‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 20 sur 28 · LA COMMUNAUTÉ DES JAULT · texte numérisé non relu

LA COMMUNAUTÉ DES JAULT

^ gfflSg jo c^iNSi, M. Dupin, aucun de vos faits et gpstes , si

lAl'

u ^ S ■ g u ^petit qu'il soit, ne doit passer sans laisser de

°< gilS ^ =^lraces. Déjà vous avez fait publier, par M. Ort o/ S^^S So cJ^o\an, votre magnifique et incomparable hisg^^j^-jj g.-g^^;^toire, et voila que vous nous racontez vous- !^^à>xjLJ2.^!«^™ème, de peur que la postérité n'en ignore, votre expédition à la communauté des Jault. Décidément vous ne

20 i A M DUPIN.

voulez rien laisser perdre de votre vie. Vous faites comme l'orfèvre qui recueille, avec un soin avare, la poussière d'or tombée sous son établi. Vous devriez, grand homme, vous attacher une clochette au cou, afm que vous ne fassiez plus un pas que nous n'en soyons avertis et que nous accourions sur votre passage avec des palmes et des acclamations, comme on arrivait naguéres sur le passage d'un roi.

Je vous le dis, en vérité, M. Dupin, Il y a une variété de l'égoïsme qui rendrait ridicule même un grand homme ; c'est cet égoisme impertinent et bavard, qui toujours et toujours parle de lui, qui veut monopoliser l'attention publique, qui, écornifleur effronté de renommée, écrit son nom sur les murailles. Vous êtes, M. Dupin, un des types les pius complets de ce genre d'égoisme. Vous aimez l'argent, vous l'aimez d'un amour incommensurable, vous l'aimez autant que la loi permet de l'aimer ; mais il est une chose que vous aimez davantage, et cette chose, vous l'aimez d'autant plus qu'elle vous interdite ; c'est la popularité. Le peuple vous manquant, vous vous êtes fait un peuple à vous de la bourgeoisie. Ne pouvant être une de ces grandes statues autour desquelles la foule passe et qu'elle salue en passant, vous voulez être une de ces statuettes de salon qui ont pour piédestal une cheminée, et que le maître fait admirer à huis-clos à quelques messieurs. Il vous faut des blanches mains qui vous applaudissent, des lorgnons, ébahis d'admiration, qui vous regardent; des hommes vêtus de noir, bien rasés, bien brossés, bien cirés, qui montent et descendent incessamment votre escalier. Il vous faut encore des journaux apostés qui s'écrient à tout moment : Oh! le grand homme! Pour vous, vivre sans élre aperçu, ce ne serait pas vivre. Si l'on inventait une étoffe lumineuse qui projetât son éclat à deux ou trois lieues à la ronde, vous en achèteriez, coûtât-elle une justice de paix l'aune, de quoi vous faire un habit carré.

Vous avez la manie de trôner. Vous aimez, vous le soleil de la

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Nièvre, à effacer, dans les flols de votre lumière, celle conslellation de fonctionnaires subalternes qui fait autour de vous sa petite révolution. Partout où il y a des coups de chapeau à percevoir, vous accourez. Il n'y a point de soler^nitè à Clamecy que vous n'y apparaissiez dans votre habit carré et majestueusement escorté de pompiers. Si le prince de Monaco assistai! à une de CCS pompeuses cérémonies, il ne pourrait s'empêcher de dire , en sortant : Ma foi, si je n'étais roi de Monaco, je voudrais être M. Dupin.

Il y a des simples d'esprit qui s'imaginent que vous avez contre moi, qui ai blasphémé votre grand nom, une haine irréconciliable, une de ces haines dont rien ne s'évapore et qui, semblables au poignard du sauvage, conservent éternellement leur poison. Vous ne connaissez pas M. Dupin, me disent-ils : si vous tombiez sous sa dépendance, il serait homme à vous lire son projet d'adresse, depuis le siib lege libertas jusqu'au Dupin aîné, député de la Nièvre, inclusivement ; et, vous voyant endormi, il s'acharnerait à lire encore. Mais ce sont au contraire ces gens qui ne vous connaissent pas. Votre ennemi de cœur, à vous, M. Dupin, c'est l'homme qui n'a pas l'air de s'apercevoir de votre importance, qui vous frustre de l'attention qui vous est due. Vous aimeriez mieux qu'on dît de vous : Voilà M. Dupin le courtisan, M. Dupin le défenseur de tous \e$ abus, l'avocat de toutes les oppressions, M. Dupin qui a déserté, avec boutoir et sonnette, le camp du peuple; que dédire, vous voyant passer: Quel est donc ce vieux monsieur? Du reste, cela se conçoit; l'athée est plus coupable aux yeux de Dieu que le blasphémateur. Car enfin le blasphémateur ne fait qu'insulter son nom, au lieu que l'athée nie son existence.

Vous avez pour les louanges un de ces appétits voraces qui avalent, sans le déguster, tout ce qu'on leur jette : vous préférez la quantiléà la délicatesse des mets ; vous aimeriez mieux, pour célébrer votre nom, une grosse voix qu'une voix harmonieuse et

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pure. Si vous aviez une aubade à recevoir, vous voudriez qu'on vous la donnât avec une grosse clocJie. II y a, à Clamecy, un cordonnier, poète ridicule que tout le monde baffoue : sur dix couplets que confectionne la muse boiteuse de cet Apollon au tranchet, il y en a neuf pour Dupin, le prince des orateurs. Il a toujours en forme une chanson en votre honneur, toujours une couronne qui trempe dans son baquet, en attendant votre arrivée. Eh bien ! vous académicien, vous qui êtes d'ailleurs habitué aux flatteries dorées de la cour, vous vous carrez sous celte couronne, comme si elle était de lauriers et de roses. Vous acceptez comme un parfum d'agréable odeur l'encens punais qu'il vous jette; vous portez à votre front, comme un précieux joyau de popularité, le stigmate de ses louanges. En échange de son pathos vous lui envoyez, troc pour troc, vos discours ; vous lui avez envoyé dernièrement votre lettre sur la communauté des Jault et les dernières poignées de chiffres que nous a jetées à la face monsieur votre frère.

Quand la renommée balbutie votre nom et s'assoupit sur votre gloire, vous avez toujours en réserve quelque œuvre pour la réveiller. C'est dans cette pensée que vous nous donnez voire lettre sur la communauté des Jault. Assurément, ce n'est pas de maître Jault, le pauvre paysan, que vous avez voulu nous parler; c'est de vous, Dupin, dépulé de la Nièvre. En effet, vous vous installez sans façon à côlé de votre héros ; vous le mettez sur un tabouret, et vous vous étalez sur un fauteuil, vous laites le beau, le savant, l'homme d'importance. Vous faites asseoir M. Rabler à votre droite, M. Simon de la Coudraie à votre gauche, et VEcho de la Nièvre est à la porte qui bat de la grosse caisse.

Oh! non, M. Dupin, ce n'est pas à M. Etienne que vous avez écrit cette lettre! S'il en a payé le porl, les électeurs de Clamecy le lui redoivenl ; vous eussiez dû écrire sur l'adresse : A Monsieur Etienne, pour remettre à mes électeurs. Qu'importe, en effet, à M. Elienne que pour achever la grande roule de Paris à Lyop,

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passant par Clamecy la capitale de vos petits états, il n'y ail plus qu'une lacune de trois lieues à remplir ? Assurément, si ]\I. Etienne va jamais à Lyon, malgré la vieille et constante amitié que vous lui conservez, ce n'est pas la roule de Clamecy qu'il prendra ; mais vous savez bien que devant voire conlident de comédie, il y a un parterre qui écoute et qui bat des mains. Si j'étais chargé d'expliquer la phrase que vous avez déposée chez M. Etienne, voilà à peu près comme je la traduirais :

« Mes chers électeurs, je vous ai peut-cire mal représentés durant cette session. Défunt mon projet d'adresse n'était pas, j'en conviens, une très bonne réponse aux provocations insolentes que nousjetlel'arislocratiegoudronnée de l'Angleterre, et bien que Clamecicois, vous n'éles pas si paciflques que mon adresse; mais si je rédige mal vos sympathies, voyez comme je sers bien vos intérêts : encore quelques coups de pioche et vous aurez la grande route de Paris à Zyon, passant par C/amecî/. La France est, il est vrai, descendue dans l'estime des peuples, elle a perdu, par la faiblesse de son gouvernement, la prééminence qu'elle avait conquise par trente ans de victoires. M. Guizot a fait porter au musée des Augustins, comme un objet de curiosité son vieux char de triomphe. Mais, je vous le répèle, vous aurez la grande route de Paris à Lyon, passant par Clamecy, et advienne que pourra, les Cosaques ne vous l'emporteront point, roulée autour de leurs lances. »

Vos électeurs, ces Français de Clamecy, sont bien faits pour comprendre ce langage; depuis dix ans, ils n'ont plus d'autre manière de voir, de penser, de sentir que la vôtre; ils ont noué leurs fibres à vos fibres, et quand vous frissonnez sur votre banquette, toute la bourgeoisie de Clamecy a la fièvre. Contemplez Clamecy du haut des cimes de Saimbert; toutes les girouettes, dragons ailés, chevaux au galop, anges sonnant de la trompette.

