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mieux absoudre dix coupables que de condamner un Innocent. C'est la plus déplorable des absurdités qu'ait enfantées la philanthropie à la mode; c'est un principe anti social. Je soutiens, moi, qu'il vaut mieux condamner dix innocents que d'absoudre un seul coupable.
A ces mots tous les convives crièrent haro sur mon oncle.
— Non, parbleu! s'écria mon oncle, je ne plaisante pas, et ce sujet n'c-sl pas de ceux à la face desquels on puisse rire. J'exprime une conviction ferme, puissante et depuis longtemps arrêtée. Toute la cité s'apitoie sur le sort d'un innocent qui monte à l'écbafaud ; les gazettes retentissent de lamentations, et vos poètes le prennent pour le martyr de leurs drames. Mais, combien d'innocents périssent dans vos fleuves, sur vos grands chemins, dans le creux de vos mines et jusque dans vos ateliers, broyés sous la dent féroce de vos machines , ces gigantesques animaux qui saisissent un homme par surprise et qui l'engloutissent sous vos yeux sans que vou> puissiez lui porter secours. Cependant, leur mort vous arrache à peine une exclamation , vous passez , et quelques pas plus loin vous n'y pensez plus ; vous ne songez pas même, en dînant, à en parler à votre épouse. Le lendemain, la gazelle l'enterre dans un coin de sa feuille; elle jette sur lui quelques lignes de lourde prose, et tout est fini! Pourquoi celle indifférence pour l'un et celle surabondance de pili<^ pour l'autre ? pourquoi sonner le glas de celui-ci avec une clochette et le. glas de celui-là avec une grosse cloche? Un juge qui se trompe, est-ce un accident plus terrible qu'une diligence qui verse ou qu'une machine qui se détraque? Mes innocents, à moi, ne font-ils pas un aussi grand trou que les vôtres dans la sociéié? ne laissent-ils pas comme les vôtres une femme veuve et des enfants orphelins ?
Sans doute il n'est pas agréable d'aller à l'écbafaud peur un autre, et moi qui vous parle, je conviens que si la chose m'arrivait j'en serais liés contrarié; mais, par rapport a la société, qu'est-ce
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que ce peu de 6ang que verse le bourreau? la goutte d'eau qui suinte d'un réservoir, le giand meurtri qui tombe d'un chêne. Un innocent condamné par un juge, c'est uneconséquencede la distribution de la justice, comme la chute d'un couvreur du haut d'une maison est la conséquence de ce que l'homme s'abrite sous un toit. Sur mille bouteilles que coule un ouvrier, il en casse au moins une ; sur mille arrêts que rend un juge, il faut qu'il y en ait au moins un de travers : c'est un mal prévu, nécessaire , et contre lequel il n'y aurait d'autre remède que de supprimer toute justice. Soit une vieille femme qui épluche des lentilles : que diriez-vous d'elle si, dans la crainte d'en jeter une bonne à terre, elle conseryait toutes les ordures qui s'y trouvent? N'en serait-il pas de même d'un juge qui, dans la crainte de condamner un innocent, absoudrait dix coupables ?
Puis, la condamnation d'un innocent est chose rare : elle fait époque dans les annales de la justice. Il est presque impossible qu'il se réunisse contre un homme un concours fortuit de circonstances telles qu'elles fassent peser sur lui des charges dont il ne puisse se justifier. Quand bien même, du reste, il en serait ainsi, je soutiens, moi, qu'il y a, dans la pose d'un accusé, dans son regard, dans son geste, dans le son de sa voix, des éléments de conviction auquel le juge ne peut se soustraire. Puis, la mort d'un Innocent, ce n'est qu'un malheur particulier, tandis que l'absolution d'un coupable est une calamité publique. Le crime écoute à la porte de vos salles d'audience ; il sait ce qui se passe, il calcule les chances de salut que lui laisse votre indulgence ; il vous applaudit quand , par une circonspeclion exagérée , il vous voit absoudre un coupable , car c'est lui-même que vous absolvez. Il ne faut pas, sans doute, que la justice soit trop sévère ; mais quand elle est trop indulgente , elle abdique, elle s'annule elle-même. Dés lors , les hommes prédestinés au crime s'abandonnent sans crainte à leurs instincts, ils ne voient plus dans leurs rêves la face sinistre du bourreau ; entre eux et leurs victimes, il n'y a plus d'é-
chafaud qui se dresse; ils vous prennent voire argent pour peu qu'ils en aient besoin, et votre vie pour peu qu'elle les gène. Vous vous applaudissez , bonhomme , d'avoir sauvé un innocent de la hache!... mais vous en avez fait périr vingt parle poignard : c'est dix-neuf meurtres qui restent à votre compte.
