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oublié comme la jeune fille oublie le rosier qui lui a fourni sa première guirlande. Cette douce affection trépassée, elle est là gisante dans un coin de mon cœur sous un crêpe rose; car le destin de l'homme est d'oublier. Le fond de tout cœur bumain est, bêlas! un amas de scories et de cendres. Notre ame est un cimetière tout rempli de tombes et d'épitaphes, un ebamp où les fleurs nouvelles prennent racine sur les fleurs mortes. L'oubli est un bienfait de Dieu; car si l'homme, autour de qui tout change et tout passe , n'avait le don d'oublier, il serait le plus malheureux de tous les êtres; la vie serait pour lui une éternelle douleur, son œil une source intarissable de pleurs. »
Et ses doléances de maître d'école qui succèdent à celles du maître d'étude, où les connaître mieux que dans cette récrimination si expressive et si éloquente:
« Nous, si nous savions prêcher, que dirions-nous donc des évêques? De vous prélats , ou de nous autres maîtres d'école , lesquels gagnent mieux leur salaire? Nous sommes là du matin au soir, entre vingt groupes qui glapissent comme une meute, à faire marcher cette lourde et paresseuse machine qu'ils appellent une école mutuelle, à enfoncer, comme un manœuvre enfonce un coin dans un tronc d'arbre, des lettres et des syllabes dans ces durs cerveaux d'enfants, à nous fêler la poitrine et à nous aigrir le sang dans des explications fastidieuses et cent fois répétées? Le pauvre cantonnier peut quitter un moment sa pioche pour serrer la main à une vieille connaissance qui passe et qu'il n'avait pas vue depuis longtemps; le maçon, sur son échafaud , tourne la tête et suit longtemps dans la foule une jeune fille qui l'a salué d'un geste ami; le compagnon ser-
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rurier, en faisant descendre et monter sa branloire , rêve de sa patrie absente et du jour où il reverra sa mère; le tailleur, e;i cousant son paletot, rencontre quelquefois un bruyant hémistiche qu'il fait sonner longtemps en lui-même, comme le paysan fait sonner une pièce d'argent pour s'assurer qu'elle est de bon aloi; et quelquefois aussi il lui arrive de saisir dans un pli de son drap , une rime bégueule qui lui a longtemps fait la nique ; mais nous, il faut que nous veillions sur notre pensée comme la sentinelle veille sur le terrain confié à sa garde , que nous en écartions impitoyablement tout rêve, tout souvenir, toute idée étrangère à notre école , que nous regardions et que nous parlions à la fois, que nous domptions celui-ci, que nous stimulions celui-là , que de ce côté nous maintenions l'ordre , et que de cet autre nous hâtions le progrès ; qu'à nous seuls , en un mot , nous fassions la besogne de trois. Plusieurs d'entre nous sont doués de brillantes facultés , mais quand leur intelligence voudrait s'envoler vers de pures et hautes régions , il faut qu'ils la clouent par les ailes aux planches de leur estrade ; ils ont un outil d'or, et ils ne peuvent remuer avec que des fanges et des graviers. Vous, cependant, nos seigneurs les évêques , que faites-vous pendant ce temps? Vous pérorez dans une chaire, vous faites les petits dieux sous un dais, vous vous faites encenser par des lévites, ou bien encore, vous exilez d'un trait de plume quelque vieux prêtre d'une paroisse amie. Pour cette rude besogne , le gouvernement vous alloue dix mille francs par an ; mais vous n'êtes gens à vous contenter de si peu de chose. Vous voyagez une fois l'an ; quand vous avez fait une cinquantaine de lieues, vous revenez , accablés de fatigue, vous reposer dans votre palais, et pour cette pénible expédition vous n'exigez pas moins de deux mille francs. Vous appelez cela des frais de tournées. Hélas! combien d'entre nous seraient au comble de leurs vœux, si, pour leur labeur de toute
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une année, ils recevaient seulement la moitié de ce que vous gagnez en huit jours, à déjeuner, à dîner et « fournir des courses triomphales,