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sont tournés avec une touchante unanimité vers le même point du ciel, et la grande girouette du clocher, dont le lion ailé bondit dans l'azur, semble les commander et leur donner, quand vient un souffle de vent, le signal du mouvement qu'elles doivent exécuter; représentant et représentés, tel est l'effet que vous me faites.

Et pourtant, ce fétu de chef- lieu, celte noire masure où d'immondes cloportes traînent leur ventre autour d'un nom , celte besace de pierre qui n'est jamais rassasiée, ce petit amas d'écorces naufragées que l'Yonne a rejeté sur sa rive et où meurt tout germe de liberté qui y tombe, ce Clamecy qui me donne à regret, à moi, pauvre insecte, un brin d'herbe amére, je l'aime encore tel qu'il est. C'est là qu'a commencé mon matin, et tant que durera ma journée, je veux jeter un bourdonnement de liberté à son oreille. O Clamecy ! as-tu quitté sans retour le chemin de la civilisation et du progrès? Quand cette génération qui va devant elle est arrêtée à chaque instant sur sa route, qu'elle est détroussée, qu'elle est percée de coups, n'accourras-tu jamais à son cri de détresse que pour prêter main-forte à ses adversaires et serrer d'un tour de plus la corde qu'ils lui passent autour des jambes? Est-tu un médecin qui n'arrive à la plainte du blessé que pour éponger ses plaies avec du sel et du vinaigre, un avocat qui n'ouvre la bouche que pour demander que son client, victime d'une indigne oppression, soit réintégré dans ses fers et condamné aux dépens? N'enverras-tu jamais là-bas à la grande urne qu'une boule faite avec le marbre noir d'un sépulcre? 0 Clamecy ! es-tu mort pour la liberté? Cet assoupissement de pierre qui, depuis dis ans, pèse sur ta paupière, est-ce le néant? O Clamecy ! la France ne doit-elle plus compter sur toi pour soulever le lourd fardeau qui l'accable? N'es-tu plus qu'une fibre paralysée de ses quatre cent vingt-neuf fibres ? Faut il t'envelopper dans le tracé de la grande route de Paris à Lyon, et, dans un projet avorté de chemin de fer, rouler autour de toi deux ou trois aunes de ruban de la

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Légion-d'llonneur, l'enterrer sous la baiiquelle de M. Dupin, et écrire sur celle banquette, en lettres noires, el avec des larmes blanches : Ci gît l'arronlissement de Clamecy ; il fut bonpèrc, bon fils et bon époux : priez pour lui.

Ces pensées sont tristes, M. Dupin ; laissons-les de côté pour ne nous occuper que de votre voyage à Corbigny-ès-Léonard. Vous vous adjoignez, pour compagnon de voyage, un de vos amis , M. Rabier, autrefois bon notaire et maintenant excellent juqe de paix; voilà une phrase dont chaque mot mérite une analyse particulière. S'il est vrai que le style soit tout l'homme, que le style d'un écrivain soit un daguerréotype qui lui prend malgré lui, et à son insu, sa physionomie; vous êtes, M. Dupin, tout vivant dans cette phrase.

Corbigmj-ès-Léonard! Et pourquoi ne pas dire Corbigny tout court, comme les habitants du pays? Corbigny-és-Léonard! quelle galanterie d'érudition ! C'est ainsi que Napoléon appelait quelquefois ses vieux soldats par leur nom de guerre. Allons, Corbigny, fais avec la cime de ton clocher une belle révérence à M. Dupin ; et vous, bienheureux Saint-Léonard qui, par votre puissante intercession avez préservé Corbigny du choléra, intercédez pour M. Dupin auprès de ceux de vos paroissiens qui ont reçu de Dieu la grâce de payer 200 fr. de contributions, et, pour peu que vous ayez fait de dupes au paradis, M. Dupin vous fera obtenir la croix d'honneur.

Un de mes amis , M. Rabier. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Rabier, et Corbigny est pour moi au bout du monde ; mais je parie, M. Dupin, que M. Rabier vous rapporte par session au moins une vingtaine de bulletins. Je parie encore, cent contre un, oui, grande illustration, mettez-vous au jeu, et je parie M. Garnier-Pagès contre vous, que vous détestez votre ami Rabier. — Pourquoi cela? dites-vous. — Pourquoi cela ! C'est que vous ouvrez la bouche trop grande pour l'appeler votre ami. L'homme qui embrasse sa femme en public la maltraite ordinairement en

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secrel, pI le souris fubriqué d'un masque a une expression exagcn^e que n'a pas le souris vivant et créé. Je parie, une troisième fois, que M. Rabier est un homme qui a une haute opinion de son mérite. Si vous me demandez ma raison : c'est que vous nétes pas homme à jeter au vent vos grains d'encens sans savoir où ils tomberont ; c'est que vous savez où est le défaut de la conscience de celui auquel vous vous adressez, cl que c'est toujours là que vous appuyez la pointe de votre argument. Je le répète, je n'ai pas l'honneur de connaître M. Rabier; mais vous, M. Dupin, je vous connais.

Autrefois bon notaire et maintenant excellent jugô de paix. Voilà un coup d'encensoir envoyé de main de maître. Quelle émulation ces deux ou trois syllabes dépensées à propos vont allumer parmi vos serviteurs! Comment ne pas se dévouer, corps et ame, quand on a un ame avec son corps, à un maître qui récompense si magnifiquement les petits services qu'on lui rend ! 0 M. Dupin! je vous en prie, ne m'appelez jamais excellent pamphlétaire. Je me trouverais dans la nécessité d'abandonner le culte de la liberté pour celui de vos idoles. Je prendrais votre cocarde effacée, je porterais la queue de votre simare, je trouverais votre projet d'adresse magnifique, je célébrerais votre désintéressement et votre loyauté, j'exalterais surtout votre fixité de principes , vertu bérédilaire dans votre famille, et qui s'élève comme un obélisque de plomb par-dessus vos autres vertus.

Si quelque usurpateur tentait d'envahir votre urne, cette urne que votre nom remplit jusqu'au couvercle, je publierais contre lui des libelles anonymes; si quelque homme indépendant, quoique pauvre, écrivait contre votre candidature, je tiendrais à honneur d'être votre sbire, je mettrais à votre disposition tous les petits moyens de nuire dont m'aurait doué la nature. Si je n'étais que puce, je vous prierais de me faire vipère pour le mordre ; si je n'étais qu'un morceau de menote brisée, un bouton tombé de l'uniforme d'un gendarme, je vous prierais de me faire cachet

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pour le terrasser, je ne mangerais plus pain sur nappe, je ne nie ferais plus la barbe , je m'abstiendrais de porter canne , jusqu'à ce que j'eusse éloulTé sous les verroux ce bruissement d'opposition.

S'ous ne sauriez vous imaginer l'effet qu'a produit sur les nerfs de certain juge de paix de ma connaissance, ce Rabier. excellent juge de paix. On espère que les lauriers de son collègue lui feront tourner la tête. Depuis qu'il a lu voire lettre, il ne tient plus dans sa robe, et hier il est sorti sans sa canne. Il s'exerce sur son greffier à donner des poignées de main. Il fait tous les soirs de petits scrutins préparatoires avec sa femme; et on l'entend à chaque instant qui s'écrie : Rabier, excellent juge de paixl Rabier, excellent juge de paix! Et si ce Rabier allait obtenir avant moi la croix d'honneur ! mais non, ce qui me rassure, c'est qu'il est honnête homme. O M. Dupin ! il faut que vous vous adjoigniez moi et ma canne pour compagnons de vos courses scientiûques. Nous irons avec vous visiter la Voie creuse, l'église de Saint Révérien, le montBeuvrai. Vous direz de moi, dans votre première lettre à M. Etienne : « Mon honorable ami , M. **", autrefois bon avoué, maintenant excellent juge de paix et auteur d'un grand nombre de calembours très estimés des avoués de Clamecy » ; sinon je me ferai patriote !

Vous parûtes de grand matin de Corbigny, M. Dupin. Vous aviez sans doute éveillé M. Rabier par celte magnifique apostropbe :

Oui. c'est t

on député, c'est Dupio qui l'éveil

Faut-il le lu

cltre un cor de chasse dans l'orei

AuraiB-iu.

oi qui dors d'un somnifril si pes»a

Lu ma Liog

raphic hier dans Ortolan,

Ou SOU9 loc

oreiller, quelqu'un, par maladres

A-t-il mis u

n feuillet de rnoo projet d'adresse

Toujours est-il que vous partîtes de grand malin. Habitants de la Nièvre ! M. Dupin vous prie de remarquer qu'il partit de grand malin de Corbigny. Celle circonstance est un éloge de son activité : elle explique comment il peut être à la fois député de la Nièvre, procureur-général, président du conseil administratif de la liste civile, idem du comice agricole de Clamecy, maire de

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Gacogne, et beaucoup d'autres choses encore dont le détail serait trop long.