Et, maintenant, je reviens à la prison. La prison , pour qu'elle inspire une salutaire terreur, doit être un heu de gêne et de misère; cependant, il y a en France quinze millions d'bommes qui sont plus misérables dans leurs maisons que le prisonnier sous vos verrous. Trop heureux l'homme des champs s'il connaissait son bonheur ! dit le poète. Cela est bon dans une églogue. L'homme des champs, c'est le chardon de la montagne : il ne passe pas un ardent rayon de soleil qui ne le brûle, pas un souffle de bise qui ne le morde, pas une averse qu'il ne l'essuie; il travaille depuis l'angelus du malin jusqu'à celui du soir; il a un vieux père, et il ne peut adoucir pour lui les rigueurs de la vieillesse ; il a une belle femme, et il ne peut lui donner que des haillons; il a des enfants, marmaille affamée qui demande incessamment du pain , et souvent il n'y en a pas une miette dans la huche. Le prisonnier, au contraire, lui, est chaudement vêtu, il est suffisamment nourri ; avant d'avoir un morceau de pain à mettre sous la dent, il n'est pas obligé de le gagner. Il rit, il chante, il joue, il dort tant qu'il veut sur sa paille, et il est encore l'objet de la pitié publique. Des personnescharitables s'organisent en société pour lui rendre sa prison moins rude, et elles font si bien qu'au lieu d'une peine elles lui en font une récompense. De belles dames font mijoter son pot et lui trempent sa soupe ; elles le moralisent avec du pain blanc et de la viande. Assurément, à la liberté besogneuse des champs ou de l'atelier, cet homme préférera la captivité insouciante el pleine de bon temps de la prison.
La prison, ce doit être l'enfer de la cité ; je voudrais qu'elle s'élevàl au milieu de la place publique , sombre et vêtue de noir
comme le juge ; qu'à travers ses petites fenêtre» grillées elle jetât comme de sinistres regards aux passants ; qu'au lieu de chants il ne surgît de son enceinte que des bruits de chaînes ou des aboiements de molosses; que le vieillard craignît de se reposer sous ses murs; que l'enfant n'osât jouer sous son ombre ; que le bourgeois attardé se détournât de son chemin pour l'éviter et s'éloignât d'elle comme il s'éloigne du cimetière. Ce n'est qu'à celte condition que vous obtiendrez de la prison le résultat que vous en attendez.
Mon oncle discuterait peut-être encore, si M. Minxil ne fût ar • rivé pour couper court à ses arguments. Le brave homme ruisselait de sueur, il humait l'air comme un marsouin échoué sur la grève et était rouge comme la trousse de mon oncle.
— Benjamin , s'écria-t-il en s'essuyant le front , je venais te chercher pour déjeuner avec moi.
— Comment cela , monsieur Minxit? s'écrièrent tous les convives à la fois.
— Eh! parbleu, c'est que Benjamin est libre; voilà toute l'énigme. Ceci, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche et le remettant à Boutron, c'est la quittance de Bonteint.
— Bravo, monsieur Minxit ! Et tout le monde se levant le verre à la main, but à la santé de M. Minxit. Machecourt essaya de se lever ; mais il retomba sur sa chaise : la joie lui avait fait perdre presque l'usage de ses sens. Benjamin jeta par hasard sur lui un coup-d'œil :
— Ah ça ! Machecourt , s'exclama-t-il, est-ce que tu es fou ? Bois à la santé de Minxit, ou je le saigne à l'instant même.
Machecourt se leva machinalement , vida son verre d'un seul trait et se mit à pleurer.
— Mon bon monsieur Minxit, poursuivit Benjamin, que j...
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— Bon, dit celui-ci , je vois ce que c'est : lu te disposes à me remercier ; eh bien ! je t'en dispense , mon pauvre garçon ; c'est pour mes beaux yeux et non pour les tiens que je te tire d'ici ; tu sais bien que je ne peux me passer de toi. Allez, messieurs, dans toutes les actions qui vous paraissent les plus généreuses, il n'y a que de l'égoïsme. Si cette maxime n'est pas consolante, ce n'est pas ma faute ; mais elle est vraie.
— Monsieur Boutron , fit Benjamin , la quittance de Bonteint est-elle en règle?
— Je n'y vois de défectueux qu'un gros pâté que l'honnéle marchand de drap y a ajouté sans doute pour paraphe.
— En ce cas, messieurs, dit Benjamin, permettez que j'aille annoncer moi-même celte bonne nouvelle à ma chère sœur.
— Je te suis, dit Machecourt , je veux être témoin de sa joie ; jamais je n'ai été si heureux depuis le jour que Gaspard est venu au monde.
— Vous permettrez...., dit M. Minxit se mettant à table. Monsieur Boutron , un couvert. Du reste, messieurs , à charge de revanche: ce soir, je vous invite à souper à Corvol.
Cette proposition fut accueillie avec acclamation par tous les convives. Après avoir déjeûné, ils se retirèrent au café en atten^ dant l'heure de partir.
Un voyage à Corvol.
j>£5> e garçon vint prévenir mon oncle qu'il y avait à la ÇgRtJ porte une vieille femme qui demandait à lui parler.
— Fais-la entrer, dit Benjamin, et sers-lui quelrnc^ que chose dont elle se rafraîchisse.
