‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 17 sur 28 · UN FLOTTEUR · texte numérisé non relu

UN FLOTTEUR

sienne; si l'an passé, au banquet, messieurs du conseil deTannay se fussent donné une indigestion, les conseillers de Clamecy voudraient avoir la leur celte année Voilà, certes, une union bien louchante entre les deus villes, et désormais on les joindra sur la carte par une accolade : il faut s'abstenir pourtant de ces politesses de ville à ville. Ce n'est pas au peuple qu'elles s'adressent, et c'est lui qui en fait les frais. Si vous voulez saluer quelqu'un, ne prenez pas mon chapeau pour le saluer.

Je sais bien qu'en certaines occasions, les villes donnent des fêtes, mais ce ne sont pas des fêles où l'on est admis par billet d'entrée; ce sont des fêles qui appartiennent à tout le monde : le théâtre, c'est la place publique; le feu d'artifice, comme le soleil, luit pour tout le monde. La ville est belle alors, et j'aimerais à en être le maire ; elle ressemble, avec sa parure de belles jeunes filles, de joyeux garçons, de peuple endimanché qui déborde dans les rues illuminées, à une bonne mère de famille qui réunit autour d'elle tous ses enfants et s'est mise en toilette pour les recevoir. Votre bal est-il une de ces fêles? Donner à plus riche que soi , c'est la vanité des sots. N'est-il pas ridicule que moi, qui gagne trente sous par jour, je paie mon ccot d'un bal à M. Dupin qui gagne 36,000 fr. par an ? Ne nous faites pas ressembler au paysan qui invite à dîner son seigneur.

Je vous ai parlé jusqu'ici comme s'il ne se fut agi que d'une question d'argent ; mais ce qui excite le plus notre mécontentement, ce n'est pas l'accroc que vous faites à notre bourse, c'est cette obstination que vous mettez à toujours séparer la grande famille communale en deux catégories, l'une où vous vous étalez complaisammenl sous le titre de gens comme il faut, l'autre où vous reléguez tout le monde. Vous vous dites des hommes de progrés ; si cela est vrai, le but vers lequel vous marchez, ce doit être légalité politique. Or, je vous le demande, est ce par ce chemin que vous y arriverez? au lieu d'honorer le peuple aux yeux de tous, vous rbumiliez par une manifestation publique de mépris. Qu'esl-ce

A r.V HVJOr.lTK DU COXSEIL MUMOIPAr.. ISl

donc que des magisirals qui représcnlenl le peuple cl qui le méprisenl? le peuple, c'est la nation tout entière moins un je ne sais quoi qui s'appelle la bourgeoisie; la bourgeoisie, au contraire, c'est une difformilé du peuple; c'est une ,errue sur son front; c'est, si vous l'aimez mieux, un pou qui fait le beau sur son oreille. Cependant, c'est le peuple que vous méprisez ; vous déseriez Tau- Ici du vrai dieu pour l'autel de l'idole, parce que celle-ci est dorée. Prenez-y garde, messieurs du conseil , vous êtes en cela d'une opinion contraire à celle de M. Dupin. M. Dupin a fait écrire sur le piédestal de Jean Rouvet, inventeur très apocryphe du (lollage, et que je soupçonne avoir élé inventé lui-même par M. Dupio : Honneur an travail et à l'industrie! Si M. Dupin eût cru devoir dire: Honneur à la bourgeoisie! il eût bien trouvé un grand homme de Clamecy qui l'eût inventée et des souscripteurs pour dresser une statue à son grand homme. La bourgeoisie a sans doute son mérite ; elle a des pantalons à sous-pieds qui vont bien ; elle fume des cigares de la Havane; mais nous, aussi, nous avons notre mérite : c'est nous qui travaillons, qui produisons, chaque goulle de sueur qui tombe de notre front, c'est une goutte d'or. Vos canaux, vos belles routes, vos chemins de fer, les canons qui vous défendent , ces vaisseaux qui vont faire respecter le nom français sur tous les rivages, c'est à nous que vous les devez ; car, sans nous, toutes ces belles choses ne seraient que des morceaux de papier dans vos cartons. Et, dites-moi, parmi ces jeunes soldats que vous ?vez vus dernièrement se promener tambour battant dans nos rues, et faisant leurs adieux à la ville que peut-être ils ne doivent plus revoir, y avait-il de vos enfants? Qu'on me dise pourquoi un artisan serait considéré moins qu'un avoué? Votre avoué, dites-vous est un maître avoué; il est licencié en droit; eh bien ! mon artisan à moi est compagnon du devoir. Lequel vaut le mieux de ces deux diplômes? Les hommes sont-ils donc comme les métaux ? Est-ce en proportion de leur inutilité qu'on les estime? Un enfant voit un épi mûr, et à côté un grand buiêt de IV 16

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pavot lout rouge, il laisse là l'épi et porte le pavot à se mère. Voilà donc la considération publique !

Tous les citoyens sont égaux devant la loi ; votre décision est en contradiction avec ce principe. Les arrêtés des conseils municipaux sont aussi des lois : ce sont de petites lois faites par de petits législateurs pour un petit peuple qui est la commune. Tous les habitants de la commune doivent être égaux devant ces arrêtés, comme tous les citoyens le sont devant la loi.