Vous omeltcï de nous dire, grand voyageur, à quelle heure vous arrivâtes à Saint-Révérien. Cela vient, selon quelques savants commentateurs de votre lettre, de ce que vous n'étiez pas sûr de votre montre. Mais un fait acquis à l'histoire de la Nièvre, un fait que la postérité ne pourra révoquer en doute, quand bien même H serait affirmé par M. Ortolan, c'est que vous arrivâtes à Saint- Révérien, et que vous visitâtes l'église. Et d'ailleurs l'église de Saint-Révérien elle-même ferait, au-besoin, sonner sa cloche pour le dire.

Un voyageur de commerce, ou tout autre voyageur, se fill rendu soit à la Perdrix, soit au Cheval blanc, et y eût déjeûné de son mieux. On dit même que M. Rabier vous donna ce conseil. Mais vous, grand homme, vous aviez bien autre chose à faire. « Rabier, lui répondites-vous d'une voix ferme, je repousse votre proposition par l'ordre du jour. Voilà une église nouvellement restaurée ; je ne puis passer outre sans en connaître. Il faut que je prouve à cet arrondissement, afin qu'il me rembourse en bulletins mes frais de voyage, que j'ai souci de tout ce qui le concerne, que sur lui plane incessamment mon regard de maître. Vous vous dites en vous-même, Rabier : — Dupin est assurément un grand homme, mais je n'ai pas lu dans M. Ortolan qu'il fût architecte. Assurément il outrepasse ses devoirs. — Rabier, homme de peu de foi, ne savez-vous pas ju'en ma qualité d'avocat je suis non seulement architecte, mais encore ingénieur, mécanicien, hydraulicien et même un peu agronome. Que dis-je, un peu agronome? autant que le mot peut s'étendre. Parcourez le rapport de la commission de mon comice agricole, vous y verrez mon nom couronné de branches de pin, et cette année, on doit me décerner, en récompense de mes travaux législatifs, le premier prix d'arbres verts.

0 Mais voyons, Rabier, mon excellent juge de paix, que dironsnous de cette église? A quoi la condamnez-vous? Ma foi, je suis

^ii A >1. DIPIN,

fatigué d'approuver. Quel ennuyeux département! Tout y est bien, excepté l'égiise de Saint-Révérien. Il faut que cette malencontreuse église paie pour tous. Mais encore une fois, Rabier, qu'allons nous dire ? Vous êtes là à sourire à ce gros saint, comme si vous vouliez lui demander sa voix. — Il faut dire , maître, répondez-vous : L'église de Saint-Révérien qu'on aurait pu restaurer avec plus de goût... — Non, Rabier, non, cela se comprend trop. Il nous faut quelque chose de plus romantique... L'église de Saint- Révérien, ajoutez-vous, qui n'a pas été restaurée. — Fi ! Rabier, cela est plat, cela sent le juge de paix. Votre collègue de Clamccy lui-même aurait pu trouver cette phrase. — Eh bien ! maître, disons : L'église de Saint-Révérien qu'on a gâtée en voulant l'embellir. — A la bonne heure, Rabier, bravo ! tumulte d'applaudissements, Rabier! C'est cela. Une antithèse, quelque chose de piquant! Au moins, Rabier, vous n'avez volé cette idée à personne? Jurez-le moi, car vous sentez que s'il en était autrement, je serais dans l'obligation de vous faire obtenir de suite la croix d'honneur. Mais voyons, Rabier, habillons votre idée d'une façon pittoresque. L'église de Saint-Révérien que L'église de Saint- Révérien qui L'église de Samt-Révérien où. Vive le roi !

Rabier, m'y voilà : L'église de Saint'Révérien où l'on a fait pour l'amour de l'art des travaux où l'art ne se fait guère remarquer. »

Eh ! M. Etienne qui ne s'éveille pas au cliquetis de celte antithèse ! Quoique académicien, il n'en entend pas tous les jours autant. Encore, M. Dupin, quand vous avez fait cette phrase, l'atmosphère de Saint-Saulge, /)ai/s des anecdotes, pesait sur vous par un de ses bords.

Mais, quel épouvantable coup de griffe vous avez donné là à l'église de Saint-Révérien! Voilà une église déshonorée! LeSainl- Esprit, de peur de se compromettre, n'osera plus y descendre, el je ne serais pas étonné d'apprendre un de ces jours que k

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patron de ladite église a quille sa niche sans en rien dire au niarguillier.

Aussi, celle vieille folle de Saint-Révérien a été bien mal avisée dé ne pas se niellie sous votre invocation, comme sa cadette lie Clamecy et son aulre sœur de Gacogne! Vous lui eussiez expédié, avec une cargaison de pierres de Clievroches, M. Ruby, architccle éclairé de l'esprit de Dieu, et qui ne peut manquer après sa mort d'élre nommé grand-voyer du paradis. C'est lui qui vous eût fait pour l'amour de l'art des travaux où l'art se fût fait remarquer ! Il est vrai que pour salaire de voire protection, vous eussiez peut-ôlre exigé une pari de pain bénit de la fabrique oïl une place au banc-d'œuvre à perpétuité; car si l'on en croit la voix publique, vous vendez vos bienfaits, plus que vous ne les donnez, M. Dupin.

Enfin, vous voilà arrivé sain et sauf avec M. Rabier, le complice de votre expédition au pays des anecdotes. C'était le jour de l'Ascension et la cbaleur était accablante. Malheureusement vous nous laissez ignorer si vous aviez un parasol. Au premier aspect, ces détails semblent sans importance. Ils n'expliquent pas bien comment la petite république des Jault a pu se conserver intacte au milieu des barons spoliateurs du régime féodal, et se conserver indivise à la barbe des arrondisseurs de propriétés de noire époque.

Un Monsieur me disait à ce sujet : « M. Dupin prend trop d'encre dans sa plume. Il a contracté l'habitude, étant avocat, de compter les syllabes par pièces de cinquante centimes. Quelque soit son parterre, il le traite comme une cour royale. Il ressemble à ces mauvais tailleurs de village qui, ne pouvant vous faire un habit qui aille bien, vous font un habit dont le drap déborde de toutes parts. Sa communauté des Jault me fait l'elTeld'une alouette racornie qui nage dans une masse de sauce. M. Dupin arrive à Saint-Saulfje le jour de V Ascension ; la chaleur était acca-

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blan.e. Que signifient ces fadaises? Il faut être arrondissement de Clamecy pour se laisser dire de telles choses. »

n — Malheureux, ai-je répondu à ce monsieur, vous êtes un homme dont le cerveau a été faussé par la mauvaise presse ! Je ne veux rester avec vous que le temps indispensable pour vous entendre. Ne voyez-vous pas que l'Académie des sciences avait posé celte question à M. Dupin avant son départ : Déterminer quelle est la température à Saint-Saulge le jour de l'Ascension. Il répond : Accablante. Pouvait-on répondre d'une manière plus claire, plus précise, et en même temps plus profonde? »

Quoi qu'en dise ce Monsieur, nous avons appris avec beaucoup d'intérêt que vous aviez hecruté à Saint-Saulge deux des naturels du pays : le neveu de votre excellent juge de paix ou de votre ci-devant bon notaire, si cette expression vous va mieux , et M. Simon de la Coudraie, un de ces bons propriétaires qui font valoir eux-mêmes leurs terres, dont ils doublent et triplent le produit, et savent mériter des prix au comice agricole de leur arrondissement.

Permettez-moi, M. Dupin, une petite observation. M. Simon de la Coudraie peut être tout ce que vous dites, et quelque chose de plus encore. Je vous accorderai même, pour peu que cela vous convienne, que M. Simon de la Coudraie fait pousser des grains de blé gros comme des fèves et des luzernes hautes comme des taillis. Mais enfin, M. Simon de la Coudraie, quel qu'il soit, n'est pas un point de droit, et son éloge eut été, sauf meilleur avis, plus convenablement placé dans un rapport au comice, ou dans un discours de distribution de prix agricoles, que dans un commentaire sur les vieilles coutumes du Nivernais. Ceux qui ne connaissent pas votre austérité de principes, pourraient croire que vous voulez rappeler à M. Simon de la Coudraie, dans l'intérêt de votre influence, que vous êtes président du comice, et que c'est

A M. DII'IN. 2t7

VOUS qui lui avez posé sur la télc la couronne de Irclle cl de sainfoin qui lui a été décernée.