— Oui, répondit le garçon , mais c'est que la vieille n'est pas ragoûtante du tout : elle est éraillée , et elle pleure des larmes grosses comme mon petit doigt.
— Elle pleure ! s'écria mon oncle, et pourquoi, drôle , ne m'astu pas dit cela tout de suite ? Et il se hâta de sortir.
— La vieille femme qui réclamait mon oncle versait en effet de grosses larmes qu'elle essuyait avec un vieux morceau d'indienne rouge.
— Qu'avez-vous, ma bonne? lui dit Benjamin d'un ton de po-
is
litesse qu'il ne prenait pas avec tout le monde, et que puis-je pour votre service?
— Il faut, dit la vieille, que vous veniez à Sembert voir mon fils qui est malade.
— Sembert!.. ce village qui est au sommet des Monts-le-Duc? mais c'est à moitié chemin du ciel ! .. C'est égal, je passerai demain chez vous dans la soirée.
— Si vous nevenez aujourd'hui, dit la vieille, demain c'est le prêtre avec sa croix noire qui viendra, et peut-être est-il déjà trop tard, car mon fils est atteint du charbon.
— Voilà qui est fâcheux pour votre fils et pour moi ; mais, pour arranger tout le monde, ne pourriez- vous vous adresser à mon confrère Arnout ?
— Je me suis adressée à lui ; mais, comme il connaît notre misère et qu'il sait qu'il ne sera pas payé de ses visites, il n'a pas voulu se déranger.
— Comment ! dit mon oncle , vous n'avez pas de quoi payer votre médecin ? En ce cas , c'est autre chose, cela me regarde. Je ne vous demande que le temps d'aller vider un petit verre que j'ai laissé sur la table, et je vous suis. A propos, nous aurons besoin de quinquina : tenez, voilà un petit écu, allez chez Perier en acheter quelques onces, vous lui direz que je n'ai pas e le temps de l'aire l'ordonnance.
Un quart-d'heure après, mon oncle se hissait, côte à côte avec ta vieille femme , le long de ces pentes incultes et sauvages qui prennent leurs racines dans le faubourg de Bethléem et se terminent par le vaste plateau au faite duquel le hameau de Sembert est perché.
De leur côté, les hôtes de M. Minxit partaient dans une char-
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relie attelée de quatre chevaux. Les habitants du faubourg de Bcuvron s'étaient mis, leur chandelle à la main , sur le seuil de leur porte pour les voir passer, et c'était en effet un phénomène plus curieux que celui d'une éclipse. Arthus chantait: Aussitôt que la lumière ; Guillerand , Malbroug s'en va-t-en guerre . et le poêle Millot, qu'on avait attaché à une ridelle de la voilure, parce qu'il ne paraissait pas très solide, entonnait son grand noël. M. Minxit s'était piqué d'une magnificence extraordinaire: il donna à ses convives un souper mémorable et dont on parle encore à Corvol. Malheureusement il avait tellement prodigué les rasades, que dés le second service ses hôtes ne pouvaient plus lever leur verre. Benjamin arriva sur ces entrefaites ; il était harassé de fatigue et d'une humeur à tout massacrer ; car son malade lui était passé entre les mains, et il était tombé deux fois en route. Mais il n'était chez lui ni chagrins ni contrariétés qui tinssent pied devant une nappe bien blanche et parée de bouteilles ; il se mit donc à table comme si de rien n'eût été.
— Tes amis , lui dit M. Minxit , sont des mazettes; pour des huissiers, des fabriciens et des maitres-d'école , je les aurais crus plus solides ; je n'aurai pas la satisfaction de leur offrir du Champagne. Tiens, voici Maeheeourt qui ne te reconnaît plus, et Guillerand qui présente à Arthus sa tabatière au lieu de son verre.
— Que voulez-vous, répondit Benjamin, tout le monde n'est pas devolre force, monsieur Minxit !
— Oui, répliqua le brave homme flatté du compliment, mais qu'allons-nous faire de tous ces poulets mouillés? Je n'ai pas de lits pour eux tous, et ils sont hors d'état de pouvoir retourner ce soir à Clamecy.
— Parbleu ! vous voilà bien embarrassé, dit mon oncle; qu'on étende de la paille dans votre grange, et, au fur et à mesure qu'ils s'endormiront, vous les ferez porter sur celte litière ; on les cou-
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vrira, de peur qu'ils ne s'enrhument, avec le grand paillasson que vous niellez sur votre couche de petites raves pour la garantir de la gelée.
— Tu as ma foi raison, dit M. Miniit.
II fit venir deux musiciens commandés par le sergent, et le plan donné par mon oncle fut exécuté dans toute sa teneur. Millot ne tarda pas à s'endormir. Le sergent le prit sur son épaule et l'emporta comme une boîte d'horloge. Le transport de Rapin, de Parlanta et des autres ne présenta pas de sérieuses difficultés ; mais quand on en vint à Arlhus, on le trouva si pesant qu'il fallut le laisser dormir sur place. Quant à mon oncle, il avait vidé sa dernière rasade de Champagne ; il se dirigea à son tour vers la grange et leur souhaita le bonsoir.
