‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 8 sur 14 · A L'ÉDITEUR. UX · texte numérisé non relu

A L'ÉDITEUR. UX

tirade à Agnès jusqu'à la passion la plus haute , jusqu'à toucher le drame, retombe, juste à la fin, au vrai ton de la comédie par ce vers si plaisant :

« Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux? »

De même, dans ses pamphlets, Tillier, au moment où l'exaltation l'emporte jusqu'au lyrisme, où le pamphlétaire s'élève et se perd parfois dans le poète , rencontre vite un mot comique , un tour piquant , une sorte de lest qui vite ramène l'œuvre à sa hauteur naturelle, à son vrai diapazon. Voyez ! dans un de ses meilleurs pamphlets, après un élan sublime qui sent l'épopée , sur les services et les martyres de la Pologne, il finit ainsi :

« Vous ne pouviez, dites-vous, secourir la Pologne :1a Prusse vous barrait le passage ; mais qu'est-ce que la Prusse pour la France qui marche en armes? une poutre, une paille ! J'aurais roulé mes canons jusqu'à sa frontière , et j'aurais dit à la Prusse : Ces hommes qu'on assassine là-bas sont nos frères ; laisse-nous aller à leur secours, ou nous allons te trouer de part en part de nos boulets !... Et si elle eût dit non, je l'aurais enfoncée comme un vitrage. »

Le vitrage vaut le côté de cheveux.

Ennemi de Y art pour Y art, écrivant pour prouver, il n'est pas de ces sonneurs de mots qui font de la musique , comme il le dit si bien , au lieu de faire

tx a l'éditeur.

de la littérature; il n'est pas non plus un de ces traîneurs d'idées qui ont remplacé aujourd'hui les traîneurs de sabre, qui jettent chaque matin leurs banales, leurs vaines rêveries, comme le fumier qu'on met dans la rue pour endormir les gens. Non, chez lui, autant de mots , autant de pensées ; autant de pensées, autant d'effets ! il pense ce qu'il dit , et il veut ce qu'il pense. La bouche , selon l'Évangile , parle toujours de l'abondance du cœur.

Toute sa poétique s'explique clairement, du reste, dans ce passage du Cornélius , à propos de ces vers d'Athalie :

Eh quoi ! Malhan. d'un prêtre est

■ce la le

Moi, nourri dans la guerre aui h.j

rreurs di

Des vengeances des rois ministre i

igouroux

C'est moi qui prêle ici ma voix aul

t malhcui

« — Qu'est-ce que veut dire ce latin, monsieur Guillerand? dit le fermier.

« — Du latin! vous plaisantez, monsieur Belle-Plante. Quoi ! vous êtes dans votre maison et vous ne vous reconnaissez point ! Ce n'est pas l'embarras, ce n'est pas votre faute : il y a de fait deux langues en France, l'une pour nous autres hommes lettrés et l'autre pour la tourbe des indigènes. Mais la vérité est que ce sont des vers français, et des magnifiques, encore. Je donnerais ma vigne des Chaumes pour en avoir fait un hémistiche

Mais, que trouvez-vous donc à redire à ces vers?

« — Il y a trop de paroles pour une idée , monsieur Guillerand, et ces paroles sont trop magnifiques pour une idée assez

A L KDITEUK. LXI

commune. Cela ressemble au Mançanarès qui a une trentaine

d'arches et qui n'a à enjamber qu'un filet d'eau

Quand on n'a qu'un billet de deux lignes à écrire, on ne le met pas sur une feuille de papier grand-raisin. Vous-même , monsieur Guillerand , prendriez-vous trente aunes de tresse noire pour vous faire un ruban de queue? ....'. Nourri dans la guerre, poursuivit Cornélius: image désagréable, parce qu'elle est tirée de la vie animale, et qui manque en outre d'exactitude. On dirait bien d'un athlète : nourri à la guerre, au pugilat, parce que les athlètes sont soumis à un régime particulier conforme à leur profession ; mais un soldat, que lui donne-t-on à manger pour l'habituer aux horreurs du carnage? Cet hémistiche a, du reste, le tort de signifier la même chose que le premier. Pourquoi Abner, au lieu de nous faire une pétarade de quatre vers, n'a-t-il pas dit tout simplement: Moi qui suis un soldai? L'antithèse eût été plus frappante. Si vous séparez par une périphrase ou deux les objets que vous comparez entr'eux, ils sont trop loin l'un de l'autre, le contraste ne s'aperçoit plus, ou du moins il devient beaucoup moins saisissant. Tout le monde sait bien qu'un soldat est un homme qui fait la guerre, et que la guerre c'est le carnage.