« Voyez, diront certains hommes qui n'ont pas eu le bonheur de lire M. Ortolan, comme M. Dupin cajole habilement les électeurs! II y aurait un perruquier parmi les capacités à deux cents francs, qu'il trouverait moyen de lui dire, dans une de ses œuvres, qu'il confectionne magnifiquement les perruques. M. Dupin se tient, il est vrai, en dehors des luttes électorales. Il semble craindre, en la frottant contre l'urne, de salir sa blanche robe de candidat. Comme Louis XIV, il laisse à ses lieutenants le soin de décider la victoire. La campagne est commencée depuis un mois pour ses ex-collègues, qu'il est encore à son hôtel Coq-IIéron, ca sematé contre les interpellations. S'il arrive au jour précis de l'échéance toucher les suffrages de ses électeurs, il leur dit : « Je suis Dupin aîné ; vousme connaissez, je n'ai point d'autres explications à vous fournir. » Et tout l'arrondissement électoral, la main sur sa croix d'honneur, le proclame député par une immense acclamation. Mais vous ne voyez que la surface des choses. M. Dupin fait des circulaires comme ses collègues ; seulement il en déguise le litre. Il roule son bonbon dans un petit morceau de droit ou dans une feuille de ses voyages, et il le fait tenir, sans qu'on en voie rien, à ses grands enfants d'électeurs. »

Je suis fatigué de courir après M. Dupin, à cheval sur ma plume , comme un postillon; encore, n'aura-t-il pas la courtoisie de m'olTrir pour rafraîchissement une goutte d'encre de la Petite- Verlu. Mais patience, voilà que nous arrivons.

Voyez-vous ce groupe de bâtiments situés sur un petit mamelon, à la tète d'une vallée de prés. C'est la communauté des Jault.

Quoi 1 M. Dupin, pas un fonctionnaire pour vous recevoir, pas un pompier pour vous escorter ! A quelles dures privations le dé-

2i8 AH. DUIIS.

inoii de la science expose quelquefois celui qu'il possède ! Vous êtes oblijjé de vous introduire vous-même, comme un fdcleur qui apporte une lettre, dans la grande salle de la communauté des Jault, et de colère vous vous mettez à la décrire, vous vous acharnez surtout contre un malheureux cuvier à lessive, poli à force de servir, que M. Balzac lui-même n'eût pas aperçu ! Ueureusement muîlre Jault arrive qui le tire tout barbouillé d'encre et à moitié décrit sous votre plume.

Voilà le puissant monarque de Clamecy et le consul des Jault en présence! Attention à ce qui va se passer entre les deux grands hommes!

31ailre Jault offre à M. Dupin les productions du pays. M. Dupin consent à iriitqaer avec maître Jault, mais il ne veut point manger de fromage à la crème. Il eût voulu, le grand citoyen, qu'on iui servît un fromage tricolore. Du moins, c'est l'opinion du docteur Ortolan.

Noire dit sieur Ortolan nous promet, sur l'apparition de M. Dupin à la communauté des Jault, trois magnifiques chapitres ayant pour titre :

Le premier : Comment M. Dupin but à la santé des Jault. (Ce toast est classé au n" 13i5 de la table chronologique des principaux toasts politiques portés par iJ. Dupin depuis la révolution de Juillet'.)

Le deuxième : Comment M. Dupin déchiffra, avec l'aide de M. Rahier, de son neveu le notaire et de ses besicles, une moitié de contrat des Jault déposée dans une arche.

Le troisième : Comment M, de la Coudraie tte déchiffra rien.

Alallre Jault, qui est fort poli pour un sauvage, se fait l'honneur de dire à M. Dupin qu'il a bien entendu parler de lui et de mon-

' J'ai sous les yeux la lable clironolo^ique des principaux discours prononcés par>I. Dupin, depuis 1828 jusiju'à 1830.

A M nriMN. û\9

sîpiir son père. Quoi 1 de monsieur votre iicre aussi, M. Dnpiti î Ainsi, au lieu de trois gr;indcs ilinslralioiis dans l'arrondissemeiil, nous en aurions quatre! Mais vous nous surfaites d'une, M. Duj)in. Vous dites quatre pour qu'il vous en soit a.loué trois.

iùifin, vous prenez eongé de celle leire nouvelle après vous élre oiiquis avec soin des mœurs, de la religion, et même de l'appèlii des habitants. Vous n'avez oublié qu'unechose. d'écrire votre nom sur le fronton de la grande porte.

Dans ce lourd pâle composé de toutes sortes de viandes et assaisonné avec de l'encens au lieu de sel, vous faites entrer quelques bribes du Morvaml. Voulez-vous, M. Dupin, suivre un bon conseil? Parcourez leMorvand, mais ne le décrivez pas. Vous êtes né pour conclure, et non pour décrire. L'imagination, ce papillon aux mille couleurs, ne vient jamais s'abattre sur votre plume et secouer sur vos pas la poussière brillante de ses ailes. Vous auriez un joli talent de rédaction pour un notaire, mais si votre style tombait dans la rue, un petit rédacteur de Magasin pittoresque ne se baisserait pas pour le ramasser. Le Morvand, ce fier et sublime montagnard dont vous voulez faire un monsieur, esl trop haut de taille pour votre palette. Ce n'est pas avec un pinceau trempé dans l'eau tiède qu'on peut reproduire ses sauvages magnificences.

El celte lettre sur la communauté des Jaiilt, vous la signez : Diipin, député de la Nièvre. Vous vous parez aux yeux du département de ce baU'on littéraire.

Dupin, député de la Nièvre! Si j'étais le coll ége électoral de Clamecy, vous ne signeriez pas longtemps de cette façon, M. Dupin ! Vous auriez beau me cajoler, me décorer, me saturer d'emplois, je briserais stoïquement sous mes pieds votre corne d'abondance. Â côté de ma conscience de propriétaire, de fonctionnaire, de marchand de bois, je voudrais porter aussi une conscience de citoyen. Je me rappellerais que, durant la courte durée de ses fonctions, le corps électoral est le premier de tous les pouvoirs ;

220 A M. nvi'iN.

que la ro) aulé elle-même vient en vassale prêter hommage devant son urne ; que lorsqu'un magistral de cet ordre n'accomplit |)as dans toute leur exigence les devoirs que la constitution lui impose, il commet la plus grave comme la plus coupable de toutes les prévarications.

Mais les électeurs de Clamecy savent-ils, M. Dupin, quelle opinion politique ils ont voulu faire représenter en vous envoyant à la chambre? Vous-même, grande illustration, ou plutôt grande équivoque, savcz-vous ce que vous êtes ?

Ce que vous êtes, je vais vous le dire, moi, M. Dupin. Vous êtes Dupiniste avant tout. Vous n'êtes d'aucun parti, vous ressemblez à ces lagunes entre deux fleuves, qui ne sont ni terre ni eau, qui sont tout simplement du sable mouvant. Vous pouvez jeter à présent, 31. Dupin, votre masque d'austère franchise, votre feinte rudesse ne trompe plus personne. Non, vous n'êtes pas le paysan du Morvand, vous n'êtes qu'un flagorneur de ministres. Vous quittez vos souliers ferrés pour marcher sur le parquet des salons. Vous êtes un lion qui sait donner la patte.

Vous étiez libéral quand vous étiez jeune, si toutefois vous avez eu une jeunesse. Mais la liberté était pour vous une belle maitresse, une pauvre griselte qui vous prodiguait tous ses trésors d'amour, tandis que vous négociiez un mariage d'argent avec une dame de haut parage, avec la royauté. Si la Restauration eût eu plus de durée, vous fussiez allé à elle. On vous eût vu Ogurer, moitié bourgeois, moitié gentilhomme, moitié prélat, moitié ministre, dans un ministère de conciliation. La Restauration vous attendait. Vous teniez à elle par votre père, le vieux sous-préfet de Clamecy. Si elle vous eût regardé comme un ennemi irréconciliable, elle n'eût pas manqué de faire expier à monsieur votre père le tort énorme d'avoir procréé un fils libéral.

Depuis la révolution de juillet , vous avez abandonné notre camp, et nous ne sommes pas fâchés de votre perte; il est des hommes qui valent mieux pour ennemis que pour amis, M. Du-

A M. DUl'IN. 221

pin. Mais si j'élais collège électoral, je ne voudrais point, pour me représenter, d'un transfuge. Vous dites , vous : Honte aux transfuges militaires ! Nous, nous étendons plus loin la réprobation, et nous disons : Honte aux transfuges polikiques !

Vous avez tour à tour attaqué et défendu les mêmes hommes. Vous avez dansé tantôt sur le pied droit , tantôt sur le pied gauche. Vous vous posiez comme un trait-d'union entre le progrés et la résistance. Vous croyiez qu'on prendrait pour de l'indépendance de caractère cette versatilité de principes, qu'on dirait : « M. Dupin n'a d'autre maître que sa conscience ; il loue le bien et désapprouve le mal, dans quelque parti qu'il les rencontre. » Mais la feinte était trop grossière pour qu'elle trompât personne. On a dit tout simplement : « M. Dupin veut cumuler les bénéfices de la subjcction avec les honneurs de l'indépendance. » Vous faisiez de temps en temps de l'opposition aux ministres; mais celte opposition, elle était si bénigne qu'elle me rappelait votre vieux maître d'école qui fouettait avec une plume ses mauvais sujets de prédilection. Vous me faisiez l'effet de ces ours de place, apprivoisés pour de feints combats, qui prenaient entre leurs pattes, comme s'ils voulaient les étoulTer, les chiens du maître, leurs compagnons de litière et de gamelle, et les laissaient aller, après leur avoir arraché quelques poils.

