M. NOLE.>S ET M. VOLENS
sais par l'effet de quel maléfice, mène nos conseillers par le bout de l'oreille. Si nous lui donnons nos suffrages, le conseil municipal deviendra une succursale de la fabrique. Le curé y aura plus d'influence que le maire, la clé de notre coffre- fort sera appendue à une des clous de la sacristie, les ressources de la commune s'épuiseront en pieuses dépenses. Yous n'aurez pas réparé l'église d'un côté qu'il faudra recommencer de l'autre. Le presbytère ne sera plus ni assez beau ni assez grand pour monsieur le curé : on en fera un petit palais épiscopal. Si le digne homme demande deux vicaires, on vous dira que dans un chef-lieu d'arrondissement, on ne peut être exposé à mourir sans confession, et il lui en sera alloué quatre. Le voyer vous fera des croix et des chapelles de toutes sortes ; il mettra une chapelle jusque sur la promenade ; une lugubre nilée de frères ignorantins viendra s'abattre sur la ville ; il faudra que vous leur fassiez bâtir un petit couvent, et on fera de vos enfants des sous-diacres, décorés tous d'une médaille à l'effigie de M. Dufêtre. Est-ce que cela vous conviendrait , M. Volcns ? pourrez- vous faire de votre fils un avocat, un médecin, un commerçant, quand on lui aura donné une éducation d'enfant de chœur ?
— A la vérité, non, M. Nolens, mais j'aurai toujours la ressource d'en faire un sonneur de cloches ou un sacristain. Rien n'est plus propre que ces professions pour attirer la bénédiction du ciel sur une famille.
— Ce n'est pas le tout, mon cher M. Volcns. L'homme en question sera, dans le conseil, un auxiliaire de nos fiers patriciens, qui écrivent, au lieu de la particule de, le substantif woffre devant leur nom; or, ces gens, vous savez ce qu'ils ont fait, M. Volens, et vous en avez comme nous été la victime ; d'abord, ils ont dépensé trente mille francs et au-delà pour loger une sous-préfecture, qui ne leur paie que cinq cents francs de loyer ; à côté de ladite sous-préfecture, ils ont élevé une grande imbécile de salle, qui ne sert à rien et qui ne rapporte rien, et qui
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nous a coulé dix mille francs, sans compter encore ce que nous dépensons tous les ans pourl'entrelien de cette grande fainéante de chambre. Il convenait au juge de paix d» loger sa justice patriarchale dans l'hôtel de ville : dés ce moment l'hôtel de ville s'est trouvé trop petit, et ils ont déporté les archives de la commune à la Providence. Le bâtiment qu'ils occupent, vous l'eussiez loué cinq à six cents francs, mais aussi vous avez la satisfaction de savoir que vos représentants sont à leur aise; ils ont perdu une quinzaine de mille francs en réparations à l'église, réparations qui n'ont rien réparé, qui ont le tort de déQgurer un des édifices religieux les plus élégants de France, et dont il faudra faire disparaître jusqu'à la moindre trace. Réparations, en un mot, qui me font l'effet d'une pièce de grosse toile cousue avec du gros fil à une étoffe de soie.
Par ce qu'ils ont fait, vous pouvez juger de ce qu'ils feront. L'abattoir ressuscitera du carton où il a été inhumé ; bientôt on vous imposera pour applanir et redresser cette rue bourgeoise qui fait double emploi avec la grande route, et s'il se trouve là quelque vieille maison immonde, pendant en ruines sur la tête des passants, on vous la fera payer comme un château. Pour que le marché fût inamovible, il vous faudrait une halle ; mais cette halle, allez la demander à votre gros candidat, il aimerait mieux traverser en plein midi la place du marché avec une pipe culottée à la bouche, q'>e de vous donner celte satisfaction.
— Il peut y avoir du vrai dans ce que vous dites, M. Nolens, mais notre ami est capable ; et à qui donnerons nous nos voix, si ce n'est au plus capable d'entre nous ?
— Noire ami est capable, diles-vous ! Avant d'entamer cette question, permettez que je vous pose un dilemme : ou il est capable, ou il ne l'est pas. Or, s'il ne l'est pas, pourquoi le nommer? Les gens incapables sont-ils tellement rares dans la localité que nous soyons obligés de nous adresser à lui ; et, s'il est capable, c'est
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une raison de plus pour que nous ne le nommions pas ; car il se fera de sa capacité une arme contre nous, il ne s'en servira que pour faire prévaloir des inléréls contraires aux nôtres. Vous dites, M. Volons, que notre ami est capable ; mais c'est l'argument le plus fort qu'on puisse diriger contre sa candidature. C'est un bruit que ses ennemis ont répandu pour la faire échouer, ou peut-être esl-ce une supposition calomnieuse de quelque envieux qui veut l'empêcher d'avoir la croix d'honneur? Du reste, je lui rends bien justice, moi; ce reproche de capacité qu'on lui fait, il ne 1© mérite en aucune façon. Voilà comme nous sommes dans les petites villes : un chétif calembour, une triviale malice sufflsent pour se faire parmi nous une réputation d'esprit: notre aigle n'est souvent qu'un hanneton venimeux. Je ne dis point cela pour votre candidat au moins, M. Volens.
— Et moi, M. Nolens, je vous déclare que vous êtes un révolutionnaire et un impie. Allez, chacune de vos paroles vous coûtera cher ; vous ne prévoyez pas, homme infortuné, toutes les calamités qui vont fondre sur vous : d'abord vous perdrez la considération des bedeaux et du sacristain ; le fabricicn, quand il vous demandera quelque chose pour l'église, ne dira point s'il vous plaît ; le greffler de la justice de paix ne vous ôtera point son chapeau; le maire vous fera rayer des contrôles de la garde nationale; le sous-préfet ne sera jamais chez lui quand vous aurez besoin de lui parler ; les béales , pieusement féroces , égratigneront avec leurs ongles d'acier votre renommée ; vous serez exclus du cercle, et quand la ville donnera un bal à nos frais, vous n'y serez point invité; vous n'aurez pas le moindre prix au comice agricole ; vous n'aurez pas une heure de tranquille sommeil : vous verrez dans vos rêves le gros homme qui vous appuiera la pomme de sa canne sur le creux de l'estomac et vous déchargera un calembour dans l'oreille ; vous aurez beau lui dire : Pardonnez-moi, notre ami, je vous donnerai mon suf-