« Pourquoi alors tout cet attirail ridicule de paroles? écrire trois fois je suis un soldat, ou le dire trois fois avec des expressions différentes, ne serait-ce pas la même chose? Racine ressemble ici à un maladroit garçon de café auquel je demande un verre de rhum et qui me le verse dans une carafe d'eau. La périphrase, chez nos poètes, c'est, la plupart du temps, un valet qui passe par le grenier pour aller à la cave. Pour que la périphrase soit de bon aloi , il faut qu'elle montre l'objet sous une image nouvelle et pittoresque , qu'elle le fasse saillir d'entre les mots qui l'encadrent , qu'elle l'illumine comme un éclair ; i 6*

Ï.XII A L KDITKCIt.

autrement ce n'est qu'une vaine excroissance du discours, une inutile queue de mots qui empêtre la phrase et l'empêche de marcher. En général, je trouve que nos poètes sont trop chiches d'idées et trop prodigues de paroles. Presque tous les vers sont faits avec des mots sonores et n'ont d'autre mérite que l'harmonie. Ils sont extrêmement contents d'eux quand ils ont mis coursier au lieu de cheval, salpêtre au lieu de poudre à canon ; ils croient avoir fait merveille quand ils ont enveloppé une idée triviale et commune dans une pompeuse période. Mais alors cette pauvre idée ressemble à ces personnages vulgaires de toutes façons qu'on rencontre partout dans les sociétés, habillés en hommes comme il faut. Si vous n'avez qu'un hareng salé à m'offrir, ne me le présentez pas sur un plat d'argent. . . »

Ici, enfin, l'auteur se montre bien eomine il est, l'ennemi de la prosodie , de la langue noble, de cette langue des dieux et des rois, qui parle en synonymes et en rimes :

« Qu'est-ce que la poésie ? je ne le sais ; je ne le sais pas plus que ce qu'est l'esprit , le génie, le sublime, le beau. Mais celui qui m'inspire de riantes pensées, qui me saisit , qui me frappe par une vive image , qui a l'art de solidifier pour ainsi dire ses idées et de vous les montrer comme un groupe de marbre, est un poète. Ainsi , c'est un poète celui qui a dit : « L'égoïste brû- <( lerait une maison pour faire cuire un œuf; » Gilbert était poète aussi , quand il disait que Thomas — le faiseur d'éloges — ouvrait pour ne rien dire une bouche immense. Il y a de la poésie dans les choses même inanimées, souvent dans les objets les plus simples. Une chaumière au bord d'un ruisseau, ombragée par de vieux ormes ; un grand arbre couvrant tout un chemin creux de son feuillage, une touffe épaisse de ces longues