Non, si j'étais collège électoral, je ne voudrais pas d'un député assis sur deux banquettes. Je vous dirais : « M. Dupin, étes-vous l'ami, l'ennemi, ou le complice du gouvernement? Vous ne voulez pas aliéner votre indépendance par une profession de foi. C'est bien, M. Dupin; mais alors restez maire de Gacogne. »

Vous avez eu, M. Dupin, sur l'arrondissement de Clamecy, une influence déplorable. A l'om.bre de votre protection les opinions généreuses se sont étouffées. Nos jeunes hommes sont devenus à vingt ans des vieillards calculateurs. Nous nous sommes habitués, avant d'accomplir un acte politique, à nous demander ce que vous, la conscience publique de l'arrondissement, vous en pense-

222 A M DUPI>'.

riez. La crainte de vons indisposer ou l'espérance de vous complaire est depuis dix ans notre seule règle de conduite. Vous avez développé parmi nous un funeste esprit d"égoïsme et d'intrigue. Vous avez fait de nos bonnes et grosses nullités des écornifleurs de places. On a donné de l'éducation à des idiots parce qu'on vous voyait, dans l'avenir, les prenant par la main et les conduisant à la fortune. On a épousé les filles de vos valets pour avoir en dot votre protection, et celte dot vous l'avez acquittée. Votre recommandation tenait lieu de droits acquis, de capacité, de vertus. La probité que vous n'aviez pas aposlillée restait consignée au seuil de son petit emploi. Le talent que votre protection n'avait pas mis en lumière s'étoulTail misérablement .sous son boisseau. Vous étiez regardé comme la providence du pays. Faveurs, emplois, avantages publics, tout nous arrivait par vos mains. On se fût volontiers adressé à vous pour de la pluie ou du beau du temps. Si vous eussiez voulu un autel dans la basilique de Clamecy, le conseil municipal vous en eût consacré deux.

Mais, quel usage, M. Dupin, avez-vous fait de votre influence, parmi cet amas de solliciteurs qui venaient tous les jours étaler à votre porte leur vermine postiche, et que j'appelais, moi, les pauvres de M. Dupin? Il semble que vous ayez à plaisir assisté les plus mauvais.

Prenons au hasard parmi vos favoris. Voyons Mais non,

vous me feriez passer sous les fourches caudines de vos lois qui punissent, dans certains cas, la vérité comme diflamalion.

Cette révolution qui s'est faite à côté de vous, sans vous, et peut-être malgré vous, vous avez pris tout ce qu'elle avait de meilleur butin, vous en avez lavé le sang, et vous l'avez distribué à vos crcatures.-

O M. Dupin, avons nous longtemps encore à subir le fléau de votre influence? Je ne le crois pas. Vous êtes bien descendu depuis votre projet d'adresse. Vous n'êtes plus qu'une mèche qui fume. Vous exhalez déjà comme une odeur de i>airie. Le jour où

A M. niPlX. 223

le cri lugubre : ?.I. Dnpin .«e fait pair, M. Dupin osl fait pair retentira conitne un éclat de tonnerre dans i'arrondijsement, tout sera fini pour vous, M. Dupin. Vous n'êtes pas un de ces hommes qui, la tribune leur éiant ôtée, savent se faire une épée de leur plume. Tous parlez tantôt bien, tantôt mal ; mais si on vous coupait la langue, que resterait-il de votre personne? Une pièce d'or démonétisée conserve encore la plus grande partie de sa valeur; mais un assignai démonétisé, que vaut-il, M. Dupin? Dans dix ans nos jeunes hommes chercheront ce M, Dupin qui a jeté tant d'éclat et de bruit dans l'arrondissement, et ils ne trouveront qu'un vieux légiste.

m Ê^s^ïïs m m\i\i^m.

"^è* ^ ' °Â ïïSh! me dit quelqu'un, pourquoi intitulez-vous

"22» si p i> Ért ainsi votre pamphlet? Je croyais que vous dé-

Sêo ^ 1^ pffidaigniez le charlatanisme du litre. Vous avez

^^^^-^^—...-^P^ raison, monsieur : je n'aime pas, moi, qu'on se i&^^SSSSJ|âi ', . , V ... ./ „,

aUS^Sg^^S^âloD morfonde a chercher un litre qui fasse effet :

c'est dans les pages de votre livre et non sur la couverture qu'il faut mettre de l'esprit. Bien souvent ces enfleurs de titres ressemblent à un négociant tari qui étale, à la devanture de son magasin, la meilleure partie de ses marchandises. Ces titres effrontés n'ont souvent aucun rapport avec le livre qu'ils font vendre. Vous

226 UN ÈYt.QVE OK VILLAGE.

enlendez, ii côlé de vous, crier : « Césiir! » vous retournez la Icle et vous croyez voir ou un boule-do^ue, ou un guerrier de fiére et haute mine ; mais vous n'apercevez qu'un épicier qui examine au soleil, dans le creux de sa main, de la graine de luzerne. « Connaissez-vous îiia nile Euxodie? » vous dit la femme de votre cordonnier ou de votre tailleur. Vous vous imaginez que l'Eudoxie de voire cordonnier ou de votre tailleur est une belle personne à la taille élancée, au profil grec; mais Eudoxie est tout uniment une grosse houlTie qui a des joues de velours cramoisi, et dont le buste épais et rolond fera , un de ces jours . éclater le corset. Tel est, à peu prés , reffet que produisent ces livres décorés de titres pompeux et faux.

Pour moi, si je me suis permis de prendre le titre ci-dessus incriminé, c'est que l'homme de mon pamphlet est un méchant curé de village, qui fait l'évéque dans sa petite soutane. J'espère que, sur le point de nous séparer, nous ne nous fâcherons point pour une antithèse. Comme ses confrères d'autrefois, monseigneur n'aime pas la résidence ; sa cour à lui, c'est la maison de monsieur le maire. Or, monsieur le maire est un de ces gros messieurs parvenus comme on en voit tant; car, maintenant, les lois de la physique sont changées, et pour monter il faut être lourd. Notre homme a quitté sa larve de paysan pour un noble habit d'Elbeuf ; il roule dans une calèche et marche sur les parquets cirés d'un château ; aussi son curé le tient-il en grande estime. M. le maire vit avec la commune, à peu prés comme vivent deux époux séparés de corps ; il demeure à un assez grand nombre de kilomètres de son hôtel de ville : cela n'empêche point que monsieur le curé, vu la grande estime qu'il lui porte, n'aille très souvent déjeiîner à son château f quelquefois — toujours par suite de cette même estime — il y reste pour dîner, et quelquefois même il y couche. Il n'est pas esclave de sa soutane : il lui est arrivé de laisser, plusieurs jours de suite, l'église sous la garde de son patron. Et, au fait, qu'avait-on tant besoin de lui dans sa paroisse? N'avait-il

UN KVIvQUE UK SILLXC.K. 227

pas laissé le béiiilicr plein, cl le sacrislaiii ii'élail-il pas là pour sonner l Angélus? Il faut que lout plie sous la volonté de monseigneur Il rern|)lilses lonclions quand il veut et comme il veut. S'il lui dé|)iait de baptiser pour le quart-d'ncure, il suppose que c'est un eiUerrcment que vous lui demandez, et il vous envoie quérir un permis à la mairie. Du reste, il faut rendre cette justice à monsieur l'adjoint : il n'abuse point de l'autorité religieuse qu'on lui confère, et il permet de baptiser tout le monde. Pour un rien, M.*"* récuse votre parrain ou votre marraine ; vous enragez, il n'en est que plus aise. Uu reste, il n'est pas plus facile de se faire enterrer chez lui que de s'y faire baptiser. Vous qui craignez qu'on ne vous enterre lout vif, allez passer votre agonie dans sa paroisse : on lui reproche d'avoir laissé des cadavres exposés plus de trente-six heures dans son église. Il vous est arrivé sans doute, pour peu que vous ayez voyagé, — ne fussiez-vous allé qu'à Prémery ou à Pougues, — de vous morfondre sur la banquette de votre palaihe, pondant que voire postillon trinquai!, au cabaret voisin, avec ses compagnons de fouet et de bouteille. Or, je vous le demande, n'est-ce pas là la position de ces pauvres trépassés, impalienis de connaître leur nouveau gile, et qu'on relient si longtemps entre la tombe et l'auiel? Si M. Dufétre ne veut point rappeler ce prélre à l'exercice de ses fondions, au moins qu'il lui envoie donc un vicaire !

