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que je susse pourquoi; je serais désolé qu'on me prit pour uu homme gras, alors que je ne serais qu'hydropique. Mais, eux, ces bourgeois de M. Dupin, qui font tant les importants dans leur gros ventre, de quoi sont-ils fiers? Ils n'en savent rien, et ceux qui descendent bien bas leur chapeau devant eux n'en savent pas davantage. Ces messieurs méprisent le peuple , et à cause de cela , ils se croient nobles ; mais ce sont des papillons qui méprisent des chenilles
« Et, d'ailleurs, l'homme n'est point fait que pour vivre; il est fait aussi pour mourir. Qui de nous ne jette un regard inquiet à travers les épaisses ténèbres qui bornent l'existence, et ne cherche à deviner ce qu'il trouvera sur l'autre rivage? Tout ce qui meurt laisse, où il a existé, quelque chose; quand la brise haletante a expiré au milieu des cieux, les feuilles qu'elle carressait frissonnent encore; la touffe de serpolet que le bœuf a broyée sous sa large dent, laisse quelque temps son parfum à la prairie; quand, sous un archet brutal, la corde du violon s'est rompue, ses deux tronçons frémissants rendent encore comme un harmonieux murmure. Mais , tous ces hommes qui ont fait trafic de leur conscience , quand la dernière vibration de leur glas se sera perdue dans les airs ; quand les larmes blanches avec lesquelles on les aura pleures seront renfermées dans leur coffre ; quand les armes à feu qui auront fait le dernier salut à leur dépouille mortelle auront jeté leur fumée, que restera-t-il d'eux? d'ignobles souvenirs, un nom dégradé, je ne sais quoi de semblable à cette puanteur qui survit à une chandelle éteinte! le peuple qu'ils ont trahi viendra , après leurs flatteurs, cracher sur leur épitaphe. Moi, du moins, si je n'ai ni marbre, ni lettres d'or sur mon cercueil , je veux que l'humble gazon dont il sera couvert jette une bonne odeur; et peut-être quelque ami de la liberté, amen*
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par un pieux devoir dans le sombre jardin Jes morts , se détournera de quelques tombes pour dire un petit bonjour à mon ombre! »
Et plus loin :
« Ce nom de pamphlétaire que vous me jetez, je le ramasse, je m'en fais un titre de gloire. Dire la vérité aux hommes; c'est, quoique vous en écriviez, un noble métier. Peu m'importe que quelques vieilles cigales et deux ou trois scarabées qui n'ont plus d'ailes , fassent bourdonner autour de moi leurs petites colères ; j'ai la conscience d'avoir fait un bon usage du peu d'intelligence que Dieu m'a départi. J'aime mieux être en paix avec moi-même qu'avec autrui , et je préfère mon estime à celle d'un ramas de badauds qui ne me connaissent ni ne me comprennent.
« Comme écrivain, qu'ont-ils à me reprocher? J'ai toujours pris parti pour le faible contre le fort , toujours demeuré sous les tentes déchirées des vaincus, et couché à leur dur bivouac. J'ai bien, à la vérité, biffé quelques épithètes trop somptueuses que certains ajoutaient à leurs noms ; j'ai bien crevé à quelques amours-propres bouffis leur vessie; mais les gens que j'ai traités ainsi , ils étaient du parti ennemi , et j'avais le droit de rogner leur importance. Je n'ai point outrepassé, envers eux , les droits de la guerre : quand ils se plaignent de moi , c'est comme si un vieux kaiserlick se plaignait d'avoir été blessé à Austerlitz par un soldat français.
« Ce sont des personnalités, soit; mais chacun a sa manière de faire la guerre : les uns tirent à ceinture d'hommes et sur les masses; moi je choisis mon ennemi et je l'ajuste. Quand c'est un personnage empanaché qui passe à ma portée, je lui donne toujours la préférence.
« Je n'ai qu'un nom ignoré , perdu parmi ces noms que la
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cité roule tous les jours dans sa vaste bouche; toutefois, j'ai la prétention de croire que ma plume est utile à quelques-uns. La haie est humble, ses rameaux trempent dans l'herbe; mais elle pique de ses épines le malfaiteur qui veut envahir l'héritage d'autrui; elle donne ses fleurs sauvages à la bergère qui passe , et les petits oiseaux tressent en sûreté leur nid entre ses branches : j'aime mieux être une humble haie qu'un grand arbre inutile. Celui qui fait un métier infâme , c'est celui qui vend au pouvoir un vieux couton de plume dont une pauvre femme ne voudrait pas pour balayer son foyer; celui qui, dans un intérêt d'argent, passe sa vie à mentir et à tromper; et celui-là, je ne voudrais pas être à sa place.