A L'ÉDITKUR. LX1II

plantes que file la Nature, tombant du haut d'un vieux mur, m'ont souvent fait rêver et jeté dans un doux état d'esprit que je ne saurais définir. C'est qu'il y a dans ces herbes et dans ces plantes de la poésie ! Peignez-les telles qu'elles sont , d'un seul trait vous serez poète. Mais quelle que soit la poésie, faut-il donc absolument s'imposer, pour en faire, les mille gênes de la versification? Si vous aviez à faire un travail pénible qui demandât de l'agilité, mettriez-vous une camisole de force? La prose ne vous oflïe-t-elle point tout ce dont vous avez besoin ? n'at-elle point de phrases pour dire ce que vous voulez dire ? Avez-vous quelque pensée à laquelle elle ne puisse fournir des mots , et quelque caprice d'imagination qu'elle ne puisse contenter? Si vous voulez des images , ne pouvez-vous faire des images aussi bien en vers qu'en prose? Ne les rendez-vous pas plus facilement, plus nettement avec le secours de cette dernière qu'avec un vers où souvent vous voudriez mettre lion, et où il ne peut tenir que loup ; qui tantôt déborde de mots et tantôt n'en a pas assez? Vous ressemblez tantôt à l'homme qui a beaucoup d'effets à emballer dans une petite malle, et tantôt à celui qui a une grande malle et qui n'a qu'une paire de chaussettes à mettre dedans. Quoi ! pauvre poète, on vous donne pour dessiner un crayon fin , léger , qui se prête à tous les traits, qui peut rendre toutes les nuances , et vous le jetez pour un gros crayon qui vous lasse la main à vous l'engourdir , tantôt marquant trop, tantôt pas assez ! Vous conviendrez que c'est là de la duperie ; et pourtant, presque tous ceux de nos jeunes gens qui ont la fantaisie d'écrire commencent par faire des vers. Aux étalages des libraires vous ne voyez qu'essais poétiques , premiers chants, nouvelle lyre! C'est qu'il est plus facile de

faire des vers que de la prose

Faire des vers est un métier qui s'apprend , qui n'est même pas bien difficile à apprendre , et où avec de l'exercice on de-

LXIV A L'KDITBUR.

vient très habile ; il n'y a pas besoin d'idées pour cela. J'ai connu des gens qui versifiaient très bien , et pourtant tout à fait dépourvus de bon sens et incapables de soutenir la discussion la plus simple.

« Mais lui , le poète , n'a pas besoin de sujet ; il ne lui faut qu'un titre. Sur un mot, il vous bâtit une Ode, une Méditation , un Crépuscule ; à propos d'une fourmi , il vous parle de la terre , de la mer et des cieux ; ses images , s'il en a , se suivent , mais ne se tiennent pas

« Les Méditations poétiques de M. de Lamartine sont le moule où ils jettent toutes leurs pièces , moule d'or où ils fondent du plomb. Quand l'idée ne vient point, ils ont recours au pathos ; le pathos est une des grandes ressources du mauvais poète. Vous n'avez pas compris leurs strophes , et vous vous en prenez à une distraction. Pourvu que leur vers flatte l'oreille, il dit toujours assez. Vous l'écoutez, quoique sans le comprendre , avec une sorte de plaisir, ainsi qu'une paysanne écoute le langage élégant d'un amant bien élevé. La poésie, c'est la prose devenue folle. Lui , le prosateur, il lui faut un sujet; il faut qu'il suive un enchaînement d'idées, qu'il sache bien ce qu'il dise , que par un raisonnement quelconque il arrive à une conclusion, et cela n'est pas facile. Il n'a point d'oripeaux pour déguiser sa pauvreté, de manteau barriolé pour couvrir sa nudité. Il n'a point, lui, le privilège du pathos et de ces métaphores vides de sens , faisant un bruit terrible , et pourtant muettes. Cela n'est pas de mise dans ses sujets. Je vous assure qu'à l'époque où je faisais des vers, j'aurais mieux aimé composer cinquante vers comme je viens de dire, que de rédiger convenablement un prospectus d'épicier. La vieille poésie a fait beaucoup de dégât dans notre littérature : elle a créé des mots roturiers et des mots gentilshommes ; elle faisait ses vers avec des mots pompeux. Elle a gâté notre langue; elle

a l'Adiikuu. lxy

en avait fait deux idiomes , l'un pour le peuple , l'autre poulies gens comme il faut. Aussi était-elle d'un ennui mortel. La Henriade , lue d'un bout à l'autre, pourrait faire tomber un homme en catalepsie , mais au moins elle savait ce qu'elle disait; et vous, si vous bâillez, vous avez la satisfaction desavoir pour quelle cause... Mais, aujourd'hui, que de pièces qui ne sont qu'un amphigouri sonore, qu'un galimatias retentissant!... »