Ce monsieur aime les honneurs avec passion : pour un coup de chapeau, il fer,--!! le lour de sa paroisse ; il est né d'un cordonnier et d'une cordonnière, et je ne l'en plains point : ce n'est pas à lui seul que cet accident est arrivé, et il arrivera à bien d'autres jusqu'à la consommalion des siècles. Et d'ailleurs, son père, qui sait faire les bottes, a l'avantage sur saint Crépin, qui n'a jamais su faire que des souli.Ms. Cependant il dit en chaire, à toute occasion, qu'il est noble par ses fondions ; de par droit de tonsure, il est le premier de la commune, monsieur l'adjoint inclusivemenl. Il est piiurlant encore assez modeste pour ne point attacher la particule

328 CN ÉVftQt'E I>E VILLAGK.

DE à sa roture cmpoissée; il a apporté cette théorie avec lui du séminaire, et il la donne comme il l'a reçue. Mais les prêtres qui débitent de pareilles absurdités se mentent à eux-mêmes ; ignorent-ils donc que la noblesse, qui est maintenant si peu de chose aux yeux des hommes, n'a jamais rien élé aux yeux de Dieu. Est-ce qu'il y a des comtes, des marquis et des ducs dans son royaume. Les princes eux-mêmes ne sont inscrits sur le registre matricule du genre humain que par leur nom, et je vous assure qu'à côté il n'y a point, comme dans VAlmanach Royal, toutes sortes de croix. A ses yeux on n'est quelque chose que par ses bonnes oeuvres. Si monsieur le curé lient absolument à être le premier de sa paroisse, il faut qu'il s'éludie à en être le plus vertueux. Du reste, cela vaudrait mieux que de jouer le rôle de l'àne de la fable, qui voulait qu'on saluât son bât, parce qu'il y avait dessus une pleine besace de reliques. A bien prendre les choses, cette prétention n'est pas trop exorbitante; cependant le curé a, dans sa paroisse, des contempteurs obstinés qui ne veulent saluer ni le bât ni les reliques. C'est là un des grands créve-cœur du pauvre homme; quand cette morlificalion lui arrive, il va droit à son paroissien, et lui demande pourquoi il lui refuse les honneurs qui lui sont dus. On peut, par exemple, lui répondre ce qu'on veut. Notre gentilhomme tonsuré a les rancunes très vives et surtout fort tenaces : quand il ne peut les faire éclater de suite, il les enferme jusqu'à nouvel ordre sous le pan gauche de sa soutane, comme vous enfermez un papier dans voire secrétaire, ])Our le retrouver au moment où vous en aurez besoin. Là, elles ne s'évenlent point, et il ne s'en échappe point un atome: c'est un pistolet chargé depuis dix ans, et qui, le jour où vous voulez vous en servir, part aussi bien que si vous veniez lui donner sa ration de balles et de poudre. Au lieu de parler à ses paroissiens de l'amour du prochain, du pardon des injures, il prêche contre ceux qui lui font de l'opposilion; ils sont là sans défense au pied de sa chaire, el il lire sur eux à bout portant : il les mitraille en plein corps

UN ÉVftQl'K DM VILLAGE. 229

avec toutes sortes d'invectives. Du reste, s'ils u'élaient point à l'office, il les enverrait chercher par son sacristain. Ceux-ci s'en prennent à Dieu de la grossièreté de son ministre, et ils ne remettent plus le pied dans l'église : ainsi il arrive q-'au lieu d'un scandale, la paroisse en a deux. Du reste, quand il trouve occasion d'exercer sa prépondérance sur les affaires civiles et temporelles de la paroisse, Une s'en fait pas faute ; il ne craint point d'aller crotter sa soutane au milieu des élections; il indique à ses paroissiens le candidat de Dieu et le candidat du diable. Tant que la commune conservera son maire, elle jouira pleinement de la protection du ciel ; elle aura pleine moisson, pleine vinée, et les épizooties n'en approcheront pas ; mais on ne serait pas fâché là haut que l'adjoint fût toujours illétré : il serait plus facile au curé de conduire les affaires de la mairie.

En somme, voilà l'abbé de mon pamphlet ; vous voudriez bien, méchants que vous êtes , que je vous disse son nom et celui de sa paroisse ; mais à quoi cela vous servirait-il? Ce sont les faits seuls qui importent; quand on vous sert un fruit, est-il besoin de vous dire où est et comment s'appelle l'arbre sur Icfiuel il a poussé ; et d'ailleurs il ne faut pas être si rigoureux : il n'y a pas exposition sur la place publique pour tout délit; la charité évangéiiquc, comme vous le savez, a quitté depuis quelque temps l'Église : hier, je l'ai rencontrée à ma porte et je lui ai donné asile chez moi ; mais il ne faudrait pas, par exemple, qu'elle y restât longtemps, car ce serait pour un pamphlélaiie un hôte un peu incommode ! A présent coumiençous noire pamphlet.

Dans la paroisse de noire curé, une servante avait eu le malheur de devenir mère avant d'avoir un mari ; sa maîtresse , fermière fort jolie, et aussi bonne que jolie, ne l'avait point abandonnée, el même elle avait bien voulu être la marraine du pauvre orphelin. L'heureux compère choisi par elle était le meunier du lieu, le parangosi des meuniers d'alentour, meunier ayant l'avantage d'avoir de fort belles écrcvisses dans son biez, mais se n 20

â30 UN ÉVÊQUE DE VILLAGE.

donnant le lorl de ne point en envoyer à son pasteur ; s'obstinant à croire qu'il est plus moral de manger lesdiles écrevisses avec ses amis, que de les faire manger à des tonsurés, en ne voulant admelire en aucune chose ce précepte de l'évaugile du prêtre : « Charité bien ordonnée commence par le curé de sa paroisse. » Le jour du baptême étant arrêté, le parrain alla chez le curé lui demander son heure ; il s'imaginait, ce bon meunier, que la chose devait aller toute seule; que quand on apporte un nouveau né à lêglise, on doit le remporter baptisé, comme quand on apporte un sac de blé au moulin, on doit en rapporter un sac de farine. Mais, conmie vous le savez, les enfants ne se baptisent point ainsi chez notre prêtre : celle fois , c'était la marraine qu'il récusait. Mais le faiseur de farine n'était pas homme à se dessaisir ainsi de sa belle commère.

— Or ça, pasteur, dit-il au curé, expliquons-nous franchement. Quel vice rédhibiloire trouvez-nous à notre marraine? et vous esl-il souvent arrivé de recevoir d'une plus jolie main votre cornet de dragées?

__ ]>iiiie *»*^ répondit le prêtre, a fait bapliser son dernier enfant dans une paroisse étrangère; qu'elle y fasse aussi bapliser son ûlleul!

— Mais l'enfant était malade, et vous n'étiez pas au presbytère; vous étiez je ne sais où, à faire le gentil parleur, le bel esprit. Fallait-il donc, pour vous attendre, qu'elle exposât son enfant à mourir sans être baptisé ? Si elle eût fait ainsi, la trouveriez-vous meilleure chrétienne?

— j\|me «•' est une impie, poursuivit le curé, elle ne fait point ses pâques.

— Ah ! c'est donc de cela qu'il retourne ! fit l'obstiné mangeur d'écrevisses; eh bien ! je vais vous dire, moi, pourquoi M"'^*** ne fait pas ses pâques : c'est que, pour faire ses pâques, il faut se Confesser, et elle ne veut point se confesser, parce (ju'elle est persuadée que le confessionnal a toujours quelque part un écho. Ori

UN KVÊQUK DK VILLAGK. T.il

lui a parlé d'une servante qui, ayant volé quelguos bribes de toile à sa niallresse, alla confier celle étourderie au curé; or, le curé dînait souvent avec la dame, et un jour ou deux après, la dame était instruite de l'affaire. Un pauvre boquillon , lui a- l-on dit encore, prit un morceau d'arbre dans la forêt d'un gros propriétaire de son village ; peut-être ce bois devait-il remplacer un outil qui lui était indispensable pour travailler à sa journée; — carnolre société est ainsi faite: faute d'une bûche, d'un bout de corde, d'un morceau d'acier, il faut qu'un ouvrier se couche mourant de faim dans la rue, et attende que la police, si elle arrive avant la mort, le relève pour le conduire en prison. Malheureusement, il n'y a pas encore de répression contre les bonnes femmes qui ramassent pour leur chèvre des brassées d'orties le long des murs ; contre ces pauvres enfants qui vont secouer les fruits sauvages des haies; contre ces malheureux qui cherchent quelques morceaux de pain dans les tas d'ordures que nous laissons à nos portes. Mais ayons bonne espérance, la civilisation marche et la société est en progrés : ce perfectionnement nous arrivera, sans doute, quand la banqueroute sera autorisée définitivement pai la loi et que le créancier sera obligé de nourrir son débiteur, de le fournir de café, de cigares et de bière.

En vérité, si les juges, à force de condamner des malheureux, ne s'étaient fait des entrailles de pierre, s'ils n'avaient des calus j» leur ame, leurs f nclions seraient les plus terribles de toutes, et j'aimerais mieux être garçon boucher que juge ! Mais, pour en revenir au bon homme, il alla porter son péché tout chaud au confessionnal ; or, ici encore, le gros propriétaire et le curé sont très bien ensemble. Le lendemain, le propriétaire était instruit du délit dans ses moindres circonstances, le garde-champêlre faisait perquisition chez le paysan, trouvait le morceau de bois el dressait procés-verbal. L'affaire ira se dénouer à la police correclionoelle. Le boquillon se repent d'avoir si bien observé le quatrième

232 lis KVÈQCIC DE VILLAGE.

commandemenl de l'Église, et il dit à qui veut l'entendre qu'il n'ira plus à confesse que quand il n'aura rien sur !a conscience.