« Donc je suis un pamphlétaire; mais suis-je bien un impie, ainsi que les prêtres voudraient le faire croire à leurs béates? un impie selon la religion des prêtres, je ne m'endéfends pas; mais, selon celle de Jésus-Christ, je proteste. Et qu'est-ce que le juge suprême , si je comparaissais demain à son tribunal , aurait donc tant à me reprocher? Je n'ai point empli mes mains d'argent ; je n'ai point trafiqué de ma pensée ; je l'ai donnée aux hommes telle que Dieu me l'envoyait, comme l'abre leur donne ses fruits. J'ai pris des mains de Dieu ma ration de pain quotidien, sans jamais lui en demander une plus grosse. Quand ce pain est noir, je ne me plains point ; quand il est blanc , je le mange de bon appétit ; mais blanc ou noir, je n'en laisse jamais pour le lendemain; je vais droit devant moi sans regarder en avant , sans regarder en arrière, ne cherchant qu'à éviter le caillou qui est à mes pieds, et ne l'évitant pas toujours. Lorsque je rencontre une mauvaise herbe sur mon chemin, je l'arrache; quand c'est une bonne graine, je fais un trou en terre et je l'y dépose : si elle ne vient pas pour moi, elle viendra toujours pour un autre. Je fais comme le papillon qui jouit de l'été sans songer que l'hiver est au
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bout, et , pour les quelques jours qu'il a à rester sur la terre, ne se donne pas la peine de se bâtir un nid. J'engage mes enfants à faire comme moi ; je leur lègue mon exemple : c'est la meilleure des richesses , et pour celle-là , du moins , ils ne paieront pas de frais de succession. Je prie rarement Dieu, et voici pourquoi : parce que Dieu sait mieux que moi ce qu'il doit faire ; parce que je crains de lui demander des choses qui ne me soient pas bonnes ; parce que , sans que nous le lui demandions, tous les matins il fait lever son soleil, et tous les ans il couvre la terre d'herbes, de fruits et de moissons; enfin parce que Dieu , du moment qu'il nous a créés , est obligé de pourvoir à nos besoins , et qu'il ne peut ressembler à ces mauvais pères qui, ayant fait un enfant, vont l'abandonner à la porte d'un hospice. Je ne l'adore pas non plus, parce qu'il n'a pas besoin qu'on l'adore ; parce que l'homme ne peut rien pour sa satisfaction , parce que , d'ailleurs , ces hommages que la foule lui adresse, ce sont les adulations de créatures intéressées, qui veulent aller en paradis; mais quand j'ai un sou qui ne me sert pas, je le donne à un pauvre.
« J'ai dit ce que j'étais ; que ceux qui m'appellent impie racontent sincèrement ce qu'ils sont, et on verra qu'ils ont moins de religion que moi ! »
Quelle vertu ! Est-ce que cette austérité , cette intégrité toute antique, ne brille, n'éclate pas là d'ellemême, comme un morceau d'or pur ? N'est-on pas sûr tout d'abord de son titre et de sa valeur? Faut-il ensuite invoquer le biographe qui a écrit cette noble vie, pour savoir de plus que Claude avait coutume dese faire caution, de répondre, de payer même pour ses amis? Faut-il invoquer encore la parole véridique
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de M. Frebault, qui l'a conduit au cimetière, et qui a dit de lui sur sa tombe : « Il est mort pauvre comme il a vécu ; son désintéressement tenait du détachement raisonné du philosophe et de l'insouciance naturelle de l'artiste, » et qui eût pu ajouter : « et de la vertu dévouée de l'apôtre! »
Et dire que cette vertu religieuse était presque sans espoir, que c'était l'amour du bien et du juste pour le juste et le bien lui-même! Lisez plutôt ce morceau d'un pamphlet cité par la Réforme et écrit pour M. Miot, qui avait été assigné comme détenteur d'armes prohibées, parce qu'il avait pieusement acheté aux enchères publiques de Moulins-Engilbert, deux vieux canons que la Convention nationale avait donnés jadis à cette commune :
« Nous voyons bien , diraient les patriotes , que nous ne sommes plus sous la protection de la loi. Ce bout de manteau qu'elle étendait encore sur nos têtes , on l'on en arrache impunément. Nous sommes sans défense contre les attaques de nos ennemis. La logique n'a plus d'arguments pour nous défendre. La vérité et la raison perdent toutes leurs forces en passant par notre bouche. Nos raisonnements les plus solides , semblables à une flèche qui a perdu son dard en volant, ne pénètrent plus dans l'esprit de nos juges. Il semble qu'ils entendent tout le contraire de ce que nous leur disons , et qu'un mauvais esprit change en route nos paroles! La justice d'aujourd'hui n'a donc plus qu'une oreille? et comment se fait-il que nous nous trouvions toujours du côté de son glaive? Sur ce chemin qui