Le lendemain matin, quand les hôtes de M. Minxit se levèrent, ils ressemblaient à des pains de sucre qu'on tire de leurs caisses, et il fallut mettre tous les domestiques du logis en réquisition pour les débarrasser de la paille dont ils étaient enveloppés. Après avoir déjeûné avec le second service qu'ils avaient laissé intact la veille, ils partirent au grand trot de leurs quatre chevaux.
Ils fussent arrivés fort heureusement à Clamecy sans un petit accident qui leur survint en route. La voiture, surexcitée parle fouet, versa dans un des mille cloaques dont le chemin était alors semé, et ils tombèrent tous pêle-mêle dans la boue. Le poète Millot, qui était toujours malheureux, eut la maladresse de se trouver sous Arthus.
Benjamin , heureusement pour son habit, était resté à Corvol. M. Minxit avait à diner ce jour-là tous les notables du pays, et, entre autres, deux gentilshommes. L'un de ces illustres convives était M. de Pont Cassé , mousquetaire rouge ; l'autre était un mousquetaire de la même couleur, ami de M. de Pont-Cassé , et que celui-ci avait invité à passer quelques semaines dans son reste
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tle caslel. Or, M. de Pont-Cassé, dans la confidence duquel nous avons déjà mis nos lecteurs, n'aurait pas été fâché de réparer les avaries qu'avait éprouvées sa fortune avec celle de M. Minxit, et il flairait Arabelle, bien qu'il dit souvent que c'était un insecte né dans l'urine. Celle-ci s'était laissé piper par l'extravagance de ses belles manières; elle le trouvait bien plus beau avec ses plumes fanées, et bien plus aimable avec son fatras de cour, que mon oncle avec son esprit sans prétention et son habit rouge; mais M. Minxit, qui était un homme non-seulement d'esprit, mais de bon sens, n'était pas du tout de cet avis ; M. de Pont-Cassé eût été colonel, qu'il ne lui eût point donné sa fille. Il avait retenu Benjamin à dîner afin qu'Arabelle pût établir entre ses deux adorateurs une comparaison qu'il croyait ne devoir pas être à l'avantage du mousquetaire, et aussi parce qu'il comptait sur mon oncle pour effacer le clinquant des deux gentilshommes et mortifier leur orgueil.
Benjamin, en attendant le dîner, alla faire un tour dans le village. En sortant de chez M. Minxit , il avisa une paire d'officiers qui tenaient le haut de la rue et ne se seraient pas dérangés pour une malle-poste, ce dont les paysans étaient fort ébahis. Mon oncle n'était pas homme à se préoccuper de si peu ; cependant , en passant prés d'eux, il ouit très distinctement l'un des hobereaux qui disait à son compagnon :
— Tiens, voici le drôle qui prétend épouser mademoiselle Minxit.
Mon oncle eut un instant envie de leur demander pourquoi ils le trouvaient si drôle; mais il réfléchit qu'il serait peu séant, quoiqu'il se souciât assez ordinairement fort peu des bienséances, de se donner en spectacle aux habitants de Corvol. Il fit donc comme s'il n'avait rien entendu , et entra chez son ami le tabellion.
— Je viens, lui dit-il, de rencontrer dans la rue deux espèces de
homards empanachés qui m'ont comme insulté; pourriez-vous me dire à quelle famille de crustacées appartiennent ces drôles ?
— Oli ! diable, fit le tabellion quasi effrayé, n'allez pas tourner de ce côté vos plaisanteries : l'un d'eux , M. de Pont-Cassé , est le ji!us dangereux duelliste de notre époque, et de toirs ceux qui sont allés avec lui sur le pré, personne n'est encore revenu sain et sauf.
— Nous verrons bien, dit mon oncle.
Deux heures ayant sonné au clocher du bourg , il prit son ami le tabellion par le bras, et il se rendit avec lui chez M. Minxit ; la société était déjà réunie dans le salon, et on n'attendait plus qu'eux pour se mettre à table.
Les deux hobereaux, qui se croyaient, avec ces manants, comme dans un pays conquis, s'emparèrent, de prime-abord, de la conversation. M. de Pont-Cassé ne cessait de friser ses moustaches, de parler de la cour, de ses duels et de ses prouesses amoureuses. Arabelle, qui n'avait jamais ouï choses si magnifiques, prenait un grand plaisir à ses discours. Mon oncle s'en aperçut bien; mais, comme mademoiselle Minxit mi était indifférente, cela ne le regardait, pensait-il, en aucune façon. M. de Pont-Cassé, piqué du peu d'effet qu'il produisait sur Benjamin, lui adressa quelques allusions qui effleuraient l'insolence ; mais mon oncle, sûr de sa force, dédaignait d'y faire attention , et ne s'occupait que de son verre et son assiclle. M Minxit se scandalisa de la voracité insoucieuse de son champion.
