépasser les limites de l'atmosphère. Donnez à un homme une bonne santé, un bon appétit, et plongez son aine dans une somnolence perpétuelle, il sera le plus heureux de tous les êtres. Développer son intelligence , c'est semer des épines dans sa vie. Le paysan qui joue aux quilles est plus heureux que l'homme d'esprit qui lit uo beau livre.

Tous les convives se turent à ce propos.

— Parlanta, dit M. Minxit, où en est mon affaire avec Malthus?

— Nous avons obtenu une contrainte par corps, répondit l'huis ■ sier.

— Eh bien ! tu jetteras au feu toute cette procédure, et Benjamin te remboursera les frais. Et toi, Rapin, où en est mon pietés avec le clergé relativement à ma musique ?

— L'affaire est remise à huitaine, dit Rapin.

-- Alors ils me condamneront par défaut, répondit M. Minxit.

— Mais, dit Rapin, il y aura peut-être une forte amende :1e sacristain a déposé que le sergent avait insulté le vicaire lorsqu'il l'avait sommé d'évacuer la place de l'Église avec sa musique.

— Cela n'est pas vrai, dit le sergent, j'ai seulement ordonné de jouer l'air Où allez-vous, monsieur iabbé?

— En ce cas, dit M. Minxit , Benjamin bétonnera le sacristain à la première occasion ; je veux que ce drôle ait de moi un souvenir.

On était arrivé au dessert. M. Minxitfit faire un punch et mit dans son verre quelques gouttes de la liqueur enflammée.

— Cela vous fera du mal, M. Minxit, lui dit Machecourt

— Et quelle chose peut maintenant me faire du mal, mon bon Machecourt? Il faut bien que je fasse mes adieux à tout ce qui m'a été cher dans la vie.

Cependant, ses forces diminuaient rapidement, et il ne pouvait plus s'exprimer qu'à voix basse.

— Vous savez , messieurs, dit-il, que c'est à mon enterrement que je vous ai conviés ; je vous ai fait préparer à tous des lits, afin que vous vous trouviez tout prêts demain malin à me conduire à ma dernière demeure. Je ne veux point que ma mort soit pleurée. Au lieu de crêpes, vous porterez une rose à votre habit : c'est la guérison d'un malade, c'est la délivrance d'un captif que vous célébrez. Et, à propos, ajouta-t-i!,, qui de vous se charge de mon oraison funèbre?

— Ce sera Page, dirent quelques-uns.

— - Non , répondit M. Minxit, Page est avocat , et il faut dire la vérité sur les tombes. Je préférerais que ce fût Benjamin.

— Moi? dit Benjamin , vous savez bien que je ne suis pas orateur.

— Tu l'es assez pour moi, répondit M. Minxit. Voyons , parlemoi comme si j'étais couché dans mon cercueil, je serais bien aise d'entendre vivant ce que dira de moi la postérité.

— Ma foi ! dit Benjamin, je ne sais Irop ce que je vais dire.

— Ce que tu voudras, mais dépêche-loi, car je sens que je m'en vais.

— Eh bien ! dil mon oncle, « Celui que nous déposons sous ce feuillage laisse après lui d'unanimes regrets. »

— Unanimes regrets ne vaut rien , dit M. Minxit, nul homme ne laisse après lui d'unanimes regrets. C'est un mensonge qu'on ne peut débiter que dans une chaire ; et après l'avoir trempé dans un verre de Champagne, vous l'effeuillerez sur ma tombe.

— Aimez-vous mieux « des amis qui le pleureront longtemps. »

— C'est moins ambitieux, mais ce n'est pas plus exact. Pour un ami qui nous aime loyalement et sans arriére-pensée , nous avons vingt ennemis cachés dans l'ombre , qui atlenden' en silence, comme un chasseur en embuscade, l'occasion de nous faire du mal ; je suis sûr qu'il y a dans ce village bien des gens qui se trouveront heureux de ma mort.

— Eh bien ! « laisse après lui des amis inconsolables, » dit mon oncle.

— inconsolables est encore un mensonge, répondit M Minxit. Nous ne savons, nous autres médecins, quelle partie de notre organisation affecte la douleur, ni comment elle nous fait souffrir ; mais c'est une maladie qui se guérit sans traitement, et bien vite. La plupart des douleurs ne sont au cœur de l'homme que de légers esquares qu tombent presque aussitôt qu'ils sont formés. Il n'y a d'inconsolables que les pères et les mères qui ont des enfants dans le cercueil.

— « Qui garderont longtemps son souvenir, » cela vous conviendrait-il mieux ?

— A la bonne heure! dit M. Minxit; et pour que ce souvenir reste plus longtemps dans votre mémoire, je fonde a perpétuité un diner qui aura lieu le jour de l'anniversaire de ma mort, et où vous viendrez tous assister tant que vous serez dans le pays ; Benjamin est chargé de l'exécution de ma volonté.

— Cela vaut mieux qu'un service, fit mon oncle ; et il continna en ces termes : Je ne vous parlerai point de ses vertus...

— Mels qualités , dit M. Minxit : cela sent moins l'amplification.

— Ni de ses talents : vous avez tous été à même de les apprécier.

— Surtout Arthus, à qui j'ai gagné , l'an passé , quarante-cinq bouteilles de bière au billard.

— Je ne vous dirai pas qu'il fut bon père : vous savez tous qu'il est mort pour avoir trop aimé sa fille.