Pour conclure , Claude Tillier , du reste , il faut l'avouer ici , fut trop raisonnable et trop roturier dans ses vers. Heureusement , il en a peu publié. Mais le peuple , du moins , peut se vanter , n'est-ce pas, d'avoir un prosateur à opposer fièrement à tous les écrivains nobles et bourgeois. Il en devait être ainsi. Le tour du peuple devait venir; il est à la fin venu , comme dit Mahomet. En effet , si l'on suit le mouvement de l'esprit humain en France, sinon ailleurs , on voit la pensée , ce feu sacré , long-temps gardée d'abord comme un monopole dans le giron de l'église , par les soins des Grégoire de Tours et des autres religieux, passer ensuite de l'église à la noblesse, et devenir laïque de cléricale, avec les troubadours et les autres gentils auteurs , tels que Commines et Montaigne; puis descendre de la noblesse à la bourgeoisie, aux lettrés de la classe moyenne, aux fils d'avocats, de conseillers et de procureurs, comme Corneille , Boileau et Voltaire ; et arriver enfin , des écrivains poudrés du tiers-état , au crâne épais de la

1XVÏ A L'ÉDITEUfi.

canaille, aux têtes nues des prolétaires, des gens de rien, du peuple enfin. C'est là, du reste, soit dit en passant , un signe certain d'avènement, d'élévation , une grande preuve que le peuple monte ; car ces manifestations puissantes de la pensée, ces incarnations de son verbe , ces représentations sublimes de son intelligence précèdent et prédisent toujours son ascension dans le monde , son émancipation et son influence politique. Elles prouvent que cette classe est digne de son droit quand elle en est capable ; qu'elle peut avoir son gouvernement , quand elle a sa littérature ; qu'elle doit avoir ses hommes d'état après ses philosophes, son action après sa pensée. Le peuple ne s'éclaire pas pour rien : s'éclairer , c'est s'affranchir. Quand on comprend ses droits , on les veut , et quand on les veut , on les a. Or , le progrès intellectuel des classes inférieures est aujourd'hui incontestable. Le peuple a maintenant des journaux, des livres faits par lui et pour lui ; il a des écrivains de tout genre , prosateurs et poètes. Le peuple peut dire à son tour : Malheur à celui qui a des yeux pour ne pas me voir et des oreilles pour ne pas m'entendre ! 11 a enfin raison d'être , parce qu'il sait , et de vouloir , parce qu'il peut. Une classe qui a produit, entre tant d'autres , le poète Hégésippe Moreau et le prosateur Claude ïillier, est depuis longtemps majeure et n'a plus besoin de tutelle : elle mérite depuis long-temps

A LEDUllVR.

d être émancipée ; elle a , dis-je, depuis long-temps atteint sa majorité , car sa majorité c'est le génie !

Il y a sept ans déjà , je suivais le cercueil d'un poète de vingt-huit ans, d'un autre homme du peuple qui n'eut même pas de famille, qui était né bâtard , avait vécu pauvre et était mort phlhisique à l'hôpital, dans la misère et dans l'oubli , à la fleur de l'âge et du talent. La misère est une dure pierre de meule qui n'aiguise pas le génie , elle l'use ; l'oubli est la rouille des poètes , elle les ronge ! J'avais eu le bonheur d'entendre pour la première fois les vers de ce poète obscur dans une réunion d'ouvriers , qui les chantaient comme les gondoliers chantent les vers du Tasse ; et plein d'admiration pour cette belle poésie inconnue, je m'en allais, criant comme les hérauts des funérailles antiques : « Ci git un grand poète ! Attention , vous tous ; il y a là , je vous le dis , un poète, un \rai poète, qui vient de mourir, comme Gilbert, de misère et d'oubli ! » Et je récitais les vers de ce mort qui devenait immortel !.... Je fis sur lui un article comme celui-ci , qui ne contenait que des extraits de son œuvre ; si bien que, loué par lui-même, le poète fut connu aussitôt que publié, et acheté aussitôt que connu. La gloire, ce soleil des morts, la gloire tardive, la gloire posthume, hélas! mais bien juste et bien due, mais éternelle, se leva enfin pour le pauvre défunt; un rayon d j triomphe put du moins traver-

Page 1