— Tu ne comprends donc pas ce que veut dire M. de Pont- Cassé ! s'écria le bonhomme; à quoi penses-tu donc, Benjamin ?
— A diner, monsieur Minxit, et je vous conseille d'en faire autant; car c'est pour cela que vous nous avez invités je pense.
M. de Pont-Caïsé avait trop d'orgueil pour croire qu'on pût
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Pendant ce temps, tous les convives , excepté les deux gentilshommes, présentaient leur verre à Benjamin et entrechoquaient cordialement le sien.
— A la santé de Benjamin Bathery, le vengeur du peuple méconnu et insulté ! s'écria M. Minxit.
Le dîner se prolongea fort avant dans la soirée. Mon oncle remarqua bien que mademoiselle Minxit avait disparu quelque temps après M. de Pont-Cassé ; mais il était trop préoccupé des applaudissements qu'on lui prodiguait pour faire attention à sa fiancée. Vers les dix heures , il prit congé de M. Minxit. Celui-ci le reconduisit jusqu'au bout du village, et lui Qt promettre que le mariage aurait lieu dans la huitaine. Comme Benjamin se trouvait vis-à-vis le moulin deTrucy, il entendit un bruit de paroles qui venait à lui, et il crut distinguer la voix d'Arabelle et celle de son illustre adorateur.
Benjamin , par égard pour mademoiselle Minxit , ne voulut pas la surprendre à cette heure dans la campagne avec un mousquetaire. Il se cacha sous les rameaux d'un gros noyer, et attendit, pour continuer sa route, que les deux amants l'eussent dépassé. Il ne songeait nuhement sans doute à dérober les petits secrets d'Arabelle ; mais le vent les lui apportait, et il fallut bien, malgré lui, qu'il en reçût la confidence.
— Je sais , disait M. de Pont-Cassé , un moyen de le faire déguerpir : je lui enverrai un cartel.
— Je le connais, répondait Arabelle , c'est un homme d'un orgueil intraitable, et, fût-il sûr d'être tué sur place, il acceptera.
— Tant mieux ; alors je vous en débarrasserai pour toujours.
Oui, mais d'abord je ne veux pas être complice d'un meurtre ; ensuite, mon p^reaime cet homme plus que moi peut-être qui suis sa ûlle unique ; je ne consentirai jamais à ce que vous tuiez le meilleur ami de mon père.
21 * MON ONCLE liliAJAMlN.
— Vous êtes charmante , Arabelle , avec vos scrupules ; j'en ai tué plus d'un pour un mot qui sonnait mal à mon oreille, et ce vilain, dont l'esprit est féroce, s'est cruellement vengé de moi : y,*. ne voudrais pas pour tout au monde qu'on sût à la cour ce qui s'est dit ce soir à la table de votre père. Cependant, pour ne pas vous contrarier, je me contenterai de l'estropier. Si par exemple je lui coupais le nerf tibio-rotulien , ce serait un vice rédhibiloire qui vous autoriserait suffisamment à ne plus vouloir de lui pour votre époux.
— Mais, vous-même, Hector, si vous succombiez. I faisait mademoiselle Minxitde sa voix la plus tendre.
M0> ONCLE BENJAMIN. i ( •">
— Moi qui ai mis à l'ombre les plus lins tireurs de l'armée : le brave Bellerive, le terrible Desrivières, le redoutable de Château fort, je succomberais par la rapière d'un chirurgien! Mais vous m'insultez, belle Arabelle, quand vous émettez un pareil doute. Vous ne savez donc pas que je suis sûr de mes coups d'épce , comme vous de vos coups d'aiguille ? Désignez vous-même l'endroit où vous voulez qu'il soit frappé, je serai enchanté de vous faire cette galanterie.
Les voix s'éloignèrent ; mon oncle sortit de sa cachette et se remit tranquillement en roule pour Clamecy, devisant en lui-même sur le parti qu'il avait à prendre.
Ce que dit mon Oncle en lui-même sur le duel
onsiecu de Pont-Cassé veut m'estropier, il l'a promis à mademoiselle Minxit , et un preux des mousque taires n'est pas homme à manquer à sa parole.
