‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 2 sur 14 · A I. EDITEUR. XVII · texte numérisé non relu

A I. EDITEUR. XVII

lourde croix que Dieu a imposée à la société. Aujourd'hui je suis pamphlétaire, pamphlétaire qui a la dent un peu aiguë et dont aucuns portent les cicatrices ; mais je ne dirai jamais de la société autant de mal qu'elle m'en a fait.

« Avant donc d'être soldat , j'étais maître d'études. . . .

Or, de tous les valets le plus malheureux , c'est sans contredit le maître d'études. J'ai marché, moi, quelque temps dans ce rude chemin, et pour beaucoup je ne voudrais y repasser. Je me rappelle encore avec effroi combien je me trouvais à plaindre, quand, mon bouquet de rhétorique au côté, comme un domestique à la Saint-Jean, j'allais offrir mes services aux revendeurs grec et de latin de la capitale; combien j'en voulais à mon père de ne pas m'avoir fait une place à son établi ! . .

J'avais dix-neuf ans : vous voyez que c'est commencer de bonne heure à souffrir. Et encore, ce morceau de pain que trouve un mendiant, ce n'était pas sans peine que j'étais parvenu à me le procurer. Depuis un mois je battais le pavé de Paris avec ma grand'mère ; nous avions exploré les faubourgs jusqu'à leur extrémité la plus reculée; nous avions heurté à toutes les portes des institutions connues de VAlmanach royal; mais ma grand'mère avait beau dire que j'avais fait toutes mes classes et même que j'avais eu un accessit en philosophie, mes malencontreux dix-neuf ans étaient pour tous un vice rédhibitoire : partout on nous congédiait avec cette terrible phrase: « Nous n'avons besoin de personne. » Il y eut même un facétieux chef d'institution qui eut l'air de me prendre pour un élève qu'on lui amenait.

« Enfin ma grand'mère me trouva un coin dans une institution, avenue de Lamothe-Piquet, entre les Invalides et l'Ecole militaire, tout juste vis-à-vis une pension de chiens savants, auxquels on enseignait à rapporter et à donner la patte. . . »

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Ce voisinage causa une méprise que Claude raconte plaisamment : une dame étant venue mettre son chien en pension chez l'instituteur, qui entendait alors recevoir l'enfant de la dame. Mais poursuivons :

« J'avais, dans cette maison, le blanchissage, la nourriture et un lit au dortoir entre ceux des élèves ; mon extrême jeunesse ne permettait pas qu'il me fût alloué des appointements. Je faisais l'étude, les répétitions, je surveillais les récréations, j'accompagnais les élèves à la promenade. C'était un morceau de pain chèrement acheté.

« Le chef de l'établissement n'avait d'un instituteur que son nom sur l'enseigne. Il ne savait pas le latin ; il ne savait môme pas la cuisine. Il avait acheté une institution comme un clerc de notaire achète quelquefois un fonds de bonneterie. Pour couvrir son ignorance, il lui fallait une réputation de savant; aussi il avait publié les Beautés de l'histoire de France , et il travaillait aux beautés historiques d'une autre nation. Ce genre d'ouvrages était alors fort en vogue : chaque nation avait , en un volume in-12, les beautés de son histoire; pas un feuillet de plus à l'une qu'à l'autre. Si l'on eût pensé alors au royaume de Monaco , Monaco aurait eu aussi les beautés de son histoire, in-12 comme les autres.

« Il y a des hommes qui, avec une bonne page, font un bon livre; d'autres qui, avec un bon livre, ne peuvent faire une bonne page. M. R. était de ces derniers. C'était un de ces gâteurs d'esprit qui mutilent au lieu d'abréger ; qui prennent un in-folio , le dissèquent , en mettent de côté la chair et emportent les os avec eux; un de ces marmitons de la littérature qui, voulant peler une pomme, ne laissent rien que le trognon. Ses Beautés de l'histoire de France lui donnaient le droit de pren-

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dre le titre d'homme de lettres , titre que rehaussait merveilleusement celui d'instituteur. Il passait ses journées à compulser les bibliothèques publiques, et ses soirées dans les salons du faubourg Saint-Germain , où il était admis à cause de la pureté de son royalisme.

« Pendant son absence, la couronne tombait en quenouille. Celte quenouille, c'était Mme R., une anglaise rousse et pâle. Son teint ressemblait à la coquille d'un œuf de dinde ou à du satin blanc longtemps exposé à la fumée ou aux injures des mouches. Les élèves l'aimaient beaucoup, parce qu'elle leur donnait toujours raison ; les maîtres d'études la détestaient , parce qu'elle leur donnait toujours tort.

« Il y avait , dans la pension de M. R. , vingt à vingt-cinq Anglais apportés en dot par sa femme, et environ autant de Français amenés par lui. Ce mélange des deux nations était un système d'éducation. Les Anglais de Madame devaient apprendre aux Français de Monsieur la langue de Byron en jouant à la marelle ou aux billes; ceux-ci apprendre, par la même occasion , la langue de Racine à ceux-là. Par suite de ce malencontreux échange, les noms avaient perdu leurs articles, les adjectifs leur genre , les verbes leurs conjugaisons. C'était un tel galimathias et une telle confusion des deux idiomes qu'on ne s'y entendait plus

« Les premiers jours que je passai dans la maison , je fus horriblement malheureux. La perte de la liberté était pour moi une privation insupportable. J'enviais en secret le sort du décrotteur qui passait en chantant sous les fenêtres. J'aurais volontiers donné tout mon petit trésor de science pour sa sellette et ses mains noires. Quelquefois les larmes m'étouffaient, mais je n'osais pleurer : il fallait attendre la nuit pour me donner ce plaisir.