— Tout cela, s'exclama le cure, ce sont d'infâmes calomnies !

— Permettez, monsieur le curé, fit l'obstiné meunier, voici encore une histoire qu'on a racontée à ]M"<^*" : Un gros seigneur de village chassait le loup; on sait que celte chasse est le plaisir favori des grands ; un pauvre lièvre se mitétourdiment à la portée des tireurs, curieux qu'il était sans doute de voir la chasse; il croyait que puisqu'il ne s'agissait que du loup, il n'a avait aucun danger pour les lièvres. Toutefois, sans égard pour le droit des gens, et tout loup qu'il n'était point, il fut tué sans miséricorde, et on l'accrocha aux branches d'un arbre pour le reprendre après la chasse; mais un passant survint, et le jugeant de bonne prise il l'emporta. Or, dans ce glorieux jour, le curé devait dîner chez l'exterminateur de loups; celui ci raconta comment il avait été frustré de son civet, et ajouta qu'il serait enchanté de connaître celui qui avait mis la main dessus. « Ayez bonne espérance, dit le curé, voici la semaine de confession, je ferai si bien que je découvrirai votre voleur, et nous en rirons. » M""^ *** a peur qu'on ne fasse un sujet de moqueries de ses fautes, elle estime beaucoup les augustes personnes qui donnent à dîner aux curés, mais elle n'aimerait point les avoir pour confidentes de ses secrets les plus intimes ; elle se contente de se confesser à Jésus-Christ, qui ne dîne point en ville et n'a jamais un verre de Champagne de trop dans la tête. C'est peut-être une panique, mais enfin est-ce un si grand tort d'avoir peur là où le danger n'existe point? et d'ailleurs, si c'est parce qu'elle n'a point fait ses pâques que vous repoussez ]M™<= *'*, ni moi non plus, je n'ai point fait mes pâques ! pourquoi donc m'admettez-vous?

Le curé, à bout de mauvaises raisons, déclara, pour se résumer, que si M""" était marraine, il ne baptiserait point l'enfant, et le meunier, pour se résumer aussi, déclara ii son tour que M'"" *** serait marraine, et que l'enfant serait baptisé par le curé. On par-

UN KVÈQUIÎ I)K VILLAfiK. iH'.i

lementa pendanl plusieurs jours; celle affaire occupa loule la commune, et plus d'une veillée en fui prolongée. Enlin le curé céda ; mais une volonté de prêtre, c'esl comme ces bâlons de bois vert qu'on rompl pour les niellrc au feu, niùis dont on ne casse jamais tous les fils.

L'amour-propre du curé, bien qu'il ne mourût pas sur le coup, était profondément blessé, et le saint homme avait droit à une compensation; le meunier l'avait baltu complètement à la première partie, il fallait qu'il perdît la seconde manche, et plus lard ils joueraient la belle. Il imagina de baptiser l'enfant le moins possible, de lui faire sa pari de chrétiennisalion si exiguë, qu'il n'y en eût pas un atome de reste; cl aucuns pensent que pareil à ces marchands, qui de peur de vous faire trop bon poids ne vous donnent pas ce qui vous revient, il l'a faite trop pelile. Voici, du reste, comment les choses se passèrent: d'abord lorsque le parrainage se présenta à l'église, ce gros et vieux cierge, témoin décennaire de tous les baptêmes de la commune, n'était point allumé et on ne l'alluma point. Mais ce n'est point à cela que je trouve à redire ; à quoi sert en cffel celle petite flamme louche qui se trémousse au bout de sa mèche? ce gros fainéant de cierge, qui semble narguer le soleil , est-il bon à autre chose qu'à pleurer sur les mains et sur les habits du parrain et de la marraine? Si un homme voulait que ses concitoyens le prissent pour un fou, il ne saurait mieux faire que d'allumer une bougie à midi ; pourquoi donc tous ces vierges que les prêtres allument en plein jour dans leurs églises ? sans cela n'y verraient-ils pas assez clair pour dire leur messe. La lumière du soleil que Dieu a faite pour tous, et qui est probablement la seule dont il s'éclaire, n'est-elle pas assez bonne pour ces brâilleurs de plain-chant. Tout oQîce, comme une pièce de théâtre, ne peut- il se réciter qu'aux flambeaux? et d'ailleurs, s'ils mettaient au bout de leurs cierges une pelile flamme de soie bleuâtre, cela ne reviendrail-il pas au même? Que d'argent ils auraient de reste, s'ils supprimaient tous ccsbàlons de cire qui

23i UN ÉVI^QUK DK VILLAGK.

brûlent sur leurs autels ! et Jésus-Christ n'aimerait-il pas mieux un seul pauvre vêtu et rassasié, que celte fumée de bougie qu'ils lui envoient tous les jours au nez ?

Mais, revenons à notre baptême. La cloche, cette invisible amie qui nous salue au seuil de l'existence et nous pleure à l'entrée du tombeau, ne jela point à notre nouveau-né ses joyeux tintements, et peut-être n'y avait-il pas de quoi. Le curé avait si peur que quelque main indiscrète n'en agitât la corde, qu'il avait la clé du clocher dans sa poche. Non content de cette insulte, il n'adressa aucune question au parrain ni à la marraine, il ne leur demanda aucune des prières sacramentelles de l'église. Pendant qu'il roulait les versets l'un sur l'autre, la marraine, pour se donner une contenance, regardait son bouquet, et le parrain regardait d'un air narquois la marraine; carie scélérat avait mis dans sa tête que le baptême de son filleul ne serait pas taciturne et sombre comme ces baptêmes dont aux mauvais temps du christianisme on cachait la célébration dans des cryptes ; qu'il aurait, comme tous les autres baptêmes, son tumulte d'allégresse et ses sons de fêle. Il avait aposié un joueur de vielle à l'entrée de l'église ; bientôt le drôle se mit à jouer à tour de bras de son instrument, et le fit gronder comme dix chats en colère ; le curé, sous l'influence de la vielle, chantonna plusieurs fois sa prose sur un air de walse, et le sacristain était obligé de s'observer pour ne point se mettre en danse. Ce charivari était hors de propos, j'aime à le reconnaître ; le curé l'avait bien mérité, mais Jésus-Christ en avait sa part ; or, quel tort Jésus-Christ avait-il dans cette affaire ? Quand on est en lutte avec un adversaire déraisonnable, un bon tour à lui jouer, c'est de le laisser avoir tort tout seul ; mais le curé n'en était qu'à la moitié de son calice : toute la soirée des décharges forcenées de mousquelerie eurent lieu, dans les rues et sur la place de l'église. Il ne fut si mauvais tireur dans l'endroit, si mauvais fusil qu'il eût, qui ne fît à son meunier l'offrande de sa cartouche concitoyenne. Enfin celui-ci eut l'équivalent, et au-delà, du bruit que

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pouvaient lui fournir toutes les cloches de la paroisse, même en faisant griser les sonneurs. Un meunier remporter sur son pasteur ! c'est un phénomène qui se voit rarement, et j'en suis tellement étonné, que je soupçonne noire vigoureux faiseur de farine d'élre quelque évêque devenu meunier, phénomène qui se voit aussi très rarement. A sa place je me serais contenté de ce triomphe; mais il avait sans doute lu dans M. Dupin, que quand le clergé déborde, on doit être envers lui impitoyable; il fallait que l'outrage fait à sa belle commère fût vengé Vous qui le blâmez, songez que des insultes plus légères ont souvent eu pour représailles le renversement d'un empire. Vous vous rappelez bien que c'est un petit coup d'éventail qui a amené la chute du croissant sur toute la côte de l'Algérie; et à propos de meunier, voyez à quoi tient le sort des états ! nous avons des conseils de toutes sortes, qui délibèrent incessamment sur les moyens d'assurer la puissance et la prospérité du pays ; nous avons des places fortes autour de nos frontières, nous entretenons une grosse flotte dormant dans nos ports, nous gardons sous les drapeaux une nombreuse armée ; toutes les précautions enfin qu'on peut prendre contre la fortune, nous les prenons ; et un grain de sable qui se trouve à celle place au lieu d'élre à celle autre, déjoue nos projets et change nos destinées. Ce monsieur prend le soin le plus minutieux de sa santé ; il est sans cesse à veiller sur sa personne. Quand son médecin lui ordonne de prendre médecine, il prend médecine; quand il lui défend de boire !u vin, il s'en abstient. S'il voit poindre à son doigt un petit mal bien innocent, il a peur que la gangrène ne le saisisse à la main, et il s'enveloppe le doigt d'un emplâtre. Il se lient bien chaudement dans la flanelle, et il a une peur effroyable des vents coulis. Et pourtant une pierre qui se trouvera sous la roue de sa voiture, un fagot d'épines qui se dressera devant son cheval peuvent être pour lui la cause d'une mort soudaine. Pauvres humains ! ne nous en remellrons-nous donc jamais à Dieu du soin de noire destinée? Que n'allon.s-nous au bout de la \ic,

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comme vont les papillons jusqu'au boul du printemps ? et puisque nous avons un père qui a soin de nous , pourquoi prendre souci de notre existence? Est-ce que, d'ailleurs, nous entendons quelque chose à notre bien-être ? Quand nous croyons faire du sucre, c'est du fiel que nous faisons, et la plupart du temps, nous semons de la graine de cyprès pour de la graine de rose.