Voyons un peu : que vais je faire dans cette circonstance? Dois-je me laisser estropier par M. de Pont-Cassé avec la docilité d'un caniche qu'explore le scalpel, ou déclinerai-je l'honneur qu'il daigne me faire? Il entre dans les inlérèls de M. de Pont-Cassé que j'aille sur des béquilles, soil; mais je ne vois pas bien , moi, pourquoi je lui ferais ce plaisir. Je liens très peu à mademoiselle Minxit , bien qu'elle soit parée d'une dol de cent mille francs ; mais je tiens beaucoup à la régularité de ma personne , et je suis, j'ose m'en flatter, assez joli garçon pour qu'on ne trouve pas celle prétention ridicule. Il faut, diles-vous, qu'un homme provoqué en duel se batte ; mais, s'il vous plaît, où cela se trouve-t-il ? est-ce dans les pandectes, dans les capitulâmes de Charlemagne, dans
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tes commandements de Dieu ou dans ceux de l'Eglise ? Et d'abord, M. de Pont-Cassé, entre vous el moi, la partie est-elle bien égale? Vous êtes mousquetaire et je suis médecin ; vous êtes un artiste en fait d'escrime, el moi je ne sais guère manier que le bi-touri el la lancette ; vous ne vous faites pas plus de scrupule, à ce qu'il paraît, de supprimer un membre à un homme que d'arracher une aile à une mouche, et moi j'ai horreur du sang, et surtout du sang artériel ; accepter voire cartel , ne serait-ce pas aussi ridicule de ma pari que si je consentais à courir sur la corde tendue d'après la provocation d'un funambule, ou à traverser un bras de mer sur le défi d'un professeur de nalalion ? Kl quand bien même les chances seraient égales enlre nous, quand on conclut un traité, il faut qu'on espère y gagner quelque chose ; or, si je vous lue, qu'y gagnerai-je?et si je suis tué par vous, qu'y gagnerai-je encore? Vous le voyez donc bien, dans les deux cas je ferais un marché de dupe.
Il faut, répétez- vous , que tout homme provoqué en duel se batle. Quoi ! si un meurtrier de grand chemin m'arrêtait à la corne d'un bois, je ne me ferais aucun scrupule de lui échapper à l'aide de mes bonnes jambes, et quand c'est un meurtrier de salon qui me met un cartel sous la gorge, je me croirais obligé d'aller me jeter sur la pointe de son épée !
A votre compte, quand un individu, que vous ne connaissez que pour lui avoir par mégarde marché sur le pied, vous écrit: « Mon sieur, trouvez-vous, à telle heure, à tel endroit , afin que j'aie la satisfaction de vous égorger, en réparation de l'insulte que vous m'avez faite,» il faut qu'on se rende aux ordres du quidam, et qu'on prenne bien garde encore de le faire attendre. Chose étrange! il y a des hommes qui ne risqueraient pas mille francs pour sauver l'honneur à leur ami, la vie à leur père, elqui risquent leur vie dans un duel pour une parole équivoque ou pour un regard de travers. Mais alors , qu'est-ce donc que la vie? ce n'es'
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donc plus un bien sans lequel tous les autres sont fort peu de chose? c'est donc un haillon qu'on jette au chiffonnier qui passe, ou une pièce de monnaie effacée qu'on abandonne au premier aveugle qui vient chanter sous votre fenêtre? Ils exigent que je joue ma vie à l'épée contre celle de M. de Pont-Cassé, et si je jouais cent francs avec lui à l'impériale ou à la triomphe, je serais un homme perdu de réputation : le moindre savetier d'entre eux ne voudrait pas de moi pour gendre. Il faut donc , selon eux, que je sois plus prodigue de ma vie que de mon argent? Et moi qui me pique d'être philosophe, je réglerais ma conscience sur l'opinion de tels casuistes !
Au fait, qu'est-ce donc que ce public qui s'établit juge de nos actions ? Des épiciers qui vendent à faux poids , des drapiers qui aunent mal, des tailleurs qui habillent leurs marmots aux dépens de leurs pratiques, des rentiers qui font l'usure, des mères de famille qui ont des amants, et en somme, un tas de grillons et de cigales qui ne savent ce qu'ils chanlent, des niais qui disent oui et non sans savoir pourquoi, un aréopage d'imbéciles qui n'est pas capable de motiver ses conclusions. Il sciait beau, ma foi , que, moi qui suis médecin, je m'avisasse, parce que ces badauds croient que saint Hubert guérit de la rage, d'envoyer un hydrophobe dans les Ardennes s'agenouiller devant la chasse de ce grand saint ! Choisissez, du reste, ceux qui se décorent du nom de sages, et vous verrez comme ils sont conséquents avec eux-mêmes : leurs philosophes jettent les hauts cris lorsqu'on leur parle de ces pauvres femmes du Malabar qui se jettent toutes vives et toutes parées sur le bûcher de leur époux , et quand deux hommes se coupent la gorge pour un fétu, ils leur décernent une couronne d'intrépidité.
Vous dites que je suis un lâche quand j'ai le bon sens de refuser un cartel; mais, selon vous, la lâcheté, qu'est-ce donc? Si la lâcheté, consiste à reculer devant un danger inutile , où trouverezvous un homme courageux ? qui de vous, quand son toit craque et
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Ilamboie au dessus de sa tête, reste à rêver tranquillement dans son lit? qui, lorsqu'il est sérieusement malade, n'appelle le médecin à son secours? qui enfin, lorsqu'il tombe dans un fleuve, ne cherche à s'accrocher aux arbustes du rivage? Encore une fois, ce public, qu'est-il ? un lâche qui prêche la témérité. Supposons qu'au lieu de moi, Benjamin Ralhcry, ce soit lui , le public, que M. de Pont-Cassé provoque en duel, combien y en aura-l-il parmi celte l'oule qui oseront accepter son défi ? Et d'ailleurs, est-ce qu'il y a pour le philosophe d'autre public que les hommes qui pensent et qui raisonnent? Or, aux yeux de ces gens-là , le duel n'est-il pas le plus absurde comme le plus barbare des préjugés? Que prouve cetl3 logique qu'on apprend dans une salle d'armes? Un coup d'épée bien appliqué, n'est-ce pas là un magnifique argument? Parez tierce, parez quarte, vous pouvez maintenant démontrer tout ce que vous voudrez. C'est bien dommage, ma foi , quand le pape excommuniait comme hérétique le mouvement de la terre autour du soleil, que Galilée n'ait pas songé à appeler Sa Sainteté en duel pour lui prouver que ce mouvement existait.
