‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 6 sur 14 · XI. VIII A L UDIXKUR · texte numérisé non relu

XI. VIII A L UDIXKUR

Claude que tu es, t'abstiens-tu de tuer une puce qui t'a mordu, par la raison que tu es plus fort qu'elle? »

Et pour connaître et pour prouver ce sentiment poétique que j'ai dit être le fond de sa nature , estil nécessaire de l'avoir rencontré marchant a pas lents sur les dépouilles de l'automne? ne le voyonsnous pas, ne l'entendons-nous pas en personne dans sa prose vivante? ne nous donne-t-il pas la preuve irrécusable de la sensibilité et de la suavité de son ame, quand il nous dit avec tant de mélancolie :

« Et cette plume de pamphlétaire qu'il faut toujours tenir comme un glaive, croyez-vous qu'elle ne soit pas lourde à porter, qu'elle ne fatigue point les doigts qui la conduisent? En ce moment je suis là, accoudé sur la fenêtre de mon atelier, contemplant cette belle vallée de la Nièvre qui s'emplit d'ombre, et ressemble, avec sa forêt de peupliers, à un champ garni de gigantesques épis verts; le soleil se couche derrière moi : ses derniers rayons allument, comme un brasier, les ardoises du moulin ; ils illuminent la cime vacillante des peupliers , et bordent de franges roses les petits nuages qui passent à l'horizon. Dans le lointain , les pâles fumées de Pont-Saint-Ours ondoient et s'en vont, emportées par le vent, comme une procession de blancs fantômes qui défile. La Nièvre, cette laborieuse Naïade que les tanneurs forcent du matin au soir à laver leurs peaux, a fini sa journée ; elle se promène libre et tranquille entre ses roseaux , et clapote doucement sous les racines des saules. A cette heure si belle et si douce , je sens à ma vieille lyre de poète une corde qui se réveille; j'aimerais à décrire ces riants tableaux, et peut-être, du fond de cette encre immonde.

a l'éditeur. xi.ix

amènerais-je quelque paillette d'or au bec de ma plume. Mais, hélas ! quand je voudrais peindre et chanter, il faut que j'écrive, que je martèle des phrases agressives contre mes adversaires. Ce faisceau de flèches ébauchées qui est là sur ma table, il faut que je le garnisse de pointes. Quand mon âme s'emplit, comme ce vallon, de paix et de silence, il faut que j'y tienne la colère éveillée; quand je voudrais pleurer peut-être, il faut que je rie!...

« Derrière cette verdure étrangère et cette traînée bleuâtre de collines que je ne connais pas, sont les premiers arbres qui m'ont abrité, les premières collines que j'ai foulées ; c'est de ce côté que s'envolent mes pensées, semblables à des pigeons qui, lâchés sur une terre lointaine, s'enfuient à tire-d'aile vers le colombier natal. C'est là qu'est ma mère , mon frère , mes amis, tous ceux que j'aime et dont je suis aimé. Quelle destinée m'a donc éloigné de ces lieux ! Pourquoi ne suis-je point là avec ma femme et mes enfants ! Pourquoi ma vie ne s'y écoulet-elle pas doucement et sans bruit comme l'eau claire d'un ruisseau ! Hélas ! ce même soleil qui s'est levé sur mon berceau, il ne se couchera donc point sur ma tombe ! Maudits soient ces imprudents persécuteurs qui m'ont appris que j'avais une arme redoutable, en me forçant à me défendre! Loup féroce, c'est pourtant en léchant leur sang que cet appétit du sang m'est venu! Et que m'importe à moi que ce journal prêche et que cet évêque fasse le journaliste ! Cruel pamphlet, laisse-moi un instant avec mes rêves ! Ces oiseaux aux plumes blanches et roses, tu les effarouches des éclats stridents de ta plaisanterie. Laisse-moi passer et repasser la main sur leurs ailes ; peut-être, hélas ! ne reviendront-ils plus de sitôt , et d'ailleurs , ces messieurs sont-ils si pressés qu'on les fustige ?

« 0 mes amis ! que faites-vous en ce moment ? Tandis que je suis là pensant à vous et entouré de vos chères images, vous

Page 1