Quoiqu'il en soit, notre meunier n'est point un tigre; il ne demandait pas la disgrâce du curé ; il voulait seulementque l'évéque désapprouvât par une manifestion quelconque la conduite de son prêtre ; et cela eût été, de sa part, d'une bonne politique. Quand, au lieu de réprimer les excès de leurs subalternes, les évêques les tolèrent, ils font à la religion un tort irréparable; car le peuple croit que c'est la religion qui donne aux prêtres le droit d'être d'insolents oppresseurs, et il prend d'elle une très mauvaise idée. Cependant, M. Dufêlre n'a pas encore répondu à la pétition, et il est probable qu'il n'y répondra jamais.

Et d'abord, mes abonnés, ne trouvez-vous point qu'en cette circonstance le curé s'écarte un peu des lois de la politesse ; qui est bien aussi un code ? En France, la femme est inviolable par sa faiblesse : pour tout homme bien né, lors même qu'elle a des torts envers lui, elle reste sacrée. Le robuste bûcheron qui passe, donne-t-il un coup de cognée à une rose qui, par mégarde, l'a piqué de son épine ? Jésus-Christ est encore ici notre modèle. Voyez, dans l'Évangile, avec quelle douceur, quelle indulgence de parole il accueille la femme adultère et la Madeleine !.. Au lieu de lui envoyer tant àeGloria Patri, le prêtres feraient mieux de suivre son exemple. Cette persistance à insulter chez un homme d'église, a quelque chose qui révolte ; si on avait une houssine à la main , on la sentirait tressaillir; on dirait vraiment que c'est à leur profit qu'ils prêchent le pardon des injures. Que feront donc les pécheurs si les saints se conduisent ainsi? Cet homme se dit ministre de Dieu, et même, par son ministère, il prétend qu'il est noble ; mais Dieu a-t-il donc des ministres pour insulter les femmes ? est-il

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bien aise qu'on traite avec indignité ceux qui viennent à son église? que le prêtre choisisse sa maison pour le théAlre de ses avanies? Si ce curé, lorsqu'il était encore enfant, se fût conduit ainsi envers ceux qui venaient commander des ooltes à son père, n'eût-il pas souvent fait connaissance avec le lire-pied paternel ? Et dire que nos épouses, nos sœurs, nos mères sont à la merci des insultes de ces gens-là, et que contre eux il n'y a point de répression possible!... Mais, parce qu'ils n'ont point d'épouses, est-ce donc une raison pour qu'ils fassent la guerre aux femmes? Qu'ils se rappellent donc que leur gouvernante, qui leur fait de si bons consommés, est une femme, et que c'est une femme qui les a portés dans son sein et les a nourris de son lait !...

Et quand bien même il n'y aurait ici qu'un défaut de convenance, est-ce que les prêtres sont dispensés, par leur soutane, des égards que les fonctionnaires doivent à leurs administrés? est-ce qu'ils ne doivent point, à tous ceux qui les entourent, l'exemple de tout ce qui est bon et convenable ? est-ce que la politesse, non cette politesse hypocrite que fait l'étiquette, mais celle qu'inspire le cœur, n'est pas le commencement de l'amour du prochain? Je sais bien que les prêtres ne se croient point fonctionnaires, qu'ils se disent ministres de Dieu; mais, si j'étais ministre du roi, et qu'ils me parlassent ainsi, je sais bien ce que je leur répondrais. Pourquoi, leur dirais-je, si vous n'êtes point fonctionnaires, venez-vous me demander des appointements? c'est à Dieu, dont vous êtes 'es ministres, qu'il faut envoyer vos mandats: priez-le de faire, tous les matins, tomber la manne dans votre jardin, et de vous faire apporter, par les descendants du corbeau d'Elisée, tous les jours, à cinq heures, un chapon rôti, une salade et un flacon de bordeaux.

El quand bien même le parrain et la marraine n'auraient pas fait leurs pâques; quand bien même le curé, faisant sa conviction des bavardages de sa gouvernante, supposerait qu'entre eux il existe des relations trop intimes, serait une raison pour qu'il les

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repoussai des fonls baptismaux? Pourquoi, encore, lorsqu'il est obligé de les maintenir dans la possession de leurs droits, dépouille-t-il le baptême de sa robe de fêle et lui 6le-l-il son air d'allégresse? Est-ce la faute du père et de la mère de l'enfant, qu'on insulte aussi, si le curé veut du mal à la marraine? Quel rôle jouent donc le parrain et la marraine dans l'acle du baptême ? Ils sont les répondants du baptisé ; ils viennent attester qu'il demande à être reçu dans la grande famille de l'Église. A la vérité, ils n'en sont pas bien sûrs; aussi, peut-être serait-il à propos de ne conférer le baptême qu'à des néophites ayant atteint leur majorité; car enfin, un pauvre petit être de vingt-quatre heures n'a pas eu le temps de comparer entre elles les cinq à six cents religions qui se partagent l'encens du genre humain, et il n'est pas encore assez éclairé pour choisir la meilleure.

Pour moi, si j'étais curé, j'aimerais autant qu'on m'apportât à baptiser un paquet de langes, qu'un vilain poupon tout chaud sorti du sein de sa mère. El remarquez-le bien, les prêtres reconnaissent eux-mêmes tacitement qu'un être baptisé avant d'avoir atteint l'âge de raison, n'est pas complélement chrétien. Ainsi , dans leur catéchisme ils enseignent qu'un chrétien est celui qui, élant baptisé, croit et professe la doctrine chrétienne; or, un enfant de huit jours croit-il à la doctrine chrétienne, et la professel-il? S'il est chrétien par cela seul qu'il a été baptisé, les cloches aussi ont été baptisées ; donc, les cloches aussi sont chrétiennes.

Toujours esl-il que, pour affirmer au prêtre qu'on lui apporte un enfant à baptiser, il n'est pas besoin que le parrain ou la marraine aient fait leurs pâques, et qu'ils aient toujours scrupuleusement respecté les commandements de Dieu : l'Église ne demande rien de semblable aux parrains et marraines. Font-ils on non profession de la religion chrétienne? voilà toul ce qu'elle veut savoir ; et, pour s'assurer du fait, elle leur fait réciter le Symbole des apôtres. Pourquoi donc le prêtre esl-il plus indiscret que

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l'Église? (le quel droit regarde-t-il par une fente dans la conscience de ses paroissiens? Il n'a pas même autorité pour condanmer, et non seulement il condamne, mais encore il condamne sans preuve. Ne sait-il pas que c'est aussi désobéir au maître que de faire plus qu'il n'ordonne? Mais, quand un prêtre ose dire : «J'i nterdis à cette femme les fonctions de marraine, parce qu'elle n'est point chaste, » soyez bien sûr que c'est un hypocrite : il sait bien qu'au chef-lieu de son diocèse les ûlies même qui font argent de leur corps sont admises à être marraines. S'il repousse cette femme, c'est au contraire parce qu'elle a été trop chaste ; parce qu'elle a rejeté son hideux hommage; parce qu'elle a craint que ses noirs baisers ne déteignissent sur ses lèvres ; parce que, fleur gracieuse et mignonne, elle n'a pas voulu qu'un lourd scarabée grimpât à sa lige et se vautrât dans son calice. Si un gros Qnancier enrichi par trois ou quatre banqueroutes, si une de ces grisetles que la prostitution fait quelquefois grande dame, descendaient dans un rapide équipage devant l'église de noire prêtre, avec un enfant à baptiser, croyez-vous qu'il laisserait ces illustres clients compter les clous de la porte? Vous verriez avec quel empressement il ferait sonner toutes ses cloches, allumer tousses cierges, et enverrait ses enfants de chœur se débarbouiller.'

Ce serait un intolérable abus que les curés eussent la hautemain sur les baptêmes ; c'est la même chose que si le maire d'une commune pouvait n'admettre, pour certifier la naissance et le sexe d'un enfant, que '"s témoins qui lui conviendraient. Si le prêtre peut impunément éloigner de l'église celui qui ne fait pas ses pâques, demain il en éliminera celui qui met le pot-au-feu le vendredi ; après demain, cet autre qui va au café et y lit des journaux qui ne sont pas religieux ; et vous-même, si entre vous il survient quelque procès, vous vous trouverez dépouillé de voire droit d'être parrain : il n'y aura plus à en revenir. Enfin, il n'y aura de chrétiens dans la paroisse que ceux auquels il voudra bien le perniellre. Et si, pour remplir les fonclionâ do parrain et de mar-

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