« Direz-vous que c'est votre capacité qu'on rétribue si magnifiquement? Où avez-vous pris qu'il faille plus de capacité pour être évèque que pour être maître d'école; un bon instituteur doit tout savoir, même un peu de théologie ; mais un évêque, la théologie exceptée, que faut-il qu'il sache? De bonne foi , croyez-vous qu'il ne soit pas plus difficile de faire un bon arithméticien ou un bon grammairien que de faire des saintes huiles! Je parie que M. Dupin aîné ferait bien dix évoques , mais je le défie de faire un maître d'école. Prétendez-vous que c'est à l'utilité de vos fonctions qu'on proportionne le chiffre de vos appointements? Eh bien ! détrompez-vous une seconde fois, de ce côté-là nous avons encore sur vous l'avantage. Le diocèse a été quatre mois sans évêque, personne ne s'en est aperçu. Les cloches sonnaient, la grand'messe se disait, les femmes allaient à confesse comme si de rien n'eût été ; il y avait en ville un prêtre de moins , et depuis que vous êtes arrivé, il y a un prêtre de plus, voilà tout. Mais si le diocèse restait quatre mois sans instituteurs, croyez-vous que ce serait la même chose? L'année prochaine, donc, ne nous accusez plus d'enseigner pour gagner de l'argent, car vous voyez que nous avons de quoi vous répondre. »
Continuons, car toute sa vie est là dans ses écrits. L'arbre est connu par ses fruits, dit le Christ, et les fruits d'un auteur sont ses idées, ses actes, sont ses œuvres. Nous saurons encore là combien il aimait et souhaitait la gloire, cette maîtresse des artistes; nous le saurons aussi bien que d'avoir i r
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reçu ses confidences et ses soupirs, rien qu'à lire cette déclaration passionnée, délirante, une vraie déclaration d'amour, contenue tout au long dans son Cornélius :
« Ce doit être une bien belle chose que ces applaudissements qu'on entend dans la postérité, que ce lendemain tout resplendissant de soleil qu'on voit briller après le jour sombre et pluvieux de la vie ! Combien il est doux de songer qu'on a un de ces noms que les générations se transmettent l'une à l'autre pendant une longue suite de siècles , comme la sentinelle qui s'en va transmet le mot d'ordre à la sentinelle qui vient; que le temps qui passe et qui fauche en passant les vieilles tours , qui jette à terre les châteaux , qui fait des cités des champs d'herbe , ne touche point à votre nom , qu'il ne peut en retrancher un accent , qu'il ne saurait en effacer un point sur uni! Les insectes, de leur brin d'herbe, ont sans doute pitié de cette chenille qui trace péniblement sa raie dans la poussière; mais, s'ils savaient qu'elle doit devenir papillon, ne lui porteraient-ils point envie? Ceux qui vous disent que la gloire est une fumée , ne les croyez point : ils ne parlent ainsi que pour se consoler d'être obscurs. Tous les hommes ont horreur du néant; ils ne veulent point s'éteindre comme une bougie sur laquelle on souffle; ceux qui ne peuvent être admirés, ils veulent du moins qu'on les pleure. Depuis cet enfant qui charbonne son nom sur la muraille jusqu'à ce vieillard qui ordonne de mettre une statue sur sa tombe, tous aiment la gloire et veulent avoir leur part de renommée.
« Pour moi , si le diable me disait , pour me tenter : Tombe à genoux et adore-moi , tu auras de l'or plein tes caves , des diamants plein tes coffres, des billets de banque à faire ployer
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un mulet ; tu auras des châteaux partout, des bois sur toutes les montagnes, des vignes sur tous les coteaux, des champs dans toutes les plaines ; tu auras des chevaux de toutes les couleurs, de toutes les qualités, de toutes les races; tu auras des femmes de toute façon : tu en auras des brunes , des blondes, des rouges, des blanches, des roses, des noires, des cuivrées; tu en auras qui dansent comme une fée; tu en auras qui chantent comme une lyre; tu en auras qui parlent comme une tribune ; tu en auras qui font des actes , des élégies , des mémoires à consulter, des préfaces , et tu en auras qui brodent des pantoufles; tu en auras à longues queues, qui s'enveloppent d'un voile comme une viande qu'on veut préserver des mouches, qui vont majestueusement clans le velours et dans la soie , et tu en auras qui s'en vont tout épanouies au soleil et qui se trémoussent gaiment et gentiment dans le stoff et la mousseline-laine. Si donc le diable me disait cela, je ferais comme, en pareille occasion , a fait Jésus : je l'enverrais se... promener. Si, d'autre part, M. Dupin, qui n'est pas le