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« Je me disais souvent : Pourquoi mon père ne m'a-t-il pas fait apprendre son état ? c'était tout ce qu'il fallait pour mes besoins : du pain et de la liberté, voilà tout ce que je demandais à Dieu , et je n'ai ici ni pain ni liberté ! Le bon homme a cru que je ferais mon chemin, comme tant d'autres, avec l'éducation qu'il me donnait; mais, au lieu de pièces d'or, ce sont des jetons qu'il a mis dans ma bourse. Je suis trop bête , trop lourd, trop maladroit, pas assez intrigant, pour réussir dans l'Université. La fortune est comme les grands arbres : il n'y a que l'insecte qui rampe ou que l'oiseau qui vole qui puissent y établir leur nid.

« Toutefois, je n'étais encore qu'au pied de mon petit calvaire. Au bout de deux ou trois jours, mes administrés avaient perdu toute espèce de respect pour ma personne. Les deux nations, faisant trêve à leurs querelles journalières , s'étaient coalisées contre moi.

« Mon habit gris , un habit gris fait par le meilleur tailleur de mon pays, et avec lequel ma grand'mère me trouvait superbe , était devenu le but de tous leurs sarcasmes et quelques fois aussi de leurs projectiles. J'avais beau punir, petits et grands se moquaient de mes punitions; ils aimaient autant la retenue que la récréation , car la retenue c'était moi qui la faisais.

« Je fus tenté vingt fois de tirer une vengeance immédiate et sommaire de cette insolente marmaille si cruelle par espièglerie. Mais si j'étais renvoyé , que faire ? De quel front me présenter à mes parents, qui me croyaient sur le chemin delà fortune? et quand bien même je prendrais ce parti, comment payer ma place à la diligence?

« J'étais sans le sou, littéralement sans le sou. Ma famille nie faisait une subvention de cinq francs par mois, que je touchais par les mains «le ma grand'mère ; mais ces cinq francs,

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e les avais gloutonnement dissipés en brioches et en petits pains que je mangeais dans les rues quand je sortais; car j'étais toujours tourmenté par la faim. »

Tillier quitte ainsi la pension de M. R. vers le mois d'octobre 1820, h cause d'une verte correction qu'il avait justement infligée à un des élèves anglais :

« J'avais réglé mon compte avec M. R. Il me revenait vingtdeux francs cinquante centimes qu'il me donna. Je les sentais tressaillir dans ma poche.

« J'eus bientôt rassemblé mes hardes. Je n'avais d'autre malle qu'une vieille cravate noire nouée par les quatre coins , et il y avait dedans plus de papiers griffonnés que de linge. Je mis par hasard la main sur un vieux reste de cigare qui se trouvait dans ma poche. Il me sembla que cela ferait bon effet de sortir le cigare à la bouche. Je l'allumai à la cuisine, puis je traversai fièrement la cour comme une garnison qui sort de la place avec les honneurs de la guerre.

« Près de la grande porte était un enfant qui semblait attendre quelqu'un. C'était un petit écolier de quatrième, mon voisin de table dans la salle d'études et auquel j'aidais souvent à faire ses versions.

« Aussitôt qu'il me vit, il courut à moi, et me présentant un rectangle enveloppé de papier blanc :

« — Je vous en prie , monsieur, prenez cela ; c'est du chocolat à la vanille ; je sais que vous ne gagniez pas beaucoup d'argent chez M. R., cela vous fera quelques déjeuners. Ne craignez pas de me priver, voici les étrennes, maman me donnera d'autre chocolat, et vous, personne, peut-être, ne vous donnera rien.

« Cette marque d'amitié si imprévue me bouleversa. J'ai ,

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moi, l'émotion fort niaise et le sentiment tout-à-fait dépourvu de présence d'esprit. Au lieu de remercier ce charmant enfant, je me mis à pleurer comme un grand imbécile. Lui, cependant, cherchait à glisser son paquet dans la poche de mon habit, et moi, les yeux troublés de larmes, suffoqué de sanglots, incapable de prononcer un seul mot , j'essayais, mais inutilement, d'arrêter ses mains. Aussitôt que le chocolat fut dans ma poche , le cher petit espiègle prit légèrement sa volée comme un oiseau qu'on force à changer de buisson. Il alla se placer à quelques pas de moi :

« — Monsieur, me dit-il , si vous voulez me promettre de garder le chocolat , je vais revenir ; j'ai quelque chose à vous communiquer.

« — Oh ! cher petit , je te le promets ; je le garderai toujours , en souvenir de notre amitié.

« 11 revint, et me prit les deux mains. « — Eh bien ! il faut que vous me promettiez de me faire savoir dans quelle institution vous serez entré. Je n'aime pas M™e R. parce qu'elle est Anglaise et M. R. parce qu'il est royaliste; mais vous, je vous ai aimé tout de suite, je ne sais pourquoi ; et je prierai tant maman de me mettre auprès de vous , qu'il faudra bien qu'elle y consente.

« — Eh bien ! mon enfant , je te le promets encore; et détachant mes mains des siennes , je m'enfuis vers la rue , car je sentis que j'allais pleurer encore.

« A quelque distance de là, j'aperçus mon jeune ami placé sur la terrasse. Il me suivait d'un œil qui, j'en suis sûr, était plein de larmes.

« Depuis, j'ai oublié cet enfant. J'ai mangé brutalement son chocolat, et je ne l'ai pas informé de la pension où je suis entré. Je l'ai oublié comme le voyageur oublie l'arbre sous lequel il s'est reposé un instant en traversant le désert; je l'ai

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