Au moyen-âge, le duel avait au moins un motif; il était la conséquence d'une idée religieuse ; nos grands parents croyaient Dieu trop juste pour laisser l'innocent tomber sous les coups du coupable, et l'issue du combat était regardée comme un arrêt d'en haut ; mais chez nous qui sommes, grâce au ciel , bien revenus de ces folles idées et qui ne croyons à la justice temporelle de Dieu que sous bénéfice d'inventaire, comment le duel peut-il se justifier, et à quoi sert-il ?
Vous craig?iez qu'on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un cartel ; r.iais ces malheureux qui font le métier d'égorgeurs et qui vous défient parce qu'ils se croient sûrs de vous tuer, quel crnyez-vous donc que soit leur courage? celui du boucher qui égorge un moulon qui a les pattes liées, celui du chasseur qui tire sans pitié sur un lièvre en forme ou sur l'oiseau qui chante sur son
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arbre. J'ai connu, moi, plusieurs de ces gens-là qui n'avalent pas seulement la fermeté de se faire arracher une dent ; et dans le nombre, combien y en a-t-il qui oseraient obéir à leur conscience contrairement à la volonté de l'homme dont ils dépendent ? Que le canuibale des îles du Nouveau-Monde égorge des hommes de sa couleur pour les faire rôtir et les manger quand ils seront cuits à point, je conçois cela ; mais toi, duelliste, cet homme que la provoques, quand tu l'auras tué, à quelle sauce mangeras-tu son cadavre ? Tu es plus coupable que l'assassin que la justice condamne à mourirsur l'échafaud ; lui, du moins, c'est la misère qui le pousse au meurtre , c'est peut-être un sentiment louable dans sa cause, bien que déplorable dans ses conséquences. Toi, cependant, qu'est-ce donc qui t'a mis l'épée à la main? Est-ce la vanité ? est ce l'appétit du sang, ou bien la curiosité de voir comment un homme se tord dans les convulsions de l'agonie? Te représentes-tu une femme se jetant à moitié folle de douleur sur le corps de son époux, des enfants remplissant la maison veuve et tendue de noir de leurs lamentations, une mère qui demande à Dieu de la recevoir à la place desontils dans son cercueil îelc'est toiqui,parunamourpropre de tigre, as fait toutes ces misères ! Tu veux nous égorger si nous ne te donnons pas le titre d'hommed'honneur ! Mais tu n'es pas digne du nom d'homme : tu n'es qu'une vipère qui mord pour le plaisir de tuer sans profiter du mal qu'elle fait, et encore la vipère se respecte elle-même dans ses semblables. Quand ton adversaire est tombé, lu t'agenouilles dans la boue détrempée par son sang, tu cherches a étancher les blessures que tu as faites, tu le secours comme si tu étais son meilleur ami ; mais alors, pourquoi le tuaistu donc, misérable? La société a bien à faire maintenant de tes remords! Sont-ce tes larmes qui remplaceront le sang que tu as fait couler ? Toi, assassin à la mode, toi, meurtrier comme il faut, lu trouves des hommes qui le pressent la main , des mères de famille qui t'invitent à leurs fêtes; ces femmes qui s'évanouissent à l'aspect du bourreau osent presser leurs lèvres sur les tiennes et te
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laissent dormir la tête sur leur sein. Mais, ces hommes et ces femmes , ils ne jugent des choses que par leur nom : l'homicide qui s'appelle assassinat, ils en ont horreur, et celui qui s'appelle duel, ils l'applaudissent. Toutefois, ces applaudissements dont on t'environne, combien de temps as-tu à en jouir? Là haut, a côté de ton nom, est écrit homicide. Tu as sur le front une tache de sang caillé que les baisers de tes maîtresses n'effaceront point. Tu n'as point trouvé de juge sur la terre; mais il est au ciel un juge qui t'attend et qui ne se laissera pas prendre à tes grands mots d'honneur. Quant à moi, je suis médecin non pour tuer, mais pour guérir, entendez-vous, M. de Pont-Cassé? Si vous avez du sang dans les veines, c'est avec la pointe de ma lancette seule que je puis vous en débarrasser.
Ainsi raisonnait mon oncle en lui-même. Nous verrons bientôt comment il mit sa doctrine en pratique.