Vous, qui conseillez la ville, vous avez vous-mêmes besoin d'un bon conseil. Imposez-nous, s'il le faut, pour exécuter des choses utiles, plutôt que de dépenser l'excédant de notre revenu en frivolités. Nous aimerions mieux donner un franc pour une chose utile, qu'un liard pour une niaiserie.

Et maintenant, messieurs du conseil , allez faire les préparatifs de votre toilette ; moi , je reprends mon picot et je vais à mon travail.

J'ai l'honneur d'être, avec une considération distinguée,

Votre serviteur,

Jacqces BRÈGHEDENT.

M. IVOLEMS

EU, ^(DiSQâ,

|5>c'est-ce que cela signifie, M. Volens ? est-ce ^i^qu'i! s'agit de réleclion d'un abbé mîlré ou de ;s^$Kcelle d'un évêque ?

M}^ — Pas le moins du monde; il s'agit d'une

„ -Sé^r élection municipale. Pourquoi me parlez-vous

^V V V mainsi, M. Nolens?

— Parce que je vois des prêtres qui processionnent dans noire faubourg, qui s'intercalent entre nous, qui frappent à petit bruit

184 M ^oi.LXs i:t m. voless.

à la porle des électeurs et viennent marchander leur voix. J'ai bien peur que noire voisin Cochlea, le marchand de luminaires, ne soit destitué de la pratique de l'église; et nous-mêmes, nous aurons bien du bonheur, si nous sommes inhumés en terre sainte.

— Qu'est-ce que cela nous fait, M. Nolens ?

— Vous en parlez bien à votre aise. D'abord, moi, j'aime les cierges de M. Cochlea, et rien que pour les voir rayonner, j'irais à la grand'messe ; ensuite je serais bien aise que ma dépouille mortelle fiil domiciliée dans le cimetière ; si on ne m'enterre pas dans !o cimetière de Clamecy, je ne veux pas mourir. Vous n'êtes donc pas allé avec 1M'"« Volens et vos enfants faire un tour de promenade dans ce champ de repos. Quand il aura été décoré, par notre grand et célèbre architecte, de sa chapelle et de sa croix, ce sera un véritable lieu de plaisance. Allez, si le conseil municipal néglige parfois les intérêts des vivants, par compensstion il s'occupe, avec un zèle vraiment édifiant, de l'intérêt des trépassés : Clamecy deviendra célèbre par son cimetière, comme le fut Babylone par ses jardins. De cent lieues à la ronde on viendra mourir dans ce pays !

— Voilà de fort mauvaises plaisanteries, M. Nolens ! mais quand les prêtres auraient un candidat à eux et qu'ils nous le recommanderaient, quel mal y aurait-il à cela ?

— Peut-être y en a-t-il un peu, M. Volens. Les prêtres sont des hommes de pais et de silence ; je n'aime pas les voir se fourrer dans une mêlée électorale. Ils ont été institués pour nous enseigner la religion et la morale; or, je vous le demande, est-il écrit dans les commandements de Dieu ou dans ceux de l'église que nous devions donner nos suffrages à l'individu qu'il leur convient de nous présenter; est-ce un péché mortel de les lui refuser, ou bien, en les lui accordant, gagnerons nous des indulgences pléniéres?

M. NOLKNS KT M. VOLKNS. 185

— Cela pourrait bien être, M. Nolens ; du reste, je le demanderai au premier abbé dont je recevrai la visite.

— Allons donc, M. Volens, il ne s'agit pas ici de fidèles, il s'agit d'électeurs. Convenez que les prêtres n'ont guère sujet de garder tant et de si violentes rancunes à notre révolution. Jamais ils n'ont eu leurs coudées si franches ; sous la restauration, ils se contentaient d'appeler les lumières du Saint-Esprit sur les électeurs. Mais ils ne s'en rapportent plus à lui, ils aiment mieux nous éclairer eux-mêmes. Quand MM. Michelet et Quinet nous disaient : défiez-vous des Jésuites, je me riais des périodes de ces deux savants hommes. Mais je vois bien maintenant, quoique le Constitutionnel l'ait écrit et que le Journal des Débats semble y croire, qu'il y a des jésuites. Je ne désespère pas de voir les prêtres intervenir dans les prochaines élections de la garde nationale, et cabaler pour faire nommer le suisse de la paroisse colonel de la légion.

— Qu'est-ce qu'il y aurait d'extraordinaire en cela, M. Nolens? Moi qui vous parle, j'ai bien été lieutenant d'une compagnie. M. M*** a des mollets de toute beauté dans ses bas rouges et un abdomen de propriétaire, au besoin il aurait des moustaches, que faut-il de plus pour commander une légion et mériter la croix d'honneur ?

— Du reste. M, Volens, je ne me plains pas de l'intervention des prêtres dans les élections ; bien au contraire ! leur candidat ne nous laissait vc'r que le petit bout d'une de ses oreilles, ses amis nous découvrent l'autre dans toute sa longueur. Nous savions seulement qu'il était l'homme de celle aristocratie râpée qui gouverne la ville ; maintenant il appert à tous qu'il est aussi l'homme de l'église: c'est un petit renseignement dont les électeurs feront leur profit.

— Et comment cela peut-il profiler aux électeurs, M. Nolens?

— Quoi , vous ne comprenez pas ! L'homme en question, je ne

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