diable, me disait, un jour d'élections : Donnemoi ta voix , et tu auras des écharpes de maire , des banderolles de garde, des robes de juge de paix, des toques de président , des bérets de ministère public , des collets brodés de sous-préfet, des ponts, des routes départementales, des jubés d'église, des croix d'honneur plus que tu n'en voudras, des statues de saints , des cloches , des bouquins bien reliés et même un exemplaire de mes œuvres , je lui répondrais comme au diable : Roi de Clamecy, je vous remercie. Mais s'il me disait, lui qui a si ingénieusement découvert Jean Rouvet, l'inventeur du flottage : Donne-moi ta voix , et je dirai au ministre que tu as inventé l'Yonne, puis je te ferai fondre en bronze , par souscription , un buste de grand homme que nous placerons face à face avec ceiui de Jean Rouvet , je lui ré-
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pondrais: Majesté, la voilà ma voix, et si j'en avais trente, elles seraient à votre service ! seulement je vous prie de ne pas me faire ressembler à Napoléon, et de ne pas me mettre votre nom en lettres d'or sur le côté. »
Où apprendrons-nous mieux encore sa ferveur, sa chaleur d'ame pour le pauvre peuple, que dans ce passage si foncièrement démocraticpie , sur les dotations de princes :
« Mais la majorité de la nation , savez-vous de quels hommes elle se compose? Vous, gens du domaine privé et de la liste civile, qui vous faites si pauvres, è tes- vous , comme le bûcheron, du matin au soir, dans l'herbe gelée de la forêt, à abattre des ormes et des chênes secouant leur neige et leur grésil sur votre tète?
« Allez-vous, comme le vigneron, fouiller avec une lourde pioche, le gravier ingrat de nos coteaux, et recevez-vous poulie salaire de toute votre journée 1 fr. 25 cent, et un litre de piquette?
« Vous plongez-vous , comme le flotteur, jusqu'à la ceinture , dans l'eau glacée , pour amener sur le rivage ces longues traînées de bûches qui nagent au courant du fleuve?
« Comme le batteur en grange, battez-vous jusqu'au soir la terre avec un lourd fléau dont le bruit matinal a éveillé les coqs du voisinage?
« Piétinez-vous dans la boue comme le porte-faix, sous une charge qui suffirait à écraser une bête de somme ?
« Restez-vous courbés sur le sillon, comme le moissonneur, pendant seize heures de soleil ?
« Vos femmes ont-elles durci la semelle de leurs pieds sur la grève des fleuves, et vont-elles laver les lessives?
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Se tiennent-elles, comme la fruitière, grelottantes, et souvent, hélas! les entrailles vides, devant une pauvre boutique qu'avec une pièce de cinq francs on achèterait tout entière?
« Quand vous reveniez de votre travail, accablés de fatigue et vos outils sur l'épaule , avez-vous quelquefois été jetés dans la boue par un carrosse de prince? ou bien , un orchestre de fête, pétillant et ricanant à travers les fenêtres illuminées d'un' palais, vous a-t-il poursuivis de son ironique harmonie? « N'avez-vous, quand vous êtes rentrés sous vos noires solives , que quelques broutilles ramassées le long des haies pour sécher vos pieds et réchauffer vos mains, et ne trouvez-vous, dans votre écuelle, pour vous refaire le sang nécessaire aux travaux du lendemain, qu'une maigre soupe de pain noir ou des herbes à peine salées?
« Avez-vous vu quelquefois votre famille à jeun et n'osant vous interroger de sa parole malade et altérée, chercher dans vos yeux si vous lui apportiez quelque nourriture , et vous etesvous enfuis, pour pleurer à votre aise, dans la campagne, de rage et de désespoir, et jeter à Dieu , sous son ciel , des blasphèmes qu'il pût entendre?
« Vous êtes-vous trouvés quelquefois obligés d'envoyer votre fils tendre ses petites mains, violettes de froid, aux messieurs qui passent en manteau dans la rue, et vous est-il revenu les yeux en pleurs et les mains vides?
« Votre femme, cette douce créature qui vous souriait, quand du noir abîme de votre ame le chagrin montait à votre front, qui pleurait sur vos mains quand vous vous emportiez contre votre mauvaise fortune, qui se levait doucement d'entre vos bras pour coudre et repasser aussitôt que le sommeil avait raidi votre paupière, votre femme que Dieu avait unie à vous comme il unit les lianes en fleurs aux vieux arbres morts et