— Hélas! plût au ciel que cela fut vrai ! répondit M. Minxit; mais une vérité déplorable que je ne puis me dissimuler, c'est que ma fille est morte parce que je ne l'ai pas a<sez aimée, J'ai agi envers elle comme un exécrable égoïste : elle aimait un noble , et je n'ai pas voulu qu'elle l'épousât parce que je détestais les nobles; elle n'aimait pas Benjamin, et j'ai voulu qu'il devînt mon gendre parce que je l'aimais. Mais j'espère que Dieu me pardonnera. Ce n'est pas nous qui avons fait nos passions, et nos passions dominent toujours notre raison. Il faut que nous obéissions aux instincts qu'il nous a donnés, comme le canard obéit à l'instinct impérieux qui l'entraîne vers la rivière.

— Il fut bon fils, poursuivit mon oncle.

— Qu'en sais-tu? répondit M. Minxit. Voilà pourtant comme se font les épitaphes et les oraisons funèbres ! Ces allées de tombes et de cyprès qui s'étalent dans nos cimetières , ce ne sont que des

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pages pleines de mensonges et de faussetés comme celles d'une gazette. Le fait est que je n'ai jamais connu ni mon père, ni ma mère, et il ne m'est pas bien démontré que je sois né de l'union d'un homme et d'une femme ; mais je ne me suis jamais plaint de l'abandon où on m'avait laissé; cela ne m'a pas empècbé de faire mon chemin, et si j'avais eu une famille, je ne serais peut-être pas allé si loin : une famille vous gêne, vous contrecarre de mille façons ; il faut que vous obéissiez à ses idées et non aux vôtres ; vous n'êtes pas libre de suivre votre vocation, et dans la voie où elle vous jette, souvent dés le premier pas vous vous trouvez embourbé.

— Il fut bon époux, dit mon oncle.

— Ma foi , je n'en sais trop rien, dit'M. Minxit; j'ai épousé ma femme sans l'aimer, et je ne l'ai jamais beaucoup aimée ; mais elle a fait avec moi toutes ses volontés : quand elle voulait une robe, elle s'en achetait une; quand un domestique lui déplaisait, elle le renvoyait. Si à ce compte on est bon époux , tant mieux ; mais je saurai bientôt ce que Dieu en pense.

— Il a été bon citoyen, fit mon oncle : vous avez été témoins du zèle avec lequel il a travaillé à répandre parmi le peuple des idées de réforme et de liberté.

— Tu peux dire cela maintenant sans me compromettre.

— Je ne vous dirai pas qu'il fut bon ami...

— Mais alors, que diras-tu donc? fit M. Minxit.

— Un peu de patience, dit Benjamin. Il a su, par son intelligence, s'attacher les faveurs de la fortune.

— Pas précisément par mon intelligence, dit M. Minxit, quoique la mienne valût bien celle d'un autre; j'ai profité de la crédulité des hommes : il faut avoir plutôt de l'audace que de l'intelligence pour cela.

— Et ses richesses ont toujours été au service des malheureux. M. Minxit fit un signe d'assentiment.

— Il vécut en philosophe, jouissant de la vie et en faisant jouir ceux qui l'entouraient, et il est mort de même, entouré de ses amis, à la suite d'un grand festin. Passants, jetez une fleur sur sa tombe !

— C'est à peu prés cela, dit M. Minxit. Maintenant, messieurs, buvons le coup de l'éirier, et souhaitez-moi un bon voyage.

11 ordonna au sergent de l'emporter dans son lit. Mon oncle voulut le suivre , mais il s'y opposa et exigea qu'on restât à table jusqu'au lendemain. Une heure après il flt appeler Benjamin. Celui-ci accourut à son chevet; M. Minxit n'eût que le temps de lui prendre la main, et il expira.

MON ONCLE BBNJAMIN. 2G«

Le lendemain matin, le cercueil de M. Minxit, entouré de ses amis et suivi d'un long cortège de paysans, allait sortir de la maison. Le curé se présenta à la porte et ordonna aux porteurs de conduire le corps au cimetière.

— Mais, dit mon oncle, ce n'est pas au cimetière que M. Minxit a l'intention d'aller, il va dans sa prairie , et personne n'a le droit de l'en empêcher.

Le prêtre objecta que la dépouille d'un chrétien ne pouvait reposer que dans une terre bénite.

— Est-ce que la terre où nous portons M. Minxit est moins bénite que la vôtre ? est-ce qu'il n'y vient point de l'herbe et des fleurs comme dans le cimetière de la paroisse ?

— Vous voulez donc, dit le curé, que votre ami soit damné?

— Permettez, dit mon oncle : M. Minxit est depuis hier devant Dieu, et, à moins que la cause n'ait été remise à huitaine , il est maintenant jugé. Au cas où il serait damné, ce ne serait pas votre cérémonie funébrt qui ferait révoquer son arrêt ; et, au cas où il serait sauvé, à quoi servirait cette cérémonie ?

M. le curé s'écria que Benjamin était un impie et ordonna aux paysans de se retirer. Tous obéirent, et les porteurs eux-mêmes étaient disposés à en Taire autant; mais mon oncle tira son épée et dit :

— Les porteurs ont été payés pour porter le corps à son dernier gîte, et il faut qu'ils gagnent leur argent. S'ils s'acquittent bien de leur besogne, ils auront chacun un petit écu ; si au conlraire l'un d'eux refusait d'aller, je le battrai du plat de mon épée, tant qu'il ne sera pas sur le carreau.

M0.\ 01NCLK BIÏNJAMIN.

Les porteurs, plus effrayés encore des menaces de Benjamin que de celles du curé , se résignèrent à marcher, et M. Minxit fut déposé dans sa fosse avec toutes les formalités qu'il avait indiquées à Benjamin.

A. son retour du convoi, mon oncle avait une dizaine de mille francs de revenu. Peut-être verrons -nous plus lard quel usage il fit de sa fortune.

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