La nuit ne donne pas toujours de bons conseils. Mon oncle se leva, le lendemain, bien décidé à ne point s'aplatir devant les provocations de M. de Pont-Cassé, et pour en avoir plus tôt fini avec son aventure, ce jour-là môme il partit pour Corvol. Soit qu'il fût à jeun, soit que la transpiration se fit mal , soit que la digestion de la veille ne se fût pas bien accomplie, il se sentait infiltrer malgré lui par une mélancolie inusitée. Il suivait tout pensif, comme l'Hippolyte de Racine, les pentes élagées de la montagne de Beaumont ; sa noble épée, qui tombait autrefois avec une perpendicularilé rigoureuse le long de son fémur et menaçait la terre de sa pointe, affectant maintenant l'altitude triviale d'une broche, semblait se conformer à sa triste pensée; et son tricorne, qui se tenait auparavant ûer et debout sur son front, légèrement incliné du côté de l'oreille gauche, était alors assis tout penaud sur sa nuque et semblait lui-même préoccupé de sinistres idées; son œil de pierre s'était amolli. Il contemplait, avec une sorte d'attendrissement la vallée de Beuvron,qui s'étendait raideet grelottante
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Sises pieds; ces grands noyers en deuil qui ressemblaient, avec leurs noirs branchages , à un vasle polype, les longs peupliers qui n'avaient plus que quelques feuilles rousses à leurs panaches, el à la cime desquels se balançaient quelquefois de lourdes grappes de corbeaux, ce taillis fauve tout rissolé par la gelée , cette rivière qui s'en allait toute noire entre ses rives de neige vers les pelles du foulon, le donjon de la Poslaillerie , grisâtre et vaporeux comme une colonne de nuages , le vieux château féodal de Pressure, tapi entre les roseaux bruns de ses fossés, et qui sembla! avoir la fièvre, les cheminées du village qui jetaient ensemble leur fumée légère et chétive comme l'haleine d'un homme q ui souffle entre ses doigts. Le tic-lac du moulin, cet ami avec lequel il avait conversé si souvent lorsqu'il revenait de Corvol par les beaux clairs de lune de l'automne, était plein de notes sinistres; il semblait dire dans son langage saccadé :
A quoi mon oncle répondait
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Le temps, du reste, était sombre et malade : de gros nuages blancs poussés par la bise se traînaient pesamment dans les cieux comme un cygne blessé; la neige, dépolie par un jour grisâtre, était terne et blafarde, el l'horizon était fermé de toutes parts par une ceinture de brouillards qui se traînaient le long des montagnes. Il semblait à mon oncle qu'il ne reverrail plus, éclairé par
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le joyeux soleil du printemps et paré de ses festons de verdure, ce paysage sur lequel l'hiver étendait maintenant un voile si épais de tristesse.
M. Minxil était absent lorsque mon oncle arriva à C.orvol. Il entra dans le salon. M. de Pont-Cassé était installé, à côté d'Arabelle, sur un sopha. Benjamin , sans faire attention à la moue de sa fiancée et aux airs provocateurs du mousquetaire, se jeta dans un fauteuil , se croisa les jambes et posa son chapeau sur une chaise comme un homme qui n'est pas pressé de partir. Lorsqu'on eut parlé quelque temps de la santé de M. Minxit, des probabilités du dégel et de la grippe , Arabelle garda le silence, et mon oncle n'en sut plus tirer que quelques monosyllabes aigres et criards comme les notes qu'un apprenti musicien arrache à grand'peine, et d'intervalle en intervalle, de sa clarinette. M. de Pont-Cassé se promenait dans le salon, frisant ses moustaches et faisant résonner ses grands éperons sur le parquet ; il semblait étudier en lui-même de quelle façon il s'y prendrait pour chercher querelle à mon oncle. Benjamin avait deviné ses intentions ; mais il eut l'air de ne pas faire attention à lui, et s'empara d'un livre qui traînait sur un canapé ; d'abord , il se contenta de le feuilleter observant M. de Pont-Cassé du coin de l'œil ; mais comme c'était un ouvrage de médecine, il se laissa bientôt absorber par l'intérêt de sa lecture et oublia le mousquetaire. Celui-ci était décidé à en finir; il s'arrêta devant mon oncle, et le regardant de bas en haut :
— Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vos visites céans sont bien longues?...
— ïl me semble pourtant, répondit mon oncle, que vous étiez ici avant moi.
— El en même temps bien fréquentes, ajouta le mousquetaire.
— Je vous assure, monsieur, répliqua mon oncle, qu'elles le
seraient beaucoup moins si je croyais devoir toujours vous y rencontrer.
— Si c'est pour mademoiselle Minxit que vous venez ici, poursuivit le mousquetaire, elle vous prie par ma bouche de la débarrasser de votre longue personne.
— Si mademoiselle Minxit, qui n'est pas mousquetaire, avait des ordres à me donner, elle le ferait d'une manière plus polie; en tout cas, monsieur, vous trouverez bon que j'attende, pour me retirer, qu'elle se soit expliquée elle-même, et que j'aie eu à ce sujet un entrelien avec M. Minxit. Et mon oncle continua son chapitre.