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a mené Dupoty au Mont -Saint-Michel , verra-t-on toujours quelqu'un qui passe ? 0 liberté ! si c'est toi qui règnes ici , jette ta coiffure phrygienne et prends le bonnet d'un monarque; car tu n'es que la tyrannie exercée par trois cent mille maîtres sur des millions d'esclaves ! Déesse perfide ! nous le voyons bien maintenant, tu n'es funeste qu'à ceux qui te rendent un culte sincère. Tu ressembles à ces féroces idoles de l'Inde qui veulent que leur autel trempe dans le sang de leurs adorateurs. Qu'as-tu fait de Jésus-Christ? Qu'as-tu fait des Gracques? Qu'as-tu fait de la Convention? Qu'as-tu fait de la Montagne?.... Qu'as-tu fait de tant d'autres qui sont morts en te servant ? Ton temple n'a donc point de porte ? ceux qui vont à toi n'arriveront donc jamais que sur le seuil, et les meilleurs tomberont donc toujours frappés sur les marches? S'il en est ainsi, remets donc au moins dans les veines des enfants tout le sang généreux que tu as pris aux pères. Mais cela, le tribunal de Nevers ne le laissera point dire ; il prouvera à tous que ce n'est point les opinions des accusés qu'il juge ; il se fera un devoir de réparer l'erreur malheureuse de ses collègues : il absoudra M. Miot ; car je n'ai jamais vu de cause plus juste que la sienne , et c'est pourquoi je l'ai défendue. »
Ce morceau, soit dit en passant, rappelle le cri d'un autre pamphlétaire , d'un bon homme aussi , quoique pamphlétaire , de l'auteur de Robinson Crusoé , de ce pauvre Daniel Foc , qui perdit sa fortune, son honneur et ses oreilles même au métier où Tillier perdit la vie, qui fut condamné vivant au pilori, pour avoir écrit quelques vérités au clergé anglican, comme Tillier, mort, fut exclus de l'église pour en avoir écrit au clergé catholique , et qui disait de
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même au peuple anglais du siècle dernier : « Ceux qui vous servent seront toujours haïs et méprisés, toujours hués et toujours pillés , toujours réduits à la misère et à la potence , ce qui ne les empêchera pas de vous servir, et c'est ce que je fais. »
C'est le fais ce que dois, advienne que pourra, des preux chevaliers, qui passe ainsi aux vils pamphlétaires. Aujourd'hui la noblesse est aux vilains.
Il n'est pas besoin, non plus, d'avoir vu Claude Tillier, pauvre malade , souffrir stoïquement , jouer avec son mal et rire au nez de la mort, pour connaître sa philosophie et sa force d'ame, quand on lit ce feuillet si triste et si gai , si plein à la fois de raillerie et de résignation :
« Voici maintenant quelques pampblets de la façon des béates. Il y a , à mon égard , un schisme dans la congrégation de M. Gaume ! : beaucoup de ses vierges prétendent que je me meurs par la protection de sainte Flavie; beaucoup, aussi, plus impatientes que les autres, veulent que je sois déjà mort, très mort, et même enterré. Je me meurs, soit ; cela est possible. Il y a long-temps, en effet, que les années de la jeunesse, ces beaux oiseaux de passage, qui fuient aux approches de l'hiver, se sont envolées de moi. J'ai fait plus de la moitié de mon voyage; déjà je suis sur l'autre versant de la vie, terre morne où il reste à peine aux arbres quelques feuilles, et dont le ciel gris
* M. Gaume est un abbé qui a rapporté de Rome à Nevers, pour son évoque, M. Dufètre, le fémur de sainte Flavie, dont Tillier s'est si bien moqué, eomme on verra.
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et gypseux est plein de neiges qui voltigent ! Or, quand on est est arrivé à cette pente, on roule plutôt qu'on ne descend. Mais, que je sois mort, je le conteste. Voilà, du reste, un miracle qui est h oc à sainte Flavie; que je meure aujourd'hui, que je meure demain , que je meure dans dix ans , les vierges émérites de M. Gaume ne manqueront pas de dire que c'est leur sainte qui m'a tué.
« Ces menaces d'une mort prochaine m'effrayaient, je l'avoue ; mais saint Claude, mon vénérable patron, m'est apparu une de ces dernières nuits : « Ne crains rien, mon cher Claude, m'a-t-il dit, Jésus-Christ a lu tes pamphlets, il les approuve, et s'il ne s'y abonne point, c'est seulement pour ne pas désobliger M. Dufètre. C'est toi qui défends la religion, et ceux qui l'attaquent , c'est cette tourbe de Jésuites qui la manipulent, qui la façonnent dans l'intérêt de leur ambition, comme si elle était leur chose. Tu tousses, je le sais ; de là haut je t'entends tousser, et, sans compliment, je trouve que tu tousses très bien ; mais ne prends point de sirop de gomme, c'est un liquide insignifiant ; couchetoi tôt , lève-toi tard , et va t'imprégner de l'air salutaire de la campagne. Je n'affirme pas que ce régime te guérira; je ne suis pas, moi , un de ces saints empiriques qui font la médecine comme s'ils avaient besoin de cela pour gagner leur vie. Mais si sainte Flavie touche à ta poitrine, elle apprendra ce que c'est qu'un Claude : d'un coup de ma crosse, je lui mets son fémur en cent morceaux.
— « Cher patron, lui répondis-je, est-ce que par hasard votre crosse serait plombée? Mais en tous cas, vous ne voudriez pas en faire usage contre une femme , vous êtes trop Franc- Comtois pour cela !
— « Une femme, me répondit-il, une femme ! qu'est-ce que cela signifie ? La méchanceté est-elle donc inviolable, du moment qu'elle est jointe à la faiblesse? Et toi même, Claude, tout